Mon curé chez les pauvres

Part 5

Chapter 53,843 wordsPublic domain

--Dites donc, ma petite dame, il me semble que vous êtes en train de me charrier... Pas chrétien, moi? Vous en avez une santé! C’est plutôt à moi de vous demander: êtes-vous chrétienne?

Jeanne Réveil fronça les sourcils et, après quelques instants de réflexion, se tourna vers son compagnon taciturne en demandant:

--Chrétiens? N’est-ce pas, Pierre, que nous le sommes?

L’homme répondit:

--Certes.

--Vous adorez Jésus? reprit l’abbé.

--Nous l’aimons, dit l’homme.

--Vous avez la foi?

--Nous l’avons.

--Vous pratiquez la religion?

--Dans ce qu’elle a de plus grand, de noble, de généreux.

--Jésus est pour vous le Messie?

--Le Messie de l’égalité et de la fraternité, oui.

Et Jeanne Réveil, intervenant dans ce dialogue:

--Il nous appartient comme à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. Et nous, au moins, pour le suivre, nous avons tout abandonné, comme ses apôtres. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai renoncé à une situation brillante, aux plaisirs que m’offrait l’existence, pour mieux remplir la mission à laquelle je me suis vouée. Je ne me suis pas contentée de distribuer des aumônes et de bonnes paroles, j’ai donné ma vie.

--Moi aussi, fit l’abbé, mais je n’en fais pas tout un plat.

--Je ne me suis pas contentée d’ouvrir ma maison--qui était grande et belle--à quelques échantillons de l’immense misère, je l’ai quittée pour aller vers mes frères malheureux, partager leur sort, leurs souffrances et leurs espoirs. Voilà ce que j’ai fait et je n’ai fait que ce que je devais. Je ferai d’ailleurs plus encore, le moment venu. Mais pour cela, j’ai besoin de vous... Et c’est pourquoi je suis venue vous chercher.

--Me chercher? Alors, vous croyez que je vais tout plaquer ainsi pour aller je ne sais où avec je ne sais qui?

--Je ne le crois pas, j’en suis sûre.

La main fine de Jeanne Réveil se posa sur celle du prêtre qui n’osa, ne put la retirer.

--Je suis sûre que vous viendrez avec moi, avec nous, insista l’étrange femme, parce que votre foi vous y poussera, irrésistiblement. Vous ne vous arrêterez pas sur le chemin où vous vous êtes engagé et où nous vous attendons pour marcher ensemble vers le but. Si vous refusiez, vous vous trahiriez vous-même et bientôt vous vous mépriseriez comme je vous mépriserais. C’est l’un ou l’autre, ou continuer et parfaire victorieusement, magnifiquement, ce que vous avez commencé ou être rejeté dans le néant où vous ne pourrez même plus jouer le rôle facile et dérisoire du bon curé de village. Vos pauvres, vos mendiants, vos résignés, il vous faudra les rendre à leur misère... Car vous pensez bien que vous allez être brisé, définitivement, par ceux qui ne veulent pas qu’un prêtre serve un autre Dieu que celui des puissants et des riches. Ainsi finira l’abbé Pellegrin qui aurait pu sauver ses frères et qui les a abandonnés, par lâcheté!

--N’en jetez plus! fit l’ancien brancardier en baissant les yeux sous le regard dominateur de Jeanne Réveil.

--Votre devoir est tout tracé... Allons, venez.

--Où cela?

--A Paris... On vous y attend.

--Eh bien, et ma paroisse, mon église, mon patronage?

--Qu’importe? Tout cela vous sera enlevé d’ici peu.

--Et ma bonne?

La révolutionnaire haussa les épaules en répliquant:

--Le Christ n’avait pas de bonne... Ses apôtres non plus.

--D’ailleurs, Valérie ne me laisserait pas partir.

--Ah! tenez, vous me faites pitié. Vous n’êtes pas un serviteur du Dieu des victimes et des opprimés, vous êtes tout bonnement un membre du clergé, un fonctionnaire de l’administration ecclésiastique, comme les autres!

Et Jeanne Réveil, s’étant levée, fit comprendre, par un signe, à son compagnon, que le moment était venu de se retirer.

Elle ne sortit pas... Elle attendait, hautaine, impérieuse, la réponse de l’abbé qui, le visage congestionné, tirait précipitamment des bouffées de sa pipe. Mais, bientôt, il retrouva sa bonne humeur et c’est avec un sourire conciliant qu’il répliqua:

--Vous m’avez bien envoyé ça, la petite dame, et bien sûr que vous n’avez pas votre langue dans votre sac à main. Seulement, vous aurez beau dire, j’ai tout de même aspergé les pauvres bougres du pays et pas seulement avec de l’eau bénite: j’ai fait tomber sur eux plus de 80.000 balles, sans compter les 5.000 du critique d’art, et ce n’est pas fini. C’est bien quelque chose, et du solide, je pense.

--Ce n’est rien, fit Jeanne Réveil avec une moue méprisante. Une goutte d’eau dans la mer... Des millions même ne compteraient guère plus, car ce serait toujours de la charité. Et la charité n’est qu’un leurre... La misère, monsieur le curé, est un mal profond, organique, tenace: cela ne se soigne pas avec de la tisane et des émollients. Il faut une opération... Nous la ferons, mes amis et moi, sans vous, puisque vous avez peur.

--Peur, moi?

--Oui, peur de vos ennemis, peur de vos amis, peur de votre bonne! Allons, au revoir... Car je reviendrai.

--Pas la peine, murmura l’abbé, comme à regret.

--Si, je reviendrai... A bientôt.

Le curé de Sableuse eût voulu chasser jusqu’au souvenir de cette visite singulière, mais il n’y parvint pas. En vain se disait-il: «Drôle de paroissienne et drôles de boniments! Comme si j’étais fait, moi, un pauvre curé de campagne, pour aller à Paris remuer les foules! Sans doute, la Société et l’Évangile, ça fait deux... Les pharisiens et les mauvais riches continuent à tenir le bon bout. Mais il faut sans doute que les choses soient ainsi, puisque Dieu, qui est venu faire un petit tour ici-bas, il y a près de deux mille ans, n’y a rien changé. Ça ne fait rien, le numéro n’est pas ordinaire. Quelle platine et quel tempérament! Elle a tout de sainte Thérèse, cette poule-là, sauf la foi chrétienne, j’en ai peur. Et cependant, elle parle de l’évangile avec une de ces chaleurs... Ça vaut peut-être mieux que de réciter des litanies en pensant à autre chose. Ah! voilà un genre d’apôtre qui ferait bien dans le tableau pour ravigoter le zèle des catholiques qui se laissent glisser dans la dévotion tiède et facile... Au fait, n’en suis-je pas là, moi aussi? J’ai l’air de marcher à fond et, somme toute, je me tiens assez peinard. Quinze jours de prison avec sursis, ça ne suffit pas à faire un martyr dans le genre de saint Laurent ou de saint Sébastien, et il est probable que si Jésus n’avait eu, dans son escouade, que des combattants comme moi, les faux dieux seraient encore un peu là.»

D’accord avec le maire et les habitants, M. Cousinet, haut commissaire du gouvernement à l’éducation physique, avait mis le préfet du département en demeure de débarrasser le village des vagabonds chaque jour plus nombreux qui s’y étaient installés.

Un beau matin, les gendarmes étaient arrivés à Sableuse et avaient raflé toute cette «racaille»... En vain, l’abbé Pellegrin s’était interposé. Ses protestations et sa personne furent écartées assez brutalement.

--La mendicité est interdite! lui dit le maréchal des logis chargé de conduire la colonne des indésirables jusqu’aux limites du département.

--Demander un secours à son semblable, répondit le prêtre, c’est un droit naturel... Dieu lui-même, sur les routes, demandait du pain et un gîte.

--Vous direz tout ça dans votre sermon, dimanche prochain, monsieur le curé, mais en attendant, j’obéis aux ordres.

Valérie approuvait le gendarme.

--Ah! oui, dit-elle, un bon coup de balai!... Débarrassez-nous de ces fainéants!

Le docteur Profilex, quoique vieux républicain et philanthrope, approuvait aussi cette expulsion en masse.

--Mon pauvre ami, dit-il au saint Vincent de Paul incompris, vous vous y prenez mal... Pour éteindre le paupérisme, comme disait Badinguet, il ne suffit pas de faire des collectes et d’en distribuer le produit aux malheureux. Votre charité chrétienne est une balançoire... De profondes réformes sociales, voilà ce qui peut chasser le spectre de la misère... Seulement, le mot et la chose effrayent l’Église qui préfère prêcher la résignation: vous-même, citoyen curé, vous croyez que tout s’arrangera là-haut, et, en attendant, vous distribuez des bols de soupe, des tablettes de chocolat et des images de sainteté. Allons, laissez donc faire ces braves gendarmes... Ils défendent l’ordre, eux aussi, et, par surcroît, l’hygiène, car, entre nous, votre cour des miracles aurait fini par nous attirer la peste!

Les journaux avaient raconté longuement, en l’agrémentant de détails imaginaires, cette scène pittoresque et navrante qui mettait fin à l’entreprise charitable du curé de Sableuse. Et la popularité de celui-ci s’en accrut encore. Une manœuvre semblait avoir été combinée par les feuilles les plus avancées pour transformer, aux yeux de leurs lecteurs, l’abbé Pellegrin en une manière de «prêtre rouge» qui s’inspirait de l’Évangile même pour déclarer la guerre à une société hostile «aux petits et aux humbles». Renonçant à leur anticléricalisme traditionnel, ces admirateurs systématiques du «Saint» de Sableuse le dépeignaient comme un continuateur du révolutionnaire Jésus.

Jeanne Réveil revint, seule cette fois, au presbytère.

--Vous voyez, dit-elle au curé qui l’avait reçue malgré l’opposition de Valérie, il n’y a rien à tenter dans le milieu où vous vivez. Même cette charité impuissante à résoudre le grand problème, on vous empêche de la faire. Elle paraît subversive, et cependant! Mais après avoir brisé vos efforts, on vous brisera vous-même. Et vous direz une fois de plus: _Amen..._

--Oui, que la volonté de Dieu soit faite, soupira l’abbé Pellegrin.

--C’est facile. D’ailleurs, cette volonté, est-elle vraiment celle que vous croyez?

--On le verra bien. Faut pas s’en faire...

Mais le pauvre homme se montrait de plus en plus troublé... D’inquiétantes rumeurs lui parvenaient de l’évêché. Son déplacement, exigé par Mme Cousinet, ne pouvait tarder. Il n’était plus question d’une retraite temporaire dans quelque asile pour ecclésiastiques fatigués ou mis en disgrâce. Mgr Sibuë se proposait d’éloigner définitivement du diocèse ce gêneur, ce fauteur de désordres et de scandales: n’était-il pas, en Italie, des couvents mystérieux, des _in pace_ où finissaient, bientôt oubliés, les prêtres et les moines qui, pour des motifs divers, avaient fait trop de bruit dans le siècle? L’abbé Lanthier était allé a Sableuse pour dire au curé d’un air doucereux:

--Monseigneur ne veut pas sévir... Il fait la part de votre tempérament et reconnaît même que vous avez commis non pas des fautes mais des imprudences. Il y a eu cette guerre qui a troublé tant d’esprits!

--C’est ça, Sa Grandeur me prend pour un dingo!

--Non, pour un excellent homme qui ne résiste pas assez à certaines impulsions généreuses sans doute, mais dangereuses aussi. Et voyez, on abuse de vous, de votre manque d’expérience, de circonspection, de...

--Dites que je suis une gourde, quoi!

--Mon cher curé, Monseigneur ne veut que votre bien. Il pense à vous faire faire un beau voyage... Cela vous reposerait, vous changerait les idées. Vous ne connaissez pas l’Italie?

--J’ai failli y aller pendant la guerre, mais mon régiment a été expédié à Verdun. C’était moins rigolo.

--Vous iriez cette fois dans ce beau pays et dans des conditions très agréables. Vous seriez reçu d’une façon parfaite... Monseigneur vous recommanderait à Rome où l’on s’occuperait de vous, soyez tranquille. Voyons, cela ne vous dit rien?

--Ma foi, non.

--Pourquoi?

--Je n’aime pas assez le macaroni pour en manger tous les jours jusqu’à la fin de mon existence.

Et, sans vouloir en entendre davantage, le curé de Sableuse alluma sa pipe dont il se mit à tirer, silencieusement, d’énormes bouffées.

Deux jours après, il recevait l’ordre de se rendre à l’évêché. Mais Mgr Sibuë ne le reçut pas lui-même. C’est encore l’abbé Lanthier qui lui fit part des décisions prises.

--Monseigneur va confier, provisoirement, votre cure à un desservant des environs. Quant à vous, Sa Grandeur vous prouve ses sentiments de paternelle affection en vous rapprochant d’elle: vous serez attaché au chanoine Delagrange qui s’occupe de l’organisation des pèlerinages...

--Ça y est, me voilà de l’état-major!

--Êtes-vous content?

--Je n’ai rien d’un scribouillard. Je ne me vois pas bien dans un burlingue... Et je comprends qu’on veut me mettre à l’arrière. Il y en a qui aiment ça, rapport au confort et à l’avancement. Mais moi je préfère rester avec les camarades, à l’avant. C’est la place d’un prêtre qui a été poilu... Collez-moi plutôt comme vicaire où vous voudrez...

--Monseigneur en a ainsi décidé et il veut être obéi.

* * * * *

Jeanne Réveil reparut une fois encore au presbytère de Sableuse.

--J’ai annoncé, dit-elle au curé, votre prochaine arrivée à Paris. Nos frères vous attendent...

--Ils m’attendent? Mais je ne leur ai pas promis ma visite.

--Vous viendrez. Il le faut...

Elle sentait que la résistance du prêtre faiblissait: elle le devinait inquiet, hésitant, troublé d’ailleurs par sa présence, par sa voix, par son regard...

--Vos amis, prononça-t-il, ne tarderaient sans doute pas à comprendre qu’entre eux et moi, il y a tout un réseau de barbelés. Je suis chrétien, catholique avant tout... Et qu’est-ce que vous en faites, de la religion, dans votre système? Vous ne supposez cependant pas que je vais laisser la mienne à la consigne, en débarquant à Paris? Non, mais!...

--Il dépend de vous, au contraire, de ramener le peuple à la foi chrétienne. Elle meurt d’avoir été mise au service des riches et des puissants... Le jour où un apôtre apportera de nouveau l’Évangile égalitaire aux esclaves, la doctrine du Christ retrouvera sans doute des millions d’adeptes convaincus.

--Je ne suis qu’un pauvre paysan.

--Vous êtes l’abbé Pellegrin et vous pouvez tout, si vous voulez.

--Dire que j’étais si tranquille autrefois!

--C’est fini. Vous êtes engagé, il faut combattre, il faut souffrir, mais la victoire est au bout, la victoire de cette humanité pour laquelle votre Dieu, lui, n’a pas hésité à donner sa vie.

Et, se rapprochant, la poitrine haletante, les mains tendues dans un geste de prière et de caresse, elle ajouta, à mi-voix:

--Je serai là pour vous aider... C’est moi qui serai votre servante!

--Ma servante? fit l’abbé en reculant. C’est très gentil, mais vous n’avez pas l’âge canonique!

Elle eut un regard singulier, où se mêlaient de l’ironie et de l’exaltation, et tendant au prêtre un numéro de l’_Humanitaire_, elle prononça:

--Vous y trouverez mon adresse... Allons, à bientôt, camarade!

IV

DANS LA NUIT

--J’ai à vous parler, monsieur le curé, dit Valérie avec une étrange et cérémonieuse gravité.

--Allez-y... Vous allez encore me faire un sermon, comme si c’était votre affaire! Car vous êtes comme les autres, ma pauvre Valérie, vous me jugez sévèrement.

--Bien pis, monsieur le curé, je vous quitte.

L’abbé Pellegrin, tout ému, s’exclama:

--Vous me lâchez? Ce n’est pas possible. Vous ne ferez pas ça!

--Si, que je le ferai. J’en suis toute retournée, mais il n’y a plus à y revenir. Je vous donne ma démission. Il se passe ici des choses... des choses qui sont escandaleuses. D’abord, il y a cette femme, cette Parisienne qui a un genre, un genre! Et vous la recevez, vous la laissez tenir devant vous des discours... Ah! je me demande si c’est Dieu possible!...

--Vous les avez donc écoutés?

--Non, mais le peu que j’ai entendu, par hasard, m’a suffi. Cette femme-là est une créature, et moi, je ne veux plus lui ouvrir votre porte: j’ai ma dignité.

--Non, mais, que croyez-vous donc, ma Valérie?

--Je crois ce que je crois et je ne suis pas seule de mon avis. Et il y a le reste, le procès, le bruit fait autour de nous, tous ces journalistes, tous ces va-nu-pieds dans la maison... Penser que moi j’aurais pu être placée chez un chanoine! Enfin, il y a que vous êtes de plus en plus mal noté à l’évêché. Des personnes renseignées m’ont tout dit... Et les bonnes des curés des environs m’ont fait savoir qu’elles ne me comprenaient pas de rester dans une place où je compromets peut-être mon salut.

--Vous ne parlez pas sérieusement, Valérie.

--Si, monsieur le curé... Je ne pense pas que mon âme soit en péril chez vous, mais je suis inquiète. Je préfère m’en aller... Ah! ça me fait beaucoup de peine, parce que vous êtes un brave homme, bien sûr, et même trop bon. Un peu original, c’est vrai...

--Dingo, quoi! Monseigneur l’a déjà dit.

--Seulement, moi, je suis pour la vie tranquille. Sans ça, je ne me serais pas mise bonne de curé, je me serais mariée! Ce ne sont pas les propositions qui m’ont manqué. Et voilà, je pars... Vrai, j’en ai des larmes aux yeux!

Valérie se tamponna les paupières avec son mouchoir, puis se moucha bruyamment.

L’abbé Pellegrin, lui, était redevenu impassible. Et c’est d’une voix presque dure qu’il répondit:

--Vous me reniez... C’est tout naturel. Il y en aura d’autres qui feront comme vous, je m’y attends, je m’y résigne. Il faut que cela soit ainsi. Quand partez-vous?

--Dès que vous me le permettrez, monsieur le curé.

--Alors, partez tout de suite.

Valérie refoula un dernier sanglot et, vexée, se récria:

--Tout de suite? Voilà tout ce que vous trouvez à me répondre? Oh! moi qui hésitais à m’en aller... Mais je sais pourquoi vous ne tenez pas à me garder plus longtemps.

Valérie était maintenant rouge de colère et elle haussait le ton.

--Pourquoi? demanda le prêtre avec douceur.

--Parce qu’elle vous l’a dit, l’autre, la créature, la Parisienne tondue comme un caniche, qu’elle serait votre servante. C’est du propre!

Et Valérie, qui croyait bien avoir foudroyé l’abbé Pellegrin, se retira fièrement.

D’autres abandons devaient affecter le pauvre homme: ses paroissiens de Sableuse, qui l’adoraient autrefois, lui faisaient grise mine et certains se montraient résolument hostiles... Au déjeuner traditionnel des curés du canton, il avait été reçu avec froideur; le doyen l’avait même traité assez durement, lui reprochant de rechercher une popularité de mauvais aloi et de jouer le rôle d’un Lamennais de village. Le docteur Profilex, vieux républicain anticlérical mais, au fond, très bourgeois, le désapprouvait nettement aussi.

--Vous finirez, lui disait-il, par mettre le feu à la Société: ce ne sera pas avec une torche, mais avec un cierge. Et le résultat sera le même!

Ainsi, l’abbé Pellegrin, dont la popularité grandissait toujours au loin, était, à Sableuse, de plus en plus délaissé, méconnu, suspecté: «On me traite de visionnaire, disait-il, avec amertume... Et nul n’est prophète en son patelin, je m’en aperçois!»

Un soir, le prêtre, accablé par le poids de la solitude, s’attarda plus longuement qu’à l’ordinaire dans son fauteuil préféré. Tout en fumant sa vieille pipe qui, elle au moins, lui était restée fidèle, il rêvait... Et des images, d’abord vagues, puis plus précises et bientôt comme vivantes, surgissaient dans son souvenir. Son enfance sauvage et mystique, ses années de séminaire, ses débuts dans le sacerdoce, tout ce passé déjà lointain se déroula devant lui, avec ses décors précis, ses personnages brusquement jaillis de l’ombre. Puis ce fut la guerre, avec ses scènes grandioses, affreuses, cocasses parfois: légions en marche sous la lueur des aubes menaçantes, ruées éperdues au milieu des éclatements d’obus, bruyantes rigolades dans les cantonnements remplis de pauvres bougres heureux de vivre encore, lentes agonies de blessés étendus, entre les lignes, dans la broussaille de fer, visages familiers, plaisanteries mille fois répétées de camarades disparus, tout cela revenait, ressuscitait dans la mémoire de l’ancien soldat. Mais bientôt, le rêve de l’abbé Pellegrin s’élargit encore... Maintenant, c’étaient des foules qui, sous un ciel bas troué de cheminées d’usines, erraient à la recherche d’une lumière depuis si longtemps annoncée: de ce troupeau humain montaient des plaintes, des appels, des chants aussi, des chants de révolte et de haine... Et le prêtre, ému par cette vision, parlait à mi-voix dans le grand silence de la nuit:

--Ce qu’il y en a, de la misère, de la souffrance, dans le monde! Partout l’injustice, la dureté de cœur, l’oubli des paroles divines. «Aimez-vous les uns les autres», a dit le Christ. Tu parles! Les enfants de Dieu, quelle famille! Ça n’a pas changé depuis Caïn et Abel... Alors, c’est donc la faillite? Non, pas possible... On s’y est mal pris, on a loupé la commande. Tout au moins, on a gâché ce qui avait été si bien commencé: il est vrai que Dieu s’en était occupé lui-même. Depuis, ah! depuis, il y a eu pas mal de gaffes commises... C’était si facile, cependant, de continuer dans le même esprit, l’esprit de l’Évangile, quoi! N’est-ce pas la doctrine fraternelle, égalitaire, rude aux riches et aux puissants, douce aux pauvres, aux humbles, aux simples qui s’est répandue, pendant les premiers siècles, à travers le monde? Tous les peuples en voulaient: quelques paroles semées dans le sol arrosé par le sang des martyrs, et ça germait, ça levait, ça fleurissait... Aujourd’hui, c’est midi sonné: les peuples ne croient plus à la bonne nouvelle et ce sont les pauvres, ces pauvres tant aimés par le Christ, qui, les premiers, plaquent la religion à laquelle se raccrochent par intérêt les pharisiens, les publicains et les mufles! On n’a pas idée de ça... Jésus lâché par les ouvriers et bientôt sans doute par les paysans! C’est bien la peine d’être le fils d’un charpentier et d’être né dans une étable!»

L’abbé Pellegrin leva les yeux vers le crucifix suspendu au-dessus de la cheminée où flambaient encore quelques sarments. Enveloppé d’ombre, le divin supplicié penchait sa tête dolente, couronnée d’épines, et à la lueur palpitante de la flamme, sa poitrine percée par le fer du prétorien semblait haleter dans les affres dernières.

--Mon Dieu, murmura le prêtre en s’agenouillant, vous êtes toujours cloué sur la croix... C’est donc qu’il faut que vous continuiez à souffrir pour nous, que nous ne sommes pas encore sauvés. Ah! bien sûr, vous en mettez tant que vous pouvez pour nous tirer d’affaire... Mais nous, pendant ce temps-là, qu’est-ce que nous fabriquons? Autant dire peau de balle. Il y a un tas de chrétiens qui ne s’en font pas une miette. C’est même tordant de penser à tous ces messieurs et dames qui posent leurs genoux délicats sur un coussin bien douillet pour raconter leurs petits chichis personnels à un Dieu plutôt mal installé sur ses deux madriers! Moi-même, c’est vrai, je me la coule douce ici, bien que, depuis le départ de Valérie, ce ne soit plus la vie pépère comme autrefois! En vous contemplant, Seigneur, je me dis que, puisque je me suis consacré à votre service, je dois combattre, souffrir et mourir comme vous pour répandre la parole de vérité, de bonté, de justice... Je suis comme qui dirait votre ordonnance. Et dame, je dois passer partout où vous êtes passé vous-même... N’est-ce pas que je dois aller, moi aussi, porter la bonne nouvelle à ceux qui l’attendent?

Les flammes s’étaient éteintes et, dans l’ombre que ne pouvaient dissiper les tisons rougeoyants, le Christ s’était comme effacé...

--Ça ne fait rien, reprit l’abbé Pellegrin. Les saints avaient des facilités pour se renseigner sur la vraie consigne... Le bon Dieu se dérangeait pour eux en ce temps-là ou, du moins, il leur envoyait un ange en belle liquette blanche qui leur disait: «Tu es chargé de remplir telle mission, vas-y et ne t’en fais pas pour le reste.» Les apparitions, les extases, c’était bien commode... Aujourd’hui, plus personne. Faut se débrouiller tout seul. Mais j’ai peut-être un certain culot, moi, simple trouffion, de réclamer pour moi un ordre exprès du G. Q. G.»

Le curé de Sableuse soupira profondément... Par la fenêtre entr’ouverte, l’haleine parfumée de cette nuit d’été pénétrait dans la pièce obscure: il y avait dans l’air comme une douceur enveloppante et voluptueuse.