Mon curé chez les pauvres

Part 4

Chapter 43,902 wordsPublic domain

--La statuette dont il est question dans cette affaire, intervint le procureur, n’est pas une prétentieuse œuvre d’art, mais précisément une de ces images naïves et populaires dont vous venez de parler. Vous ne l’en avez pas moins livrée à un marchand!

--Elle a été naïve et populaire en son temps, répliqua l’abbé Pellegrin, mais depuis, elle a changé, puisqu’elle est devenue un bibelot pour gens riches. Alors, quoi, je l’ai traitée comme telle. Sans doute, au point de vue de la loi, j’ai eu tort, mais si vous saviez tout le bien que j’ai pu faire avec la galette de celui que vous appelez mon complice, vous comprendriez que je ne regrette rien. Votre vieille bûche sculptée, c’était du bois mort et un dieu mort, puisque plus personne ne se mettait à genoux devant: moi, je l’ai ressuscité en lui donnant l’occasion de faire des miracles... Et il en a fait, avec les 5.000 balles qu’il a ramenées dans la paroisse! Mince de manne dans le désert! Et vous venez m’asticoter avec vos chichis artistiques, avec votre XIIIe siècle et vos archéologues?... A la gare! Quand on est dans la purée, on fait flèche de tout bois, même si le bois est sculpté. Moi, ce que je trouve de plus intéressant, dans mon église comme dans l’Église tout entière, c’est ce qui vit... Les accessoires, le matériel, ce n’est rien: je donnerais tout ce qui orne Notre-Dame de Paris et la bâtisse elle-même pour le salut d’une seule créature humaine. La charité, c’est encore le meilleur moyen de toucher les cœurs qui résistent: il faut mettre quelque chose à l’hameçon qui sert à pêcher les âmes... Le bon Dieu lui-même promet le paradis et ses saints offrent à ceux qui les prient des combines avantageuses. Moi, qui ne suis que curé, je donne du pain, du chocolat, des oranges, du perlot, des fringues, des godasses, des remèdes, ça fait passer les recommandations morales: les âmes, c’est un peu comme les mouches, on ne les prend pas avec du vinaigre. Ah! je sais bien pourquoi la religion fout le camp, surtout dans le peuple, c’est parce que l’Église n’est plus, comme autrefois, celle qui donne, qui soigne, qui protège les petits contre les gros, les faibles contre les puissants. Elle est devenue comme qui dirait une administration au cœur sec: il lui faudrait des apôtres et des martyrs, et elle a des fonctionnaires qui font leur petit boulot et qui conservent des objets d’art anciens dans des espèces de musées où les visiteurs tournent le dos à Dieu pour contempler son portrait accroché au mur ou logé dans une niche. Ah! misère!... Parlez-moi plutôt d’une église en planches, élevée en trois semaines ou en trois jours, où il n’y a rien à voir mais qui est pleine de fidèles! Si Jésus rappliquait parmi nous, il n’irait pas s’installer dans des palaces remplis de trucs en or, en argent et en bois sculpté... Du bois sculpté? Ça ne l’intéresse pas: il n’a jamais été que charpentier. Bien loin de chasser encore les marchands du temple, il les rappellerait pour leur dire: «Je vous vends tout ça... Qu’est-ce que vous en donnez?» Et la galette, il la distribuerait aux pauvres types qui, des fois, vont chez lui pour se chauffer les pieds... Voilà ce que j’en pense, moi, de ces «richesses artistiques» que vous considérez comme si précieuses et que l’État consacre à sa manière en les classant: pas la peine de faire tant de pétard parce que j’ai enlevé de sa niche une caricature de Dieu, alors que vous trouvez tout naturel d’enlever Dieu lui-même de l’âme du peuple! Vous attigez, messieurs les connaisseurs, et vous aussi, messieurs les chrétiens littéraires et artistiques qui n’aimez et ne priez Dieu que s’il est logé dans une belle église, avec de beaux vitraux, de belles colonnades, de belles tapisseries et un bel orgue, sans parler des belles chanteuses de l’Opéra! Non mais chez qui? Pas chez Celui qui disait à ses apôtres: «Si vous voulez venir avec moi, il faut tout plaquer!» et qui leur enseignait les saintes vérités, dans les carrefours, sans musique. La plus sainte messe que j’aie dite, c’était au front, en plein air... Ça ne sentait pas le renfermé et la vieille bigote, comme dans tant d’églises! Comme autel, j’avais une table d’auberge, un sac de soldat était le tabernacle et mon quart me servait de ciboire... Mais j’avais mille poilus à genoux dans cette cathédrale dont le ciel formait la voûte. Ah! vous parlez d’une messe! Et vous me demandez ce que j’ai fait de votre morceau de bois? Et c’est pour ce vieux rossignol que vous avez dérangé tout ce beau monde? Pas d’erreur, les simulacres ont plus d’importance que la réalité. Les reliques, ça compte moins que le reliquaire, la religion n’est rien, ce qui vous intéresse, c’est le décor, le mobilier, les accessoires. Toujours la même blague, quoi! On réclame un bon Dieu qui fasse de l’effet comme objet d’art, qui flatte l’œil et qui reste bien tranquille dans son coin, sous la poussière. Ah! ne le dérangez pas, n’y touchez pas... C’est une idole, un fétiche, un machin qui intéresse des messieurs décorés payés par le gouvernement. Il n’y a pas autre chose, pour vous et pour les autres, dans l’image du Sauveur. Et la religion elle-même, c’est aussi quelque chose qui se fourre dans une niche. La doctrine agissante et vivante, on s’en fout ou bien on la classe aussi, comme un monument historique. Mieux vaudrait la combattre pour de bon, la persécuter: ça la ressusciterait peut-être. Ah! ce respect, c’est pire que tout... Ça ressemble au respect des touristes qui zyeutent les tableaux, les statues dans les églises et qui disent: «Paraît que c’est de l’époque... Ça doit valoir cher.» Ils admirent ça de confiance, parce que leur bouquin dit que c’est admirable, puis ils s’en vont, en pensant à autre chose. La religion, ça devient aussi une vieillerie qu’on garde comme un souvenir du passé et qu’on met sous vitrine en disant: «Ça a servi longtemps à nos pères, c’est gentil, c’est touchant, mais aujourd’hui ça ne sert plus à rien!» Mais peut-être est-ce la faute de ceux qui, au lieu de la faire vivre, en vivent... Ils ont eu peur de bazarder ce qui pourrissait sous la poussière; ils n’ont pas osé transformer en actes ce qui n’était plus que des formules, des boniments, du chiqué! Pour eux aussi, Dieu, c’est un morceau de bois sculpté tout piqué des vers... Ah! non, très peu pour lui. Il n’est pas encore mûr pour le bric-à-brac et c’est lui faire une sale blague que de le traiter en vieux débris bon à mettre au rancart, dans une niche ou dans un musée! Vous direz ce que vous voudrez, je l’ai ravigoté, je l’ai ressuscité, je lui ai fourni l’occasion de soulager la souffrance et la misère et ça, au moins, c’est son métier de Dieu!...

Et l’abbé Pellegrin, s’épongeant avec son immense mouchoir à carreaux, reprit place sur le «banc d’infamie» tandis que l’auditoire surexcité applaudissait ou protestait avec véhémence.

--C’est tout ce que vous avez à déclarer? parvint à placer le président.

--Oui, répondit le curé, j’en ai assez dit, je la boucle.

--Vous reconnaissez que vous avez commis l’acte qui vous est reproché et, somme toute, vous prétendez avoir bien agi. Le tribunal se retire pour délibérer.

Pendant la suspension de séance, des discussions violentes éclatèrent dans la salle, tandis que l’abbé Pellegrin, indifférent à toute cette agitation, échangeait quelques propos avec son ami, le docteur Profilex.

--J’ai peut-être trop bousculé le pot de fleurs, dit-il avec inquiétude. Mais j’en avais gros sur la patate. Et il fallait que ça sorte!

Le vieux médecin hocha la tête et prononça:

--Entre nous, je ne crois pas que cette plaidoirie-là vous tire d’affaire. Mais j’aime autant qu’il n’y ait pas beaucoup de ratichons comme vous: ce serait dangereux.

--Pour qui?

M. Profilex répondit après un silence:

--Pour bien des statues et même pour bien des gens qui sont dans des niches, sous la poussière...

M. Cousinet pérorait dans un groupe:

--Où allons-nous? Voilà maintenant que les ecclésiastiques s’en mêlent... Le flot monte, les digues cèdent, la Société est menacée.

Mme Cousinet, indignée, s’exclamait:

--Acheter un château ancien, avec des tourelles, et tomber sur un curé pareil! Croyez-vous que c’est une malchance? Aussi j’espère bien que cette fois, Monseigneur va nous en débarrasser et pour de bon. Car s’il n’y a que moi pour le ramener dans la paroisse...

L’abbé Lanthier, qui avait suivi les débats, déclara d’un air affligé:

--Quel esclandre! Ah! cette maudite guerre aura troublé bien des cervelles, même dans notre clergé si sage, si raisonnable, si discipliné! Ce pauvre Pellegrin nous est revenu avec des idées, un langage... Tout cela est bien triste, chère Madame Cousinet!

Mais, déjà, l’huissier annonçait la rentrée des juges. Dans le silence qui s’était fait brusquement, le président bredouilla des articles du code, des attendus, des formules à la Brid’oison et termina par ces mots: ... «condamne le prévenu à quinze jours de prison avec sursis et 50 francs d’amende. Le condamne en outre aux dépens.»

* * * * *

Lorsque l’abbé Pellegrin, qu’accompagnait le docteur Profilex, sortit du Palais de justice, la foule, qui connaissait déjà la sentence, acclama l’«ami des pauvres», le «saint», le «martyr».

--Le populo est bien gentil, fit l’abbé, mais il exagère un peu... Enfin, quoi, comme saint, il y a mieux et le martyr que je suis a plutôt une bonne balle! On pourrait peut-être, maintenant que tout est fini, me laisser tranquille... J’en ai soupé d’être populaire!

Les deux amis montèrent dans le tacot poussiéreux qui les avait amenés de Sableuse.

--Mettons-les, dit le curé de Sableuse, et en vitesse, si possible!

L’auto démarra, non sans peine, dans un grand bruit de ferrailles, au milieu de la cohue qui s’écartait comme à regret et continuait à pousser des clameurs. A ce moment, un visage singulier frappa le regard de l’abbé: c’était celui d’une femme au teint mat, aux yeux ardents, aux lèvres rouges... Sous une toque de velours noir, ses boucles courtes, couleur de cuivre, s’ébouriffaient. Au risque d’être renversée, elle se pencha vers le prêtre et, d’une voix passionnée, elle lui cria à l’oreille:

--C’est bien, camarade curé... Vive la Sociale!

Ahuri, l’abbé Pellegrin, qu’emportait déjà le tacot, se retourna vers cette femme, dont le regard, la voix, l’allure extraordinaires l’avaient impressionné... Il la distingua au premier rang de la foule, et la vit tendre vers lui ses bras, en les agitant, comme pour une supplication, un ordre ou un signal.

--Qu’est-ce que c’est que cette poule-là? s’exclama l’abbé... Nous avons failli lui passer dessus.

Le docteur Profilex donna un coup de volant qui engagea la voiture sur la route de Sableuse, puis, lançant à son compagnon un regard narquois, il prononça:

--Moi, je vous appelle «citoyen curé»... Elle vous a dit: «camarade.»

--Elle va un peu fort.

--Non, un peu vite, peut-être.

III

JEANNE RÉVEIL

Le retentissement de ce procès et des incidents qui l’avaient marqué fut très grand dans toute la France et même à l’étranger. Partout reproduite, avec ses arguments enflammés et sa verve populaire, la défense de l’abbé Pellegrin trouva un écho profond dans la sensibilité de la foule, tant il est vrai que ne va au cœur que ce qui vient du cœur.

Le condamné espérait que, las du curé de Sableuse et de ses aventures, le public se tournerait vers quelque nouvelle vedette de l’actualité. «Je ne souhaite la mort de personne, disait-il, mais si un assassin à la hauteur prenait ma place dans les journaux, ce serait pain bénit et j’en remercierais le bon Dieu!» Hélas! la rubrique criminelle chômait. La politique même ne donnait rien et les conférences diplomatiques qui se suivaient et se ressemblaient, obtenaient moins de succès, avec toute leur éloquence officielle, que les propos du naïf et véhément évangéliste de Sableuse.

Des dons de plus en plus nombreux et généreux parvenaient au presbytère. Certaines lettres étaient accompagnées de sommes souvent très importantes... Des personnes riches, souvent anonymes, confiaient ainsi à l’ami des misérables le soin de faire le bien à leur place. Elles croyaient sans doute que, passant en ses mains, ce tribut justifierait doublement le privilège de leur fortune.

--Ce n’est pas de refus, disait l’abbé, et vous parlez d’une quête! Dire qu’à la grand’messe, je n’ai jamais récolté plus de 9 fr. 50, y compris les cent sous de Mme Cousinet! Les vaches sont grasses... Remercions la Providence!

Bientôt le bruit se répandit parmi les chemineaux, les miséreux, les parias des villes et des campagnes que le bon curé prodiguait, à tous venants, de larges aumônes. Et par groupes, puis par bandes, puis par troupeaux, ils se dirigèrent vers la Terre promise où il suffisait de tendre la main pour obtenir, non seulement le nécessaire, mais encore le superflu. Le long des routes se traînaient des vieux et des vieilles abandonnés de tous, des loqueteux, des béquillards, des mendigots, des vaincus de tous genres. Ils envahirent Sableuse en dépit de l’ironique et cruelle défense affichée aux entrées du village: «Défense de mendier sous peine d’amende.»

Bientôt débordé, l’abbé Pellegrin se récriait:

--Allons, bon, me voilà maintenant commandant d’un dépôt d’éclopés!

Le maire et ses administrés étaient furieux. Les pauvres du pays protestaient... «Ces gens qui ne sont pas de la paroisse viennent prendre notre part. A la porte, les étrangers!» M. et Mme Cousinet, qui s’étaient installés pour quelques jours à Sableuse, se plaignaient de ce malodorant et affligeant raz-de-marée qui se permettait de monter parfois jusqu’à leur château féodal.

--Cela devient indécent! disait le haut-commissaire... Ce n’est vraiment pas la peine d’avoir voté tant de réformes sociales pour avoir ainsi la vue et l’odorat offensés par cette foule d’indésirables. Décidément, ce satané curé ne nous attire que des embêtements!

L’abbé Pellegrin avait logé dans son presbytère les plus vieux, les plus misérables de ces réfugiés... Valérie, indignée au spectacle de la salle à manger, du petit salon transformés en dortoirs d’hospice, se répandait en lamentations indignées:

--Si c’est Dieu permis de se laisser infester ainsi pour un tas de pouilleux!... Monsieur le curé, ce n’est pas possible, vous avez perdu la raison. Dire que nous étions si tranquilles autrefois! Tout cela nous est arrivé depuis qu’on parle de nous dans les journaux.

--C’est vrai, acquiesçait l’abbé, mais il faut accepter ce que Dieu nous envoie, surtout quand c’est de la souffrance à soulager. Ne vous en faites pas pour votre parquet et pour vos meubles... C’est l’âme qu’il s’agit de cirer et d’astiquer. Et, pour la faire briller, il ne faut pas avoir peur d’en mettre, ma bonne Valérie!

Toute cette agitation déplaisait aussi à Mgr Sibuë.

--L’abbé Pellegrin fait l’ange, disait-il, un ange qui n’a d’ailleurs rien de séraphique. Mais qui fait l’ange, fait la bête.

Mme Cousinet, présidente de l’Œuvre des Enfants de la Pucelle, multipliait les démarches à l’évêché pour obtenir le déplacement définitif du gênant curé.

--Avec son armée de mendigots, disait-elle, il rend le pays inhabitable aux honnêtes gens... Et penser qu’il a eu le toupet de nous faire demander si nous consentirions à héberger un certain nombre de ses protégés dans les communs de notre château! Pourquoi pas dans notre galerie historique, dans notre salon, dans ma chambre? Vous verrez, Monseigneur, qu’il en enverra à l’évêché!

--Par exemple! se récria Monseigneur... Des vagabonds chez moi? On n’a pas idée de ça! Je n’ai déjà pas trop de place pour mes bureaux, mes archives, mes collections... Vous avez raison, ma chère présidente, il faut en finir avec cet excentrique. Je ne puis le renvoyer à la maison de retraite de Ligneul-les-Pins: l’abbé Perdrix le trouve insupportable et n’en veut plus. Songez donc, il chantait la _Madelon_ à nos vieux prêtres et ceux-ci--pardonnons à leur âge--reprenaient le refrain en chœur. C’est effrayant!

Un soir, comme le curé de Sableuse, après avoir célébré le Salut, rentrait au presbytère, il fut abordé, sur la route obscure, par une femme dans laquelle il reconnut aussitôt l’étrange créature qui, sur la place du Palais de justice, à Merville, lui avait exprimé son enthousiasme d’une façon si extraordinaire. Derrière elle se tenait, silencieux, un homme enveloppé dans un large caban.

--Monsieur le curé, dit l’inconnue, je voudrais...

--Tiens, vous ne m’appelez donc pas «camarade», aujourd’hui? interrompit l’abbé Pellegrin avec un rire cordial.

--Cela dépend de vous.

--Comment cela?

--Oui, nous vous expliquerons cela, mon compagnon et moi. Pouvez-vous nous recevoir chez vous?

--Chez moi, je reçois tout le monde. La maison du curé doit être aussi la maison du bon Dieu... Suivez-moi... La kasbah est à deux pas d’ici. Seulement, il y a du monde.

--Nous le savons. Nous pouvons d’ailleurs parler devant des parias de la Société: nous en avons l’habitude.

Mais Valérie venait d’expulser, à coups de balai, les hôtes par trop encombrants du presbytère. Et c’est dans la pièce qui avait eu, jadis, la prétention d’être une manière de salon, que le prêtre reçut ses visiteurs. A la lueur d’une vieille lampe à la mèche grésillante, il put mieux voir l’inconnue, ces cheveux rebelles, ces yeux brûlants de fièvre, cette bouche un peu grande qui barrait de rouge un visage pâle et caractéristique. Dans l’ombre, s’effaçait l’homme dont le curé distingua cependant le front chauve et la face osseuse.

La femme n’attendit pas les questions de l’abbé Pellegrin. Elle commença par se nommer.

--Je suis, dit-elle, Jeanne Réveil.

--Jeanne Réveil? Je connais ça... On parle de vous dans les journaux qu’on m’envoie et sur lesquels je jette parfois un œil quand je n’ai rien de mieux à faire.

--Oui, mon nom est connu, mais beaucoup moins que le vôtre. Quant à mon compagnon, il s’appelle Pierre Rouge... Il est, comme moi, comme vous, l’ami, le défenseur des malheureux, des vaincus, des victimes. C’est pourquoi nous avons décidé de venir vous voir: nous sommes faits pour nous comprendre, nous aider, nous associer.

--Nous associer? Pour quoi faire?

--Notre devoir, tout notre devoir.

--Chacun a le sien... Et le mien, ma petite dame, ne doit pas ressembler au vôtre. Moi, mon truc, ça consiste à baptiser, à confesser, à marier, à enterrer, à distribuer le bon Dieu, à prier, à consoler, à sauver les âmes qui barbotent dans la gadouille. Enfin, quoi, je fais mon métier de curé. Même si vous étiez bonne sœur, je n’aurais pas grand’chose à faire avec vous!

--Si. Écoutez-moi...

Et Jeanne Réveil, dardant sur l’abbé Pellegrin son regard chargé d’un étrange fluide, ajouta de sa voix grave, aux sonorités musicales:

--Votre métier de curé? En effet, c’est un métier... Mais vous avez une mission à remplir, une mission de vrai prêtre, animé du véritable esprit de Jésus et de son évangile...

--Vous êtes comme Grosjean qui voulait en remontrer à son curé. Continue, tu m’intéresses.

--Ne plaisantez pas. Ce que je suis venue vous dire est très sérieux... Vous avez beau parler comme les poilus revenant du front. Au front, vous n’y êtes jamais allé!

--Hein? Quoi?... Je ne suis pas allé au front, moi, Pellegrin, brancardier régimentaire, deux fois blessé? Non, mais, vous abîmez, la petite mère!

--Je parle du vrai front, celui où l’on combat pour de bon la misère, l’injustice, la servitude!... Oui, je sais, vous faites le bien, vous distribuez des aumônes, vous ouvrez votre maison aux pauvres... Ce n’est rien, cela.

--Rien? Ah! ça, dites donc!

--Rien, car ce n’est que de la charité. La charité, c’est une embuscade. Monsieur le curé, vous êtes un embusqué!

--Ah! bon Dieu, c’est trop fort!

A moitié suffoqué, l’abbé Pellegrin se dressa, fit quelques pas de long en large en aspirant bruyamment des bouffées d’air, reprit place enfin devant Jeanne Réveil et, pour mieux maîtriser son indignation, sa colère, tira de sa poche une vieille pipe noirâtre qu’il bourra en grommelant:

--Bien sûr, ça me sera compté là-haut pour mes péchés!

--La charité, reprit Jeanne Réveil, n’est qu’une tricherie avec la justice.

--C’est une des trois vertus théologales. Le Christ...

--Le Christ, relisez son histoire, n’a jamais dit aux privilégiés qu’ils se rachetaient devant la justice divine en payant une espèce de tribut aux pauvres. Ce serait trop commode... Non, Jésus était l’ennemi des riches, il était révolutionnaire! Je vois en lui le premier socialiste et même le plus militant, car il a donné sa vie pour ses idées après les avoir semées dans un sol où, malgré tout, malgré l’Église même, elles ont germé... Aujourd’hui, la moisson est mûre. Mais on manque de bons moissonneurs.

--L’Église...

--Vous l’avez dit vous-même aux juges bourgeois. Je me souviens de vos paroles: «L’Église est devenue comme qui dirait une administration au cœur sec: il lui faudrait des apôtres, des martyrs et elle a des fonctionnaires qui font tranquillement leur petit boulot...» Avez-vous donc changé d’avis?

L’abbé Pellegrin, que le regard ardent, la voix pressante de Jeanne Réveil troublaient, répondit:

--Moi, au moins, je fais ce que je peux...

--Que faites-vous? Des simulacres, vous aussi... Vous distribuez les miettes de votre table ou de celle des riches qui s’épargnent un souci ou un remords en se déchargeant sur vous de ce qu’ils appellent leurs bonnes œuvres. Et vous croyez que cela suffit? Tenez, au riche hypocrite qui jette une aumône à la misère dans l’espoir qu’ainsi amadouée elle ne songera pas à se révolter, je préfère le cynique qui jouit de sa fortune sans se soucier des malheureux qu’elle éclabousse ou qu’elle écrase: au moins, celui-ci ne triche pas, et il est, sans le savoir, un des meilleurs propagandistes des idées révolutionnaires. Les mauvais riches sont, pour nous, les meilleurs; ils travaillent pour nous et vous, vous l’ami des pauvres, vous le Saint-Vincent de Paul moderne, vous qui croyez servir le Dieu des humbles, des pauvres, des misérables, vous êtes avec les pharisiens et les princes des prêtres et vous servez le Veau d’or!...

Jeanne Réveil avait dit tout cela dans un élan, d’une voix frémissante, en approchant son visage pâle et passionné de la bonne grosse face écarlate du curé.

--Le veau d’or? s’exclama celui-ci. Vous voulez dire la vache enragée. Je donne tout ce que j’ai... Si je vous disais que, parfois, je n’ai pas même de quoi acheter un paquet de gris.

--Vous ne donnez rien.

--Ah! ça, vous m’en bouchez une surface!

--Rien, vous dis-je, parce que vous ne vous donnez pas vous-même.

--Moi-même? Qu’est-ce que vous voulez en faire?

--Vous disposez d’une force immense, irrésistible, avec laquelle vous pourriez faire triompher la cause de la justice... Vous devez en user et c’est pour cela que je suis venue vous voir.

--Une force immense, irrésistible? Vous blaguez... Je ne suis qu’un pauvre diable dont on a beaucoup parlé parce qu’on le trouvait rigolo... Et encore ce n’est pas l’avis de tout le monde! Demandez plutôt à M. Cousinet.

--Votre popularité est extraordinaire. Je le sais, moi qui sais ce qu’on dit et ce qu’on pense dans les faubourgs. Il est même prodigieux qu’un prêtre ait pu pareillement enthousiasmer les masses où, cependant, la foi n’est plus qu’un feu qui s’éteint... Je suis certaine que vous pouvez créer un mouvement formidable qui balaierait tout.

--Tout quoi?

--Tout ce qu’a maudit, justement, ce Jésus que vous adorez, la richesse mauvaise, l’exploitation de l’homme, l’esclavage de la femme, les vices triomphants, la Société, enfin, où règne l’injustice! Ne serait-ce pas là agir en vrai disciple de celui que vous prétendez servir?

--Vous me prenez donc pour un révolutionnaire?

--Je pense que vous devez combattre l’iniquité comme l’a fait votre Maître. Ou alors vous n’êtes pas le chrétien que je crois et, l’évangile du citoyen Jésus, vous le lisez sans le comprendre, la lettre l’emportant, pour vous comme pour les autres, sur l’esprit!