Mon curé chez les pauvres

Part 10

Chapter 103,856 wordsPublic domain

--Maintenant, c’est moi qui trouve que cette conversation n’a pas assez duré! J’ai encore quelque chose à vous dire. Vous vous croyez une force destructrice? Pauvre petite, vous n’existez pas. Et ce sont des femmes comme moi qui font ce que vous êtes bien incapable de faire. Nous ne prononçons pas de discours, nous ne montrons pas le poing aux bourgeois, aux riches... Nous leur sourions, et c’est bien plus terrible pour eux. Nous sommes à Paris quelques milliers qui nous y entendons, à chambarder la famille, la propriété et le reste... Je vous assure que j’en ai fait, moi, des ravages dans la société! J’en ai démoli des façades imposantes et sans avoir l’air d’y toucher... C’est nous, les vraies révolutionnaires! Cela ne nous empêche pas d’avoir des perles... Au contraire! Chacune d’elles représente une reprise, comme vous dites dans vos boniments. Je reprends, je reprends tant que je peux. Et moi, je ne donne rien en échange, que du chiqué! Dame, je suis la fille d’une concierge de la rue Dancourt et je leur en fais voir, à tous ces types qui s’imaginent qu’avec leur galette, ils sont les maîtres. Non, il y a nous, et c’est nous qui les avons, alors qu’ils croient nous posséder. La voilà, vous ne trouvez pas, la revanche du peuple!

Mme Cousinet changea brusquement de ton pour ajouter, avec une gaieté désinvolte:

--Moi, maintenant, je n’en suis plus. J’ai fait ce que je pouvais. Aujourd’hui, je m’amuse... Par exemple, avec ce petit Raymond qui est gentil, passionné, tout neuf, quoi! L’amour pour l’amour est un plaisir de femme arrivée. Je m’offre ce luxe. C’est peut-être bien mon tour!

--Entre une femme comme vous, dit Jeanne Réveil, et une femme comme moi, il n’y a rien de commun. Nous ne sommes pas de la même race.

--Possible. Mais je me trouve très bien comme je suis. Et M. Maxy est de cet avis, croyez-moi.

--Je vous traiterai en ennemie.

--Dites plutôt «en rivale»... Si vous croyez que je ne vois pas clair! Mais vous n’êtes pas de taille...

L’autre, dont le visage dur avait pâli, fit un pas en avant, comme pour se jeter sur Lisette de Lizac, mais celle-ci venait de sonner, et déjà, Léa qui avait entendu le bruit de la discussion, entrait.

--Reconduisez mademoiselle, ordonna Mme Cousinet d’un air parfaitement calme.

Jeanne Réveil comprit qu’elle était vaincue: la sexuelle l’avait emporté sans peine, une fois de plus, sur la cérébrale.

Restée seule, l’ex-vedette du Casino de Paris alla se placer devant une glace, se mit du rouge aux lèvres, ébouriffa ses cheveux courts et, contente d’elle-même, murmura:

--Je n’ai pas trop mal joué cette scène-là!

* * * * *

Elle devait en jouer une autre, peu de jours après, avec Raymond Maxy et son mari.

M. Cousinet était sorti de l’hôtel de l’avenue de Messine en annonçant qu’une séance probablement mouvementée le retiendrait à la Chambre pendant tout l’après-midi.

«Une séance mouvementée à la Chambre, se dit Mme Cousinet. C’est dans le programme pour moi aussi... Mais le compte rendu n’en paraîtra pas au _Journal Officiel_!»

Vers cinq heures, le haut-commissaire à l’éducation physique rentra brusquement chez lui et, suivi de Léa qui s’efforçait en vain de l’arrêter, se précipita à la porte du studio de sa femme.

--Ouvrez! s’écria-t-il d’une voix tonnante, ouvrez ou je fais un malheur!

Une voix étouffée prononça dans le studio:

--Zut! C’est mon mari!

De longues minutes s’écoulèrent pendant lesquelles M. Cousinet tempêtait, sans souci des lamentations de Léa:

--Je m’en doutais... Tandis que je me consacre au service de la France et de la République, ma femme me fait cocu! mais attendez, cela ne se passera pas ainsi. Foi de Cousinet, je vais me venger... Ouvrez, mais ouvrez donc, si vous ne voulez pas que je brise tout!

Enfin, la porte s’ouvrit, lentement... Et Mme Cousinet, souriante, dit à son mari avec un petit air espiègle:

--Qu’est-ce que tu as? Tu en fais, une tête!

M. Cousinet se précipita dans le studio où il trouva Raymond Maxy installé sur un canapé et contemplant avec une attention extraordinaire la première page de l’_Illustration_. C’était assez bien imité... Malheureusement, les bretelles du jeune homme--on ne pense pas à tout dans ces cas-là--s’étalaient, mauves et cyniques, sur un fauteuil.

M. Cousinet fit mine de s’élancer sur le fils du banquier, mais, le voyant se dresser d’un air résolu, il préféra se laisser retenir par sa femme qui, jouant l’étonnement, questionnait:

--Mais qu’est-ce qui te prend, mon chéri? Tu es fou! Enfin, tu ne supposes cependant pas que ce garçon... Voyons, c’est invraisemblable!

D’un geste noble, M. Cousinet montra les bretelles, puis:

--Madame, et ça?

Lisette de Lizac parut ne rien voir et répondit:

--Et ça... quoi?

--Ces bretelles!

--Il y a des bretelles?

--Oui, sur ce fauteuil...

--Ah! c’est curieux!

--Ce ne sont pas les miennes. Les vôtres non plus, je suppose... Ce sont donc celles de monsieur.

--Mon gros, écoute... En effet, je me souviens maintenant, M. Maxy s’est trouvé mal à l’aise tout à l’heure. Alors, je l’ai autorisé à...

--Il suffit, madame: je suis édifié!

Et s’adressant au jeune homme:

--Monsieur, vous pouvez vous retirer... en emportant vos bretelles. Vous n’avez plus rien à faire ici, je suppose. Quant à moi, j’ai à causer avec ma femme.

Raymond prit un air digne pour déclarer:

--Je ne m’en irai que si vous me jurez sur l’honneur de ne pas vous livrer sur madame à...

--Je ne me livrerai sur madame à rien du tout. Je ne suis pas une brute... Un homme de mon caractère et de ma situation n’oublie jamais qu’il doit donner l’exemple en toutes circonstances. Comptez sur moi... Monsieur, je vous salue.

Et comme le jeune Maxy se retirait--après avoir repris, d’un geste discret, ses bretelles--M. Cousinet lui dit en lançant un regard courroucé à sa femme:

--Mes souvenirs à monsieur votre père, je vous prie.

Resté seul avec Lisette de Lizac, le haut-commissaire à l’éducation physique s’exclama:

--Ouf! Enfin, ça y est! Ce n’est pas trop tôt...

L’ex-divette était en train de se composer un visage pathétique pour répondre aux invectives attendues de son mari, mais elle comprit qu’aucune espèce de drame n’était à prévoir: M. Cousinet, assis sur le canapé que venait de quitter le jeune Maxy, se frottait les mains d’un air infiniment satisfait.

--Ça y est... quoi? questionna-t-elle d’une voix douce.

--Nous divorçons.

--Comment, nous divorçons? En voilà, une idée!

--Oui, nous divorçons, et c’est précisément ce que je souhaitais. Tout s’arrange très bien.

Mme Cousinet répliqua, formelle:

--Mon petit, tu t’imagines qu’en te débarrassant de moi, tu feras plus rapidement ton chemin dans la carrière politique? Eh bien, pas du tout... Si tu insistes pour le divorce, je te couvrirai d’un tel ridicule que tu seras fini, complètement fini. Ah! tu ne me connais pas! D’abord, tout Paris saura que tu es cocu, et même cocu de père en fils, puisque j’ai couché avec MM. Lazare et Raymond Maxy! Je donnerai des détails, tous les détails... Ah! ce sera une affaire bien parisienne! Et j’en profiterai pour faire ma rentrée au music-hall... Elle sera sensationnelle, je te prie de le croire. On en parlera! Tu imagines l’effet produit sur tes amis, sur tes électeurs, sur tes collègues... Mon pauvre ami, tu ne pourras plus te montrer. Tu deviendras impossible à l’Éducation physique... L’éducation physique! Tu imagines les plaisanteries, la rigolade. Tu devras renoncer à toute ambition... Adieu, sous-secrétariats et ministères! Ton avenir politique sera fichu et moi, je serai vengée!

Et, après un court silence, elle ajouta:

--Dis, mon petit, as-tu pensé à tout ça?

M. Cousinet venait, en effet, d’y penser... Et son imagination, quoique peu vive, lui avait représenté, très nettement, cet avenir effroyable.

--Ma chérie, bredouilla-t-il d’un air accablé...

Mme Cousinet n’était pas femme à se contenter d’un tel succès. Elle voulut exploiter la victoire et lança, implacablement, sa cavalerie.

--Après tout, reprit-elle, tu as raison.

--Comment, j’ai raison?

--Mais oui, divorçons. C’est ça, divorçons et le plus tôt possible. J’en ai assez de cette existence de bourgeoise grotesque qui ne peut même pas s’offrir un amant sans que cela fasse un tas d’histoires. Divorçons, mon cher! j’ai hâte de reprendre ma liberté et de faire parler de moi... De toi aussi, par ricochet.

M. Cousinet était devenu lamentable.

--Non, balbutia-t-il, je ne veux pas... Je ne veux pas que nous divorcions.

--Moi, je veux.

--Je t’en supplie... Écoute, oublions cet incident; j’ai été un peu vif, je l’avoue, je te demande pardon.

Mme Cousinet se redressa, magnifique:

--T’accorder mon pardon? Soit, bien que tu ne le mérites guère... Mais il y a une condition.

--Tout ce que tu voudras.

--Je veux être décorée de la Légion d’honneur!

--Je t’ai déjà dit que...

--Il ne s’agit pas de ce que tu m’as dit, mais ce que je te dis, moi. Cette croix, je l’exige! Débrouille-toi pour me la faire donner, en vitesse. Au titre d’infirmière... infirmière-major! Je sais qu’une fournée est prochaine... Je veux en être. C’est bien mon tour, j’imagine, d’être embrassée par un maréchal de France!

--Tu veux être embrassée par un maréchal de France maintenant?

--Oh! pour le bon motif... Sur les deux joues, tout simplement. D’ailleurs, tu seras là, dans la cour d’honneur des Invalides, et j’espère que cette fois, tu ne me feras pas une ridicule scène de jalousie!

Les jours suivants, Mme Cousinet revint à la charge. Elle menaçait son mari de se livrer aux pires excentricités, de machiner les plus déplorables scandales, si elle ne décrochait pas enfin la croix qu’elle avait si glorieusement méritée en se prodiguant aux jeunes et gentils aviateurs soignés au Casino de Deauville.

Le haut-commissaire à l’éducation physique dut s’employer à fond pour réussir... Toutes les croix disponibles étaient déjà attribuées. Mais la politique est, en ces choses comme en bien d’autres, toute puissante. Au dernier moment, le nom de Mme Cousinet remplaça, sur la liste des élues, celui d’une certaine Mme Anatoline Leperchot, infirmière blessée dans une ambulance du front mais qui manquait évidemment d’utiles relations à Paris.

* * * * *

Tous les journaux--à commencer par _Comœdia_ et à finir par la _Semaine religieuse_ de Merville--annoncèrent que Mme Cousinet, la femme du haut-commissaire à l’éducation physique, l’héroïque infirmière, recevait enfin la juste récompense de son dévouement et que le maréchal Fabre lui remettrait l’étoile des braves dans la cour d’honneur des Invalides, au cours d’une cérémonie où devaient figurer nombre de blessés qui avaient obtenu la croix de guerre.

--Là aussi, dit Lisette de Lizac à son mari, j’ai la vedette... Veux-tu parier que la cour des Invalides sera trop petite, qu’on refusera du monde? Tout Paris viendra... Je vais m’occuper des invitations. Connais-tu le secrétaire général des Invalides?

L’abbé Pellegrin, qui avait lu la note publiée par les journaux, s’était récrié:

--Décidément cette poule-là se fourre du rouge partout. Et c’est aux Invalides qu’elle recevra la croix d’honneur des mains de ce pauvre maréchal Fabre. On va rigoler... Il faut que j’aille voir ça!

* * * * *

Ce fut, en effet, une solennité très parisienne... Le Tout-Paris des premières était venu voir Lisette de Lizac dans son rôle d’«héroïque infirmière». Naturellement les mauvaises langues allaient leur train.

--Ce que c’est tout de même que d’avoir épousé un politicien!

--Non, mais qu’a-t-elle fait pour être décorée, ma chère?

--Elle a tout fait, ma chère.

--Elle a soigné des aviateurs...

--Pauvres petits! Elle les achevait.

--C’est dégoûtant... Penser que tant de braves femmes, qui se sont vraiment dévouées dans les ambulances et les hôpitaux, n’ont pas obtenu quoi que ce soit!

--On a pensé que la satisfaction du devoir accompli leur suffisait largement.

--Il paraît que le maréchal qui va la décorer l’a connue alors qu’elle débutait à la Fourmi comme figurante et qu’il était simple capitaine... C’était bien entendu avant la guerre.

--Laquelle?

--Ça ne fait rien, quel scandale!

--Je vous assure, chère amie, que je suis enchantée de ne pas avoir la Légion d’honneur... Ça me vexerait de porter une décoration aussi galvaudée!

Le maréchal Fabre parut très embarrassé en s’approchant, une croix à la main, de Mme Cousinet qui, bombant la poitrine, les mains dans le rang, se tenait au garde-à-vous, entre un sous-intendant militaire et un médecin-major nommés ou promus dans l’ordre national. Le maréchal se souvenait, en effet, de la débutante de la Fourmi... N’allait-elle pas le reconnaître aussi? Et puis, cette croix, où l’attacher? La dame portait un corsage si largement échancré et, de plus, si léger, si transparent, qu’il était peut-être imprudent d’y risquer une épingle...

Les clairons sonnaient aux champs et les opérateurs de cinéma tournaient leurs manivelles.

--Au nom de la République française et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés...

Le maréchal parvint à attacher, sans effusion de sang, la croix d’honneur sur la poitrine haletante de Lisette de Lizac. Puis, d’un air décidé, il embrassa sur les deux joues l’«héroïque infirmière» qui eut le temps de lui dire, à voix basse:

--Oh! monsieur le Maréchal, autrefois, ce n’était pas là.

Le vieux militaire ne put que répondre en rougissant comme un saint-cyrien de première année:

--Très heureux, madame... Toutes mes félicitations... Vous êtes une bonne Française.

Un spectateur fit cette réflexion peut-être osée:

--Hein, croyez-vous que voilà un ruban bien placé! Que le corsage descende encore un peu et le maréchal pourrait dire à la poule: «Mais il me semble que vous avez déjà deux rosettes!»

Un monsieur qui avait entendu, recula vivement d’un pas en s’exclamant:

--Dites donc, c’est ma femme!

En effet, le haut-commissaire avait tenu à assister à cette manière d’apothéose de Mme Cousinet et il se rengorgeait, lui aussi... Mais la remarque du monsieur--qui avait pris la fuite après avoir commis cette irréparable gaffe--venait de gâcher son orgueilleux plaisir. Il eut même, brusquement, le sentiment du ridicule...

L’abbé Pellegrin, qui était parvenu à se faufiler au premier rang des invités, contemplait ce spectacle avec un sourire sarcastique... Une fois de plus, il assistait au triomphe du mensonge, du simulacre, du chiqué. A mi-voix, il murmura:

--Décidément, tout cela est très pharisien!

Un blessé, hospitalisé aux Invalides, l’avait entendu, sans d’ailleurs bien le comprendre. Mais il le devina et dit d’une voix amère:

--On finira par croire que c’est les poules de luxe, les profiteurs et les politiciens qui ont sauvé la France!

--Mon pauvre vieux... Qu’est-ce que t’as?

Le prêtre regarda son voisin, d’autant plus pitoyable qu’il était plus glorieux.

--Ce que j’ai, monsieur l’abbé?... Comme vous, la croix de guerre. Le ruban rouge, c’est trop chic pour nous.

--Tu te plains?

--Mais non... On me soigne aux Invalides et, par-dessus le marché, j’ai une belle pension: dix-huit cents balles. Une thune par jour... Et quoi encore?

--Écoute, fit le curé, tu n’as cependant pas la prétention, vieux frère, d’être traité comme la belle dame que tu viens de voir décorer. Des comme toi, et des comme moi, il y en a eu des tas et il y en aura toujours.

--N’en croyez rien. Si c’était à refaire...

--Tu le referais. Nous sommes là pour un coup, surtout si c’est un sale coup.

--On nous a pour pas cher, quoi. Ce n’est sans doute pas le cas de cette rombière...

--T’en fais pas. Tiens, moi, je connais un type qui en avait fait encore plus que toi... Il a donné sa vie, non seulement pour sauver la France, mais pour sauver le monde. Il est allé jusqu’au bout, celui-là. Et c’était plus dur qu’à Verdun.

--Non?

--Je te le dis...

--Et qu’est-ce qu’il a eu, pour la peine?

Le curé haussa les épaules et, promenant son regard gouailleur sur ceux qui, offusqués, l’écoutaient, il proféra:

--Mon vieux, il faut reconnaître qu’on a été très chic avec lui... On lui a foutu la croix!

VIII

L’AUMONIER DE LA SOCIALE

--Vous vivrez avec nous, avait dit Jeanne Réveil à l’abbé Pellegrin.

--Oui, insista Pierre Rouge, nous avons à l’_Humanitaire_ des chambres où nous hébergeons les camarades qui viennent nous voir de la province ou de l’étranger. Vous y serez très bien... Et vous prendrez vos repas avec les militants.

--Qui paiera?

--La caisse du parti. Nous avons des amis, des gens qui nous aident. Et puis, il y a les cotisations...

Le curé secoua la tête et répliqua:

--Cette combine ne me va pas. Je ne veux pas vivre aux frais de la princesse, même si cette princesse est dans nos idées. Je consens à habiter ici, ma place n’étant plus dans les hôtels pour ecclésiastiques et ne pouvant pas être dans les hôtels pour laïques... Votre boîte est une espèce de couvent: j’y cantonnerai en attendant les événements. Pour le reste, je veux me débrouiller. Je pense, en effet, que je ne dois pas me faire entretenir par les camarades.

--Mais c’est ce que font les dirigeants, fit Pierre Rouge.

--Je le regrette pour eux, déclara Pellegrin... Les apôtres, ça ne doit pas devenir des fonctionnaires.

--Le prêtre vit cependant de l’autel, dit Jeanne Réveil avec un sourire ironique...

--Il en vit, d’ordinaire, assez mal... Mais, à mon avis, c’est encore trop. Et je peux le dire, car ma paroisse ne m’a jamais grassement entretenu. Je me serais mis souvent la ceinture, si je n’avais pas eu mon potager, mes abeilles et ma machine à tricoter. Car, le soir, parfois, je tricotais des chandails... Je ne me suis jamais plaint... J’aime assez que le curé gagne sa vie en dehors de son sacerdoce: comme ça, au moins, il n’a pas l’air de débiter de la religion comme de la bibine et de mettre une rallonge à la sainte table pour y faire servir son frichti.

--Soit, dit Jeanne Réveil, mais vous n’allez pas installer des ruches ici. Et le tricotage à la machine...

--Je pourrais me faire jardinier. Fallait voir mon potager, à Sableuse!

--A Paris, vous trouveriez difficilement à vous placer, objecta Pierre Rouge. Et puis, la propagande vous prendra de plus en plus. On nous demande d’organiser de nombreuses réunions: tout le monde veut vous entendre et comme vous faites faire de grands progrès à la cause, mieux vaut vous consacrer à votre tâche essentielle...

--Non, je veux, d’abord, gagner ma croûte. Quand on prétend avoir le droit de parler aux ouvriers, il faut pouvoir leur montrer ses mains en disant: «Vous voyez, ce ne sont pas celles d’un avocat... Elles ont tenu l’outil, levé le marteau, saisi la lourde pierre, elles portent les saints stigmates du travail, elles sont sœurs des vôtres. Dieu en avait de pareilles quand il prêchait l’Évangile au coin des rues. Car il ne faudrait pas croire tous ces sculpteurs et tous ces peintres qui représentent notre Sauveur avec des mains blanches et fines d’aristo ou de gentil petit vicaire pour dévotes de luxe. Il avait travaillé pendant vingt ans et plus comme compagnon charpentier. C’est un boulot qui abîme les pattes: aussi, pas d’erreur, sur le doigt de Dieu, il y a des durillons.»

Ces propos parurent gêner les dirigeants de l’_Humanitaire_, semi-intellectuels qui vivaient en parasites du parti, sortes de bureaucrates de la Sociale à qui ne manquaient même pas les manches de lustrine et le rond-de-cuir.

--Ce sacré curé, fit l’un d’eux après la sortie de Pellegrin, finira par gâter le métier!

Mais Jeanne Réveil n’était pas une révolutionnaire professionnelle; son enthousiasme, mystique aussi, s’accordait fort bien avec la foi austère du prêtre et elle répondit:

--Il en sera de notre religion comme de la sienne si les malins remplacent les sincères qui l’ont fondée.

Pierre Rouge approuva:

--La citoyenne a raison... Nous manquons de saints et même de martyrs. Il nous faudra, un jour, prouver notre sincérité en faisant quelque chose qui nous expose à un danger. Nous sommes trop sages, trop prudents. Nous n’agissons pas. L’acte seul est une preuve...

--Oui, dit Jeanne Réveil, mais que faire?

--J’ai une idée.

--Laquelle?

--Inutile d’en dire plus long puisque, le moment venu, nous ne trouverions pas le bras nécessaire.

--Ce bras existe.

--Celui de notre pauvre curé? Non, impossible...

--Il existe, vous dis-je.

--Faites voir...

--Le voici.

Et Jeanne Réveil montra son bras nu, maigre et nerveux.

L’abbé Pellegrin trouva sans difficultés--car la main-d’œuvre manquait--un emploi de laveur de voitures dans un garage d’automobiles. Vêtu en ouvrier, la casquette sur l’oreille, la pipe aux lèvres, il fut accueilli assez froidement par le chef d’équipe.

--Je n’aime pas les fantaisistes, lui annonça ce personnage... Ici, faut être sérieux.

--Je suis très sérieux.

--Vous n’en avez pas l’air, c’est tout ce que je peux vous dire. Mais je ne demande qu’à vous croire. Ça dépend de vous.

L’expérience prouva que le nouveau venu était un bûcheur infatigable: toujours de bonne humeur, content de son sort, il ne ressemblait en rien à ses camarades qui rechignaient à la besogne, se plaignaient sans cesse et le blâmaient de faire en conscience ce détestable métier. Un seul d’entre eux paraissait s’accommoder de sa destinée et cependant il paraissait fait pour mener un autre genre d’existence: il parlait peu, mais s’exprimait en termes choisis, prononcés avec l’accent slave, portait des vêtements qui, en des temps lointains, avaient dû être à la mode et mettait des gants pour manier brosses et chiffons.

Pellegrin et ce mystérieux bonhomme ne tardèrent pas à sympathiser. Ils s’étaient devinés réciproquement sous leurs masques: tous deux étaient évidemment des transfuges, des évadés ou des exclus.

--Tel que vous me voyez, fit l’étranger, j’ai eu mon auto: maintenant, je lave les autos des autres. Je suis le prince Serge Pakounine, ancien chambellan de Sa Majesté le tzar... J’ai été ruiné par la Révolution, mais je ne me plains pas trop, car j’aurais pu être fusillé. Je me suis réfugié en France où je croyais avoir quelques amis... Je me trompais: on se trompe souvent, car l’amitié s’imite fort bien et il faut la mettre à l’épreuve pour savoir si elle n’est pas en simili. J’ai donc vite constaté que je n’avais pas d’amis. Je suis tombé rapidement dans la misère et, pour vivre, j’ai dû faire tous les métiers. Enfin, j’ai trouvé ma voie... Laveur de voitures! Qui l’eût dit alors que je montais dans les carrosses de gala de la Cour impériale? Je ne veux d’ailleurs d’aucune pitié: somme toute, je ne suis pas tellement intéressant puisque je suis libre et que je mange tous les jours. Mais je pense à ceux des miens qui sont restés là-bas. Que sont-ils devenus? Morts sans doute dans quelque prison, ou exécutés, à moins que la faim... Et tant d’autres ont péri aussi! Monsieur, c’est affreux, une révolution! Cela fait couler trop de larmes, trop de sang... Et après, est-on plus heureux?

Comme Pellegrin ne répondait pas, il reprit:

--Vous devez avoir horreur aussi de ces convulsions... Vous avez l’air d’un brave homme, si différent de ceux qui nous entourent et qui sont des brutes!

--De pauvres diables, des ignorants...

--C’est cela, oui, des ignorants. Cependant, écoutez-les, ils disent aussi qu’ils veulent devenir les maîtres. Et penser que des hommes intelligents, instruits, qui ont lu l’Histoire, répètent à ces gens qu’ils ont raison, que leur heure est venue, que tout ira mieux quand ils auront tout détruit. Ce sont de grands coupables, des criminels, car eux, ils savent...

L’ancien curé de Sableuse parut gêné, mais il questionna:

--Vous êtes donc de cet avis que la justice règne et qu’il ne faut rien changer à ce qui est?

--Je pense, dit le prince Serge Pakounine, que la justice n’est jamais dans la violence et le meurtre... Et toutes les révolutions sont cruelles.

Il hésita, puis:

--Êtes-vous chrétien, monsieur?

Le prêtre sursauta et répondit:

--Certes...