Part 15
--Pas du tout, mais je vous refuse le droit de parler de fraternité en enseignant la haine et d’invoquer la justice en organisant une espèce de foire d’empoigne que vous appelez «révolution».
--Cette révolution, vous l’avez prêchée!
--Non, pas celle-là... J’ai cru, en effet, qu’il fallait changer une société dure, brutale, où l’argent est roi, où l’homme est un loup pour l’homme et je crois encore que ce serait pain bénit--je m’y connais--si, en nous y collant tous, nous pouvions faire régner la justice qui ne va pas sans la bonté. Mais j’ai fini par comprendre que ce chambardement-là n’était pas au programme. Il ne s’agit pas de nous élever, mais de nous abaisser: on veut s’emparer de la caisse, on veut devenir des bourgeois... Vous parlez d’un avancement! La révolution annoncée par les bonisseurs qui attirent la foule dans la baraque de la Sociale, c’est le remplacement des mufles par d’autres mufles... Ote-toi de là que je m’y mette! Aboule ton pèze! A nous les poules et les poulardes! Moi, j’imaginais un immense et splendide mouvement d’enthousiasme, quelque chose comme une grande offensive des braves gens, des cœurs purs, des âmes généreuses contre un ennemi qui aurait bientôt fait camarade et à qui nous aurions dit: «Nous vous apportons cette fraternité que vous nous avez toujours refusée, nous ne demandons qu’à vous aimer... Sortez donc de vos trous et vive la paix, la paix juste, bienfaisante, divine, qui doit régner entre tous les hommes de bonne volonté!» Non mais, pensez-vous que j’en avais des idées! Ah! certes, je n’étais pas à la page... Et plus on criait: «Vive Pellegrin!» plus il se mettait à côté, plus il se fichait dedans... Dire que, moi aussi, j’ai été de ceux qui préparent la révolution des aigris et des méchants: sans le vouloir, sans le savoir, j’aidais à la victoire d’un matérialisme ignoble et dégoûtant qui ne fait même pas le bonheur du corps tout en tuant l’âme. Comme si cet évangile que je vous apportais pouvait devenir une doctrine de haine et de révolte, comme si le Sauveur ne nous avait pas enseigné, avant tout, ces vertus suprêmes qui sont l’humilité et la résignation!
Des interruptions fusèrent de toutes parts:
--Alors, quoi, faut se résigner à être des exploités?
--Le peuple a tous les torts et il ose se plaindre!
--L’abbé Pellegrin a jeté son masque de faux révolutionnaire!
--Il est, comme ses pareils, le défenseur des banques et des usines!
--Nous avons soif et il nous offre de l’eau bénite!
--Camarades, nous ne sommes pas invités au gala, mais le curé nous promet des strapontins au paradis!
--Il fait son métier!
--C’est un chien de garde engraissé par les capitalistes!
--A bas le curé!
Des furieux hurlaient:
--On va lui casser la gueule... Ça lui apprendra à insulter le peuple!
L’abbé Pellegrin s’était croisé les bras et reprenait:
--La résignation, oui... Et après l’avoir prêchée, c’est bien le moins que je donne l’exemple en la pratiquant... Venez me casser la gueule: je vous la livre, je ne me défendrai pas...
Il y eut des mouvements contradictoires dans la salle. Une femme s’écria:
--Tas de brutes! Vous croyez avoir raison parce que vous êtes les plus forts...
--Les plus forts? dit le prêtre en haussant les épaules. Non, les plus faibles. Ils font les costauds, les maouss, et ils ne sont que des enfants. Je leur pardonne, car ils ne savent ce qu’ils font.
Et, dans le silence brusquement tombé, il reprit, avec une émotion qui allait jusqu’aux larmes:
--Je te connais, bon et brave populo, et quoi que tu dises, quoi que tu fasses, je t’aime... Dans tes pires égarements, tu gardes une noblesse et une grandeur que n’ont pas ceux qui te haïssent ou te méprisent parce qu’ils t’ignorent. C’est de toi que tout vient, parce que tu es la terre, le limon fertile de l’humanité: les artistes, les savants, les martyrs, les héros, les dieux même sont de ta coterie et ce qui n’est pas, par quelque côté, populaire, n’est pas sain, n’est pas vigoureux, n’est pas grand. Mais prends garde, ce qui faisait ta noblesse et ta beauté est en train de foutre le camp... On t’a fait avaler je ne sais quel poison qui t’a gâté le cœur et troublé la cervelle. Tu n’as plus ta figure franche, ton rire sonore, ton regard clair, tu es sombre, tu es inquiet, tu as l’air d’un type qui ne peut pas secouer son cafard. Voilà ce qu’ils ont fait de toi, ceux qui ont remplacé ta vieille chanson par un hymne de haine et de désespoir. Ah! ils ont fait du joli travail et tu peux dire qu’ils t’ont bien arrangé... Populo, mon vieux, je me demande ce que tu vas devenir. On t’a tout pris en somme, tout ce qui pouvait te rendre heureux, la simplicité de la vie, la joie et la fierté du labeur, la foi dans un Dieu juste et réparateur, et on a remplacé tout ça par le besoin du luxe ou de ce qui lui ressemble, de la rigolade ou de ce qui s’appelle ainsi, par le dégoût du travail humiliant, par la conviction que rien n’existe que ce qui est matériel et immédiat, que tout finit avec nous et que, par conséquent, il n’y a de vrai que le vin qu’on liche, le gigot qu’on bouffe ou la femme qu’on pelote. Voilà où tu en es... Il y en a qui appellent ça l’éducation du peuple et qui disent: «La cité future? Ce n’est pas loin d’ici, camarades... Encore une étape et vous verrez si on la mènera la bonne vie!» Mince de cité future!... Je ne la vois pas d’ici et probable que l’étape sera longue, mais j’aime autant vous dire maintenant que je ne mettrai jamais les pieds dans ce bastringue et que ce n’est pas la peine de compter sur moi pour vous en montrer le chemin. Je ne vais pas de ce côté-là.
Une formidable huée monta vers le prêtre qui, tournant le dos à la foule mouvante, se dirigeait d’un pas tranquille vers la porte ouverte dans la coulisse... Mais un citoyen aux cheveux longs, à la face tourmentée d’intellectuel incompris, escalada la scène en criant:
--Ah! non, ne vous sauvez pas... J’ai un mot à vous dire!
L’abbé Pellegrin s’arrêta, fit face à l’assaillant et répliqua, jovial:
--Me sauver, moi? Tu m’as déjà vu foutre le camp, dis, espèce de zigotto à la noix?
Et d’une voix cinglante:
--Toi, tu n’as pas une gueule à avoir fait la guerre... Et tu prétends que je me débine?
Mais, l’homme chevelu s’écria d’une voix aigre:
--Il ne s’agit pas de la guerre... La diversion est trop commode! Je vous demande, citoyen curé, quel rôle vous avez joué jusqu’à présent et quel rôle vous jouez ce soir.
--Je n’ai plus rien à dire...
--Eh bien, moi, je vais répondre à votre place... Vous êtes et n’avez jamais cessé d’être un des agents de cette Église qui, ayant perdu son prestige et son pouvoir sur les prolétaires, s’efforce de les reconquérir. Vous êtes un faux démocrate et du peuple, vous n’en êtes pas, comme n’en sont pas tous vos pareils!
L’abbé Pellegrin se mit à rire et son rire était formidable.
--Et toi, lui demanda-t-il, en es-tu du peuple?
--Certainement... Je suis un membre de la Commission exécutive du parti révolutionnaire, rédacteur au _Plébéien_, ancien candidat au Conseil municipal... J’ai fait mes preuves.
--Tu appelles ça des preuves?
--Il me semble que...
--Montre tes mains!
--Mes mains?
--Montre tes mains, te dis-je...
D’une poigne vigoureuse, irrésistible, il s’empara de la dextre du «pur», l’ouvrit de force et l’exhiba à la foule en disant:
--Hein! croyez-vous qu’elle est blanche, qu’elle est délicate, qu’elle est mignonne, cette menotte-là?
Puis, ayant libéré les doigts meurtris de l’ancien candidat au Conseil municipal, il montra ses grosses pattes noueuses d’homme de la terre.
--Regardez-les bien, s’exclama-t-il, ce ne sont pas des mains de feignant. Il n’y a pas beaucoup de vos révolutionnaires professionnels qui pourraient en montrer de pareilles!...
--Pas beaucoup de curés non plus! lança une voix gouailleuse.
--Plus que tu ne crois, riposta l’abbé, mais moins que je ne voudrais. Trop de mains fines ou de mains potelées chez nous comme chez vous. Le Christ, lui, n’allait pas chez la manucure et il ne se servait pas souvent de la pâte des Prélats... Mais en voilà assez. Je me barre. Allons, au revoir, camarades, et bonne chance!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’abbé Pellegrin, d’abord suivi par des gens qui l’injuriaient, finit par se retrouver seul dans la rue.
Seul, effroyablement seul.
Qu’allait-il faire. Qu’allait-il devenir?
C’est alors qu’un homme que, tout d’abord, il ne reconnut pas dans l’ombre, s’approcha de lui, la main tendue, en disant:
--Bonsoir, mon cher curé...
--Le docteur Profilex! Quoi, vous ici?
--Comme vous voyez... De passage à Paris, j’ai voulu vous entendre.
--Eh bien, vous avez été servi. Mais vous vous y êtes pris juste à temps. C’est fini, j’y renonce... Je plaque!
Le docteur Profilex lui prit le bras et l’entraînant, lui demanda:
--Où alliez-vous?
--Nulle part... Je n’ai plus d’asile, plus d’illusions, plus d’amis.
--Et moi? Je vous emmène à mon hôtel... Venez, vous vous reposerez et, demain, nous causerons. Je connais d’ailleurs votre histoire en grande partie, car je vous ai suivi, par la pensée, dans cette aventure. Et ce que je ne sais pas, je crois bien le deviner.
--Je me suis trompé, ou bien je n’étais pas de taille.
--Non, mon pauvre ami, vous aviez fait un beau rêve...
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Le lendemain, les journaux consacraient de longues colonnes au drame de la rue de Turin et à l’arrestation de Jeanne Réveil. Le caractère passionnel du crime n’apparaissait pas encore nettement. Il était cependant question d’une certaine Mme C..., femme d’un homme politique et ancienne artiste de music-hall, qui n’avait échappé que par miracle aux balles du browning de la meurtrière. Mais Jeanne Réveil appartenait à un groupement révolutionnaire auquel sa victime, le fils du banquier Maxy, avait lui-même adhéré. L’affaire présentait donc un certain intérêt au point de vue politique: en tout cas, la police avait perquisitionné dans les bureaux de l’_Humanitaire_. Nombre de journaux mettaient le gouvernement en demeure de saisir cette occasion d’agir avec vigueur contre un organisme puissant qui ordonnait des «exécutions» sanglantes et entretenait dans les milieux ouvriers une agitation inquiétante avec le concours d’un prêtre dévoyé dont la popularité scandaleuse--disaient certains articles véhéments--était exploitée par des meneurs mystérieux.
--Je crois, dit le docteur Profilex à l’abbé Pellegrin, que vous agiriez sagement en quittant Paris, en vous faisant oublier...
--Je me propose de retourner à Sableuse.
--Vous n’y pensez pas!
--J’irai trouver Mgr Sibuë et je lui dirai...
--Trop tard. L’évêque de Merville vous recevrait fort mal.
--C’est assez son habitude.
--Ou plutôt, il ne vous recevrait pas du tout.
--Alors, à qui faut-il que je m’adresse pour m’expliquer, pour me justifier?
Le docteur Profilex, embarrassé, ne répondit pas.
--A qui? reprit l’abbé... Je ne peux cependant aller trouver le pape.
Puis, songeur:
--Au fait, pourquoi pas? Si je parviens à l’approcher, le Saint-Père m’écoutera, me comprendra, me jugera. Et les grands chefs sont toujours moins durs que les petits. C’est une idée: je vais me payer de culot et demander le rapport du généralissime!...
XII
MON CURÉ AU VATICAN
Le cardinal Volpini, secrétaire d’État, venait d’exposer au pape diverses questions d’ordre politique, diplomatique, financier... Il avait ouvert de nombreux dossiers gonflés de documents officiels: sur la table devant laquelle était assis le successeur de saint Pierre, des paperasses venues de tous les points du monde et que commentait de quelques mots son Éminence, mêlaient, dans un fatras bureaucratique, les prières, les vœux, les revendications, les plaintes, les peines et les joies des millions de fidèles qui composent l’univers catholique.
Le pape avait prononcé:
--J’étudierai tout cela... N’avez-vous rien de particulier à me dire?
Le cardinal hésita, puis:
--L’abbé Pellegrin est à Rome.
--Quoi, ce prêtre qui a tant fait parler de lui en France, qui se croyait un nouvel évangéliste et qui, s’obstinant dans ses erreurs, a troublé les âmes, ce prêtre qui nous a donné tant de soucis et qui aurait pu nous faire tant de mal, cet abbé Pellegrin est ici? Que veut-il? Songerait-il à venir créer quelque nouveau scandale sous nos yeux?
Le cardinal tira de son portefeuille une lettre qu’il présenta au Souverain Pontife et qui était ainsi conçue:
L’abbé Pellegrin, anciennement curé de Sableuse (France), décoré de la Croix de Guerre, au Pape, en son palais du Vatican, à Rome.
Saint-Père,
Je vous serais bien obligé de me recevoir un jour que vous ne serez pas trop occupé: j’ai des tas de choses à expliquer à Votre Sainteté.
Bien que je ne sois qu’un pauvre curé de campagne, je n’ai pas cru nécessaire de me faire pistonner pour être admis à votre rapport... On peut s’adresser directement à Dieu sans passer par la voie hiérarchique. J’ai pensé que son représentant sur la terre ne refuserait pas de m’écouter, d’autant plus qu’il s’agit de ma justification: j’ai été puni avec un sale motif, mais si j’ai fauté, c’est parce que je me suis comme qui dirait mis le doigt dans l’œil. Et ma conscience est nette comme un sou neuf.
J’ai besoin de me jeter à vos pieds, de vous dire ce que j’ai sur le cœur: vous êtes le Père et je suis un de vos plus malheureux enfants.
Attendant votre bonne réponse, je prie Votre Sainteté d’agréer les respects de votre bien dévoué en N.-S.
Abbé JEAN-JOSEPH PELLEGRIN.
P.-S.--Je ferai prendre la réponse demain chez votre concierge.
L’Éminence, avec un sourire, ajouta:
--Cette lettre, que j’ai montrée à un cardinal français, comporte des réflexions irrespectueuses et son style manque d’élégance...
Le pape questionna:
--Comment est-elle parvenue?
--D’une façon très irrégulière... Ce prêtre français aurait dû nous faire transmettre sa demande d’audience particulière, soit par la voie diplomatique, soit par l’intermédiaire d’un prélat accrédité auprès de Votre Sainteté. Il dédaigne les règles ou affecte de les ignorer. Et cette lettre étonnante, il l’a remise lui-même à un garde suisse de service à la Porte de bronze en disant: «Allez porter ça au pape et au trot... C’est urgent!» Ce propos m’a été rapporté par le suisse lui-même que j’ai fait rechercher et que j’ai questionné... La lettre de M. l’abbé Pellegrin, passant de main en main, a fini par m’atteindre... Je l’ai ouverte et, vu la personnalité du signataire, je me suis permis de vous en parler. Je croyais surtout amuser Votre Sainteté avec le post-scriptum: «Je ferai prendre la réponse demain chez votre concierge.» Ce bonhomme se fait d’étranges idées sur le Vatican...
--D’étranges idées, en effet, répéta le pape après un silence.
--Naturellement, reprit le cardinal, aucune suite ne sera donnée à cette lettre extravagante...
--Pourquoi?
--Saint-Père, l’abbé Pellegrin est un prêtre rebelle, condamné par son évêque, interdit.
--Il prétend avoir été injustement frappé.
--Qu’il s’adresse aux tribunaux ecclésiastiques et surtout qu’il reconnaisse ses fautes, qu’il abjure ses erreurs, qu’il se repente.
Le pape, qui paraissait préoccupé, relut l’étonnant message et répéta d’un air pensif:
--Il me dit que je suis le père et qu’il est le plus malheureux de mes enfants.
Le cardinal eut un geste agacé.
--Votre Sainteté ne peut s’occuper des cas particuliers. Elle veille aux intérêts généraux de l’Église...
Mais le pape, après un instant de réflexion:
--Je verrai ce pauvre homme.
--Saint-Père, vos journées sont très chargées.
--Je désire entendre l’abbé Pellegrin. Qu’il trouve une réponse favorable lorsqu’il se présentera, comme il dit, chez le concierge.
L’Éminence répondit d’un air pincé:
--Je lui ferai remettre, directement, mais ce sera contraire à toutes les règles, une lettre d’audience. Seulement, il ne pourra être reçu par Votre Sainteté avant une quinzaine de jours: de nombreuses audiences particulières ont déjà été promises.
--Puisque l’abbé Pellegrin doit venir aujourd’hui, je le recevrai aujourd’hui. Donnez des ordres pour qu’il soit conduit auprès de moi sans retard...
Le cardinal, qui désapprouvait visiblement cette entorse à l’étiquette de la cour pontificale, s’inclina sans répondre, reprit ses paperasses, esquissa une rapide génuflexion et se retira, non sans avoir entendu le pape murmurer:
--Même à cette Porte de bronze que, parfois, celui qui se présente, seul et malheureux, puisse vérifier la parole divine: «Frappez et on vous ouvrira...»
* * * * *
Il était trois heures quand l’abbé Pellegrin se présenta au garde suisse qui veillait devant l’imposante Porte de bronze, à l’extrémité d’un haut et vaste portique.
«Voilà, se dit-il, un camarade qui m’a l’air bien nourri et bien fringué... Ce que c’est que d’avoir trouvé le filon au G. Q. G.! On ne porte même pas la tenue de campagne!...»
Il demanda au garde de l’air le plus naturel:
--Vous avez ma réponse?
L’homme s’effaça et presque aussitôt, derrière lui, surgit un ecclésiastique vêtu d’une soutane noire à liseré violet.
--M. Pellegrin? demanda ce personnage à mi-voix.
--Soi-même...
--Suivez-moi.
Le curé, que cette aventure n’étonnait pas le moins du monde, emboîta le pas à son guide. Celui-ci glissait silencieusement, tandis que l’abbé faisait résonner ses grosses semelles sur les dalles de marbre. Ils longèrent un grand vestibule, gravirent un escalier monumental, traversèrent la cour Saint-Damase, escaladèrent encore trois étages...
--Où me conduisez-vous, Monseigneur? demanda l’abbé.
--D’abord chez le cardinal secrétaire d’État.
--Compris... Seulement, si j’avais su, j’aurais mis ma soutane numéro un. Voyez, je suis fichu comme l’as de pique...
Le guide ne répondit pas. Il venait de pousser la porte vitrée de l’immense salle Clémentine, tout éclatante de dorures. Et l’abbé Pellegrin, écrasé par ce faste, s’exclama:
--Vrai, on n’a pas regardé à la dépense pour nous en mettre plein la vue!
Et voyant les nombreux gardes suisses qui étaient assis sur des banquettes de velours écarlate, il ajouta:
--Vous parlez d’un cantonnement!
Un peu essoufflé, il traversa d’innombrables salles où se groupaient des domestiques vêtus d’un habit rouge brodé aux armes pontificales, où flânaient des gendarmes à la tunique bleu ciel, aux aiguillettes blanches, où conversaient des gardes palatins au shako emplumé de rouge, aux épaulettes d’or, où paradaient, casqués d’argent et couverts de passementeries, les gardes-nobles.
L’ancien poilu songea: «C’est soie-soie comme uniforme et comme équipement... Mais qu’est-ce qu’ils doivent s’envoyer comme astiquage, les frères, quand l’adjudant annonce une revue de détail!»
Toutes les salles qu’il traversait ainsi étaient remplies d’ecclésiastiques de couleurs diverses, mais le violet dominait. «On voit bien, se dit l’abbé, que l’avancement est rapide dans les états-majors. Je dois me faire remarquer, moi qui n’ai pas de galons!»
Le fait est que l’abbé Pellegrin ne passait pas inaperçu. Et des sourires le suivaient... Les élégants monsignores se montraient du regard, avec surprise, ce prêtre vêtu d’une soutane élimée, chaussé de brodequins dont les clous crissaient sur les dalles, armé d’un riflard verdâtre qu’il portait sous le bras sans trop de souci des orbites voisines...
«Plus on va, se disait ce curé du Danube, et plus ça devient chic... Y en a-t-il des peintures! Je n’y connais rien, mais comme cadres, je ne pense pas qu’on puisse faire mieux... C’est tout doré... Ah! ce n’est pas l’or qui manque dans la maison! Les tapis non plus... Les premiers apôtres qui s’en allaient pieds nus sur les routes marcheraient là-dessus avec plaisir: ça les changerait.»
En effet, de salle en salle, le luxe s’accroissait, multipliait les marbres, les bronzes, les damas, les frises, les guirlandes, les lustres, les festons et les astragales... Et toujours des uniformes étincelants, des casques à panache, des épées qui battaient des mollets gainés de soie... Dans la salle du trône, le curé s’arrêta un instant pour contempler le fauteuil doré, couvert de velours pourpre sous un majestueux baldaquin. «Si le divin charpentier revenait, pensa-t-il, jamais il n’oserait s’asseoir sur ce fauteuil-là... Mais les fauteuils, ça n’a pas été fait pour lui. Il devait s’asseoir de temps en temps sur le bord des routes ou dans les auberges, avec ses apôtres.» Dans cette vaste salle à la splendeur éblouissante, un camérier de cape et d’épée reçut les deux ecclésiastiques avec une hautaine politesse. «Le frère, se dit l’abbé Pellegrin, m’a tout l’air de se prendre au sérieux avec son complet de roi de carreau... Il n’y a pas à dire, comme planton, ça fait plus riche qu’un bibi de deuxième classe!»
Le guide de l’abbé avait dit quelques mots à voix basse au sévère personnage qui s’inclina, puis poussa une porte donnant accès à une petite antichambre très sobrement meublée. Là, un camérier secret accueillit les visiteurs avec un sourire entendu.
--Son Éminence ne tardera pas, dit-il en français au curé de Sableuse. Elle vous verra avant l’audience...
--Ça va, répondit Pellegrin qui, le cœur battant, s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à carreaux.
De longues minutes s’écoulèrent... Soudain, une porte s’ouvrit et une haute silhouette écarlate apparut. C’était le cardinal secrétaire d’État du Saint-Siège. Il répondit d’un geste à la révérence des deux prêtres et s’adressant au Français:
--Vous êtes l’abbé Pellegrin?
--Oui, Éminence.
--Sa Sainteté a daigné vous accorder l’audience particulière que vous avez sollicitée en termes d’ailleurs singuliers... Qu’avez-vous l’intention de lui dire?
L’abbé Pellegrin était si ému qu’il répondit d’une voix mal assurée:
--Je ne sais pas.
--Comment, vous ne savez pas? Vous n’avez pas pensé aux paroles que vous prononcerez quand vous vous trouverez en face du Saint-Père qui, dans sa bonté, consent à vous recevoir?
--Pas la peine, Éminence. Puisqu’il est bon et puisque je suis un de ses enfants, eh bien, je lui servirai ma petite affaire comme ça me viendra. Oh! bien sûr, je ne vais pas lui en faire tout un plat...
Le cardinal questionna:
--Mais quel est donc ce langage? J’ai été nonce à Paris pendant plusieurs années et je prétends connaître parfaitement le français. Or, vous usez d’expressions que je n’ai jamais entendues, même dans les milieux politiques, lesquels sont cependant bien mal fréquentés!
Le curé, confus, expliqua:
--Pardon, excuse, Éminence. Il m’arrive, en effet, de parler comme les poilus avec lesquels j’ai vécu pendant la guerre. Ça me revient et ça me sort sans même que je m’en aperçoive...
Le cardinal eut un geste de réprobation.
--Au moins, reprit-il, n’allez pas parler cet argot à Sa Sainteté: ce serait indécent.
--Je me méfierai.
--Vous ferez bien... Et n’oubliez pas les trois génuflexions devant Sa Sainteté ainsi que le baisement de la mule.
--Que votre Éminence ne s’en fasse pas... On sera poli!
--Et je vous conseille, non pas d’apporter au Saint-Père des explications probablement bien embrouillées sur votre conduite--nous la connaissons,--mais de lui exprimer le plus humblement possible votre repentir. Soumettez-vous, monsieur! Après, lorsque vous aurez fait amende honorable, nous verrons à régler votre situation.
Le camérier secret s’approcha du prêtre et lui fit signe de le suivre.
Un instant après, l’abbé Pellegrin pénétrait dans la modeste chambre où, seul, debout, tout blanc, le pape l’attendait. Et le bonhomme était si troublé que, ne pensant plus aux trois génuflexions, il marcha droit vers le Souverain Pontife, puis, s’arrêtant brusquement, joignit les talons et fit un magnifique salut militaire.
Le pape stupéfait, peut-être aussi vaguement inquiet, était resté immobile... D’ailleurs, le pauvre abbé, s’efforçant en vain de rassembler ses esprits, recula aussitôt jusqu’à la porte en murmurant, affolé:
--Au temps!
Et, longuement, il se prosterna...