Mon curé chez les pauvres

Part 14

Chapter 143,988 wordsPublic domain

--C’est bien simple, parce qu’elle l’aimait!

L’abbé Pellegrin avait reposé la chaise sur le sol et tirant son vaste mouchoir à carreaux, s’essuyait le front en murmurant:

--C’était donc vrai?... Elle ne pensait qu’à lui. Mais ça, au moins, je m’en doutais.

--Camarades, reprit l’homme, la police va venir chercher Jeanne Réveil ici... D’une minute à l’autre, elle peut être à l’_Humanitaire_... Il faut vivement mettre nos papiers en sûreté et nous tenir prêts à tout. Car vous pensez bien que de ce drame passionnel, on fera une affaire politique...

--Mais qu’allons-nous faire de celui-là? demanda le président du «tribunal du peuple» en montrant Pierre Rouge. S’il parle, nous sommes perdus!

--Je m’en charge, répondit l’accusateur d’un air farouche en saisissant son browning. Tandis que vous vous préparerez à recevoir les flics, je le conduirai dans le sous-sol, et s’il bronche, c’est bien simple, je le supprime!

Les «humanitaires» sortirent en hâte, laissant seuls Pierre Rouge, le curé et le terrible Fouquier-Tinville. Aussitôt, celui-ci dit au prisonnier à voix basse:

--Ça va, chef... Je crois que nous pourrons nous en tirer.

--Ah! bien joué, mon vieux. Mais j’ai cru, à un certain moment, que l’affaire allait tourner mal.

--Non, cela se serait arrangé quand même, grâce à mon idée de la balade dans la forêt. Une heure après, vous étiez délivré. Mais vous auriez pu attraper un gros rhume...

L’abbé Pellegrin commençait seulement à comprendre.

--Alors, quoi, vous en êtes tous les deux? demanda-t-il de l’air d’un homme qui se réveille en plein rêve.

--Chut! fit Pierre Rouge... Mais ça ne fait rien, monsieur l’abbé, vous êtes un chic type. Aussi, qu’est-ce que vous faites au milieu de ces gens-là? Vous n’êtes pas comme eux, ni comme nous. Oui, qu’est-ce que vous faites ici?

--Je me le demande, répondit le curé.

Et tandis que «l’accusateur» desserrait les liens du chef en se gardant bien de les lui enlever, car les camarades pouvaient revenir, l’aumônier de la Sociale se dirigea vers la porte et sortit... Comme il quittait sans même songer à se retourner la maison couleur sang de bœuf, il vit descendre de deux taxis une demi-douzaine d’hommes, parmi lesquels plusieurs agents.

«Il y a du bon, se dit-il, pour Pierre Rouge et son copain... L’excursion dans la forêt est remise à plus tard. Tant mieux, car ce n’est pas un temps pour ce genre de balade, surtout en liquette.»

Et le curé s’éloigna à grandes enjambées... Mais au premier coin de rue, il rencontra Jeanne Réveil qui, seule, remontait la rue de Belleville. Le cœur battant, il s’arrêta devant elle et lui dit:

--Prenez garde... La police vient d’arriver à l’_Humanitaire_; elle vous cherche.

--Elle ne tardera pas à me trouver, répondit Jeanne Réveil avec un étrange sang-froid.

--Alors, c’est vrai, vous avez fait cela?

--Il le fallait.

--Il ne faut jamais tuer... Mais quelles raisons aviez-vous?

La meurtrière haussa les épaules et, le regard plus sombre, répondit:

--Maxy était des nôtres, nous comptions sur lui... Il nous avait quittés et quand je lui ai demandé de revenir, il m’a répondu qu’il n’avait plus rien de commun avec nous. Alors, j’ai résolu de le punir... C’est fait.

Elle avait dit cela d’une voix indifférente, comme une leçon apprise... Et l’abbé Pellegrin ressentit une impression de soulagement qui l’étonna mais dont il n’osa chercher l’explication. Doutant encore, il prononça:

--On ne tue pas un homme pour un motif aussi vague... Il doit y avoir autre chose.

--Il n’y a rien de plus, fit-elle en détournant les yeux.

--C’est bien la révolutionnaire qui a tué?

--Sans doute...

Mais, brusquement, l’expression du visage de Jeanne Réveil changea. Le masque était tombé et voici que se révélait une autre femme. L’intellectuelle orgueilleuse et impassible avait disparu. Devant le prêtre surgissait une créature ravagée par la passion: la haine et le désespoir éclataient en elle, la secouaient d’un frémissement invincible tandis que, d’une voix saccadée, elle avouait:

--Eh bien, non, ce n’est pas pour cela que je l’ai tué... C’est parce qu’il était devenu l’amant de cette grue. Ah! j’ai résisté tant que j’ai pu... Je me disais: «Ce serait indigne... Est-ce que la jalousie est un sentiment digne de Jeanne Réveil? Est-ce que je suis une femme comme les autres?» Il paraît que oui, puisque je l’aimais... Et l’idée du meurtre est entrée en moi. J’ai tout fait pour la chasser... Impossible! Moi! qui me croyais forte, qui me vantais de n’obéir qu’à ma propre loi, j’ai tué un homme par jalousie, comme font celles qui obéissent à l’instinct... Jeanne Réveil n’était que cela, une femme amoureuse! Je suis allée trouver ma rivale et elle a vu clair en moi, plus clair que je n’y voyais moi-même. Je suis allée supplier Raymond Maxy de rompre cette liaison... Je lui parlais de l’Idée comme si j’y croyais encore: il s’est moqué de moi en me disant qu’il se comportait en vrai militant puisqu’il avait fait sa maîtresse de la femme d’un politicien bourgeois! M’ayant ainsi bafouée, il m’a fait chasser par ses domestiques. Je devais me venger, cela me tenait, cela me brûlait... Mais je regrette de ne pas avoir pu l’abattre aussi, l’autre, cette ignoble créature, cette salope...

Elle chercha un mot plus méprisant encore et, l’ayant enfin trouvé, lança avec dégoût:

--Cette sexuelle!...

C’était pour elle, évidemment, la honte suprême.

Mais elle ajouta aussitôt:

--Sexuelle? Nous le sommes donc toutes?... Rien à faire: toujours, à un moment donné, nous redevenons femmes, rien que femmes!

Et, n’en pouvant plus, elle se mit à pleurer.

L’abbé Pellegrin souffrait aussi: une sorte d’amertume, mêlée de dépit, avivait cette douleur, la rendait comme physique. Et c’est avec une colère qu’il ne pouvait contenir qu’il prononça:

--Et dire, Jeanne, que j’ai cru en vous!... Vous étiez pour moi un être supérieur planant au-dessus de ces choses. Souvenez-vous de votre visite à Sableuse, la première fois. Pierre Rouge vous accompagnait, ce Pierre Rouge qui... Comme vous, il jouait un rôle. Vous m’avez trompé tous les deux. Et cela me fait du mal...

Jeanne Réveil ne répondant pas, il ajouta, durement:

--Oui, vous êtes comme les autres, fourbe, vaniteuse, féroce... Vous avez tué ce malheureux parce qu’il vous préférait une rivale. Vous n’êtes plus maintenant qu’une poule qui, lâchée par son amant, l’a bousillé à coups de rigolo...

--Mon amant? Pour qui me prenez-vous? Je n’ai jamais eu d’amant!

La «Vierge Rouge» avait relevé son front orgueilleux et ainsi elle redevenait pour l’abbé Pellegrin la Jeanne Réveil des premiers jours. Il balbutia, s’accrochant à un espoir:

--Enfin, qu’allez-vous faire, maintenant?

--Me constituer prisonnière.

--Je voudrais vous tirer de là. Tenez...

Il fit un effort pour refouler, pour chasser l’idée qui lui était venue, pour retenir les mots qui allaient s’échapper de ses lèvres, mais il ne put, et il continua:

--Tenez, sauvons-nous ensemble. Nous nous débrouillerons...

Mais Jeanne Réveil, haussant les épaules:

--Monsieur le curé, sauvez-vous tout seul... Il est temps. Vous êtes plus en danger que moi...

Comme le pauvre homme restait devant elle, gauche, hésitant, à la fois pathétique et ridicule avec sa bonne grosse figure de pauvre type aussi peu fait que possible pour de telles aventures, elle lui ordonna:

--Fuyez, mais fuyez donc!

--Moi, que je foute le camp? Non, mais des fois... Ça ne m’est jamais arrivé.

Il avait l’air très malheureux et il transpirait, bêtement.

Alors, le quittant, elle reprit son chemin dans la direction de l’_Humanitaire_, de la maison couleur de sang, non sans avoir dit d’une voix sèche:

--Il est fou!...

Et lui, traduisant, se lamenta:

--Fou? Ce serait trop beau. Les premiers apôtres étaient peut-être des espèces de dingos sublimes... Mais moi, je n’ai été qu’un ballot.

XI

LA DERNIÈRE AUX CORINTHIENS

Sans même se retourner, l’abbé Pellegrin s’éloigna, las et désenchanté... Il lui semblait que chacun de ses pas le séparait un peu plus de ces idées, de ces illusions, de ces mirages auxquels, si naïvement, il avait cru. Le voile s’était déchiré: derrière, il n’y avait que mensonges et duperies. «J’ai été grisé, se disait le prêtre, je marchais de travers, au hasard, en me cognant aux becs de gaz que je prenais pour les langues de feu de la Pentecôte... Et maintenant que je retrouve mes idées, que mon ivresse se dissipe, j’ai comme qui dirait la migraine: je me sens vaseux. J’ai trop aimé le gros vin des ovations faciles, des popularités à prix réduits et j’en ai trop bu. Moi, un apôtre? Tu parles... J’ai flatté le peuple à qui je devais la vérité, et en cela, je l’ai trompé, je l’ai desservi, je l’ai traité au mépris de la vraie charité chrétienne. Je ne lui ai apporté, en fait de bonne nouvelle, que l’esprit de haine et de révolte... Je lui ai montré, comme Satan les montra à Notre Seigneur, les royaumes du monde, avec leurs palaces, leurs banques, leurs théâtres, leurs casinos, leurs bars plus ou moins américains, leurs autos, leurs poules de luxe et je lui ai dit: «Va, prends tout ça, c’est à toi... Qu’est-ce que tu attends pour t’asseoir ou te coucher à la place de ceux qui s’amusent?» Et j’ai cru, en parlant ainsi, que je me montrais juste, bon, fraternel. Mais on m’acclamait et ce vain bruit me troublait, m’empêchait de rentrer en moi-même, de comprendre... J’avais besoin de ces succès de bonisseur et plus j’étais applaudi, plus je croyais avoir raison... Comme si les diseurs de vérités étaient des types que la foule écoute avec plaisir, qu’elle trouve épatants, qu’elle porte en triomphe! Au contraire, les vérités, les vraies, celles qui ne sont pas servies sous forme de bonbons fondants, ont un goût amer, et c’est bien rare que les gens en redemandent, même si ça fait du bien par où ça passe... Ce qui prouve que je me mettais le doigt dans l’œil, c’est justement que je n’ai pas été engueulé. Ceux qui ont raison, on les flagelle, on les lapide, on leur crache dessus, on les met en croix. Il va falloir que je me rattrape...»

L’abbé Pellegrin se souvint que, ce soir-là, une réunion avait été organisée par l’_Humanitaire_ à la salle des Mille Colonnes. Sans doute, n’avait-elle pas été décommandée malgré les événements de la journée: la foule y viendrait plus compacte encore que d’habitude. «Belle occasion, se dit le missionnaire, de me frapper la poitrine, d’avouer mes fautes devant une belle et nombreuse société et de varier un peu mon répertoire. Je ne sais pas ce que cela me donnera, mais je m’en moque. Cette fois, il faut que ça sorte et ça sortira!»

Les journaux du soir racontaient, brièvement, le drame de la rue de Turin: une jeune anarchiste, connue sous le pseudonyme de Jeanne Réveil, avait tué à coups de revolver Raymond Maxy, le fils du banquier, puis avait disparu... Et, déjà, le nom de l’abbé Pellegrin était mêlé au récit de la tragique aventure: le fameux curé de Sableuse, devenu un des plus véhéments meneurs révolutionnaires, n’était-il pas un des amis de cette femme mystérieuse? Les journaux encore mal renseignés, ne cherchaient d’ailleurs à ce meurtre que des raisons d’ordre politique...

--Des bobards! fit Pellegrin en se dirigeant avec une sorte de résolution farouche vers la salle faubourienne où l’attendaient plus impatients, plus fanatiques que jamais des milliers d’admirateurs.

Son apparition tardive fut saluée par des clameurs enthousiastes et aussi par quelques sifflets... Évidemment cette foule était nerveuse: des renseignés avaient propagé la nouvelle de l’arrestation de Jeanne Réveil et de la perquisition faite dans les locaux de l’_Humanitaire_. Des rumeurs circulaient: on annonçait que le gouvernement allait prendre des mesures rigoureuses contre les révolutionnaires, qu’une réaction implacable se préparait dont l’une des premières victimes serait l’abbé Pellegrin, agitateur désigné des premiers aux représailles de la société menacée par les organisateurs du «grand soir». Et cette fièvre créait dans la vaste salle enfumée comme des remous, propageait, jusqu’aux galeries surchargées, une houle de mer orageuse.

Des cris éclatèrent:

--Vive le camarade Pellegrin!

--Vive l’apôtre de la Sociale!

--Vive l’ennemi des patrons, des riches, des exploiteurs!

--Vive le curé des pauvres!

Une femme en cheveux se dressa en vociférant, au milieu des rires et des acclamations.

--Vive le bon curé!

Puis, se tournant vers un groupe de railleurs, elle ajouta avec une exaltation indicible:

--Vive saint Pellegrin!

D’un geste de la main, le missionnaire réclama le silence.

--Ça va, ça va, fit-il avec un peu d’agacement... N’en jetez plus, la petite mère! Je ne suis pas un saint et il n’est pas question de me prendre mesure pour une auréole.

Le curé de Sableuse promena son regard sur l’auditoire immense et, debout, bien calé sur ses jambes écartées, les mains passées dans sa ceinture, il prononça, tour à tour jovial et mordant, bonhomme et rude:

--Assez souvent, je vous ai dit ce que je pensais des mauvais riches et il n’y en a pas beaucoup de bons... L’argent ne donne aucun droit spécial à celui qui le détient: il lui crée, au contraire, des devoirs particuliers... Personne n’a rien à soi, puisque le moment arrive toujours où tout vous est repris, au plus tard quand vous vous allongez dans la boîte à dominos: la fortune c’est un dépôt qu’on ne doit pas planquer pour soi tout seul, dont on ne doit pas se servir exclusivement pour son agrément personnel... Être riche et égoïste, c’est commettre un absurde abus de confiance et Dieu dira à celui qui a eu le cœur plus dur que son or: «Qu’as-tu fait de la galette que je t’avais prêtée? Je vois à ton compte du côté des recettes, des millions... En face, il n’y a que les dépenses de ton luxe, de tes plaisirs, de tes vanités... Pour soulager la misère de tes semblables, qu’as-tu donné, spontanément, au pauvre Lazare? Peau de balle. Et tu crois que ça suffit? Tu as fait de mauvais placements... Maintenant, te voilà ruiné, tu n’as plus le rond, tandis que les bonnes œuvres t’auraient rapporté plus gros que le Suez ou la Royal Dutch. Console-toi, de l’or, je vais t’en donner... Du bel or jaune, en fusion, que des diablotins, vêtus en garçons de banque, te verseront délicatement jusqu’à la consommation des siècles dans la bouche, le nez, les oreilles, le nombril et les autres orifices naturels que tu peux avoir. De l’or? Tu en auras plein toutes tes poches... Sur ce, tu peux passer à la caisse: j’ai donné des ordres!» Voilà comment sera traité le mauvais riche et ce sera au moins quelque chose qu’il n’a pas volé!

Des rires, des applaudissements éclatèrent... L’abbé Pellegrin continua:

--Cependant, il ne faudrait pas croire que, seul, le type aux as peut être égoïste et mufle. Les mauvais riches sont des tas, c’est vrai, mais il y a des floppées de mauvais pauvres. Ceux-là aussi seront mal reçus quand ils se présenteront devant Dieu pour se faire régler leur petit compte. Je l’entends d’ici, ce Juge qui pèse le bien et le mal dans une balance de précision à laquelle personne ne peut donner le coup de pouce. Je l’entends, il dit au mauvais pauvre: «Tu as été envieux, tu as jeté sur la table, l’auto, la femme ou la poule du riche un regard de convoitise haineuse et surtout, tu as considéré ta pauvreté comme une honte, une tare, un vice... Tu as été, en somme, comme le mauvais riche, un adorateur du veau d’or! Et tu n’as travaillé qu’avec dégoût, te disant: «Pourquoi ne suis-je pas comme celui qui va de plaisir en plaisir, qui n’a pas à gagner sa brioche chaude alors que moi, je dois arroser de ma sueur mon pain rassis?» Entre nous, c’est une façon comme une autre de le rendre moins sec... Tu t’imagines que tu avais raison de haïr ainsi et la loi du travail que j’ai édictée et la pauvreté que je trouve si noble, si belle, si sainte que, n’ayant qu’un fils, j’en ai fait, volontairement, un ouvrier, un prolétaire, un clochard? Et cependant, j’aurais pu lui donner plus de galette que n’en a Rothschild, car mes crédits sont illimités. Mais je n’ai pas voulu qu’il se balade sur les routes de Galilée dans une Rolls-Royce: il n’avait même pas de bécane, il allait à pied... La pauvreté, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour mon fils unique et tu rouspètes? Qu’est-ce qu’il te faut? Alors, ne t’étonne pas que je t’envoie rejoindre le mauvais riche au Lucifer Palace où c’est épatant comme chauffage central! Là, tu feras éternellement la noce. Ce sera même une noce infernale: tu boiras sans répit du champagne, tu danseras, non pas jusqu’à ce que mort s’ensuive, puisque tu ne peux pas dévisser deux fois ton billard, tu danseras sans repos ni trêve, aux sons d’un jazz-band diabolique, sur un parquet brûlant, avec des diablesses qui te serreront dans leurs bras de feu, tu tomberas de sommeil et tu ne pourras jamais dormir, tu auras tout le temps la gueule de bois et cent mille diablotins te taperont sur les tempes, sans s’arrêter, avec cent mille petits marteaux rougis au feu, pendant l’éternité! Va, maintenant tu es comme qui dirait un milliardaire américain condamné à Montmartre à perpétuité... Tu ne travailleras plus, idiot, tu rigoleras. Bon courage, camarade!

L’abbé Pellegrin se rapprocha du bord de l’estrade et, sans souci des exclamations qui s’élevaient dans la salle, il continua:

--Voilà ce qui attend le mauvais pauvre et il sera peut-être aussi mal, en enfer, que le mauvais riche. Ça a l’air de vous en boucher un coin, ce que je vous dis là... Je devine ce que vous pensez: «Voilà maintenant ce sacré curé qui tourne casaque. Il engueule les pauvres, les mauvais, c’est compris, mais il n’y a pas de mauvais pauvres, puisqu’ils sont, eux aussi, des victimes.» Ça dépend... Faudrait voir! On n’est pas une victime parce qu’on est obligé de travailler pour vivre. Dieu a dit à notre père Adam qui avait fait des bêtises pour une femme: «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.» Puis il l’a fichu, avec sa poule, à la porte du square où ils s’étaient mal tenus en dépit du règlement... Mais, entre nous, ça ne devait pas être rigolo de vivre au jardin d’acclimatation sans jamais rien faire du matin au soir. Le travail, c’est une des plus belles inventions de Dieu, qui, lui aussi, a mis la main à la pâte pour se désennuyer. Le travail est divin par ses origines et le Créateur n’est jamais si flatté que lorsqu’on l’appelle le «grand ouvrier». Aussi, qu’est-ce qu’ils nous chantent, ces fumistes qui traitent de parias tous ceux qui n’ont pas le moyen de se laisser pousser un poil dans la main? Les parias, ce sont ceux qui ont perdu la fierté de leur boulot, qui trouvent toujours l’outil trop lourd, qui se prennent eux-mêmes pour des esclaves... Ils souffrent de l’envie et de la haine qui leur rongent le cœur, ils ne connaissent pas le bonheur de leurs pères qui chantaient en maniant la lime, le rabot ou le marteau. Ah! bien sûr, il y en a pour qui notre fameux progrès n’a été, somme toute, qu’une sale blague: l’usine où l’homme est une simple machine aux rouages de chair, la chaufferie où de pauvres types méritent le paradis en vivant dans un enfer, la mine, la locomotive, l’égout, tout ça rend plus dure la loi du travail. Mais quoi, c’est le progrès, ce progrès matériel dont nous sommes si fiers et qui, au milieu de toutes ses mécaniques bien astiquées, se fout pas mal de ceux qu’il dévore. Seulement, à qui le devons-nous? Pas à celui qui nous a enseigné la simplicité et le renoncement, je suppose: il y a trop d’orgueil dans ce progrès-là pour que Satan ne s’en soit pas mêlé...

--N’insultez pas le progrès!... lança une voix... C’est lui qui, précisément, rendra l’effort humain de moins en moins pénible. Les machines nous aident et bientôt nous remplaceront!

--Vous me faites rigoler avec vos machines à faire le bonheur du peuple, riposta le curé. Les pays où il y a le plus de roues à engrenages sont ceux où l’on turbine le plus et où il y a le plus de malheureux. Vos mécaniques, ça fabrique surtout de la colère et de la révolte.

--Quand elles seront à nous, et non plus aux patrons, ça changera.

--Elles seront peut-être un jour à vous--pour ma part, je veux bien--mais vous n’échapperez pas à la loi du travail et c’est ce qui fera qu’il n’y aura, au fond, rien de changé. L’humanité est condamnée aux travaux forcés à perpète... Et c’est lui conter des boniments à la peau de toutou, que de lui parler d’une cité future où tout le monde mènera la bonne vie en se tournant les pouces, où il n’y aura pas des riches et des pauvres, où le programme sera: huit heures de flemme, huit heures de roupillon et huit heures de bombe... Non, mais, chez qui?

L’auditoire n’était pas habitué à entendre de telles paroles, surtout prononcées par l’«aumônier de la Sociale». Et des protestations s’élevèrent:

--Le curé nous lâche...

--Il est passé à l’ennemi. Tous les mêmes, ces ratichons!

Une injure tomba de la galerie qui surplombait l’estrade:

--Renégat!...

L’abbé Pellegrin avait pâli... Cherchant du regard l’insulteur, il tendit le poing en disant:

--Descends donc, eh! feignant... Ou préfères-tu que je monte?

Mais aussitôt, par un héroïque effort de volonté, il se maîtrisa et c’est d’une voix calmée qu’il prononça:

--Non, mon vieux, pas «renégat»... Je suis toujours le même. Je suis toujours avec vous, et je ne passe pas à l’ennemi. Moi, filer chez ceux d’en face, moi, lâcher les copains? Pour qui me prenez-vous? Seulement, je trouve qu’il est grand temps que je vous dise non seulement ce que je pense, mais encore tout ce que je pense... Jusqu’à présent, j’ai hésité, j’ai manqué de cran. Et puis, peut-être, n’y voyais-je pas bien clair... J’étais entraîné, je croyais avoir raison parce que j’étais applaudi, parce que j’étais populaire. Et je me laissais aller, moi qui suis venu à Paris pour y parler le dur langage de la vérité! Mais c’est fini et je veux dire ce que personne n’ose plus vous dire parce que la foule est devenue, à son tour, une espèce de monarque qu’on berne, qu’on floue par derrière, mais qu’on flatte en face, par peur ou par intérêt. Ah! il y en a des courtisans autour de Sa Majesté Populo! Eh bien, je n’en suis pas. Alors que tout le monde vous fait du plat, vous parle sans cesse de vos droits, je vous rappellerai que vous avez aussi des devoirs. Cette pauvreté que vous maudissez et dont vous ne souffrez guère vraiment pour la plupart, il vous faut l’accepter, car elle est sainte, car elle est divine. Se révolter contre elle, c’est se révolter contre Dieu...

--Et après? questionna une voix au milieu de l’approbation générale. Qu’est-ce que votre bon Dieu qui donne tout aux uns et rien aux autres? On en a soupé... A la gare, le bon Dieu des curés, des patrons, des riches!

Mais l’abbé Pellegrin répondit:

--Il est, d’abord, le Dieu des pauvres, puisqu’il a été lui-même dans la mouise. Et ces pauvres, il les a aimés, entre tous. C’est toujours aux petites gens qu’il a parlé, c’est parmi les ouvriers et les paysans qu’il a vécu: les riches le chassaient, les docteurs s’efforçaient de le confondre, les puissants l’ont fait arrêter et les juges l’ont condamné à mort... Qu’est-ce que vous voulez de plus? Il disait à ses disciples de tout abandonner pour le suivre et il n’a enrichi personne.

--Pardon, fit un interrupteur, il a enrichi son Église!

L’évangéliste, haussant les épaules, riposta:

--Dites que l’Église s’est enrichie et, bien sûr, elle a eu tort. Si elle était restée dans la purée, elle serait plus vivante, plus militante, plus triomphante... Heureusement, les temps deviennent durs pour elle: il y a moins d’écus dans ses bas violets, dans ses bas rouges et c’est pour cela que ses actions remontent. Vous voyez, la pauvreté est, parfois, non seulement une vertu, mais encore une force...

--Alors, quoi, s’exclama un citoyen qui s’était dressé et qui paraissait furieux, vous nous refusez le droit d’améliorer notre sort?