Mon curé chez les pauvres

Part 13

Chapter 133,861 wordsPublic domain

Mais, au long des rues qu’il suivait en flânant, le prêtre recueillit des impressions nouvelles où il espéra trouver comme une réponse aux questions dont il était obsédé... Dans cette soirée printanière, faite de douceur et de paix, Paris semblait avoir perdu de sa dureté: son masque de ville moderne, vouée à des travaux et à des plaisirs pareillement tyranniques, paraissait moins brutal... Et les gens qui passaient semblaient heureux: il y avait, dans l’air, de la joie de vivre. «Pourquoi leur proposer mieux, songea l’abbé Pellegrin, puisqu’ils ont l’air de trouver que tout va bien ainsi?... La Société ne doit pas être tellement mal faite: la preuve, c’est qu’ils s’y plaisent. Les restaurants débordent, les bistros sont envahis et on se bouscule à la porte de tous les cinémas... Ce n’est peut-être pas tout à fait la même chose à la porte des églises. Pas d’erreur, ces gens-là n’ont pas l’air de s’en faire une miette... Faut-il leur faire croire qu’ils sont malheureux? Et s’ils le sont, faut-il le leur rappeler?»

Le promeneur traversa d’autres quartiers où certaines rues avaient un aspect sinistre... Là, il aperçut, plus distinct, le visage de la misère, et il lui trouva une expression haineuse. Des sarcasmes, des injures le poursuivaient... Il eût voulu y répondre par des paroles qui pacifient les âmes, les consolent et les élèvent. Mais à quoi bon? Personne ne les eût comprises...

L’abbé Pellegrin, dont le désarroi moral s’accroissait, atteignit Montmartre. La nuit s’était faite et partout des enseignes éclatantes faisaient de l’œil aux chercheurs de plaisirs. Le prêtre regarda un instant le Moulin-Rouge dont les ailes tournaient, lumineuses, dans le ciel où s’effaçaient les étoiles superflues... «La voilà, se dit-il, l’église des temps nouveaux... Elle ne manque ni de paroissiens ni, surtout, de paroissiennes. Si j’allais leur faire un petit sermon? J’aurais pas mal de boniments à leur servir... L’aumônier du Moulin-Rouge, quel effet! On parlerait de moi dans les journaux, pour ne pas changer... Et après? Ce ne serait qu’un succès de plus, un succès de comique populaire, comme m’a dit Célestin Fleury qui, lui, n’a jamais dû faire rigoler personne... Et ça finirait peut-être au poste. Ainsi, du moins, je deviendrais martyr, et à peu de frais, car les sergots n’oseraient même pas me passer à tabac. Il y en a qui m’en offriraient pour bourrer ma pipe! Le martyre, aujourd’hui, ce n’est plus souffrir dans sa chair, mais dans son esprit, c’est douter de son devoir, c’est ne pas voir clair devant soi... On doit être heureux sur le gril, comme saint Laurent, quand on se dit: «Pas d’erreur, je suis dans le vrai... J’ai le derrière au chaud, mais mon âme est rafraîchie par la bienfaisante, douce, suave certitude... Et les ailes des anges me servent d’éventails!»

Le curé de Sableuse continua sa promenade nocturne. Autour de lui, le Montmartre des rastas et des filles étalait sa godaille insolente. Des nègres, entourés d’esclaves blanches, régnaient sur les trottoirs, encombraient les terrasses; ce n’étaient qu’Américains bruyants et hilares, Levantins au regard luisant, Chinois et Japonais discrets, insinuants, au sourire narquois. Et partout, des femmes maquillées, dont les visages violemment éclairés par les lumières multicolores de cette Cosmopolis sexuelle, semblaient des masques. «Mince de Madeleines! se dit Pellegrin. Seulement, elles ne sont pas repenties. Au fait, elles auraient plutôt le droit de se plaindre, car leurs fautes ne doivent pas les amuser beaucoup. Il y a des Pharisiennes qui les méprisent et qui cependant en font à peu près autant qu’elles, avec cette différence qu’elles n’y sont pas obligées et qu’elles goûtent la saveur du péché. Je comprends mieux le pardon de la pécheresse que celui de la femme adultère. J’espère que Notre-Seigneur ne m’en voudra pas, mais je me dis qu’en passant l’éponge sur les frasques de l’épouse coupable, il s’est conduit en célibataire que la question n’intéressait pas... On voudrait savoir ce qu’en a pensé le mari.» L’abbé Pellegrin regretta d’ailleurs aussitôt cette réflexion irrespectueuse. «Mon Dieu, fit-il en lui-même, je vais peut-être un peu fort... Et bien sûr, c’est vous qui avez raison: il faut pardonner aux faiblesses humaines, surtout quand elles sont, par surcroît, féminines... Après tout, j’ai bien donné l’absolution à des femmes adultères--elles ne manquent pas à Sableuse--et cela m’était d’autant plus facile que, moi non plus, je ne suis pas marié.»

Le bonhomme soliloquait ainsi, au milieu de la cohue des noctambules, quand une petite marchande de fleurs s’approcha de lui en disant:

--Achetez-moi des violettes, monsieur le curé.

L’enfant, qui était vêtue de haillons, avait un visage déjà flétri et son sourire était équivoque: beaucoup de misère et sans doute déjà un peu de vice.

L’abbé Pellegrin s’arrêta et acheta un petit bouquet.

--Quel âge as-tu? demanda-t-il.

--Onze ans.

--Tu as encore tes parents?

--Maman, oui, et un nouveau papa depuis la semaine dernière. Seulement, ils se flanquent déjà des coups...

--Vas-tu à l’école?

--Je me couche trop tard.

--As-tu fait ta première communion?

--Non... Mais j’aurais bien voulu, à cause de la robe blanche.

--Tu n’es pas malheureuse?

--Pas de trop... quand je rapporte assez d’argent à la maison.

--T’es-tu déjà demandé ce que tu feras plus tard, quand tu seras grande?

--Je ferai la noce...

--Tu n’as pas honte de dire ça?

--Pourquoi?... Ma grande sœur fait la noce et elle est bien habillée, elle va au restaurant, elle prend des taxis. Je voudrais bien être à sa place... Mais il faut que je grandisse encore un peu: c’est long.

--Pauvre gosse!... Si j’osais, je t’emmènerais avec moi.

--Ah! non, pas avec un curé... Merci! D’abord, on ne voudrait pas de nous à l’hôtel. Déjà, l’autre jour, avec un vieux type, ça a failli mal tourner. La patronne nous a fichus dehors...

L’abbé Pellegrin, attristé, prit dans son bréviaire une image de sainteté qu’il donna à la petite bouquetière, puis il voulut s’éloigner. Mais une jeune personne à la mise excentrique, à l’air canaille, l’arrêta:

--Et moi, m’sieu le curé? Je veux une image aussi...

--Ce n’est pas de refus, mon enfant.

Le prêtre lui remit en souriant un chromo qui représentait un Enfant-Jésus joufflu, rose, aux cheveux frisés...

--Ah! chic! fit la poule... Ce qu’il est gentil!

Et elle l’inséra, précieusement, dans son sac à main encombré, entre une boîte à poudre et un bâton de rouge...

--Eh bien, et moi?

--Et moi?

--Et nous?

D’autres petites femmes entouraient le curé de Sableuse, tendant leurs mains impatientes aux doigts chargés de bagues, aux ongles peints...

--Non, vous blaguez? fit l’abbé en se défendant contre cet assaut.

Elles riaient en se bousculant... L’une d’elles prononça:

--Cela nous portera bonheur!

Il leur distribua les images qui lui restaient, non sans avoir dit:

--Vous savez, je n’en donne qu’aux enfants sages.

--Sages? On l’a été et on aurait bien continué si on avait pu... Même on le redeviendrait s’il y avait moyen. Mais ce n’est pas dans nos prix, c’est trop cher pour nous. Nous n’avons pas été faites pour ça, pas d’erreur.

--Vous devriez renoncer à ce triste métier, vous marier, vous faite une existence honnête...

Celle qui avait parlé gouailla:

--Nous marier, nous? C’est bien la première fois qu’on nous en parle... Il est tordant, le curé! Pas possible, il débarque de sa paroisse! Ça ne fait rien, il a une bonne tête!...

Et, soudain, le reconnaissant, elle s’exclama:

--C’est l’abbé Pellegrin! Sûrement, c’est lui, ce ne peut être que lui...

Les passants s’étaient attroupés et se répétaient le nom populaire. Mais un important monsieur en smoking et en pardessus clair qui venait de descendre d’une vaste limousine et qui était flanqué de deux femmes couvertes de perles et de cabochons, proféra sentencieusement:

--C’est indécent... Entre deux sermons révolutionnaires à Belleville, ce déplorable personnage vient faire la noce à Montmartre!

--Moi, je fais la noce à Montmartre? Dites donc, l’enflé, il me semble que vous allez un peu loin...

--C’est vous qui dépassez les bornes permises. Vous déshonorez une soutane que vous n’êtes plus digne de porter! Il n’y a donc pas de police pour mettre fin à ce scandale? Je vais l’inviter à intervenir.

Et, haussant le ton, il proféra:

--Je suis sénateur!

--Et moi, dit l’abbé, je suis missionnaire... Les missionnaires, ça va partout et ça ne craint pas les femmes sauvages. Justement vous en avez une à chaque bras. Regardez-moi ces museaux peints, ces tétons au vent, ces colliers et ces bracelets de verroterie...

--Il nous insulte! s’écria l’une des femmes sauvages.

--Il dit que nous portons du toc! ajouta l’autre, indignée.

Mais l’abbé Pellegrin continuait:

--Espèce de Pharisien, vous venez nous la faire à la décence, à la vertu? Non, mais, vous ne manquez pas d’astuce! Si mes sermons sont révolutionnaires, ils le sont moins, en tout cas, que le numéro que vous nous présentez en ce moment avec vos deux poules de luxe. Vous parlez d’un succès si vous vous exhibiez ainsi, monsieur le Sénateur, devant les bonnes gens qui viennent m’écouter au faubourg! Ah! je n’aurais pas besoin de l’ouvrir. Mais peut-être le populo se contenterait-il de rire, car il n’est pas méchant et ce qui devrait le faire ressauter, le plus souvent, ça l’amuse...

--Allons-nous-en, dit le père conscrit en entraînant ses compagnes... Nous n’allons cependant pas discuter avec un fou!

Le trio s’éclipsa, non sans recevoir une nouvelle averse de brocards et l’abbé Pellegrin, qui avait décidément l’oreille de son singulier auditoire, déclara avec un bon rire:

--Est-ce que je lui demandais l’heure qu’il est, à ce vieux vadrouilleur? Ça ne fait rien, j’y reviendrai à Montmartre. C’est un pays de mission: il y a des tas de nègres et ce ne sont pas les petites esclaves qui manquent... Elles sont toutes à vendre. Malheureusement, je ne suis pas assez riche pour les racheter.

X

LA JUSTICIÈRE

Un soir, comme l’abbé Pellegrin, las d’une longue et dure journée de travail, rentrait à l’_Humanitaire_, un des «militants» lui dit d’un air grave et mystérieux:

--Nous allons peut-être avoir besoin de toi, camarade... Mais c’est au prêtre que nous ferons appel.

--C’est pour un baptême ou pour un mariage? plaisanta le curé...

--Non, ce sera sans doute pour confesser quelqu’un.

--Est-ce si pressé que cela? Le client ne peut-il pas attendre à demain? Il ira à l’église et y trouvera un confesseur de tout repos. Car moi...

--Impossible. C’est urgent.

--Il s’agit donc d’un malade?

--C’est cela, oui, d’un malade en danger de mort.

--Alors, allons-y... Je lui balancerai une absolution qui, sans doute, en vaudra bien une autre devant Dieu.

--Mais auparavant tu auras peut-être un autre office à remplir. Et il n’y a que toi, ici, qui puisse s’en charger. Suis-moi.

L’abbé Pellegrin fut conduit dans une arrière-salle du rez-de-chaussée où une demi-douzaine de révolutionnaires siégeaient autour d’une table: chacun d’eux avait devant lui un revolver.

Dans un angle de la pièce était assis un homme étroitement ligoté.

Cet homme était Pierre Rouge.

--Alors, quoi, qu’est-ce qu’il se passe? questionna l’abbé Pellegrin stupéfié par cet étrange spectacle.

--Camarade, fit un des révolutionnaires, nous sommes réunis pour juger un espion... Nous aurions pu l’exécuter purement et simplement, car nous sommes en état de guerre et nous avons le droit de supprimer ceux qui servent l’ennemi en abusant de notre confiance. Mais la justice du peuple veut rester humaine, malgré tout. Nous avons donc décidé que l’accusé aurait un défenseur... Acceptes-tu de plaider sa cause?

--Bien sûr... Mais ce n’est pas possible, vous blaguez. C’est une farce.

--Non, c’est un drame. Il y va pour cet homme de la vie...

--Ah! ça, vous m’en bouchez un coin!

--Les débats vont se dérouler devant toi, camarade. Tu sauras tout et ainsi tu pourras remplir ton rôle d’avocat selon ta conscience.

--Enfin, quoi, se révolta l’abbé, c’est bien Pierre Rouge que je vois là ficelé comme un saucisson? Pierre Rouge serait un espion, lui qui...?

--Silence! Tu parleras à ton tour, librement, quand le moment sera venu.

Et s’adressant au prisonnier qui, pendant ce dialogue était resté impassible, le président de cette cour martiale questionna d’une voix dure:

--Accusé, comment vous appelez-vous?

--Pierre Rouge, vous le savez.

--Je vous demande votre vrai nom. Allons, répondez franchement... C’est le meilleur moyen de sauver votre peau.

--Louis Maîtrot.

--Votre âge?

--Quarante-six ans.

--Votre profession?

L’homme hésita, puis relevant la tête avec une sorte d’orgueil:

--Brigadier de la Sûreté générale, service des renseignements politiques.

--Vous êtes accusé de vous être introduit dans nos milieux pour nous surveiller, pour nous entraîner à commettre des imprudences qui nous auraient exposés aux rigueurs de la justice bourgeoise. Vous nous avez espionnés, mouchardés, trahis. Plusieurs de nos camarades sont en prison: c’est vous qui, après les avoir conseillés et excités à faire œuvre de révolutionnaires, les avez livrés... Mais cela ne vous a pas suffi ou, si vous préférez, cela n’a pas suffi à vos chefs. Vous avez cherché à donner à notre mouvement un caractère de plus en plus menaçant pour la société. Vous nous reprochiez sans cesse d’être des «trouillards», c’est votre mot, et de reculer devant les actes nécessaires. Vous êtes allé jusqu’à ordonner à notre camarade Jeanne Réveil, qui avait confiance en vous, qui vous écoutait et qui, pour un peu, vous aurait obéi, vous êtes allé jusqu’à lui ordonner de tirer des coups de revolver sur le ministre de l’Intérieur, quitte, bien entendu, à intervenir au bon moment. «Cela devait, disiez-vous, donner le signal de la révolution.» Et cette révolution, vous prétendiez la préparer en créant de l’agitation dans les faubourgs. C’est dans ce but que vous avez attiré à l’_Humanitaire_ le curé de Sableuse, ici présent. Vous vous souvenez, vous nous disiez: «Il nous servira, ce bonhomme... Il faut semer des grains de folie dans les masses pour faire lever la moisson révolutionnaire...» Ce sont là vos propres expressions. Nous les avons tous entendues ici... Et c’est vous--notre enquête nous l’a révélé--qui, avec des compères, avez combiné les fameux miracles de l’abbé Pellegrin. Les paralytiques, c’étaient aussi des roussins de la Sûreté générale!

L’abbé Pellegrin, qui n’en pouvait croire ses oreilles, se récria, douloureusement:

--Alors, quoi, j’ai été roulé? C’est moi qui ai marché, comme une tourte!

--Nous avons tous été roulés, reprit le président... Pierre Rouge avait très bien machiné son affaire: tout cela devait se terminer par un vaste coup de filet... Nous étions tous pris. Et après ce grand soir raté, la société bourgeoise, croyant avoir échappé à un danger mortel, prenait d’implacables mesures contre nos frères, contre ceux qui luttent pour faire triompher la cause du peuple. Voilà votre crime, Pierre Rouge, et nous ne l’avons découvert que parce que nous avons, nous aussi, nos agents d’information, nos espions. Il y en a même à la Sûreté générale, parmi vos collègues. Et maintenant que nous savons tout, que nous avons les preuves, nous vous jugeons... Avez-vous quelque chose à dire, non pour vous justifier--c’est impossible--mais pour vous soustraire au sort qui vous menace?

Pierre Rouge n’avait pas bronché. Il répliqua d’une voix ferme:

--Je ne nie rien et je ne vous demande pas grâce. En acceptant la mission qui m’était proposée, j’acceptais d’en courir les dangers... La partie m’intéressait, car ce que j’aime dans mon métier, c’est le risque: j’ai joué, j’ai failli gagner, j’ai perdu... Mais vous ne m’empêcherez pas de vous dire que je vous méprise. Vous êtes des farceurs et des lâches... Chaque fois que je vous ai parlé d’agir, vous avez canné. Évidemment votre peau, vous ne la risquez pas, vous! Chez vous, je n’ai trouvé que deux caractères et il n’y a qu’eux que je regrette d’avoir trompés, mais il le fallait: c’est l’abbé Pellegrin et Jeanne Réveil. Le grand soir? Ah! s’il n’y a que vous pour le faire, les bourgeois peuvent dormir tranquilles... Et je me suis parfois demandé pourquoi mes chefs vous prenaient tellement au sérieux: c’est que, sans doute, ils ne sont pas comme moi, ils ne vous ont pas vus de près, ils ne vous connaissent pas. Cela dit, jugez-moi, condamnez-moi, faites de moi ce que vous voudrez--vous êtes les plus forts--mais ne croyez pas que j’aie peur de vous... Je suis soldat à ma façon, je vous combats avec tous les moyens et je ne serais pas le premier dans la corporation qui montrerait comment un roussin meurt pour six cent cinquante francs par mois!

Puis, ayant promené son regard sur les six visages sombres qui se penchaient vers lui, il ajouta:

--Seulement, je vous préviens, prenez garde... Cela pourrait vous coûter plus cher!

Le président haussa les épaules et se tournant vers un de ses voisins lui dit:

--Tu es l’accusateur public... Parle.

Ce Fouquier-Tinville de la Sociale était un petit homme replet, au visage rond, aux yeux vifs cachés sous des lunettes rondes d’écaille. Il se leva et d’une voix posée, lentement, il prononça:

--L’affaire est très claire, camarades... Inutile de faire des phrases. Pour les espions, pas de pitié. Aussitôt pris, aussitôt supprimés. Je propose donc la peine de mort... Seulement, il s’agit de ne pas s’exposer aux représailles de la société bourgeoise. Le mieux serait, je crois, de faire faire au camarade une promenade à la campagne. Voici mon idée: à cette époque de l’année, il y a, dans la forêt de Montmorency, des endroits que je connais où il ne passe personne pendant de longs jours... Les amoureux eux-mêmes n’y vont pas: il fait trop froid. Dès ce soir, nous conduirons le condamné, après l’avoir bâillonné, dans un de ces coins discrets: nous ne manquons pas d’amis sûrs qui ont une auto et qui la mettront à notre disposition. Arrivés à l’endroit choisi, nous déshabillerons monsieur--s’il ne fait pas la mauvaise tête, nous lui laisserons sa chemise--nous l’attacherons, aussi confortablement que possible mais très solidement, à un arbre... Et, lui ayant souhaité bonne nuit, nous le laisserons à ses réflexions... Cinq ou six jours après--au maximum--il aura suffisamment joui du calme de la belle nature et il rendra son âme au dieu des flics. Qu’en dites-vous, camarades? Personne ne pourra prouver que c’est nous qui avons eu l’idée de cette petite partie de campagne et nous nous serons vengés non sans une élégance assez originale, nos ennemis eux-mêmes le reconnaîtront!

Pierre Rouge se dressa et, s’efforçant de rompre ses liens, s’écria:

--Tas de lâches!

Mais il ne pouvait rien et, vaincu, retomba sur sa chaise.

Le président de l’étrange tribunal se tourna vers l’abbé Pellegrin et lui dit d’un air parfaitement calme:

--A ton tour, camarade... Tu es le défenseur. Parle librement...

Mais l’avocat improvisé ne songeait guère à prononcer une plaidoirie en forme. Bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, il ne put que s’exclamer:

--Non, mais ce n’est pas possible, vous ne pensez pas sérieusement à faire ce que vous dites!...

--Tout ce qui se passe ici est très sérieux, fit le président.

--J’ai à me plaindre plus que vous de Pierre Rouge... Il était avec Jeanne Réveil lorsqu’elle est venue à Sableuse. C’est poussée par lui--je comprends tout maintenant--qu’elle m’a parlé de ce qu’elle appelait mon vrai devoir, de ma mission... Il s’est servi d’elle pour faire de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est lui qui m’a conseillé de flatter les appétits et les passions de la foule, c’est lui qui m’a empêché plus d’une fois de parler à ceux qui m’écoutaient non pas seulement de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs, c’est lui enfin--et ça c’est le plus dur à avaler--qui m’a fait faire des miracles à la noix de veau. Dire que j’ai cru à mon pouvoir surnaturel!... Non seulement, j’ai été gourde, mais encore, j’ai été orgueilleux... Car enfin qu’est-ce qui pouvait me donner le droit de supposer que moi, Jean-Joseph Pellegrin, un type quelconque, pas saint pour deux sous, j’étais capable de rendre leurs guibolles aux paralytiques ou leurs yeux aux aveugles? C’est Pierre Rouge qui m’a monté ce bateau-là... Je suis sa victime, mais ça ne fait rien, je lui pardonne.

--Ça te regarde, camarade. Mais nous, nous ne lui pardonnons pas...

--Et c’est vous, vous qui vous dites des humanitaires, qui faites les implacables?... Vous condamneriez cet homme à une mort horrible, car enfin, ce n’est pas rigolo de claboter à force d’avoir froid, d’avoir faim, comme qui dirait crucifié. Vous feriez ça, vous autres?

--Nous le ferons.

--Dieu a dit: «Tu ne tueras point.» Vous n’avez pas le droit de tuer...

--Nous le prendrons.

--Voilà ce que vous appelez la fraternité?

L’accusateur lança d’une voix sifflante:

--Et ça se dit révolutionnaire! Mais on en verra bien d’autres quand le moment sera venu. Est-ce que tu crois, camarade, que la révolution se fera gentiment, sans violence, sans exécutions, sans massacres? Pierre Rouge nous a dit que l’acte nous faisait peur... Nous lui prouverons avant peu que nous savons agir quand il le faut. Pas de sensiblerie! Quant à moi, je te dis, camarade curé, je ne reculerai devant rien pour faire régner dans le monde la Bonté et la Fraternité. Tel que tu me vois, je suis prêt à étrangler le dernier des bourgeois avec les boyaux du dernier des flics... La Révolution, vois-tu, ce sera beau, mais ce sera terrible, tiens, comme une vengeance!

--Une vengeance? Et moi qui la voyais comme une immense réconciliation des hommes dans la cité de Dieu!

--Tu n’y comprends rien, camarade.

--Non, fit le prêtre, je m’aperçois que je n’y ai rien compris.

Se dressant brusquement, il prononça avec force:

--Mais ce n’est pas la peine de plaider ni de discuter... J’en ai marre à la fin. Et je vous dis: vous ne toucherez pas à un cheveu de la tête de cet homme!

--Par exemple!...

--Je vous le défends, au nom de Celui que vous appelez le camarade Jésus.

Les six hommes s’étaient levés et Pierre Rouge s’écria:

--Vous ne pouvez rien... Ils sont trop!

--Je m’en fous! répliqua l’abbé Pellegrin... On fera de son mieux, mais je vous promets que, moi vivant, ils ne vous feront pas de mal. On m’a chargé de vous défendre... Soyez tranquille, je vous défendrai. Et quant à me faire faire, à moi aussi, une balade à la campagne, c’est midi sonné...

--Camarade, fit le président en saisissant son browning, laissez passer la justice du peuple.

--Ta gueule, fit simplement le curé.

Puis avec un bon sourire tranquille:

--Vous allez reposer ce joujou-là sur la table... Qu’est-ce que vous voulez en faire? Me tirer dessus? Dites donc, ça en ferait du potin dans la boîte, dans le quartier, dans Paris! Et vous parlez d’une publicité... Mes petits agneaux, vous attigez la cabane en ce moment et vous commencez à me courir sur le haricot!

Les révolutionnaires firent mine de se précipiter sur l’abbé, mais celui-ci avait empoigné une chaise et la faisait tournoyer avec une vigueur intimidante en criant:

--Qu’est-ce que vous voulez, fallait pas m’inviter à votre petite soirée. C’est mon habitude à moi, de me tenir mal, de me ruer dans les brancards...

Mais des coups de poings ébranlèrent la porte tandis qu’une voix criait:

--Ouvrez, camarades... Il y a du nouveau, des choses graves!

Le président alla lui-même tirer le verrou et un homme entra. Il était essoufflé et paraissait très ému. D’une voix haletante, il prononça:

--Jeanne Réveil vient de tuer Raymond Maxy! Elle lui a mis trois balles dans la peau. Après quoi, elle a disparu. Cela s’est passé dans un hôtel, rue de Turin... Maxy était avec une femme... On dit que c’est Mme Cousinet, la femme du député, mais ce n’est qu’un bruit.

Les camarades, abasourdis, se récrièrent:

--Pas possible!... En voilà, une histoire!... Jeanne Réveil a tué ce jeune idiot? Pourquoi?

--Pourquoi? intervint Pierre Rouge.

Et après un silence: