Mon curé chez les pauvres

Part 12

Chapter 123,704 wordsPublic domain

L’abbé Pellegrin était de plus en plus frappé par ce fait que le peuple réclamait, avant tout, des satisfactions immédiates... Et se remémorant l’histoire de l’Église primitive, il constatait que le Sauveur avait dû, lui aussi, promettre à ceux qui l’écoutaient leur prompte entrée dans la Cité de Dieu. «Les temps sont proches, disait-il; que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. Et soyez semblables à des hommes qui attendent le moment où leur maître reviendra des noces, afin de lui ouvrir dès qu’il arrivera et qu’il frappera. Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera veillant! En vérité, il les fera mettre à sa table, et viendra les servir. Qu’il arrive à la seconde ou à la troisième veille, s’il les trouve dans cet état, heureux ces serviteurs!» Il disait aussi: «Le Fils de l’Homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges, et alors, il rendra à chacun selon ses œuvres. En vérité, je vous le dis, quelques-uns de ceux qui sont ici présents ne mourront pas qu’ils n’aient vu le Fils de l’Homme venir dans son règne.» Et les premiers chrétiens attendirent avec impatience le retour du maître. Pour eux, le monde allait bientôt finir, Dieu devait leur apparaître, de leur vivant, dans toute sa gloire et donner, sans plus de retard, l’éternelle félicité.

«Rien n’est changé, se disait Pellegrin, seulement la félicité, c’est ici-bas qu’ils la veulent, ces paroissiens-là, et en vitesse. Pierre Rouge qui les connaît, m’a bien renseigné: ils exigent des miracles, des tas de miracles, à commencer par celui qui remplira toutes les poches et tous les ventres... Notre-Seigneur n’est pas allé jusque-là. Cependant, cela ne lui aurait rien coûté, et il avait les moyens!»

Cette révolution qu’il annonçait, qu’il préparait, il l’entrevoyait maintenant, telle qu’elle ne pouvait manquer d’être: non pas une magnifique éclosion de justice, de fraternité et d’amour, mais une immense ruée des appétits et des instincts, une ribouldingue monstre au milieu des ruines. Et une grande tristesse lui venait... Le contact avec les camarades de l’_Humanitaire_ ne lui apportait aucun réconfort. Depuis qu’il voyait de près ces bergers du troupeau populaire, il n’était plus la dupe de leur pharisaïsme: la plupart cachaient et assez mal, sous une défroque empruntée au magasin des accessoires de la Sociale, une âme de petit bourgeois égoïste et timoré. La grande aventure dont ils parlaient avec lyrisme, ils en avaient, au fond, très peur, mais ils faisaient de la propagande payée en province, vendaient du papier imprimé, des bustes de révolutionnaires fameux, des insignes pour les militants, des images, des chansons, tenaient boutique, avec patente, comptabilité en partie double et caisse avec un grillage et une plaque de cuivre.

Seuls, Pierre Rouge et Jeanne Réveil semblaient garder, dans ce milieu infesté par le _business_, le feu sacré... Ils venaient d’ailleurs rarement à l’_Humanitaire_, Pierre Rouge étant le plus souvent chargé de missions mystérieuses et Jeanne Réveil paraissant prise par d’autres soucis qui rendaient plus sombre son regard, plus dur son visage pâle que les lèvres barraient d’un trait mince et rouge.

Jeanne Réveil avait suivi, au début, les réunions où l’abbé Pellegrin prenait la parole: assise sur l’estrade, au premier rang, elle observait les frémissements, les réactions de la foule et quand l’agitation des esprits atteignait son comble, elle souriait et un éclair passait dans ses yeux. Mais, brusquement, elle avait cessé de paraître à ces séances tumultueuses où une sorte de fièvre secouait l’immense public entassé dans des salles faubouriennes, enfumées, bariolées d’affiches de cinéma.

--Pourquoi ne venez-vous plus? demanda Pellegrin que cet abandon chagrinait.

--A quoi bon? Pour entendre des phrases? Vous êtes comme les autres, vous parlez... Et après?

--Après?

--Après, l’action s’impose... Il faut agir.

Et, le regard chargé de haine, elle prononça à mi-voix:

--J’y pense.

IX

LES DEUX ÉCOLES

Brusquement, l’abbé Pellegrin avait perdu le pouvoir qu’il croyait tenir de Dieu et qui lui permettait de faire des miracles.

En vain, il avait ordonné à un aveugle d’y voir... Le pauvre diable était resté dans sa nuit. Un paralytique avait bien «balancé» ses béquilles comme le lui avait dit l’ancien curé de Sableuse, mais au premier pas qu’il avait tenté, le malheureux s’était étalé de tout son long et n’avait pu se relever. Même insuccès avec une brave dame sourde qui, constatant que le miracle ne s’était pas accompli, en était devenue, par surcroît, muette.

«Décidément, se disait l’abbé Pellegrin, ça ne colle plus. Le bon Dieu n’a plus l’air de m’avoir à la bonne... Le malheur, c’est qu’il ne me dit pas pourquoi.»

Mais, du fond de sa conscience montaient des avertissements. Après avoir enthousiasmé ces foules qui l’écoutaient comme s’il eût été le Messie--et ne l’était-il pas pour nombre de ses sectateurs de plus en plus fanatisés?--il se demandait avec inquiétude s’il ne se laissait pas entraîner par le goût des applaudissements, par l’amour de la popularité. En somme, ce peuple, il le courtisait, lui aussi; comme les autres, il lui donnait raison en tout, il lui attribuait toutes les vertus, il le traitait en innocente victime et il se permettait de moins en moins souvent de lui lancer, parmi tant de flatteries et de promesses, quelques bribes de la dure vérité qu’il apercevait maintenant. Était-ce donc ainsi que les évangélistes, les apôtres, les premiers propagateurs de la foi avaient rempli leur mission? Non certes, car ils se souciaient peu de flagorner ceux qui les écoutaient; sans souci de l’accueil qui leur était fait, ils parlaient aux uns et aux autres avec la même franchise, la même rudesse. Et puis, ils ne promettaient que des félicités idéales qu’il fallait conquérir par des privations, des renoncements, des pénitences.

«Moi, songeait l’abbé Pellegrin, je canne quand il me vient à l’idée de leur faire l’éloge de la pauvreté... La pauvreté est une vertu chrétienne, le travail est saint et nous n’avons pas été tirés du limon uniquement pour faire la bringue. Il faut cependant que je me décide à leur envoyer ça un peu plus souvent, aux camarades. Après tout, si Notre-Seigneur a fait distribuer aux gens qui le suivaient des pains et des poissons, il ne leur a tout de même pas fait servir des poulets rôtis et du foie gras!»

Son indécision, son découragement n’échappaient pas à Jeanne Réveil qui, un jour, lui dit en le fixant de son regard pénétrant:

--Dites donc, vous n’allez pas nous abandonner, vous aussi?

--Quelle idée!

--Vous n’êtes plus le même... Vous changez. Je vous devine.

--Oh! ce n’est pas malin. Il n’y a pas moins compliqué, moins cachottier que moi.

--C’est que, déjà, Raymond Maxy nous a quittés. Il a déserté le parti, trahi la cause pour une femme, une ignoble créature couverte de fards et de perles.

--Je la connais. Pensez donc, elle a été ma paroissienne! Lisette de Lizac, aujourd’hui Mme Cousinet... Un phénomène!

La «vierge rouge» prononça d’une voix sourde:

--Je la hais... Et lui, je le méprise.

--Pourquoi? Parce qu’il nous à plaqués? Mais ce fils de banquier n’avait rien à faire parmi nous... Laissez-le donc où il est. Après tout, il est libre.

Et comme Jeanne Réveil paraissait secouée d’un frémissement de colère et de révolte, il questionna, innocemment:

--Vous y tenez donc tellement, à ce Maxy?

Elle ne répondit pas, mais l’aveu qu’elle ne pouvait faire, dans son orgueil, s’exprimait, aussi clairement que possible, sur son visage bouleversé.

Soudain, un sentiment inconnu surgit dans le cœur du prêtre, un sentiment violent, douloureux, insupportable; cette souffrance était à la fois aiguë et profonde, morale et physique et elle torturait tout l’être, férocement. L’abbé Pellegrin se raidit sous le choc et il questionna encore, d’une voix qu’il eût voulue indifférente:

--Je vois ce que c’est, car, moi aussi, je vous devine: vous l’aimez, ce garçon.

Et Jeanne Réveil s’obstinant à garder le silence, il ajouta:

--Je m’en doutais...

L’abbé Pellegrin venait d’être mordu par cette bête cruelle qui s’appelle la jalousie, mais, secouant la tête, il se refusa à reconnaître son mal. Avec une gaieté mal jouée, il plaisanta:

--Et moi qui vous croyais au-dessus de ces fariboles, moi qui vous prenais pour une femme éprise de la seule Idée... Alors, quoi, comme les autres?

Jeanne Réveil n’avait pas remarqué son émotion et c’est avec dureté qu’elle répliqua:

--De quoi vous mêlez-vous? Non, je ne suis pas comme les autres... Je n’ai pas de cœur, moi!

Mais, en même temps, une larme perla à sa paupière...

* * * * *

L’abbé Pellegrin entendait parfois parler, à l’_Humanitaire_, de Célestin Fleury, le théoricien socialiste qui avait été un des grands hommes du parti, mais qui, passé de mode, avait perdu tout prestige et toute autorité. Il lut quelques ouvrages du pontife dégommé: l’idéalisme généreux, éloquent, romanesque qu’il y trouva lui plut. Et il résolut d’aller rendre visite, un dimanche après-midi, à l’auteur de la _Cité heureuse_.

Célestin Fleury, vieillard maigre, pâle, au regard rêveur, aux cheveux rares mais très longs, le reçut avec empressement.

--Vous m’intéressez beaucoup, lui dit-il, et je voudrais aller vous entendre, mais mon âge et ma mauvaise santé ne me le permettent pas. On me dit que vous exercez une action extraordinaire sur la foule et, naturellement, avec des moyens très simples. Des gens s’étonnent et même s’indignent de voir un prêtre se transformer en propagandiste de la Sociale. Il y en aura sans doute d’autres que vous: vous êtes le premier, vous ouvrez la marche, car vous êtes dans la vraie ligne de votre religion qui a été fondée par un juif internationaliste et antimilitariste: vous voulez détruire, comme l’a fait votre maître.

L’abbé Pellegrin se récria:

--N’abîmez pas Notre-Seigneur. Il a prêché la bonté, la justice...

--Je respecte votre foi en regrettant de ne pas la partager. Je n’ai pas l’intention de vous offenser. Bien au contraire, je cherche à comprendre votre cas et je lui trouve l’explication la plus logique: vous avez pris dans la doctrine chrétienne ce qu’elle a de démocratique, de socialiste, de révolutionnaire même, vous êtes du peuple, vous avez une hérédité de plébéien et vous répandez à votre manière l’Évangile dans les faubourgs. C’est là un événement qui ne manque pas d’importance et vous êtes, monsieur le curé, un personnage très curieux, très original. Seulement, permettez-moi de vous donner mon avis: vous arrivez trop tard.

--Vous me dites que j’arrive le premier et vous trouvez que je retarde?

--Oui, religion mise à part, vous êtes, en somme, de mon école.

Et, avec un sourire amer, Célestin Fleury prononça:

--Mon école, c’est le vieux jeu... Le croirez-vous? On me traite de poète. Moi, poète? Et j’ai consacré mon existence à la sociologie!

--J’ai lu vos bouquins... Je les trouve épatants!

--Vous voyez, vous êtes dans mes idées. Malheureusement, mes idées n’ont plus cours. Oh! je le sais, vous allez me répondre que la foule vous écoute, vous applaudit, vous acclame... Ne vous y trompez pas, vous devez tout votre succès à votre soutane: vous seriez évêque, on vous applaudirait encore davantage. Mais, au fond, on ne vous suit pas... A part quelques centaines peut-être, quelques milliers de bonnes gens qui ont gardé la foi catholique ou quelque chose qui lui ressemble et que votre révolutionnarisme mystique émeut, à part ces fidèles conscients ou inconscients, vous n’avez personne avec vous. On va vous entendre, tenez, comme Mayol!

--Non, mais!...

--Vous êtes un comique.

--Ah! ça, dites donc...

--Je vous parle un peu rudement, mais vous ne devriez pas vous en plaindre, vous qui ne mâchez guère ce que vous avez à dire. Oui, la plus grande partie de cette foule immense vous échappe ou vous échappera quand vous oserez enfin remplir votre devoir de prêtre, c’est-à-dire lui parler de choses qui ne sont pas bassement matérielles, quand vous tâcherez de lui faire admettre que la vraie révolution à organiser est d’ordre moral, que l’homme est heureux par l’esprit et non par les sens, enfin quand vous lui parlerez de Dieu... Je lui en ai parlé, moi, seulement Dieu, je l’appelais Idéal, noblesse du cœur, amour de la vertu, sentiment du devoir. On m’a applaudi aussi, moins que vous, il y a très longtemps. Maintenant, si je me risquais à prêcher cet évangile-là, je serais hué. Et je ne voudrais pas d’une popularité conquise ou gardée en flattant les haines et les appétits de la masse. Voilà pourquoi on me traite de poète... C’est une injure en ces temps prosaïques.

Célestin Fleury, qui portait une cravate flottante et un veston de velours noir, promenait ses mains longues et fines dans sa barbe de vieil idéaliste. Il soupira et dit:

--Je rêvais d’une humanité rendue meilleure par l’art et par la science. Dans «ma» Cité future, il devait y avoir des musées, des académies, des bibliothèques, des temples élevés à la Fraternité, à la Beauté, à l’Amour. Le peuple, éduqué, intellectualisé, y eût retrouvé la liberté et le bonheur de l’âge d’or. Autrefois, ce projet que j’ai développé en dix-huit gros volumes, ravissait les masses. J’étais entouré de disciples et quand je prenais la parole à la Chambre--j’y ai siégé pendant seize ans--les tribunes étaient remplies de mes admirateurs et de mes admiratrices. Je peux le dire aujourd’hui sans passer pour un vaniteux, car il semble que je parle d’un autre homme, d’une autre époque, d’un autre monde. Et le fait est que tout est changé... Le voilà, le grand chambardement: le peuple a perdu la foi pure et généreuse qui l’élevait au-dessus du dégoûtant sensualisme des bourgeois, il réclame, il exige des plaisirs vulgaires, il veut travailler de moins en moins et godailler de plus en plus. Et quand on lui parle de ma Cité future, dont les frontons et les colonnades se profilent sur le ciel clair, l’ignoble plèbe moderne proteste ou se met à rire. Évidemment, pour elle la Cité future ne vaut pas la Cité présente, ce Paris où il y a tout ce qu’il faut pour amuser Trimalcion et où le peuple ne demande qu’à s’installer en maître, à la place toute chaude des jouisseurs qu’il envie...

L’abbé Pellegrin protesta:

--Vous l’arrangez bien, le populo! Il vaut mieux que ça...

--Non, non, je le connais. Et vous verrez que je n’exagère pas du tout.

--Alors, rien à faire?

--Si, le flatter dans ses passions, dans ses vices et en vivre, comme font vos amis de l’_Humanitaire_.

--Vous ne m’avez pas regardé!

--Ou lui tenir tête et être chassé, comme un courtisan qui a déplu. Moi, je suis parti avant...

Et Célestin Fleury, reconduisant l’abbé, ajouta:

--N’importe, l’expérience que vous avez tentée me paraît très curieuse. Je n’ai pour vous que de la sympathie, car vous, au moins, vous êtes un sincère... Mais, pour réussir, il faut que vous rendiez à vos contemporains l’âme qu’ils ont perdue. En voudront-ils encore? Permettez-moi d’en douter...

Le curé de Sableuse se sentit troublé par ces propos amers et désenchantés. Il comprenait que le plus dur de sa tâche restait à faire: bientôt, il lui faudrait s’élever au-dessus de son rôle trop facile d’agitateur de réunion publique pour remplir sa mission d’évangéliste des temps nouveaux... Il avait des vérités rudes à dire aux pauvres comme aux riches et sa popularité, qui n’était pas un but, mais un moyen, ne pouvait être mise en balance avec son vrai devoir: elle devait être sacrifiée, sans regret, si elle n’était que le salaire des flatteries et des complaisances exigées par la foule.

L’abbé Pellegrin alla voir, rue Vavin, non loin du boulevard Raspail, un autre docteur et prophète de la Sociale, mais celui-là n’était pas, comme Célestin Fleury, un vaincu, un oublié... Au contraire, Pétrow Stromsky passait pour le grand maître de la pensée révolutionnaire et ses adeptes fanatiques se multipliaient dans le monde entier.

Cet Oriental au teint jaune, aux yeux légèrement bridés, au rictus mongol, reçut l’abbé Pellegrin dans une pièce décorée de tableaux cubistes, encombrée de livres et de brochures en toutes langues. Et lui ayant offert une tasse de thé et des cigarettes, il lui dit, avec cet accent slave qui adoucit les paroles les plus dures:

--Je vous ai entendu deux ou trois fois... Mais je vous ai tout de suite compris: vous faites du socialisme chrétien à la mode de 1848. Votre Christ charpentier, votre évangélisme de faubourg, votre mélange de mysticisme et d’argot, tout cela, c’est connu; nous avons eu, nous aussi, en Russie, des popes qui travaillaient, comme vous, de leurs mains et qui parlaient avec exaltation aux moujiks d’un Dieu comme eux fils du peuple et ennemi des seigneurs, des _barines_, des riches... Après tout, Tolstoï s’est inspiré de ces idées puériles: il a cru à je ne sais quelle révolution humanitaire où tout le monde s’embrasserait en versant de douces larmes... Espèce de vieux rêveur! Espèce de romancier pour personnes sensibles! Celui-là aussi ignorait l’art de faire le bonheur du peuple. Rien n’est cependant plus simple: il faut user de la force, implacablement. Mes propagandistes, à moi, ce sont les mitrailleuses... Vous me faites rire avec votre Christ qui bavarde aux carrefours et qui ayant négligé d’organiser son groupe d’apôtres, d’armer ses disciples et de les réunir dans une maison fortifiée, se laisse arrêter par la police, condamner en deux temps trois mouvements, et crucifier bêtement au milieu d’une population prête à marcher pour lui. Ce genre de révolutionnaires poétiques, touchants, pleurnichards a fait son temps. Nous ne cherchons pas à convaincre: nous soumettons à notre loi la masse amorphe et méprisable en faisant répandre la terreur par une minorité décidée à tout. La force, monsieur le curé, la force, il n’y a jamais eu que cela de vrai, d’efficace, de créateur et tant qu’elle a osé ou pu l’employer, l’Église a été grande... Depuis qu’elle se contente de discutailler et de se plaindre, elle décline, elle dégringole: crois ou meurs, voilà le sermon qui porte... Tout le reste, c’est de la phraséologie superflue.

--Vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller, fit l’abbé Pellegrin tout éberlué.

--Nous ne croyons pas à votre révolution sentimentale, romanesque, littéraire... La nôtre est scientifique.

--Alors, vous ne cherchez pas à convaincre? Et le peuple, pour vous, est un troupeau qu’il faut faire marcher à coups de trique?

--Le peuple est fait pour obéir, même sans comprendre.

--Notre Seigneur lui parlait, lui montrait, lui expliquait la vérité.

--Nous, nous la lui imposons. Et puis, qu’importe si nous atteignons notre but? La fin justifie les moyens. Je crois que cela se dit aussi chez vous.

L’abbé répliqua, bonhomme:

--Non, pas chez moi... Vous savez, je n’ai jamais été qu’un pauvre curé de campagne. Et je m’aperçois que je continue à manquer de dispositions pour devenir Jésuite...

Le camarade Stromsky haussa les épaules et prononça avec un sourire mince:

--N’importe, continuez votre besogne, monsieur l’abbé. Vous travaillez pour nous. Tout ce qui dissocie les éléments de la société actuelle nous aide. Vous êtes un merveilleux instrument de désagrégation et de désordre: l’Église tenait bon, et vous donnez de grands coups de hache dans cette maîtresse poutre... Vous annoncez le Christ des temps nouveaux, mais en jetant ainsi dans les esprits le grain révolutionnaire, vous préparez l’avènement de notre Messie à nous, celui qui fera régner sur le monde la vérité communiste... Vos miracles même nous servent. Troublez les cœurs et les cerveaux. Les peuples mystiques se livrent plus facilement à nous que les autres. Allez-y, camarade!

Et Stromsky se mit à rire, d’un rire silencieux, étrange, un peu effrayant.

Lorsque l’abbé Pellegrin se retrouva dans la rue, il se sentit plus désorienté, plus troublé que jamais... Plus seul aussi. Il doutait maintenant de sa mission et de lui-même, il ressentait cruellement le besoin d’un réconfort, d’un conseil. Mais qui pouvait le lui donner? Il entra dans une église et y pria, longuement, mais aucune réponse ne fut faite à son invocation ardente. Il ne se sentit pas soulagé et c’est avec tristesse qu’il se dit: «Le bon Dieu me laisse tomber.» Un prêtre traversait la nef, un prêtre replet à face de sociétaire à part entière de la Comédie-Française et qui portait sous le bras l’_Écho de la Bourse et de la Banque_. L’abbé Pellegrin s’approcha de lui en demandant:

--Je voudrais voir M. le Curé.

--C’est moi... Vous désirez me parler? Tout à votre disposition... Allons à la sacristie.

Mais aussitôt, il s’exclama:

--Je vous reconnais... Vous êtes l’abbé Pellegrin!

--En effet...

--Vous êtes ce prêtre révolté qui a déserté son poste, qui mène une existence scandaleuse, qui répand dans le peuple d’affreuses théories, qui prétend mettre la religion au service des anarchistes? Retirez-vous, monsieur... Vous déshonorez la maison de Dieu!

--Mais...

--Non, non, ne me dites rien, je ne veux rien entendre. Sortez...

Des larmes jaillirent des yeux du pauvre abbé Pellegrin qui balbutia:

--Je vous demande un peu de charité.

--Repentez-vous d’abord.

--Je n’ai pas fait de mal... On ne fait pas le mal en aimant les pauvres, les misérables, en leur disant: «Le Christ était comme vous et il ne vous a jamais abandonnés malgré les apparences... Il est pour vous contre les pharisiens, les mauvais riches et la religion qu’il a fondée est avant tout celle de la Justice.»

Mais l’élégant ecclésiastique, ayant jeté un regard horrifié sur le «mauvais prêtre», s’éloigna précipitamment.

Encore tout étourdi par le choc, l’abbé Pellegrin sortit de l’église. Il souffrait atrocement et son découragement était extrême: «Dire que j’étais si bien, songea-t-il, dans mon presbytère de Sableuse, à l’ombre de ma vieille église où je n’avais qu’à faire mon petit truc de curé, à me laisser vivre et à m’engraisser pieusement avec l’approbation de toutes les personnes bien pensantes. J’ai cru que cela ne suffisait pas, que je devais redevenir poilu au service de Dieu, du vrai, celui qui a chassé les marchands du temple et fouaillé les dégoûtants. Paraît que je me suis trompé. Je m’aperçois maintenant que la route ne conduit pas où je croyais... Ça ne fait rien, autrefois, il était plus commode de se faire apôtre: on recevait des tuyaux d’en haut et on ne risquait, en somme, que d’être boulotté par une bête féroce ou de servir d’allume-pipe à Néron. Aujourd’hui c’est autrement difficile: on ne rencontre personne sur le chemin de Damas!»

Le curé de Sableuse se mit à errer dans Paris et cette longue marche lui fit du bien. Parfois, des passants le reconnaissaient, le désignaient à d’autres en disant: «C’est lui, c’est l’abbé Pellegrin!». Mais cette popularité lui déplaisait maintenant, estimant qu’il l’avait trop facilement conquise. Un ouvrier lui tendit la main en disant:

--Ah! vous, vous êtes un copain... A quand la révolution? On leur passera quelque chose, à tous ces sales bourgeois!

Et ce prolétaire lui parut un peu ivre.