Mon corps et moi

Part 3

Chapter 33,872 wordsPublic domain

Or celui dont la mémoire ne peut se taire, même et surtout s’il entre avec elle en lutte pour ne plus permettre aucune contradiction à sa chair, son esprit, perdra jusqu’au dernier pouce de son innocence.

Enfant des faubourgs, gêné par le souvenir de la soupe sous la suspension de zinc et de porcelaine, couleur céladon, incapable de supporter l’image de la Nini d’autrefois, parce qu’il a trouvé beau le torse de ce jeune homme auquel il s’est vendu pour «rigoler», pour «voir», un matin il a brisé le mètre plié en quatre qui battait contre la jambe dans la poche du pantalon de gros velours. Un pot de crème adoucit le visage. Le soir, bal musette. Les étrangers aiment ces endroits comme Notre-Dame. Ils y vont avec la même conscience, mais comme on n’y vend pas des médailles, comme on n’y brûle pas de cierges, après plusieurs fines on achète un petit poisse. Le voyou apprend vite à choisir les plus jolies cravates. Il en a toute une collection. Il danse bien, il chante. Lui aussi il va faire de l’art. La tuberculose, la coco ont déjà creusé son visage mais pas encore affiné ses mains. Il a un camarade qu’il aime bien et contre qui il voudrait dormir tout nu, et sans rien faire, comme un bébé.

Mais voilà, il y a le travail. Comment oublierait-il le rôle qu’il s’est choisi?

Ils sont plusieurs gigolos qui s’efforcent à bien réciter, à bien chanter dans ce bar où des noctambules vont pour se divertir, s’encanailler.

L’un à cause de sa ressemblance avec certaine grande comédienne, dans une robe qui laisse, à chaque mouvement, voir une ligne de peau anémique entre le corsage et le vertugadin, incarne Célimène. Il y a deux ans, il était ouvrier plombier. Le voici coquette. Ses bras sont blancs, les aisselles épilées. Le malheur vint de ce qu’il n’avait pas de santé. Et puis quoi! ça n’est pas drôle de passer sa vie à souder des radiateurs. Il alla réparer le chauffage d’un homme de théâtre qui avait de mauvaises mœurs... Et tout fut dit.

Dame aux camélias des faubourgs, il crache le sang. A l’automne il mourra. Il sait déjà que ce sera par un après-midi tout jaune, tout rouge. Dehors, on attendra le dernier orage. Il aura essayé, pour lui seul, cette fois, de maquiller encore son visage. La fièvre fera fondre toute sa crème. Il aura horreur de son corps, des lambeaux d’âme et de poumons qui lui font mal dans la poitrine. Il pensera aux petites filles de la rue qu’il aimait quand il avait quinze ans. Une bouffée plus chaude ouvrira grande la fenêtre. Une feuille tombera au pied de son lit. Et il ne comprendra plus rien aux objets, aux photographies. Alors il se raidira. Baudruches méchantes, des corps qu’il lui fallut subir voltigeront par toute sa chambre. Il se cachera sous ses draps, se sentira poursuivi, voudra fuir, se lèvera. Ses pieds glisseront sur le carreau. La concierge le lendemain le retrouvera mort. Elle dira qu’il était déjà aussi froid que le carrelage.

Les garçons qui travaillaient dans la même maison que lui couvriront de fleurs blanches son corbillard. Ils seront tous à son enterrement.

Et que fera Célimène l’an prochain?

Ils se disputeront les pauvres nippes, le vertugadin, les vers de Molière, ces jeunes voyous qui savaient autrefois de bonnes injures bien saines sur les fortifs. Depuis, ils ont appris à piailler comme des filles et à chanter le répertoire de Raquel Meller.

Ce jeune saint Sébastien de la zone, habillé en rat d’hôtel, désigne son entrejambe!

_Voici la fleur de volupté..._

Quand il est ivre, il montre sous des bracelets de cuivre doré, deux cicatrices aux poignets. Il a essayé de s’ouvrir les veines. Petit Pétrone anachronique de beuglant, il n’a pas su mourir, mais depuis cet essai manqué, des bouquets, les plus mauves, les plus tristes, sous ses yeux, se fanent.

Qu’il reprenne son refrain: _Voici la fleur de volupté_, et je songe à ces longues fleurs pourpres dont se couronna Ophélie et que, nous dit Shakespeare, les bergers appellent d’un nom licencieux, et les jeunes filles réservées, doigts d’homme mort.

Un jour sans doute, le Pétrone raté deviendra l’Ophélie réussie du canal Saint-Martin.

Un nègre a un pauvre sourire dans un coin. Ses jambes nues sortent d’énormes chaussures. Il porte une vieille jaquette de laine grise. On lui fait comprendre que c’est son tour. Il quitte sa veste, ses godasses. Il est nu. Sa peau a la couleur des perles noires. Un petit caleçon blanc de l’une à l’autre cuisse ploie sous le fardeau d’un sexe africain. Et il danse. Et en dansant il embrasse sa poitrine, caresse ses épaules de ses grosses joues. La musique s’arrête. Il a envie de pleurer. Le caleçon lui fait honte. Son nom aussi. Une Américaine lui a demandé comment il s’appelait et il a répondu: Moi belle Lola!

Voyous blancs, obscène petit nègre, l’audace de vos gestes, leur exhibitionnisme de commande ne signifient ni la franchise ni la vérité.

Vous ne donnez point une expression d’humanité sincère. Mais rassurez-vous, ailleurs ce n’est pas mieux.

Vous êtes des artistes comme d’autres. Or votre art ne vise qu’un coin de la pauvreté des hommes. Et je veux croire à leur richesse diffuse.

Mais, si je m’adresse aux livres plutôt qu’aux établissements de nuit, je ne vois encore que fausses révélations. Tout, ici comme là, se trouve transposé. On truque.

Que Proust par exemple ait fait d’Albert une Albertine, voilà qui m’engage à douter de l’œuvre entière et à nier certaines découvertes qui m’y furent présentées chemin faisant. Bien que l’auteur m’ait paru assez peu soucieux des bienséances et libre d’entraves conventionnelles, il m’est difficile de le croire préoccupé de la seule étude entreprise. Il s’est souvenu des règles de la civilité puérile et honnête et, par la faute de sa mémoire policée, la transposition combinée enlève à son œuvre le plus fort de l’action qu’elle eût dû avoir.

Au reste il faut bien dire à la louange de l’auteur que son subterfuge ne saurait guère nous abuser, mais si nous devinons la vérité ou tout au moins une partie, si nous sommes en mesure d’affirmer qu’Albertine était un garçon, l’identité des autres sexes, de ce fait, ne nous apparaît plus certaine. Cette tricherie tue notre confiance.

Proust, dira-t-on pour sa défense, ne fut pas le seul à user de telles précautions oratoires. Et certes, je puis vous citer l’exemple de ce jeune homme bien élevé qui, désireux de rendre hommage aux compagnons de ses nuits, essaya d’écrire un livre, et parce qu’il ne pouvait s’empêcher d’y chanter tout au long un hymne de reconnaissance au mâle, prêta ses propres aventures à une femme, qu’il fit marquise, fort belle et de cuisse folle.

Un troisième a une absence bien réjouissante.

Il feint de parler à une jolie fille, et tout à coup victime de la précision d’un tendre souvenir et, sans même, à la correction des épreuves, s’apercevoir de l’involontaire aveu, écrit _enlève tes chaussettes_, au lieu de _enlève tes bas_.

Le même, quand il mange une pêche, se soucie-t-il de savoir si le fruit est mâle ou femelle? Je crois que, dans un lit, il ne doit guère plus penser au genre du sexe dont il s’enivre. Mais le travail d’amour achevé, lorsqu’il sera question de souvenir, s’il donne de fausses preuves, de faux noms, de faux détails sur une poitrine ou ce qui se trouve à l’ordinaire entre les jambes, il se délectera de sa propre hypocrisie et baptisera perversité le petit mensonge bien empapilloté.

Ainsi voulant revivre ses aventures plutôt que d’en tenter de nouvelles, il essaie un monde auquel il ne sera pas même tangent et dont il n’aura ni chaud ni froid.

Cet homme qui a une bonne mémoire s’étonne de s’ennuyer et aussi d’avoir honte. Qu’on lui pardonne pour tant d’ingénuité.

V

SEULE, UNE LONGUE OBSCÈNE MEMBRANE...

Pour une fois, si je voulais bien oublier des noms, des voix, de très loin peut-être, sur ma solitude viendraient se projeter, ce soir, des ombres mauves, non, pas même mauves, mais gris de lin, des ombres mêlées dans un seul bonheur et marquant le sol d’une confidence légère.

Alors qu’importe si dans la ville antérieure vinrent des hommes, des femmes aux mauvaises intentions. Un temps, ce fut la tourmente, qui, majeure, déracinait tout et que je n’osais nommer, car seul le mot haine eût convenu. Poignets tordus, grands yeux qui m’imploriez et mes dents réjouies de mordre, une canne levée certain soir sur un dos qui avait froid et des flammes d’un même feu qui ne s’éteignait point, vacillant de l’un à l’autre des charbons rougis, sanglante nourriture. Puis il y eut surtout le petit matin dont se givra l’incendie nocturne.

* * * * *

Toute la nuit, femme aux yeux couleur de fleuve, toute la nuit on avait dansé chez vous et vous aviez été plus pâle, plus bleue dans la pourpre d’un rêve. Or voici qu’il était parti, celui qui avait régné sur la fête car il ne savait marcher sans danser, non plus que parler sans chanter. Il s’en était allé loin de vous, loin de moi, parmi les autres, sans rien savoir, ni vouloir d’eux, comme un enfant, comme un fauve. Dehors, c’était une nuit couleur d’iris noir et semblable aux tentations qui faisaient son visage triangulaire, son regard liquide et ses lèvres plus habiles à frémir que des ailes.

L’heure était venue pourtant des pensées libérées. Trop las pour mentir encore, avant de chavirer à nouveau dans la vie qui recommence en bas sur le trottoir et au milieu des rues, les créatures parviennent à ce point du temps où il est possible de se comprendre.

Se comprendre, se prendre et non avec des mots ou des doigts, mais par la grâce de ces antennes invisibles qui font des cœurs, à l’aube, les plus étranges libellules.

Et vous, femme, parce que, disiez-vous, l’heure avait sonné des pensées libérées, vous ne cachiez plus rien de votre angoisse et puis, tout à coup, grâce aux lumières, aux boissons, prétendiez qu’il ne fallait plus avoir peur, que vous n’aviez plus peur. A vous seule vous essayiez de refaire le monde et, au milieu d’une fusion que les autres ne percevaient pas et dont vous apaisiez les éléments, vous alliez, semblable en votre impassibilité, à Dieu le septième jour. Hélas! au petit matin, il ne restait que des verres à moitié vidés, nos frissons et des courants d’air. Vous redevenez la créature frileuse d’un monde dont tout à l’heure vous ordonniez la féerie. Vous me tendez la main, me donnez à sentir comme elle est froide et soupirez: Il est parti.

Oui, la fête finie, nous sommes seuls, seul à seul. Vous ricanez, car vous avez vu nos deux noms, deux murs parallèles et très proches, mais qui montent de chaque côté de l’impasse sans se toucher. Vous ricanez. Un jour commence qui ne connaîtra ni le repos ni le pardon. Dehors, il y a de longues raies roses dans le ciel. Qui donc a griffé l’aube? Vous grelottez, et affirmez en même temps: «Je n’ai pas froid», puis m’interrogez: _Oui, mais lui, où est-il?_

Parti l’enfant qui sait danser et plaire et morte la féerie dont il nous tenta. Les taches du ciel ne sont point celles de l’amour. Le jour n’a rien repeint. Notre vie sera couleur de courbature, de froid. Nous nous serrons l’un contre l’autre et lâches à ne pouvoir lutter. Un café de chauffeurs nous recueille, et vous dites: «Il est parti, mais, pourquoi serait-il demeuré? Moi aussi je partirai et toi de même. Je serai seule, tu seras seul, il sera seul.»

Je lui serre les poignets car je ne veux pas qu’elle continue la plus triste des litanies, cette conjugaison du malheur des hommes. Elle ne sent pas l’étau de mes mains. Elle dit encore: «Nous sommes seuls, nous serons toujours seuls. Quelle monstrueuse et obscène membrane pourrait nous lier les uns aux autres, tu entends, nous lier à jamais? La membrane de l’amitié, la membrane de l’amour? Nous serions alors semblables à ces jumeaux qui naissent collés et que l’inévitable opération libère non pour la vie, mais pour la mort. Et ces jumeaux, qui oserait les condamner au réciproque esclavage de toutes les minutes? Il nous faut être seuls: seuls, toujours seuls.»

* * * * *

Une monstrueuse et obscène membrane? Mais souvenez-vous, cette monstrueuse et obscène membrane nous l’appelions un doux lien lorsque, là-bas, très loin, du fond de notre ignorance et de nos quinze ans, nous rêvions d’amour, d’amitié. Déjà nous connaissions la solitude, mais cette solitude, nous cherchions des mots pour l’embellir, l’excuser et surtout la circonscrire.

Sa tristesse vague, nous voulions la croire mortelle. Doucement nous pensions à notre fin, à un matelas odorant de fleurs à peine fanées sur notre tombe, au lendemain de notre enterrement. Or nous ne sommes pas morts.

Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons, aimons, haïssons et, malgré la souffrance qui nous mesure, nous n’arrivons pas même à devenir un peu plus sûrs de notre existence puisque, du mal que nous nous faisons, nous ne nous suffisons pas, puisque, triomphant de quelques dégoûts épisodiques, nous essayons d’autres expériences, frappons à toutes les portes, buvons à tous les verres, et, au petit matin, nous rejoignons sans le goût de ces utiles mensonges qui pourtant retrouvent leur couleur avec le soleil.

Hélas! femme, dans une salle embuée de sommeil, à l’aube d’un printemps dont nous ne savions que faire, nous n’avons pas eu le bonheur de dormir, les coudes sur la table grasse. Nous n’avons pas eu le bonheur de dormir ni le courage de récompenser nos âmes. Ni l’odeur du café, ni celle du lait ou de la sueur humaine, ni le bourdonnement du percolateur n’assourdissaient notre angoisse.

L’œil clair, l’oreille exacte, nous avons rêvé, nous avons souhaité d’être enterrés vifs. Les maçons aux âmes simples ne comprirent pas autour de nous. Ils mangeaient de grosses soupes, buvaient un coup de blanc, et puis partaient pour des échafaudages où le soleil les visitait dans la joie et les chansons.

Mais nous?

Je me tais, et vous, ma compagne, étrangère, la moins étrangère parmi les créatures rencontrées, après l’insomnie des choses en vain tentées, vos dernières forces arquées pour une minute confiante, vous pouvez tout juste proclamer votre solitude et la mienne, et, parce que vous ne savez renoncer à l’espoir d’une consolation possible, la gorge rauque d’alcool et de malheur, douloureuse d’une boisson qui brûle sans réchauffer, le front las de chercher encore des raisons, tout de même essayez de vouloir persuader que tout est bien ainsi.

Obstinément vous répétiez: Seule une longue et obscène membrane... Mais vous saviez bien que votre peur de la nuit, du sommeil disparaîtrait si par hasard quelque longue et obscène membrane vous liait pour l’existence entière à quelque autre.

Aussi, les après-midi, recommencions-nous, chacun de notre côté, une course aux sécurités.

Il fallait bien essayer de tout pour juger des possibilités, voir si les autres croyaient en moi, acceptaient l’idée de mon existence...

Dans la rue, je souriais à ce qui passait. Et qu’on m’écoute, ce n’était point simple volonté de racolage mais cette soif de rencontre qui n’a rien à voir avec le désir par trop localisé.

Regards qui deveniez plus brillants, lorsque le jour baissait, des yeux dans le brouillard, des yeux dans des visages anonymes dont peu m’importaient les fronts, les nez, les bouches, quelque usage que j’en dusse faire, des yeux m’obligeraient à sortir de moi-même.

J’ai rencontré ce double aimant et, de tout l’univers, rien n’est demeuré vrai que deux points où brillaient le ciel et tout le phosphore de l’angoisse. De ces deux points sont nés des paroles, un corps, une âme. Mon cœur s’est arrêté de battre. J’ai voulu parler, j’ai bégayé. Le trottoir s’était ouvert pour que jaillît une fleur humaine. Plus uni que l’eau innocente, allait-il me lancer un poison de vérité?

J’attendais le miracle.

Le dieu des rencontres une fois encore m’avait trompé.

VI

PROMENADE

Promeneurs sollicités, promeneurs qui ne me répondiez pas ou choisissiez, pour répondre, ce mot, ce clin d’œil dont précisément je n’eusse pas voulu, vous ne m’offriez point ma certitude. Il est vrai que dans mon orgueil solitaire je n’avais eu cure de la vôtre.

Chacun pour soi, fallait-il se répéter encore, chacun pour soi, et c’était cette sorte d’onanisme dont nous avions cru qu’il était le signe un peu honteux de l’enfance mais qui continuait, quoique la première jeunesse déjà fût passée, à ne chercher que prétextes dans d’autres corps, d’autres pensées. D’où certaines farces dérisoires et macabres à la fois. J’étais bien contraint d’accuser un peu les autres corps, les autres pensées, mais parce que je jouais à cache-cache avec moi-même en toute occasion, comment aurais-je eu l’audace d’exiger de mes partenaires qu’ils renonçassent aux masques, aux fards.

Alors je continuais mes essais, un peu moins sûr, il est vrai, chaque jour, car, à vouloir préciser, j’avais dû finir par comprendre que jamais je ne parviendrais à quelque point comparable dans l’espace au présent dans le temps. L’un de mes pieds s’appelle passé, l’autre futur. Il y a toujours un escalier à monter.

Je frappe à la porte qu’il faut et me voilà bien sage sur un pouf de peluche rouge. Une voix grêle et sans timbre essaie de me tenter.

--L’amour, tu vois, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour passer le temps.

Accroupie dans un coin de sa loge, cette petite femme qui sert de danseuse à l’homme le mieux fait du monde additionne des vérités premières et s’applique à préciser d’un bâton de rouge les contours de son nombril.

Elle répète: Oui, l’amour, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour passer le temps.

--Si tu veux, chérie.

--Alors ne bâille plus.

--Je m’ennuie.

--Donc tu ne m’aimes pas.

--Mais si, chérie.

--C’est bien vrai?

Je cherche--quelle conscience--les raisons qui pourraient bien valoir à cette bonne femme d’être aimée ou, tout au moins, à leur défaut, celles qu’il suffirait d’énoncer pour qu’elle se crût aimée. A haute voix j’affirme: «Lorsque tu danses, tes pieds tournent si vite que je les prends pour des petits cercles.» Mais dès cette première tentative d’altruisme, j’oublie la danseuse et, pour moi seul, quoique à haute voix, déclare: oui des petits cercles. Géométrie éclatante et lilliputienne. Des pieds qui tournent, des pieds de satin blanc et c’est tout le mystère des nacres. Je ne suis pas le fils d’un mandarin, hélas! Des perles ne boutonnèrent point les devants de mes chemises. Tes pieds, danseuse, parce qu’ils sont deux points de corozo blanc, me rappellent mon enfance, l’attente, la toile des blouses sur un corps qui commence à se douter et déjà prend difficilement patience.

--Imbécile.

Et la danseuse de s’empêtrer dans ses rubans et un imparfait du subjonctif. L’imparfait du subjonctif est encore plus rebelle que les rubans et ne se laisse pas apprivoiser.

La partenaire de l’homme le mieux fait du monde rage. Bien entendu je souris. Conclusion: il paraît que je ne dis que des bêtises. Pas même. En vérité je n’ai jamais su ce que je disais. Encore moins d’intelligence que de savoir vivre. Et trois fois de suite on me répète que je suis un gosse.

--Et toi, chérie, une petite vierge.

--Insolent, tu peux te moquer. D’abord je ne suis pas une prostituée, moi. Monsieur se moque «Tu es une petite vierge» eh bien! sache mon cher, sache pour ta gouverne, que pas une femme ne l’est ici autant que moi. Frisoline par exemple, Frisoline qui a seize ans...

--Si Frisoline m’intéressait, je ne serais pas ici.

--Mufle.

--Bavarde.

--Sale caractère.

--Bonne femme, tu es trop drôle. Et dire qu’on ne peut jouer avec tes seins, ton petit ventre sans que tu fasses des discours.

--Tu ne m’aimes pas.

--Mais si, puisque je voudrais pour m’asseoir un fauteuil de ta peau, de la peau de ton petit ventre.» Et de surprendre le corps de la bonne femme, une jambe dans chaque main, comme s’il s’agissait des bras d’un nouveau-né.

--Prêchi-prêcha.

--Bas les pattes. Quelle éducation!

--Et puis après?

--Monsieur tripote, monsieur gâche le maquillage.

--Madame se farde le nombril.

--Quel mal y a-t-il à se farder le nombril?

--Aucun mal. Du ridicule peut-être.

--Décidément, mon pauvre ami, tu ne sais rien. Au lieu de me faire la cour, suppose que tu sois avec mon danseur, l’homme le mieux fait du monde.

--Eh bien?

--Eh bien! tu verrais. Il a un rouge pour la bouche, un autre pour les narines, un troisième pour le coin des yeux, un quatrième pour le lobe des oreilles, un cinquième pour le bout des seins, un sixième pour le nombril.

--Et un septième?...»

Mon interlocutrice se fâche: «Dégoûtant personnage», puis elle appelle: «Pepo, hé! Pepo.» La porte s’ouvre. Une soie joue un drôle de jeu autour d’une peau vernie. La danseuse ordonne: «Laisse tomber cette sortie de bal.»

Voici l’homme le mieux fait du monde tout nu.

Non. Pas nu, car à vrai dire le vrai, un maillot de crème et de poudre adhère aux moindres plis des aisselles et des cuisses. Je m’inquiète: curieux jersey. Drôle de pâte. Je ne comprends rien à ce torse, à ce ventre laqués. J’avoue préférer les surprises dont se marbrent nos pâleurs. Certes il est triste que nos corps condamnés aux vêtements perdent leur gaîté et finissent par prendre la mine des exilés, loin de leurs frontières. J’aime la couleur d’une peau bien cuite, la parure des bains de soleil, mais tous ces étalages des graisses brunes, rouges sur un corps...

La danseuse de l’homme le mieux fait du monde m’interrompt: Tu nous ennuies. Ne l’écoute pas, mon pauvre Pepo. Un discours qui commence et nous passons dans dix minutes. Tu sais, il ne comprend rien.

Femme, petite femme, je ne t’emmènerai jamais aux champs. Tu maquillerais le cœur des marguerites, tu poudrerais les pissenlits!

Elle hausse les épaules. L’homme le mieux fait du monde regagne sa loge. Il ne me reste qu’à suivre, sans conviction, les préparatifs de la danseuse qui, fidèle aux promesses des affiches: «Fête sur l’étang», clignote, libellule.

* * * * *

Trois coups.

En scène pour le 1.

--Tu m’attends.

--Oui.

--Dans ma loge, ou dans la salle?

--Je reste ici.

--A tout à l’heure.

--A tout à l’heure.

* * * * *

J’ai honte. Ce qu’il me faut constater n’est pas à mon honneur. J’ai eu peur de la solitude, et voilà pourquoi je suis dans cette loge. A confesser le vrai, cette femme m’ennuie et, certes, je ne saurais à moi-même, à mes pensées préférer une petite théâtreuse qui parle sans rire de son art et, toujours sans rire, ne manque jamais l’occasion d’affirmer: «Si j’avais su, au lieu de me donner à la chorégraphie je me serais livrée à la science.» Pour moi je ne saurais envier la chorégraphie ni plaindre la science. Au reste, cette femme ne vaut ni plus ni moins que la plupart des autres. Pourquoi attendre encore la créature à peine tangente à notre globe et venue d’un monde lointain, supérieur au nôtre? Et dire que cette passante pourrait me donner ma photographie: un fils. J’ai peur. Deux sous dans la fente. Et dans neuf mois, mon portrait en résumé. Mais cette petite bonne femme, si insignifiante soit-elle, comment aurais-je l’audace de ne voir en elle que la courroie de transmission. Quel homme a donc pu manquer de confiance au point de croire que la fécondité légitimait l’amour?

Mais au reste qu’importe, toc et toc, retoc et retoc, on fait son petit devoir.