Part 4
Le plus triste est que la peur d’être seul s’obstine certains soirs à devenir cette paresse douce qui à la pensée préfère la parole et le geste à la parole. C’est un de ces soirs-là qu’un camarade, alors amant de la danseuse, me conduisit chez elle. Je la trouvai dans sa loge en train d’expliquer à l’homme le mieux fait du monde la théorie d’un de ses oncles, le savant de la famille, auteur de la _médecine par les plantes_, pour qui les maladies sont des rébus dont chacun trouve une solution dans la flore. Toutes les herbes guérisseuses découvertes, il n’y aura plus de souffrance. Dès ce premier soir j’entendis le beau regret: «Si j’avais su, au lieu de me donner à la chorégraphie, je me serais livrée à la science.»
La maladie de la danseuse était ce jour-là une tunique de soie verte. Tout porte à croire qu’elle nous prit pour des fougères miraculeuses puisque le fourreau s’ouvrit, glissa, glissa. Alors, elle rendit grâces au Ciel de l’avoir faite digne et capable de s’apprécier à sa valeur qu’elle n’estimait point médiocre. Elle explique: «D’un homme nu on doit dire qu’il est indécent, mais il faut appeler vision d’art une femme sans vêtements...»
Quand elle a fini son discours nous décidons d’aller tous quatre au Vélodrome d’hiver car nous sommes au temps des _Six jours_. Elle s’habille. Nous partons. Dans le taxi, la bonne femme se fait petite tout contre l’homme le mieux fait du monde. C’est qu’elle admire ce danseur qui, déshabillé, autant qu’on peut l’être sur une scène, applique, sans trouble, à sa peau une peau féminine.
Comme les gens des faubourgs qui mangent les coudes sur une table de bois blanc rêvent de meubles compliqués et n’estiment rien tant que les plus laquées et les plus inconfortables des armoires faussement chinoises ou japonaises, cette petite femelle pour qui le bonheur est l’exigence du mâle croit que prendre un partenaire du même sexe pour l’acte d’amour suppose ces splendeurs dont ruissellent les robes des reines sur des chromos de cruauté. Aussi entre elle et son amant, l’homme le mieux fait du monde a-t-il toujours figure d’arbitre.
Par exemple:
--Tu sais, à Rome, ma mère aimait à se promener au bord du Tage.
--Tu veux dire du Tibre.
--Je veux dire et dis au bord du Tage.
--Je t’assure...
--Imbécile. Tu n’es jamais allé à Rome, toi. Et puis ma mère savait bien les noms des fleuves d’Europe.
--Je n’en doute pas. Mais je suis sûr qu’à Rome, elle ne s’est pas promenée au bord du Tage.
--Tu me tuerais que je répéterais jusqu’au dernier soupir: ma mère à Rome aimait à se promener au bord du Tage.
--Consulte un atlas.
--Non, je vais téléphoner à Pepo.
Au Vel’d’hiv, la bonne femme, fière de se promener au bras de l’homme le mieux fait du monde, réussit bien vite à nous semer, mon camarade et moi. Nous allions tous deux la tête vide, ne sentant pas nos jambes, grisés d’une courbe soudaine sur la piste et déjà morte avant même que nos yeux l’eussent fixée. Fatigués de la pelouse, nous étions montés jusqu’au dernier étage où, dans une atmosphère de sueur, de gros vin, de charcuterie, des hommes, des femmes passent des jours et des nuits entières. Ils étaient là serrés, faisant une mosaïque de leurs curiosités, de leurs corps, de leurs haleines et de leurs enthousiasmes à chaque pédalée. Ils suivaient aussi les promeneurs de la pelouse, envoyaient de belles ordures à ceux qui s’attardaient sur des marches pour mieux voir les cuisses des coureurs aux muscles bien réglés.
Soudain une clameur et quelques réflexions débitées par des femmes aux corsages de pauvres soies nous avertirent d’un incident. Un petit voyou en casquette mettait deux doigts dans sa bouche et sifflait avec la magnificence des jeunes bouchers. Comme nous lui demandions la cause d’une telle colère il nous désigna la pelouse, tout en bas: «Non mais des fois, vous ne l’avez pas vu ce type avec sa gonzesse en manteau rouge.»
Une gonzesse en manteau rouge. Nous ne pouvions pas nous approcher de la balustrade, mais comme la danseuse avait une cape de velours rubis, nous fûmes tout de suite persuadés qu’elle et l’homme le mieux fait du monde étaient les proies de ces quolibets.
Redescendus, nous eûmes tôt fait de les trouver.
Ils allaient, l’un près de l’autre sans se donner le bras, lui bien droit, le regard assuré, elle, peureuse un peu, mais un sourire de défi masquant toute crainte. De temps en temps elle tournait la tête vers lui, qui n’avait d’yeux que pour les jambes de cyclistes. Mais parce que la rage du populo, qui les avait découverts parmi tant d’autres couples, s’obstinait à les poursuivre, cinglés des mêmes coups, tandis que l’homme jouissait seul de l’attention mauvaise, heureux d’en être le centre, elle, n’avait de bonheur de toutes les insultes dont on les fouettait, que parce qu’elle se croyait, dans une possibilité de supplice, liée à l’être pour qui elle n’avait été jusque-là qu’un accessoire de théâtre.
Mais les jeunes marlous de l’amphithéâtre oubliant leur haine avaient repris leurs _Sporting_, et puis sur la piste le miracle continuait. L’homme le mieux fait du monde et sa danseuse furent bien aise de nous retrouver, car ils commençaient à s’ennuyer.
Pour moi, dès ce jour, elle ne cessa de m’irriter. Aussi a-t-elle eu tort de me laisser seul dans sa loge, car déjà j’ai choisi le mur où il me plairait de la clouer. Enfant, bien mieux que mes frères et sœurs, j’épinglais insectes et papillons. Le joli manche d’un couteau dans une folie rouge Colombine de velours et de tulle, et que dirait Pepo. Pepo pantin, Pepo putain.
Mais peut-être mieux vaut pour elle, pour moi éviter un tel drame. Et puis même dans sa douleur elle n’aurait pas une expression franche. Il me faudrait attendre sa mort et l’arrivée du commissaire pour voir enfin son visage sans mensonge.
Adieu petite danseuse de l’homme le mieux fait du monde.
Je laisse tomber deux gouttes de son parfum sur mon mouchoir. Deux gouttes de souvenir, c’est bien tout ce qu’elle vaut. Une minute j’écoute encore ses entrechats, et sifflotant m’en vais la bouche en cœur.
Dans la rue.
«Tu es falot, mon ami», me suis-je dit, me croyant tout à coup personnage d’une comédie italienne, les yeux avec l’éclat du jais en plein amidon et le corps flottant sous mes habits.
Tu es falot, mon ami, et c’est pourquoi à la pensée tu préfères la parole et le geste à la parole, c’est-à-dire aux maux de tête la mandoline, et la pantomime à la mandoline. La tristesse, satin noir en grande largeur, prête aux effets de plaidoirie.
Du coude au poignet on imite le col des cygnes, on se trouve de la subtilité. Je combine des aumônes et les offre à ma propre tristesse. Complaisance du revers de la main.
Et cette manie de plaider irresponsable. De mauvaise foi, j’accuse les airs et les pas transatlantiques, les divans, les coussins, les boissons mélangées de champagne et de fruits, les jeunes filles et l’ambiguïté de leur camaraderie sur la terrasse du Luxembourg les matins d’hiver, à Bagatelle les soirs d’été.
Je souffre par votre faute, danseuses de mes vingt ans, par votre faute, et celle des jeux où nous étions poupées de buis pour peintre, à la joie de nous heurter, impénétrables dans les chocs, bois qui claquait, vigueur vernie et si lisses l’une contre l’autre, mais tout de même jouets de souffrance comme ces dents que le mal attaque à la pulpe.
Cure d’énergie, première résolution. Ne plus fumer les cigarettes blondes, qu’on prenait dans les coupes de bohème et les bols de jade. Ce soir je vais prendre un cigare et aller voir les boxeurs.
* * * * *
C’est un petit théâtre de quartier. Pas même: un petit théâtre de faubourg. J’entre. Un arbitre en veston annonce que le café du coin réserve une prime de vingt-cinq francs au vainqueur,--et le vainqueur, prétend mon voisin, sera le nègre.
--Quel nègre?
--Vous savez bien, le fameux... suit un nom, mais je n’entends que la dernière syllabe: Zo.
Je demande: Il est très fort ce nègre?
Mon ignorance doit être risible.
--S’il est fort? Je crois bien. Il encaisse sans broncher. Voilà un homme.
--Et son adversaire?
--Un brave petit bougre qui a du cran. Tenez, c’est lui qui arrive.
Je vois un bonhomme tout blond, tout rose, sous une veste militaire d’où jaillissent un cou lourd, des doigts trop gros, et pour qu’on oublie le cou et les doigts, des jambes.
J’interroge mon voisin, bien informé. Le jeune homme qui a le bonheur de posséder ces cuisses, ces genoux, ces mollets fait-il son service militaire?
On se récrie: mais non. Voilà belle lurette que Jojo n’est plus soldat. Mais il a gardé sa veste du régiment et il la prend chaque fois qu’il vient boxer, parce que ça vous a un petit air. Il est raffiné Jojo. C’est un dandy, un artisse:
--Quoi! encore de la coquetterie, de l’art comme chez la danseuse de l’homme le mieux fait du monde, moi qui espérais des garçons vrais jusqu’au sang.
Le faux pioupiou a quitté sa veste.
Sur son caleçon une ceinture verte s’épanouit en nœud papillon. Et au-dessus triomphent un ventre et une poitrine blancs, si blancs que je les crois fardés. J’aimerais, avec la pointe d’un couteau, combiner des dessins sur tout son corps. Ainsi dans les foires les pâtissiers qui ont du goût décorent leurs gâteaux.
Bonbon fondant, bébé fondu, le soi-disant athlète mérite de vigoureux coups de poing. Pourvu que le nègre sache bien le torturer et même le martyrise un peu. Au reste le nègre est un gaillard à faire jaillir des chairs qui lui sont livrées des bouquets d’expressions, ce qui d’ailleurs ne l’empêche point de mériter lui aussi quelques reproches. Sa figure est trop fine. Quant au corps il semble d’un bois précieux et verni. Il est très beau et pourtant je n’ai pas envie de le toucher. Il ne doit être ni chaud ni froid. Je ne saisis pas les moments de sa respiration. Végétal ou minéral. Pas animal. Ses muscles habitent une peau insensible. Protégé de la douleur, il ne doit rien connaître de la volupté. Je le préférerais mafflu, le visage orné de lèvres au grain rugueux, et un museau, non, un groin en guise de nez.
Pour sa couleur, je la voudrais celle même de la boue, dans le voisinage des usines à gaz, en plein été, immédiatement après l’orage.
C’est toujours la même histoire: sous prétexte de civilisation il faut vivre au milieu des ersatz. Et déjà s’édifie un système qui explique notre perpétuelle solitude: si nous demeurons sans compagnons parmi ceux qu’on nous a dits être nos semblables, c’est que nous ne trouvons aucune créature spontanée. Personne qui sache nous valoir des états premiers et en étoffer notre existence pour une féerie magnifique et brutale à la fois.
Ainsi je suis seul dans un promenoir.
Du cuir frotte sur du bois, crisse dans la poussière. Deux hommes mélangent pour la joie des yeux du brun et du blanc. Ils prennent vie. Des raies roses embellissent dans tous les sens le dos trop clair. Ces éraflures me vengent du talc, des poudres. J’applaudis. Les ecchymoses vont bien au petit boxeur des faubourgs, mais pourquoi sourit-il? J’ai envie de me fâcher. Il minaude. Est-ce donc la peine de donner et recevoir des coups? Il mérite d’être puni. Je souhaite que le nègre lui casse toutes les dents. Puis je ferme les yeux.
Ce bruit mat, faut-il en accuser un soulier sur le plancher ou un gant qui fait plus ample connaissance avec une peau? Si le petit est abîmé, il sera mon ami. J’aurai pitié, je serai bon. J’ouvre les yeux. Le Noir l’a poussé tout contre les cordes. Il halète, je vois dans tous ses détails le jeu des côtes. Hélas! il profite de ce qui lui reste de souffle et de forces pour essayer encore des grâces. Alors je tourne le dos au spectacle. Un abat-jour de zinc doré me vaut plusieurs instants de contemplation mais, vite, je me retourne du côté de la scène car j’ai entendu des murmures où la plainte conventionnelle s’habillait d’espoir plutôt que d’anxiété:
--Ce sale nègre va le tuer.
--Il saigne comme un bœuf, ce pauvre gosse.
--Il a déjà une oreille comme un chou-fleur.
C’est vrai, tout le bas du visage est couleur de bouche et une oreille est à moitié décollée...
On a compté jusqu’à dix.
Le nègre salue. Il a gagné les vingt-cinq francs, la gloire.
On relève le petit.
Il tient mal sur ses jambes. Il s’essuie avec l’avant-bras pour un sourire. Mais ses lèvres obéissent mal. On dit qu’il pleure.
Bénies soyez larmes qui avouez la douleur. Une souffrance qui se dérobe m’irrite. Par sa faute j’imagine que toutes les expressions heureuses cachent du désespoir. J’ai le goût de la vérité. J’aime les spectacles où n’entre aucune fiction.
Lorsque je rencontre des êtres combinés, mon étonnement va jusqu’au désir de leur mort ou de la mienne. Je souffre d’eux. Et dans ma chair.
Ainsi je me suis senti vidé, je me suis vu tout bleu, le jour où visitant un dispensaire de syphilitiques, parmi tous ceux ou celles qui venaient se faire soigner après leur travail, je ne rencontrai que des visages et des corps qui n’étaient pas de malades. Dans des éprouvettes, du sang couleur de celui que j’avais aimé, que j’avais bu, le matin même sur une lèvre amoureusement torturée. Et des putains au verbe haut, bien harnachées, attendaient, avec des piaffements séducteurs, leur piqûre. Un petit gars fait de l’œil à une jolie fille. La manche relevée il présente un bras musclé. Je ne sais pas s’il est fier de son bras, de soi tout entier ou de la maladie. Des femmes blanches au milieu de flacons et d’ampoules. Innocence et propreté. D’ailleurs il y a aussi des enfants qui sourient. Ils s’amusent à regarder les tubes de verre.
Tous semblent sains dans cette clinique. J’aimerais mieux les voir tomber en morceaux. Dans une léproserie j’aurais pitié, mais ils sont acteurs jusqu’à sembler bien portants. Pourquoi n’aurais-je point alors redouté, moi aussi, les gestes sans contrôle et la parole bégayante?
Peau du visage, du cou, des mains, peau que ne couvraient ni les écailles ni les pustules, peau dangereuse, par la faute de votre mensonge, je me lamentais.
Mais qu’espérer des hommes, mes compagnons, acteurs d’une troupe à laquelle j’appartiens?
Je connais assez l’art de feindre pour ne plus croire les vivants capables de vérité.
VII
LA MORT ET LA VÉRITÉ
Seule la mort, en pétrifiant les plus chers visages, permet de croire définitive leur expression et définitif aussi le sentiment qui en naît au plus secret de nous. Quant à ces affirmations que le mouvement sans cesse renouvelle, chacune est de quelque vérité, mais que le temps limite et qu’on ne saurait confondre avec la vérité.
Ainsi la minute actuelle fait un mensonge d’une franchise antérieure.
Mais cesse la vie, et toutes les ficelles se cassent. Les pantins renoncent aux subterfuges de l’agitation, à l’épilepsie simulatrice. Les édifices conventionnels s’effondrent sous leurs étais de mensonge et alors, même si nous pleurons la catastrophe et croyons que le malheur va reculer encore certaines bornes, à contempler la débâcle où se trouve englouti ce à quoi nous devions le plus grand, parce que le plus sûr, bonheur, nous ne tardons guère à penser que mieux vaut tout de même qu’il en soit ainsi, car celui en qui nous avons mis notre complaisance, dès la mort, se divinise, tandis qu’il s’amoindrit et mérite même la haine si le feu illusoire d’amour ou d’amitié s’éteint, sous la seule action de la force dite des choses et qui ne manque jamais de triompher de la force des êtres.
Incapables de vivre sans l’arrière-goût du doute, lorsque nous est ravie la créature qui pour nous fut le plus près d’incarner la perfection, nous sommes heureux qu’elle n’ait eu ni le temps ni l’occasion de sortir du cercle idéal où l’exigence de notre amour prétendait circonscrire son humanité diffuse; c’est pourquoi devant son cercueil nous cédons moins au regret qu’à l’exaltation déchirante, mais exaltation tout de même, de penser qu’une revanche nous fut donnée, et que si elle ne se poursuit point, c’est que la condition humaine seule empêche qu’elle s’accomplisse en durée, mais non la faiblesse de celui à qui nous le dûmes.
Et puis, la magnificence d’un corps débarrassé de la vie et que nos mains colorées, chaudes mais faibles, n’osent toucher est déjà, semble-t-il, d’un monde où commence le vrai et son règne insensible, puisque le sensible auquel nous devons de nous renouveler, c’est-à-dire de nous nier et nous renier sans cesse, ne saurait tolérer rien de définitif.
Nos amours, nos haines, nos essais les plus passionnés?
Des reflets sur l’eau et nous avons appris, pour notre malheur, notre honte, que l’eau est sans couleur, sans saveur, sans odeur.
Condamnés à ne pas savoir si nous serons quelque jour délimités, caméléons de formes et de couleurs, lorsque certains reflets sur l’eau séduisent, parce qu’en dépit du désir que nous en avons, nous ne parvenons pas à les fixer et parce que, malgré tout, nous avons décidé de les croire réels, pour justifier l’abus de pouvoir, nous essayons de fabriquer une vérité de l’insaisissable.
Le mouvement continue à déformer objets et êtres autour de nous et les déforme si bien que nous ne les reconnaissons pas. Néanmoins nous parlons de vérité. De vérité relative. Et ce sont des bouquets combinés. Nous assemblons, pauvres fleurs, les suppositions qui nous ont paru propres à distraire, un temps, les moins frivoles. Le tout se fane vite. L’ère des divertissements ne peut durer.
Rien ne prévaut contre cette angoisse dont est pétrie notre chair même et qui, nous desséchant d’une soif de vérité, doucement nous pousse au pays des miroirs absolus: la mort.
Aucun effort ne s’opposera jamais à l’élan mystérieux qui n’est pas l’élan vital, mais son merveilleux contraire, l’élan mortel.
Si j’essaie de temporiser, en me dédiant aux vérités relatives et à leurs piètres prétextes, les phénomènes extérieurs, très vite il me faut reconnaître que fuyant l’idée de la mort je n’ai pas accepté non plus celle de la vie, et que tous mes actes furent de petits suicides momentanés qui me diminuèrent sans m’éloigner de la douleur. Je n’ai pas voulu me sentir vivre. J’ai descendu l’escalier qui menait au bar souterrain et lumineux. J’ai bu, j’ai dansé. Ma chair devenait insensible. J’ai baisé toutes les bouches pour être bien sûr que je n’avais plus ni désir ni dégoût. Entre deux boissons j’ai combiné des affaires, des articles pour le lendemain. J’ai ébauché une aventure. Et j’ai entassé les projets sur les projets. J’ai pincé ma peau devenue indifférente. Je me suis mordu la main, et je n’ai pas reconnu le goût humain. Et voici que l’aube me surprend étranger aux choses et aux créatures. Ai-je donc péché que je me voie, et souffre d’un tel dégoût à me voir: «C’est un péché que de se trop connaître, un péché contre soi», me dit le compagnon qui pleure mais dort bien. Et je rentre seul par des rues couleur de remords. Mes larmes ne coulent pas, mais je ne puis reposer. Ce mal de tête et cette lucidité ce sont tourments d’enfer. Oui c’est péché contre soi-même que d’avoir voulu voir en soi, que d’avoir vu en soi. Péché contre soi-même parce qu’on ne va pas jusqu’au bout de sa franchise. Mais ne suis-je point déjà mort que, soudain, un chant sans parole, une lumière sans rayon éclatent? ma faiblesse supportera-t-elle leur aveuglante beauté? O mon apothéose. La chaleur de mon front est celle du soleil. Tous les océans du monde ont empli de leur victoire mes oreilles. Une seconde, du fond de la douleur, je suis remonté, jusqu’à la joie.
Dites aux hommes que je suis heureux. Dites aux hommes qu’une minute au moins je me suis échappé de leur globe d’attente. Je n’ai plus composé avec l’angoisse, et c’est pourquoi mon silence fut tissé d’allégresse, mais déjà ma tête redevenue de plomb cherche la douceur terrestre d’un oreiller.
Vais-je retomber dans un monde de petits objets, de petits individus?
La douloureuse surprise des songes qui m’interdit tout espoir de repos rend inconcevable le néant.
Et si la mort n’était qu’un mot?
Ma cravate ne demanderait pourtant qu’à faire de moi un pendu. J’aime la légende de la mandragore. J’aime aussi en vérité l’odeur de la semence humaine. Homme mort, ferai-je pousser une plante entre les lattes de ce parquet?--Mais non, cabotin. Tu vas encore temporiser. Tu es passé par le point magnifique. Et déjà tu cherches à gagner du temps, à perdre ta vie.
Il faut parler de fuite ou de ruse.
Je suis devant mon papier, docile aux arabesques de ma plume. D’ici quelques minutes, j’aurai perdu jusqu’au souvenir d’une peur à la consolante pureté? Je ne serai même plus en danger.
En effet tout ce qui de nous est susceptible de se traduire par des gestes ou des phrases n’est plus à craindre. A espérer non plus d’ailleurs.
Voici l’heure de dormir et de se régénérer par quelque bon cauchemar.
Or, au réveil, juste après la minute nécessaire pour reconnaître mon corps, mon lit, ma chambre, j’aurais honte de n’avoir pu supporter la compagnie des problèmes sans symbole de la voix, de l’écriture ou des êtres. Ainsi la sécurité fabriquée marque non un progrès mais une décadence dont au reste aucun critérium raisonnable ne permet de juger; seule contraint à penser ainsi cette sensation d’âme à quoi nous devons, bien plus qu’à notre intelligence victorieuse, le bonheur sinon d’éprouver du moins de toucher la vérité. Or si la satisfaction de l’intelligence ne peut rien pour notre paix, combien moins utile encore sera l’aide des réussites humaines. C’est parce qu’elle me vaut, cette sensation de vérité, une joie telle que je n’en saurais rendre compte avec des mots humains, que je la crois d’un autre monde et que, sous l’action de son miracle, je me figure être déjà passé par les portes de la mort.
Avivée des seuls reflets de mes minutes, l’eau glisse entre mes doigts, plus furtive encore que le sable du sablier dont il est convenu qu’il donne l’image de la vie. Ce que je veux ce n’est ni du sable ni de l’eau mais une vérité indéniable comme un œuf. La vérité.
La vérité. Dès qu’un homme, dans une assemblée, parle de Dieu ou ce qui revient au même de la Vérité, avec un V majuscule et absolu, ses voisins de rire. Mais, interrogez chacun de ses voisins et ils vous avoueront leur effroi devant de tels mots. C’est que les uns ont renoncé (sans parvenir à n’y plus penser) aux problèmes essentiels; c’est que les autres ont essayé d’un arrangement provisoire (mettons humain) qui ne saurait les satisfaire. Je pense à cette phrase qu’un homme anxieux écrivit, réponse à des remarques désespérées: _Il y a beaucoup de grandeur dans un peu de vérité._
Beaucoup de grandeur dans un peu de vérité?
Pourquoi? Si j’ai rêvé d’une solitude telle que je ne serais pas tenté, le soir venu, de chercher le contact illusoire d’une chaleur humaine c’est bien que ce _un peu de vérité_, au cours de toutes mes tentatives quotidiennes, ne m’a jamais contenté. C’est lui au contraire qui a permis au mensonge (le mien et celui des autres) de tenir debout, car si la vérité n’est susceptible d’aucun alliage et, par conséquent, apparaît étrangère à un monde où tout est fusion, le mensonge ne saurait être conçu à l’état pur, je veux dire sans ce _un peu de vérité_ dont se contente notre aimable faiblesse. Ainsi, je ne vois point la possibilité d’un mensonge absolu non plus que d’une vérité relative.
Au reste, il faut reconnaître que, dès que la vérité dépasse ce _un peu_, nous sommes éblouis et faussons à nouveau l’éclairage, tout comme les jours de trop grand soleil, portons des verres fumés. Mais, dans la demi-obscurité où nous nous condamnons à vivre et nous nous croyons forcés de vivre, nous ne désirons que cet accident lumineux, qui déchire de haut en bas notre ennui et, par la douleur, réussit à nous donner sensation d’être.