Part 2
Demander secours à des présences extérieures c’est croire au miracle des échanges. Or les créatures assemblées se prennent beaucoup les unes aux autres et ne se donnent rien. Où va donc le fruit des larcins réciproques? J’aimerais croire à quelque cagnotte de l’esprit, au patrimoine de l’humanité. Et cependant de cette humanité je continue à ne pouvoir prendre notion que si, libre de tout contact étranger, je suis enfin l’homme seul. Et qui donc n’a pas senti que pour être un homme, pour être, il fallait être l’homme seul. Je ne suis que par ce qui m’éloigne des autres et, me rendant incompréhensible aux regards de leur intelligence, les rend aussi incompréhensibles à moi-même.
C’est donc pour encourager les plus sûrs espoirs que je répète: Aujourd’hui bien vide, bien blanc, bien seul.
Il n’y a pas de bruit dans cet hôtel.
Le silence va-t-il valoir à mon cœur de s’entendre battre?
Ce cœur, auparavant, lorsqu’il a battu (excusez du romantisme), lorsque mon cœur a battu par d’autres, pour d’autres, parmi d’autres, il n’était pas le métronome de soi-même, mais chacun de ses coups ne faisait que désigner un moment du désordre.
Oui, je le redirai, tous mes essais furent prétextes à me dissoudre, à me perdre. Au long des nuits, si je me suis dévoué à certains corps, c’était pour oublier le poids du mien, et si j’ai été curieux des âmes qui passaient, il faut l’avouer, c’est que la mienne était d’elle-même incapable d’exaltantes surprises.
Condamné tout le jour à ignorer la sensation d’être, parce que condamné à ne pas être seul, le soir, lorsque je me trouvais libre enfin, je n’avais pas le temps de m’habituer à moi-même. Pour échapper au malaise initial de ma propre rencontre, j’acceptais encore des présences. Et ainsi, afin que pût mieux s’évaporer la première angoisse du contact avec moi-même, je cherchais quelque autre pour, l’heure du sommeil enfin venue, laisser s’échapper, se transposer, sans moyen choisi, le plus secret, le réel de mon être dont la révélation m’avait été donnée par des états et non par des images ou des sensations.
Nuits sans gestes et sans paroles, nuits qui ne connaissaient point les cauchemars. Un sommeil parallèle empêche la douloureuse surprise des rêves. Or ces rêves, si cruels aient parfois été les bouquets de torture dont ils se plaisaient à m’accabler, mes rêves, ne sont-ils pas justement ce en quoi mon orgueil aime à chercher des raisons. Je ne suis pas Hercule. Et puisque je n’ai pas entrepris les douze travaux, pourquoi accepter de filer aux pieds d’Omphale? Pourquoi accepter de dormir entre des bras de créature humaine, tentacules de la plus inexorable des poulpes?
Parce que je me révoltais d’avoir abdiqué, après des heures dans le lit de quelque autre, je haïssais le corps à l’ombre duquel je venais de reposer. Également, je haïssais l’esprit étranger nourri du mien--et qui d’ailleurs mourrait au moins quelques instants, de s’en être nourri--l’esprit que j’avais cru miroir où je ne m’étais pas vu, où je ne m’étais pas noyé.
Je condamnais la dernière présence, me levais, me rhabillais, partais. Mais toujours la bonne résolution était venue trop tard. J’avais commencé par céder.
C’est pour mieux fuir la tentation que j’ai déchiré une photo, que je décide aussi de n’avoir point pitié de la rose, qui achève de se faner dans mon verre à dents.
Hier, elle s’épanouissait à mon manteau.
Une amie l’avait prise au bouquet d’un bol persan.
Cette amie partait avec un de mes amis le même jour, à la même heure, par la même gare mais pas pour le même endroit que moi.
J’aurais pu essayer d’aller avec eux.
Je n’avais pas voulu. Je regardais l’un et l’autre. Mes yeux étaient-il donc si tristes qu’ils me comblaient de promesses: «On t’enverra des cartes postales.» Huit coups à la grande horloge et mes oreilles ne peuvent s’empêcher de penser à un glas. Le glas du départ. Je veux croire en mon sacrifice, et que ceux dont je me sépare volontairement méritent mes regrets.
Il faut en convenir: tous deux sont beaux et grands par le cœur, l’esprit. Cette femme, ce garçon, mes préférés, pourquoi avoir décidé de vous quitter? Déjà un grand cube de poussière, la gare offre une de ces surfaces à l’inconnu. Nous sommes arrivés une demi-heure avant le départ du train. L’horloge répète ses huit coups. Il est donc huit heures.
Au fait, huit heures de l’après-midi ou huit heures du soir?
Les villes ignorent le crépuscule. Sur elles la nuit tombe, mais ne descend jamais. Aucune vapeur ne m’a doucement habitué aux ténèbres comme la maladie d’un être cher à la mort.
De grosses lumières bien rondes tremblent. Au-delà des quais des lignes noires finissent trop vite par n’être même plus deux à deux luisantes sur le sol. Toutes les couleurs sont mortes subitement. La tringle de cuivre qui court au long des vitres du wagon a mis à mes doigts une odeur triste. Un coup de sifflet et ces deux présences, elles aussi, auront cessé d’être.
Alors, décidé à ne rien perdre des derniers moments, je rectifie la position. Mon corps coupait la porte en diagonale. Le voici droit. Je redeviens attentif.
L’ami parle.
Si vous voyiez Cérès en voyage, vous ririez bien. Elle emporte toujours un fromage avec elle! Je répète:
_Cérès voyage avec un fromage._
Est-ce une phrase ou un distique?
_Cérès voyage avec un fromage._
Y a-t-il quelque drôlerie dans cette phrase, ce distique? Je ne ris pas, m’étonne de ne pas rire. Je ne suis déjà plus avec les hommes. Je ne suis pas encore seul. Les autres, dont il n’est rien qui ne me laisse indifférent, depuis que j’ai décidé de les fuir, n’ont pas fini de me tenir en esclavage.
N’irai-je donc jamais jusqu’à cette belle liberté bien neuve, mon orgueil?
Si je pars sans emmener personne, à qui demander le secours de la chair, de la parole ou de l’esprit, c’est que j’ai renoncé aux consolations anecdotiques. Des essais auparavant tentés, j’ai dû, enfin, m’apercevoir que ne pouvait attendre aucune sensation de grandeur ou de vérité. Clown, j’avais tout juste dans mon orgueil la triste récompense de sentir mon cœur se briser. J’en offrais les morceaux à quelques-uns parmi les autres et, entre deux éclats de rire faux, j’avais l’audace de croire à mon malheur. De toute cette comédie, seule peut me laver la solitude.
... Peut me laver la solitude?
Oui, à condition que s’oublient les anomalies de détail et que ne soit point frustrée l’angoisse, mon fauve aux belles dents.
Ainsi ai-je décidé qu’il en serait pour moi. Hélas! en dépit de mes résolutions, c’est une surprise peureuse dès que la rose, dans une gare, à huit heures du soir, effleure ma joue. Une rose qui m’effraie. Mon menton se croit-il donc coupable? Je demande à mes amis: Avez-vous la notion du péché?
La femme a pitié! Cher, nos trains ne partent que dans vingt minutes. Allons boire!
* * * * *
Le buffet du P. L. M. à huit heures du soir.
Un escalier modèle escalier de l’Opéra mène les dîneurs à de somptueuses destinées. Nous voudrions bien monter au premier. Mais là il faut manger. Nous sommes condamnés au rez-de-chaussée. Le groom indique le café en bas.
--Qu’allons-nous boire?
L’amie décide «du champagne».
Mes mains s’adaptent à la coupe qu’elles portent jusqu’à mes lèvres. A l’ordinaire j’ai horreur du champagne. Celui-ci me semble exceptionnellement délicieux. Est-ce pour mieux avoir pitié de cette femme en noir à la table voisine, une femme seule, sans âge, sans beauté qui boit un thé triste, qu’elle ne console d’aucun sucre, citron, rhum ou lait, un thé ni anglais ni russe et libre de nuages comme le ciel des journées trop crues et dont on ne sait à leur lumière, si elles sont chaudes ou froides.
Une femme seule boit un thé triste.
On emplit ma coupe.
Je bois.
Tout va-t-il redevenir incompréhensible?
Je m’étonne bien haut! Du champagne au buffet de la gare de Lyon à la fin de l’après-midi? La fin de l’après-midi--pardon. Il est huit heures du soir. Huit heures un quart même. Entre ces deux compagnons je me croirais volontiers pendule, une pendule trop sentimentale pour avoir notion de l’heure qu’elle doit marquer. Et pourtant elle n’a d’autre mission. Une pendule inexacte entre deux flambeaux. Et si l’on vendait la pendule? Se souviendront-ils un peu de moi seulement? Consciencieux, je regarde de droite à gauche. A l’une et à l’autre, très bas, j’avoue: «Je vous aime.» Et la voix un peu plus forte je supplie: «Il faut, vous, que vous m’aimiez toujours.» Une main de femme, une main d’homme se partagent mes dix doigts. De celle qui reste libre l’amie porte à mes lèvres sa propre coupe. «Bois, darling.»
Tout cela pourrait bien s’appeler bonheur.
Je ne sais point de mots plus doux à prononcer que deux prénoms. Le monde entier peut-être sera sauvé par la grâce de justes syllabes. Pourtant Notre-Dame tout à l’heure, entre les deux peupliers de son quai, s’alourdissait de plis de pierres, tristes comme ceux des robes de veuves à la campagne.
Pourquoi m’a-t-on élevé dans les préceptes d’une religion qui exalte la tristesse et la souffrance? Mon nez pourtant a l’innocence de n’importe quel museau. Si j’avais été animal j’aurais été fort réussi. Mais homme? Qu’ai-je fait de toute mon existence avant d’arriver au buffet de cette gare du P. L. M.?
Ce champagne qui vient de m’attendrir, peut-être pourra-t-il d’autres miracles?
J’aime la rose de ma boutonnière, mes amis, et s’ils me demandaient encore une fois de les accompagner, je partirais avec eux.
Ils ne m’offrent rien.
Nous sortons du buffet.
Je monte dans mon wagon.
Au revoir.
Le train est parti.
La rose de ma boutonnière est tout ce qui me reste de leur amitié.
* * * * *
La rose de ma boutonnière est devenue, après vingt-quatre heures, une pauvre chose recroquevillée, dans un verre à dents. Aucun pardon. J’effeuille la rose comme j’ai déchiré la photo. Frères des étoiles de carton, les pétales tombent, pluie pauvre, sur les sweaters, les livres.
Des veines battent à mes tempes. L’obstination de ces cloches dans ma tête, faut-il l’appeler un glas? Un glas comme en sut sonner, voici vingt-quatre heures, l’horloge de la gare de Lyon.
Adieu cet hiver, ce printemps, les ponts que je ne pouvais traverser sans bonheur, lorsque le ciel était si fragile au-dessus des Tuileries que les nuages se faisaient plus légers pour s’y pouvoir encore suspendre; adieu, boutiques, arbres, becs de gaz et ce sergent de ville, non seulement imperméable mais amoureux de l’eau du ciel, puisqu’en dépit de la neige de janvier, de l’obstination pluvieuse de février, des giboulées de mars, des ondées d’avril, des orages de mai, je le retrouvais toujours à sa place et pas même un peu fondu. Brave petit flic ripoliné, tout un fleuve coulait à vos pieds, vous n’en étiez pas plus fier, mais, définitif, vous donniez de curieuses tentations à cet ami qui rêvait de vous voir faire l’amour avec une petite sœur des pauvres. Daphnis et Chloé de bure et de gros draps, vous volez au-dessus des maisons, des églises, des tours, anges de la ville. Mais, comme les autres anges, ceux de mon enfance qui avaient un corps si doux qu’on le croyait sans os, comme tous ces anges, vous êtes déjà le passé. Le passé des vieilles gens. Il faut laisser cela: il faut être sage.
IV
MÉMOIRE, L’ENNEMIE
Je ne recollerai pas les morceaux du souvenir.
Le ciel craquelé des puzzles ne ressuscite point la féerie.
Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que par de nouveaux regrets suscités. Aussi, de tous les hommes, les plus tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués des meilleures mémoires. Ils ne triomphent point de la mort mais, par la plus inexorable fatalité, chaque transsubstantiation qu’ils essaient, au lieu de prolonger leur passé, tue leur présent. Victimes de leur insuffisance, ils vont, condamnés à ne rien voir du spectacle nouveau qu’ils négligent dans un docile espoir de recommencements, dont au reste nul ne leur saurait suffire.
Pour moi, tout ce que j’ai appris, tout ce que j’ai vu, ne travaillera qu’à mon ennui et à mon dégoût, si quelque nouvel état ne me vaut l’oubli des détails antérieurs. Dès lors comment ne point baptiser ennemie une mémoire aux rappels obstinés?
Et puis rien ne se peut exprimer de neuf ni d’heureux dans un chant déjà chanté. Les lettres, les mots, les phrases bornaient nos avenues, nos aventures. Lorsque je leur ai demandé de définir mon présent, ils l’ont martyrisé, déchiqueté.
Bien plus, je n’avais recours à eux que parce que je doutais de ce présent.
Et certes, lorsqu’il s’agit de parole ou d’écriture, l’affirmation prouve moins une certitude qu’un désir de certitude né de quelque doute au fond.
Ce qui en moi fut indéniable, je n’ai jamais eu la tentation d’en faire part à qui que ce soit. Au contraire l’instable, l’inquiet exigent une proclamation. La pensée en mouvement ne désire rien plus que se figer dans une forme, car, de l’arrêt marqué, naît l’illusion de ce définitif dont la recherche est notre perpétuel tourment. Ainsi l’eau de la mer recueillie dans quelque bol se cristallisera, deviendra sel. Mais ce sel comment le confondre avec l’océan? S’il est tiré d’une masse livrée au tumulte des forces obscures, il ne nous appartient pas d’oublier que seule cette intervention, qui contraignit au repos son élément originel, lui permit de devenir ce qu’il est. Pour l’océan, je puis--usant d’une métaphore à tel point usée qu’elle possède enfin le mérite de n’être plus dangereuse par quelque pittoresque--le comparer à l’homme: je prétends qu’il ne doit vouer aucune reconnaissance à ces parois qui, faisant prisonnier un peu de lui, permettent à ce peu de se transformer. Ce qui revient à dire qu’un état premier se suffit à soi-même... et ne demande secours ni à la philosophie ni à la littérature. Il se subit et n’a d’autre expression qu’un chant affectif interne et sans syllabes. Ainsi, une page écrite à plume abattue, sans contrôle apparent de ces facultés domestiques, la raison, la conscience auxquelles nous préférons les fauves, sera, malgré tout, l’aboiement argotique et roublard, mais non le cri assez inattendu pour déchirer l’espace. Les mots appris sont les agents d’une police intellectuelle, d’une _Rousse_ dont il ne nous est point possible d’abolir les effets. Effets bons ou mauvais?
La logique, la réflexion n’existent que faute de mieux.
Parce que certaine richesse qui faisait le lourd bonheur du sang et le poids de ce qui en nous est apte à percevoir et non à dire, parce que certaine richesse fut au long des siècles dilapidée, l’homme, en vengeance, a conçu l’amour des mots et celui des idées. C’est pourquoi, ce me semble, il faut dénoncer quelle faute de mieux fut, ce qui d’ailleurs continue à sembler aux moins indulgents, sujet du plus légitime orgueil. Au reste, par l’effet d’une loi d’aller et retour, sans quoi l’humanité serait trop vite arrivée au bout de son chemin, l’intelligence parvenue à certain point ne semble avoir rien d’autre à faire que son propre procès. Débats sans indulgence. Elle-même se condamne. Et c’est une telle tragédie qui met le plus profond désespoir dans la vie des plus audacieux et des plus francs.
* * * * *
Spontanément spontanés, nous n’aurions aucune raison d’aimer la spontanéité, d’en faire l’éloge. Seul un être à l’instinct moribond enviera la brute. Joie des anémiques, des épuisés qui entendent expliquer les vestiges de leurs appétits par l’instinct vital. A la vérité ce qui importe, ce n’est point une explication, mais le triomphe subi de l’instinct vital lui-même.
Lys mieux vêtu que Salomon dans toute sa gloire, parmi tant de plantes répétées, que monte enfin l’orgueil d’aujourd’hui. Lys mieux vêtu que Salomon dans toute sa gloire, ou bien arum dont les bords ourlés rendent, par leur voluptueuse innocence, plus terrifiante encore la couleur marécageuse d’une tige qui a pris pour elle seule les mauvais désirs de la terre. La fleur est si belle que, grâce à la joie des yeux, les narines commettent un abus de confiance et, bien qu’aucune odeur ne soit venue les griser, pensent que le nom n’est point arum mais arome et qu’il fut justement donné.
Arums et lys, affirmations bien présentes, luisez davantage pour exagérer votre force, votre séduction spontanées et nous faire mépriser définitivement ces petites boules d’un mimosa trop sec: nos souvenirs.
Mémoire, mimosa. Mémoire mimosa. Joli titre pour une valse à jouer lorsque la vie boite et que la fenêtre est ouverte sur un jardin triste. Mimosa. Au plein midi nous avons pensé à notre hiver. Nous avons voulu faire des provisions de soleil. Une plante s’offrait qui fut mise en panier. Aujourd’hui le ciel était lourd et pourtant il faisait froid. Nous avons cherché à rappeler la lumière absente. Nous avons ouvert le panier. Mémoire, mimosa, mémoire, mimosa. Même, la couleur s’est recroquevillée. Il n’y a plus de parfum, mais cette tristesse qui se respire, les jours de janvier, dans les salons de province. Mémoire, vos fleurs, votre mimosa sent le renfermé.
Si je prends une branche, toutes les petites boules tombent, s’écrasent. Mémoires, vos lampions ne sont pas seulement lamentables mais fragiles aussi. Aucun n’éclaire, et la tige qui les assemble n’offre pas l’unité du lys ni celle de l’arum.
Les moments antérieurs ne tiennent pas à la branche. J’ai dit que toutes ces petites boules jaunes qu’on avait prétendues d’or, j’ai dit que toutes les petites boules jaunes étaient tombées à terre. Les voici écrasées. Elles ont laissé de pauvres taches à mes doigts.
Alors pourquoi sans cesse recommencer? Pourquoi vouloir--et de quel droit--habiller notre mémoire selon la mode hypocrite des autres hommes? Il ne faut pas réincarner ce que nous avons le mieux aimé.
Si je prétends encore savoir, me rappeler, que restera-t-il, finalement, que restera-t-il devant la glace? Moi avec la tête lourde du point d’interrogation et sans même, entre ce moi et la glace, un halo doux pour voiler des traits que mon ennui, toujours, retrouve. Le halo doux, c’est quelque histoire, une histoire qui déjà n’est plus vraie et dont je ne puis déjà plus penser qu’elle l’ait jamais été. Mais, après la mémoire, avant l’oubli, c’est la paix et son clair brouillard, un voile à ne pas déchirer. Mes doigts saignent d’avoir compté des vertèbres, mes paumes sont meurtries d’avoir caressé des squelettes. Exactitude des os, des chairs molles, mais qui n’est pas la vérité. Les couleurs sont absentes, seules aptes à parfaire la résurrection. Il faut que la mémoire se taise, entremetteuse des jours de pluie. Elle a vendu, hypothéqué toute chair, l’humaine et celle aussi des fleurs qui furent de nos jardins secrets, tout cela pour une petite rente viagère qui ne peut rien contre l’ennui.
Si j’ai pris la fuite c’est à seule fin de me mettre en ordre avec moi-même. Il faut donc couvrir la voix qui accumule tant de détails trop connus, essaie les plus grossières séductions.
J’imposerai bien silence à la maquerelle. A la cantonade, sans avoir l’air de rien, elle annonce «ces dames au salon» puis, vers moi penchée, susurre à mon oreille: «Les dames sont au salon, nues sous un tulle léger, si léger.» La tête qu’elle fait, lorsque je déclare: «Ce soir je veux le voile et non la chair.» Elle ricane, comme si j’étais ivre, hausse les épaules: «Pauvre fou!», essaie un geste qui me donne chaud puis, enfin, me laisse en paix.
Précisions, statistiques: autant d’inutiles obscénités.
Les souvenirs me condamnent au remords. Et tout de même la parade continue. C’est que l’odeur mauvaise des réminiscences attire les mouches. Je vous jure que ça ne sent pourtant pas la chair fraîche.
Et voilà qu’il ne s’agit plus seulement d’apporter une livre bien saignante, mais les curieux insistent. A qui l’a-t-on prise cette chair humaine? Et il va falloir répondre.
Alors intervient une volonté de mensonge. Ceux qui aiment les mots distingués l’appellent pudeur. D’autres--les plus habiles--disent qu’il est temps de passer aux choses de l’art, et pour se donner du cœur, sur l’air des lampions, ils se chantent à eux-mêmes: transpositions, transpositions, transpositions.
--Et hardi petits! Nous aussi nous savons fabriquer de la fausse monnaie, des faux visages, des faux noms. Nous aussi nous allons écrire des romans, des confessions et servir une belle tranche de vie. Au travail.
Demis aveux, les pires mensonges. Doit-on accuser le défaut d’invention ou la joie de se brûloter au feu qui fut celui de la plus belle jeunesse?
Après avoir erré par les rues, si je n’ai pu y découvrir quelque raison de m’attarder ou de prolonger ma promenade, rentré chez moi, lorsque j’ouvre un livre au hasard, plus encore que de la pluie, des badauds ou des importuns croisés tout à l’heure chemin faisant, je m’irrite de cette imprimerie. Les hommes n’ont de souvenirs ou d’aveux qu’à fin de cacher ce qu’ils craignent de découvrir de leur vrai visage, de leur présent.
Étranges perruquières que vos mémoires, vous tous qui avez écrit, peint, ou sculpté. Vous vous êtes maquillés et, avec des grimaces sous du fard, avez tenté de donner les minutes touchantes des visages humains. Souvenirs et intimes désirs jamais assouvis et même non avoués, vous avez voulu tout concilier par le jeu de quelque logique.
L’art?
Laissez-moi rire.
Je pense à ces bals où le travesti est prétexte à corriger la nature. Ceux qui n’ont pas trouvé leur vérité tentent une autre existence. Toutes les vies manquées s’invertissent, pour un soir. Mais l’exhibitionnisme ne donne point d’ailleurs l’impression de quelque franchise ou de quelque réalité. Les femmes apparaissent sans hanche ni poitrine. Les hommes ont des croupes et des tétons. Or voici qu’une virilité soudain s’érecte et soulève en son beau milieu la robe d’une courtisane grecque. Hommes, femmes? On ne sait plus.
Il y a des maisons où ces fêtes se produisent plus de deux fois par an. De nocturnes garçons y règnent en tuniques, tutus et paniers qui étaient encore quelques années auparavant des petits bougres bien campés sur des pieds aux grosses chaussures. Jeunes maçons que l’innocence du plâtre désigna au désir d’un étranger, avant le règne des robustes anglo-saxons, vous aimiez pourtant les petites gonzesses bien balancées. Mais il y eut un coup d’œil, un mot, une promesse. Et puis il est si facile de se laisser caresser par n’importe quelle main, les yeux fermés. Alors on finit par trouver, sans s’apercevoir de rien, goût à la chose.
Certaine résolution prise, la vie, se dit-on, va, désormais, devenir bien facile. Et vite, de choisir dans tout ce qui a été vu, entendu, senti, deviné les éléments d’un rôle et d’imposer silence à tout ce qui rendrait précaire l’attitude.
Vie du corps, ou vie de l’esprit, ceux qui voulaient être, à tout prix, des satisfaits, se sont spécialisés. Ils sont d’une assez lourde paresse pour croire à la perfection dans la jouissance ou la réussite, et ne comprendront jamais qu’une telle perfection, si elle était humainement possible, ne légitimerait rien.
Mémoire l’ennemie, mémoire la bâtarde, tu as beau user de tous les trucs, t’opposer à la surprise, tes disciplines n’ont jamais empêché l’homme de se sentir finalement lésé, ni de souhaiter, même lorsqu’il faisait semblant d’être soumis, quelque révolution dans sa chair, son cœur, son intelligence, sa cité.
Les lois auxquelles nous nous condamnons par souvenir ne nous ont jamais rien apporté qui pût sembler juste en soi, et certains, de la créature d’amour à l’homme d’esprit, ont eu beau se fabriquer des codes, si subtiles soient les ressources de l’art du toucher ou de la conservation, jamais de toute leur science nous ne tirerons aucune joie. Les plus habiles caresses et les mots bien placés ne valent pas une main grossière, mais émue, ou trois syllabes qui s’envolent d’une phrase.