Part 17
L’oued de Fendi, qui passe à Bou Yala, a coulé plusieurs fois à pleins bords pendant l’hiver 1904, au point de compromettre la sécurité du poste provisoire de Bou Yala. A Beni Ounif, à Bou Aiech, à Colomb-Béchar, il suffit de creuser _n’importe où_ un puits de quelques mètres pour avoir de l’eau.
Les oasis de Beni Ounif, de Tebouda, de Fendi sont chacune en relation avec un torrent descendu du Grouz. Fendi a de petits lacs, qui sont charmants, perdus dans un fouillis de palmiers abandonnés à eux-mêmes, incultes et non taillés ; car l’oasis de Fendi, dangereusement située, a été désertée par ses propriétaires. Tout autour, les murailles de calcaire cénomanien (?) encadrent la palmeraie et la dominent en vasque gigantesque ; ce trou de verdure et d’eau est à bon droit le coin de paysage le plus célèbre de la région, Fendi, bien plus complètement qu’aucune des autres palmeraies, répond à l’ensemble d’idées traditionnelles qu’évoque le mot d’oasis.
Les palmeraies d’Ouakda et de Béchar (poste de Colomb-Béchar) sont dans le lit de l’O. Khéroua qui draine l’Antar. Là aussi, à l’oasis de Béchar, l’oued coule à l’air libre, les eaux souterraines sont ramenées en surface par l’affleurement des marnes cénomaniennes ou des argiles primaires, et elles s’étalent en étangs.
Les étangs de Colomb-Béchar ne sont pas aussi joliment encadrés que ceux de Fendi ; en revanche, ils sont très poissonneux. Les barbeaux abondent et quelques-uns sont énormes ; naturellement aucune autre espèce n’est représentée ; le barbeau est le seul poisson, je crois, acclimaté au Sahara. Ceux de Béchar voisinent seulement avec un grand nombre de tortues aquatiques.
Il est donc de toute évidence que le réseau hydrographique, qui est assez serré, comme le montre un coup d’œil sur la carte, n’est pas complètement mort. Les oueds ont une vie souterraine. Tout le long de leur cours, ils ont une réserve d’humidité qui se dépense parfois spontanément en sources et en mares d’eau libre. Il y a dans le sous-sol une nappe superficielle importante qui alimente les tapis de fleurs du Grouz, les bosquets d’oliviers sauvages, et un certain nombre d’oasis.
En général les sources les plus importantes semblent conditionnées par le voisinage de l’énorme masse des roches primaires peu perméables, qui forcent la nappe superficielle à s’étaler à l’air libre. Il est remarquable que les petits étangs de Fendi et de Béchar, ces sortes d’anévrismes à ciel ouvert de la circulation souterraine, se trouvent au point précis où les oueds Fendi et el Khéroua vont quitter les roches secondaires pour pénétrer dans le domaine des roches primaires.
=Groupe d’oasis de Béchar.= — Si l’on met à part Figuig, pour lequel on ne possède pas les éléments d’une monographie[128], les principaux groupements humains sont les palmeraies de Béchar, et celles de Tar’it.
Le poste de Colomb-Béchar voisine avec les deux petits ksars de Béchar et d’Ouakda dont les palmeraies se confondent en une seule oasis.
Le lieutenant Cavard nous donne sur ces deux ksars des renseignements démographiques et historiques.
Béchar a une soixantaine de maisons et peut armer 80 fantassins et 7 à 8 cavaliers. Ouakda serait moitié moins important à en juger par le nombre de ses fantassins, une quarantaine. Ouakda a 8000 palmiers.
Ces toutes petites bourgades ont pourtant un passé fort ancien. On garde à Béchar le souvenir d’un siège que le ksar a soutenu au Ve siècle de l’hégire, soit au XIIe siècle après J.-C. contre le sultan Moulay Ahmed Dehbi, surnommé le Sultan noir.
Je crois, il est vrai, que ces souvenirs de gloire ne s’appliquent pas au ksar actuel de Béchar, qui est une forteresse de pisé sur la rive droite de l’oued. Sur la rive gauche en tout cas s’étendent les ruines confuses d’un vieux ksar en pierres sèches.
Je ne crois pas qu’on ait recueilli à son sujet les souvenirs indigènes. Mais sa seule existence est intéressante. A travers tout le Sahara nous retrouverons ce même contraste entre des ksars actuels en pisé, et de vieilles ruines en pierres sèches.
Les habitants de Béchar et d’Ouakda sont presque tous des khammès (métayers, il serait plus juste peut-être de dire des serfs).
Comme partout au Sahara la prééminence sociale appartient aux nomades, qui sont ici les Ouled Djerir[129].
Ils sont 5000 d’après le lieutenant Cavard, avec 600 tentes, et ils pourraient mettre en ligne 1100 fantassins et 80 cavaliers.
Ils ont des terrains de culture dans l’O. Namous (Oglat Djedida) et dans l’O. Zousfana (el Morra). Ils ont des droits de propriété à Bou Yala, Tebouda, Fendi. Ils ensilotent à Béchar et à Ouakda, où ils sont propriétaires d’une grande partie des palmiers, et dont ils sont en somme les suzerains.
Maigre suzeraineté d’ailleurs, car il est notoire que les Ouled Djerir sont pauvres ; ils n’ont pas assez d’orge ni de dattes pour leur consommation ; conformément à tous les usages sahariens ils comblent le déficit par les bénéfices du banditisme ; et de la sorte la pauvreté entretient chez eux des vertus militaires qui rehaussent leur prestige.
D’après Cavard, leur arbre généalogique remonte au VIIe siècle après J.-C. ; à cette époque vivait Djerir, l’ancêtre éponyme ; et c’est alors que la tribu s’est individualisée en se séparant des Hamyan.
Ces hobereaux besogneux partagent l’autorité avec une autre grande puissance, religieuse celle-là, la zaouia (monastère) de Kenatsa. Kenatsa est à 24 kilomètres de Béchar, exactement au pied de l’escarpement terminal de la hammada qui porte son nom. Les sources qui alimentent les jardins sont dans les grès houillers à la base de l’escarpement. La zaouia a un aspect d’ancienne prospérité ; elle s’annonce de loin par un gracieux minaret bâti en briques, sans faïences apparentes, il est vrai ; autant qu’on peut en juger à quelque distance, car la visite en est prohibée, c’est l’architecture de Tlemcen, de Fez et de Marrakech qu’elle rappelle, et non pas du tout ces grossières mosquées en pisé blanchi, de profil déjà soudanais, qu’on voit aux oasis sahariennes. (Voir pl. XXVIII, phot. 54.) La zaouia possède certainement une bibliothèque, avec des manuscrits curieusement enluminés sur papier de luxe ; il est non moins certain par malheur que ces manuscrits sont mangés aux rats. Enfin Kenatsa a ses Juifs, ce qui revient à dire, en pays marocain, un peu d’industrie et de commerce.
L’ordre religieux de Kenatsa (les Ziania) a été fondé au XVIIe siècle par un chérif marocain originaire de l’O. Draa.
=Tar’it.= — La création d’un poste militaire au ksar de Tar’it (alias Taghit), a donné à ce nom une sorte de notoriété. L’usage s’est à peu près établi d’étendre ce nom à toute l’agglomération humaine qui se décompose en cinq ksars : Zaouia Fokania, Tar’it, Barrebi, Bakhti et Zaouia Tahtania. Les indigènes de ces cinq ksars ont pourtant un nom d’ensemble, celui de Beni Goumi, qui est fort ancien et se trouve déjà dans Ibn Khaldoun.
La palmeraie de Tar’it ou des Beni Goumi s’allonge sur 16 kilomètres le long de l’oued Zousfana entre le monastère d’amont (Zaouia Fokania), et le monastère d’aval (Z. Tahtania).
Cette ligne de verdure et d’eau est profondément encaissée entre la falaise carboniférienne à droite et la dune à gauche ; dans ce couloir étroit et sinueux la paroi de sable et la paroi de roc, hautes chacune d’une centaine de mètres, se rapprochent à se toucher ; si bien que, fréquemment, le sentier qui longe l’oued est forcé d’escalader les premières pentes de la dune. (Voir pl. XXVII, phot. 51 et 52.)
Les sables reposent — comme toujours — sur des terrains d’atterrissement quaternaires et mio-pliocènes, dans lesquels l’oued en général a entaillé son lit.
Pas partout cependant. — La falaise carboniférienne est la lèvre d’une faille ; en deux points au moins à Tar’it et à Z. Tahtania on en voit des esquilles. Celle du Tar’it se distingue sur la photographie. (Cf. pl. XXVII, phot. 51.) A travers l’esquille de Tar’it l’oued s’est creusé en pleine roche un canyon profond et court entre le piton de Baroun sur la rive droite et le piton qui porte le ksar sur la rive gauche. De là vient précisément le nom du ksar : Tar’it est un nom berbère qu’on pourrait traduire par canyon.
On a déjà dit que ce barrage rocheux ramène en surface la nappe aquifère et ressuscite la Zousfana. Dans les puits des jardins, aux saisons les plus sèches, l’eau se trouve à deux mètres de profondeur. Cette eau pourtant, comme celle de l’oued lui-même, est à peine potable, on recueille du sel dans les boues de l’oued ; ces alluvions quaternaires dans lesquelles est taillé le lit actuel sont toujours chargées de gros cristaux de gypse (les roses de sable), de chlorures et de magnésie. Les Beni Goumi vont chercher leur meilleure eau sous la dune, dans les alluvions mio-pliocènes ; ils la captent et la conduisent au moyen de petites foggaras.
Ces dunes de Tar’it, une avancée de grand erg, sont scandaleusement inexplorées, l’inconnu commence à un kilomètre du poste. On peut affirmer pourtant que, en un point au moins elles recouvrent un oued enfoui, affluent de la Zousfana.
A quelques kilomètres au nord du ksar de Tar’it en bordure de l’erg les officiers du poste reconduisent généralement leurs amis jusqu’à une petite palmeraie, qu’ils ont surnommée « des Adieux ». Elle est au bord de l’erg, sous lequel on distingue des falaises et des témoins d’érosion, un lit, où l’eau est à fleur de terre. De là partent des foggaras qui alimentent Zaouia Fokania. Les éclats de silex abondent à la surface du sol. On trouve réunis là, comme si souvent dans l’erg, la dune, l’oued enfoui et le gisement néolithique. On sait d’ailleurs que cet erg jouxtant les Beni Goumi est loin d’être dépourvu de puits — celui de Zafrani par exemple.
Un autre oued, affluent de la Zousfana (rive droite), joue un rôle subordonné dans la vie économique de Tar’it. C’est l’oued Abd en Nass dont la vallée court parallèlement à la Zousfana, sur la hammada carboniférienne ; elle suit l’affleurement d’une couche argileuse intercalée dans les calcaires de la pénéplaine. Vallée sèche, un simple cordon de reg où les moutons trouvent une maigre pitance, mais une voie d’accès commode, une route naturelle bien plus aisée que la rocaille de la hammada ou les sables de l’oued. Le nom a été quelquefois orthographié Had en Nass ; mais l’autre leçon paraît préférable : parmi les nombreux tombeaux de saints qui se partagent la vénération des Beni Goumi, il s’en trouve un de Sidi Abd-en-Nass (le serviteur des hommes) — un nom d’une jolie humilité maraboutique, surenchérissant sur l’humilité de cet autre nom plus répandu, Abd-Allah (le serviteur de Dieu).
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXVII.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXVIII.
Sur les Beni Goumi nous avons la bonne fortune de posséder une bonne monographie démographique et historique[130].
Les cinq ksars comptent au total 1754 habitants, la palmeraie renferme 77951 pieds de palmiers ; très peu d’animaux, sauf des ânes, des moutons et des chèvres, qui se contentent de peu. Un groupement humain médiocre et misérable à coup sûr, bien plus important pourtant que celui tout voisin d’Igli, auquel le hasard des explorations a donné une bien plus grande notoriété géographique.
Le pays des Beni Goumi est très anciennement habité ; avec des gisements néolithiques, dont un très beau (H. Zafrani), on y trouve une très belle station de gravures rupestres, en face du ksar de Barrebi, au pied de la falaise (éléphants, _Bubalus antiquus_).
D’ailleurs les deux tiers des Beni Goumi sont des « haratin » ; c’est-à-dire qu’ils appartiennent à cette race négroïde mystérieuse, qui peuple le Sahara septentrional et le sud du Maroc, dans le nom de laquelle on a voulu retrouver celui des Garamantes, et dans laquelle il semble bien que survive un lambeau de préhistoire, et d’une préhistoire soudanaise, nègre.
Au voisinage des cinq ksars actuellement habités les vieilles ruines abondent, éparses dans la palmeraie et sur la falaise. Les plus intéressantes sont celles qui sont perchées au sommet de la falaise. Elles sont en pierres sèches, tandis que les constructions actuelles sont en pisé ; et elles se rattachent donc à une catégorie déjà signalée de ruines, qu’on retrouve souvent dans le Sahara.
Il est intéressant aussi que ces vieilles ruines soient invariablement des nids d’aigle, dans une forte situation militaire de bourgs rhénans ; tandis que leurs successeurs actuels sont dans la vallée, au milieu des jardins, à proximité de la dure besogne quotidienne. Ces ruines orgueilleusement perchées semblent nous ramener à une époque où les Beni Goumi, aujourd’hui serfs de la glèbe, étaient les suzerains de leur pays.
Toutes ces ruines ont leur nom, et il en est de significatifs ; ainsi celui de _Ar’rem_ Bou Zoukket, le nom de ar’rem n’a survécu aujourd’hui dans l’usage courant que chez les Touaregs. — A noter aussi le nom de Médinet el Yhoud, « la ville des Juifs » ; on verra quel rôle les Juifs jouaient dans le Sahara du Moyen âge.
J’ai vu de près les ruines les plus méridionales, celles de Mzaourou, au-dessus de Zaouia Tahtania. Ce qui reste du sol dans les interstices du rocher est pétri de silex taillés et de débris d’œufs d’autruche. La falaise est creusée de cavernes, où se voient des restes de cloisons, et les Beni Goumi furent donc des Troglodytes.
Ces ruines font à peu près défaut dans la partie nord de la falaise ; à une seule exception près, Baroun au-dessus de Tar’it ; elles se pressent au contraire dans la partie sud, au-dessus de Zaouia Tahtania et de Bakhti. Cette partie de la falaise a son nom spécial Dir Chemaoun (la montagne de Samuel ? d’après Calderaro).
Sur Dir Chemaoun et ses ruines Calderaro a recueilli d’intéressantes traditions indigènes. Elles nous disent comment au IVe siècle de l’hégire, Si Beyazid, de la ville de Bezdama, dans la province de Bagdad, vint apporter l’islam au Dir Chemaoun ; comment à son appel les Beni Goumi quittèrent leurs forteresses pour aller s’établir dans la vallée ; et comment cette grosse transformation religieuse et sociale fut accompagnée de batailles dans l’une desquelles périt Si Beyazid. Son tombeau, très vénéré, est au nord de Bakhti, mais les traditions indigènes avouent que l’érection de ce tombeau, entourée de circonstances miraculeuses, est très postérieure à la mort du saint et manifestement ce tombeau est un cénotaphe.
Je n’ai pas de renseignements sur Si Beyazid : j’ai constaté qu’il est vénéré, lui ou un homonyme, dans la région de Djelfa. M. Basset me fait observer que son nom est turc, ce qui rend peu vraisemblable la date indiquée par la tradition. En tout cas il est impossible de la prendre à la lettre ; parmi les ruines de Dir Chemaoun il en est une Beni Ouarou, qui porte le nom d’une tribu les Beni Ouarin, dont la venue au Beni Goumi est, d’après les traditions indigènes, postérieure à Si Beyazid. D’ailleurs les ksars de Mzaourou et de Teiazib étaient encore habités il y a un siècle.
A coup sûr on peut retenir ceci. Les indigènes se souviennent que l’abandon des hauteurs fortifiées par la masse de la population est en relation avec les progrès de l’islamisme, et l’extension de la culture arabe. Et cela est tout naturel, car ces nids de troglodytes ont bien un caractère berbère.
Calderaro a fidèlement et minutieusement recueilli tout ce qui a surnagé du passé dans la mémoire des Beni Goumi. Les ksars actuels sont récents sauf Barrebi le plus peuplé et le plus vieux. Les principaux parmi les anciens centres de la vallée sont au nord Bou Cheddad et Tikoumit, voisins et rivaux ; auprès de Tar’it Ksar el Kebir, surnommé Médinat el Bizane, la ville des vautours ; au sud de Bakhti Toukouidin. Dans toutes les oasis on retrouve cette même instabilité dans l’emplacement des ksars, les villages sahariens au rebours des nôtres se déplacent facilement ; c’est qu’ils sont en pisé, dont les ruines font un tas informe de boue séchée ; le pisé ne se prête pas aux réparations et aux réédifications, les morceaux n’en valent rien ; il est plus simple de reconstruire ailleurs une ville neuve.
Pourtant Calderaro mentionne fréquemment des exodes causés par la sécheresse et la famine. Encore que la conclusion ne soit pas nettement formulée, il semble que les ressources du pays aient été en déclinant, ce que la proximité de l’erg rend assez vraisemblable.
Dans cette histoire de sédentaires, comme il est naturel, les méfaits des nomades tiennent une grande place. Après 150 ans on garde encore à Tar’it le souvenir d’Ahmed el Khatsir des Angad près d’Oudjda, qui n’épargna dans le ksar qu’une seule femme enceinte.
L’histoire politique des Beni Goumi est essentiellement celle des tribus nomades qui ont exercé la suzeraineté. Elle semble tenue à peu près à jour depuis le VIIIe siècle de l’hégire. Vers cette époque « la puissante tribu des Beni Ahssen occupa les pays environnants et les Beni Goumi devinrent leur propriété ». Ceci est intéressant parce que nous retrouverons très vivant dans le Saoura le souvenir des Beni Ahssen ou Beni Hassen.
« La nombreuse tribu des Hamyan, rattachée actuellement au cercle de Méchéria, succéda aux Béni Ahssen » ; ces mêmes Hamyan dont les Ouled Djerir sont un rameau détaché.
Puis vinrent les R’nanema et avec eux nous entrons déjà dans l’histoire contemporaine ; ce sont actuellement les suzerains de la Saoura. Ils ont été expulsés de la Saoura par les Doui Menia, il y a un siècle à peine, à la suite de guerres dont le dernier épisode fut le siège et la prise de Mzaourou, dernière forteresse des R’nanema.
La palmeraie des Beni Goumi appartient aujourd’hui aux Doui Menia. Ce sont, on le sait, des nomades de l’oued Guir. Leur centre est dans le Bahariat (la petite mer), une grande cuvette alluvionnaire qui se prête à la culture de l’orge. Les Doui Menia y ont des magasins fortifiés d’où ils tirent leur nom — Menia est un synonyme Berbère de Kalaa, on disait indifféremment jadis el Goléa ou el Menia pour désigner le ksar sud-oranais que nous désignons exclusivement sous le premier nom ; Menia, Kalaa, ou Goléa désignent une hauteur fortifiée.
Les petites saouias des Beni Goumi, celle d’amont et celle d’aval, n’ont aucune importance, elles sont bien loin d’avoir la richesse, l’influence et le rayonnement lointain de Kenatsa. Mais il est intéressant peut-être de retenir la date de leur fondation.
Z. Fokania a été fondée au commencement du XVIe siècle par un Maure de Seguiet el Hamra.
Z. Tahtania il y a 250 ans environ, en même temps qu’Igli, par un saint du Gourara.
On verra que les XVe et XVIe siècles ont été un âge critique, un tournant de l’histoire dans l’arabisation du Sahara ; et que les moyens employés ont été précisément le prosélytisme religieux, la fondation de Zaouias.
=La vie sociale et économique.= — Je n’ai pas parlé de l’O. Guir parce que je ne l’ai pas vu. — Mais le triangle montagneux inscrit entre les deux oueds, Guir et Zousfana, constitue une région naturelle, un pays, qui a son unité économique, sociale et même politique.
Les procédés d’irrigation ne sont pas essentiellement originaux, cela va sans dire, il est intéressant pourtant de constater la coexistence des procédés telliens et sahariens.
Il y a des barrages maçonnés au travers de l’oued tout comme dans l’Atlas de la Mitidja encore que beaucoup plus modestes. Les étangs de Fendi et de Béchar sont œuvre humaine, l’eau s’y étale en arrière d’un barrage en maçonnerie.
Les puits sont la grande ressource, et chaque jardin a le sien : mais les foggaras (aqueducs souterrains) apparaissent déjà dans toutes les oasis ; ils sont brefs et à fleur de sol, bien éloignés encore de pouvoir se comparer aux extraordinaires galeries du Touat, dont c’est précisément l’énorme développement qui fait le caractère ; ils portent le même nom pourtant et sont identiques en effet au moins dans leur essence.
Ceux du pied de l’Atlas, à Beni Ounif par exemple, évidés en plein cailloutis pliocène, rappellent curieusement ce qu’on dit des travaux analogues dans l’oasis de Merrakech.
J’ai recueilli à Beni Ounif quelques renseignements sur la façon dont l’eau se partage entre les usagers. L’instrument de mesure porte le nom de _karrouba_ ; c’est un vase de cuivre percé d’un trou, par lequel entre goutte à goutte, en un temps déterminé, une heure par exemple, l’eau sur laquelle on fait flotter le vase[131]. En somme, c’est un sablier d’eau. C’est donc le temps d’irrigation qu’on mesure et non pas directement la quantité d’eau employée. L’objet des transactions, ce qui se vend et se loue, ce qui se fait objet de propriété, c’est la karrouba, l’heure d’irrigation. Ce système n’a rien de particulier, il est usité au contraire dans beaucoup de régions algériennes. Il est tout différent pourtant de celui qu’on emploie aux oasis sahariennes, au Touat par exemple ; là-bas c’est l’eau même qu’on se partage et dont on est arrivé à jauger le débit par des procédés primitifs et ingénieux.
Les cultures elles aussi présentent un caractère mixte. La plus importante à coup sûr est la culture d’oasis, de jardin, à l’ombre des dattiers ; il faut noter seulement que les dattes les plus prisées de beaucoup sont importées du Tafilalet ; mais le dattier n’en demeure pas moins par excellence, comme au Sahara, l’objet de la propriété et l’unité d’évaluation de la richesse. Pourtant la culture des céréales coexiste, de l’orge en particulier, non pas seulement dans l’oasis, en jardins, mais indépendamment de toute palmeraie, en plein champ, dans des plaines d’alluvions fécondées par les crues. C’est ainsi que les Ouled Djerir cultivent de l’orge à el Morra sur la Zousfana et surtout les Doui Menia dans le Bahariat sur le Guir.
En 1902 à Tar’it, à Igli, et jusqu’à Beni Abbès, tandis que l’orge de l’administration se vendait 32 francs celle du Guir en valait 17. Il serait exagéré de conclure que le Bahariat produit assez pour alimenter une exportation sérieuse. On a expérimenté que la moindre demande fait tout de suite hausser les prix, parce que les stocks sont très faibles, mais du moins le pays suffit-il à sa consommation, et non seulement à celles des êtres humains, mais encore des chevaux.