Missions au Sahara, tome 1

Part 18

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En effet les Doui Menia élèvent une race de chevaux renommés. Nous sommes ici encore dans le domaine des nomades cavaliers et non dans celui des méharistes. Assurément les chameaux abondent, mais ce sont chameaux de bât. Les Doui Menia et les Ouled Djerir pratiquent naturellement le banditisme à travers le Sahara. Le Sahel marocain en particulier a beaucoup à se plaindre de leurs rapines. Le _Bulletin de la Société d’Alger_[132] a donné un récit tout à fait curieux de rezzou Doui Menia au Sahel. En 1904, une harka partie du Guir a poussé jusque dans l’Adr’ar des Ifor’ass et s’est heurtée à la garnison française de Tombouctou. Mais les Ifor’ass bons méharistes ont constaté avec surprise l’absence totale de méharis dans le camp ennemi, et leur terreur qui fut très vive s’en est mêlée de quelque mépris. Ces énormes randonnées, lorsque le cheval devient inutilisable se font à pied, avec la faculté naturellement de se reposer sur le dos des chameaux de bât. Dans toute la Zousfana il est impossible d’acheter une selle de méhari, et si on a la bonne fortune d’en rencontrer une elle provient d’une razzia au Sahel.

Il est de conséquence que les Doui Menia et les Ouled Djerir soient des cavaliers incapables de dresser un méhari. C’est un trait qui les rattache à la région des steppes, des hauts plateaux, et qui les montre étrangers au vrai désert.

La société a bien un caractère saharien ; la distinction fondamentale est entre sédentaires et nomades. Les moines de Zaouia mis à part, on trouve, en règle générale, fixée dans les ksars, une humanité inférieure et subordonnée ; il y a bien dans chacun d’eux une minorité d’hommes libres, ou ce qui revient au même de propriétaires, qui maintiennent, à l’abri de leurs murailles, une indépendance précaire et humiliée. Les ksars sont par définition des bourgs fortifiés, et il n’y a pas une seule agglomération qui ne soit une forteresse, on dort chaque nuit sous verrous, gardé par des sentinelles, ce qui implique à la fois une grande insécurité et quelque prétention à l’autonomie. Les ksouriens sont strictement réduits à la défensive, et ici comme ailleurs l’offensive seule assure la prééminence. La bourgeoisie libre des ksars est à peu près invariablement rattachée à une tribu nomade par un lien de vasselage, qui implique de la part du nomade la protection militaire, de la part du ksourien le paiement d’un tribut, la reconnaissance de certains avantages précis, et la tolérance de beaucoup d’abus vagues. Dans les palmeraies d’ailleurs, c’est un petit nombre de jardins qui restent la propriété de la bourgeoisie locale ; la plus grande partie des palmiers appartiennent aux nomades suzerains, qui viennent une fois l’an camper sous les murs du ksar et faire la récolte.

Aussi la plus grande partie des ksouriens ne sont ni libres ni propriétaires, c’est le misérable prolétariat des khammès (métayers, serfs de la glèbe). Le contrat de métayage varie médiocrement suivant les oasis, il reste identique dans ses grandes lignes.

Le métayer khammès, comme son nom l’indique, a théoriquement droit au cinquième de la récolte ; mais dans les palmeraies ce cinquième est calculé d’une façon particulière. Les produits se répartissent en deux catégories très différentes ; les légumes du jardin, qui sont l’accessoire, et les dattes qui sont l’essentiel. Tous les produits potagers, tout ce qui pousse à l’ombre des palmiers, appartient sans restriction au khammès. Le propriétaire se réserve toutes les dattes, moins une faible fraction, qui est en général d’un septième, ou bien encore d’un régime par palmier, abandonné au khammès.

Cette société sédentaire se retrouve dans tout le Sahara algérien, et déjà d’ailleurs dans le sud de l’Algérie (dans la chaîne dite des Ksour). Mais ici, on l’a déjà dit, nous voyons apparaître un élément nouveau, inconnu à l’Algérie ; presque tous les khammès sont des haratins, c’est-à-dire qu’ils appartiennent à une race distincte, soudanaise. Nous arrivons déjà dans une région trop chaude et trop paludéenne pour que la race blanche puisse survivre au travail de la terre.

La bourgeoisie ksourienne d’ailleurs se distingue des nomades sinon par la race du moins par la langue. Tous les ksouriens, au rebours des nomades, parlent un dialecte berbère, et ils donnent à ce dialecte le nom de Zenatiya ; c’est précisément ainsi que les Berbères des oasis appellent leur langue. De l’identité du nom avons-nous le droit de conclure à l’identité des dialectes ? Assurément non, il faut attendre des études plus approfondies. Pourtant les ksouriens de Beni Ounif déclarent comprendre sans difficulté les gens du Touat, tandis qu’ils se débrouillent mal, disent-ils, dans le dialecte du Tafilalet[133].

Les suzerains de tout le pays sont en somme les Doui Menia, ce qui lui donne une sorte d’unité politique.

Les Ouled Djerir, encore que très individualisés par leur origine distincte et par bien des traits de caractère, ne sont qu’une petite tribu besogneuse, encore affaiblie et appauvrie par des guerres récentes et malheureuses contre les Beni Guil[134] ; ils ont dû accepter le patronage et même rentrer dans les cadres de la grande tribu Doui Menia.

Sur les Doui Menia on n’a pas encore de renseignements démographiques précis. Mais ils ont au Sahara une réputation de bourgeois à leur aise, de gros commerçants entrepreneurs de caravanes, présentant une certaine surface, plus estimables, par exemple, que les Beni Guil, qui sont des « chacals ». Il n’est pas douteux que tout cela ne soit très relatif. Mais à coup sûr la tribu est prospère, et même amollie par la prospérité ; leur réputation militaire est médiocre.

=La route transsaharienne et Figuig.= — La caractéristique principale de la région entre Guir et Zousfana est d’être la porte du Sahara et du Soudan. Là exactement aboutit la route qui, par l’oued Saoura, le Touat, le Tidikelt, le Hoggar, l’Adr’ar des Ifor’ass constitue la voie la plus commode probablement de tout le désert, les routes les plus voisines de l’Atlantique mises à part. Cette fameuse « rue de palmiers » longue de 800 kilomètres, et qui mène au cœur du Sahara, au pied des premiers escarpements du Hoggar, ne paraît pas avoir d’analogue au désert. Interrompue par des brèches insignifiantes, cette fantastique ligne de verdure va exactement d’In Salah à Figuig ; et c’est à elle que Figuig est redevable de son importance. Le Grouz est un obstacle très sérieux aux communications du N. au S., avec sa longueur de 80 kilomètres, ses sommets qui atteignent 1800 mètres, et la continuité impressionnante de ses murailles calcaires. Cette continuité, il est vrai, n’est pas toujours réelle : immédiatement a l’O. du Chafet el Koheul, point culminant du Grouz, l’oued el Ouazzani ouvre à travers toute l’arête une brèche très curieuse : c’est un long couloir, aboutissant à un énorme cirque, au N. duquel la paroi septentrionale du Grouz, très abaissée et amincie, est réduite pour ainsi dire à une pellicule. On a déjà dit combien le Grouz, vu de près, apparaît articulé ; ici il est évidé intérieurement. Il n’en est pas moins vrai que ce défilé et ses pareils, s’il en existe, sont d’accès assez pénible ; ce sont des portes dérobées par où se faufilent éventuellement les bandes de pillards ; ce ne sont pas des chemins pour d’honnêtes chameaux de caravane, pesamment chargés. La voie de communication normale évite le Grouz et passe par Figuig, dont le nom signifie en arabe le « petit col ». C’est une porte entre le Maroc et le Sahara, et elle s’ouvre précisément au point où vient se raccorder à l’Atlas la « grande rue des Palmiers ».

Ainsi Figuig n’est pas seulement, grâce à ses eaux artésiennes, un centre agricole considérable pour le pays ; c’est encore, grâce à sa situation géographique, ce qu’on pourrait appeler un centre urbain et commercial, avec une population de Juifs qui a su, par exemple, comprendre immédiatement les avantages du chemin de fer et en tirer parti.

_La question marocaine._ — Et dès lors s’éclaire (il est grand temps après un demi-siècle écoulé) un petit article du traité de 1845 entre la France et le Maroc.

On sait que le traité ne précisait pas la frontière dans la zone des hauts plateaux et du Sahara. Il se bornait à déclarer marocains Figuig et le petit ksar voisin d’Ich. Nul doute que le maréchal Bugeaud n’ait pas compris la portée de cette clause. Et on peut se demander quelle fut l’intention des négociateurs marocains. Ont-ils proposé cette rédaction vague par imprécision naturelle de barbares ? ou par finesse de diplomates orientaux, qui mettent à profit l’ignorance de l’adversaire, et qui craignent de l’éclairer sur l’importance de ses concessions. En tout cas Figuig marocain c’était le verrou tiré sur la seule route qui relie l’Algérie au Niger, et il est resté tiré jusqu’au début du XXe siècle.

Toute cette région de la Zousfana d’ailleurs, comme la Saoura et le Touat est fortement marquée à l’empreinte marocaine.

Elle l’est déjà par la nature : en Algérie et en Tunisie, tout le long de l’Atlas saharien, on chercherait vainement, on l’a déjà dit, un contact direct, une pénétration réciproque entre les domaines hercynien et atlique ; l’Atlas saharien y est séparé du horst primaire par d’immenses étendues de plateaux crétacés. Au contraire, si mal connu que soit encore l’Atlas marocain, nous savons pourtant avec certitude que les plissements primaires hercyniens finissent, au sud de Merrakech, par constituer la masse même de l’Atlas et modifier profondément sa structure. Au point de vue géologique, la région de Figuig serait donc déjà plus marocaine qu’algérienne.

Marocaine, ou plus exactement sud-marocaine, la région qui nous occupe l’est encore par ses promesses de richesses minières. Aux mines de Beni Saf, dans le département d’Oran, tous les ouvriers sont des Marocains, originaires de la province du Sous. Tandis que les proches voisins de Beni Saf, les Riffains par exemple, qui fournissent à la province d’Oran une abondante main-d’œuvre agricole, ont dû être écartés du travail minier, parce qu’ils s’y montraient inaptes ; à travers tout le Maroc, malgré l’éloignement, les Soussi se trouvent attirés à Beni Saf et ils y déploient une dextérité atavique de professionnels. On sait d’ailleurs que le Sous, au Maroc, passe pour un pays minier.

Le Grouz est encore bien éloigné du Sous ; pourtant il contient des gîtes minéraux, bien connus des indigènes et vaguement exploités par eux. Si l’on en croit leurs dires, la minéralisation irait en augmentant vers l’ouest, c’est-à-dire que le Sous minier se prolongerait à travers le Tafilalet jusqu’au Grouz. Il est trop clair que ce sont là des affirmations sujettes à caution.

Ces similitudes géologiques et physiques ont eu, comme il arrive si souvent, leur répercussion sur la répartition de l’humanité.

La région est de langue berbère, et elle a donc ses affinités avec le Maroc.

Dans la province d’Oran, les îlots de langue berbère font à peu près complètement défaut, la langue arabe y a tout envahi et a complètement supplanté l’idiome aborigène. Il y a une coupure absolue entre les provinces berbères de Kabylie et de l’Aurès d’une part, et d’autre part l’énorme bloc des Berbères marocains, qui commencerait à Figuig.

Petit détail, mais qui est significatif, dans les campements Doui Menia on voit apparaître la petite tente ronde marocaine en cotonnade (voir pl. XXVIII, phot. 53), si différente de la grande tente algérienne carrée en poil de chameau, popularisée par la gravure, les tableaux et les expositions.

Sur la Zousfana et sur le Guir nous rencontrons déjà les Beraber du Tafilalet à titre de proches voisins avec lesquels des intérêts économiques communs amènent des connexions multiples.

Les Beraber possèdent des palmiers sur le Guir, à Bou Denib par exemple et vice versa les Doui Menia au Tafilalet. Les ksouriens de Tar’it avaient d’anciens traités avec les Beraber[135]. C’est le Tafilalet qui a fourni au chemin de fer la plupart de ses ouvriers. Or on sait que le Tafilalet est le berceau de la dynastie marocaine actuelle.

En somme il ne faut pas se dissimuler que nous sommes ici dans un coin du Maroc.

Cette enclave marocaine sur la route du Soudan nous a prodigieusement gênés. Son existence nous a entraînés à des efforts absurdes pour ouvrir ailleurs par Laghouat et el Goléa une route artificielle qui suppléât la naturelle. A côté du misérable ksar d’el Goléa nous avons été conduits à construire une ville militaire à casernes monumentales, qui se sont vidées le jour où le Touat est tombé entre nos mains, et qui ont pris en quelques années un aspect comique de ruines de Palmyre.

Tant d’efforts glorieux et à peu près vains pour résoudre la question transsaharienne, depuis Duveyrier jusqu’à Foureau en passant par Flatters, un demi-siècle de tâtonnements, tout cela a son origine dans l’article concernant Figuig dans le traité de 1845. La solution cherchée s’est offerte d’elle-même et toutes les difficultés se sont dénouées comme par enchantement, le jour où nous avons disposé de cette « rue des palmiers » dont Figuig est la porte.

Une puissance installée d’une part au Soudan et d’autre part en Algérie ne pouvait pas se désintéresser de la seule route existante entre le Niger et l’Atlas.

Mais ce qui est très particulier c’est que, en plaçant cette route sous notre contrôle nous nous soyons imaginé ne pas léser le Maroc. En réalité nous avons tourné le traité de 1845 en mettant à profit son imprécision, et en termes crus cela pourrait s’appeler le violer. Assurément le Maroc n’est pas en géographie politique une entité précise, le traité même le prouve surabondamment puisqu’il nous donne le droit de poursuite. Il n’en est pas moins vrai que les Marocains se sentaient chez eux sur cette route transsaharienne qui aboutit a Figuig, elle jouait un rôle dans leurs transactions et dans leurs habitudes économiques. L’occupation française les a profondément choqués et lésés, au moment même où nos agents à Tanger cherchaient à nouer avec le maghzen des relations d’intimité.

Aussi bien est-il clair qu’il serait inadéquat de reprocher à la politique française sa perfidie ; le cas est beaucoup moins inavouable ; il s’agit simplement de notre anarchie coloniale chronique. Et sans doute eût-il été possible, avec une politique générale nettement consciente d’elle-même, de concilier nos intérêts sahariens et marocains.

_La pacification._ — Que le triangle de pays entre Guir et Zousfana ait été une parcelle du territoire marocain cela rend d’autant plus intéressant le processus d’occupation et de pacification dans une région qui, hier encore, était la plus troublée et la plus fermée de nos frontières.

Aujourd’hui on y rencontre à chaque instant les traces et les souvenirs de l’état de guerre. Les grottes du Grouz, et elles sont nombreuses, ont été manifestement habitées à une époque récente, et situées, comme elles le sont, dans les escarpements les plus sauvages, il n’y a guère de chance qu’elles aient servi d’asile à d’honnêtes bergers. Dans les cols du Grouz et du Béchar et sur les routes qui y conduisent, on voit de place en place des parapets semi-circulaires, en pierres non cimentées, mais soigneusement choisies et solidement maçonnées ; ce sont des abris de tireurs. L’Oum es Seba, cette petite gara quaternaire, qu’on aperçoit de Colomb-Béchar, et qui se dresse au milieu d’une hammada désolée, a ses abris de tireur ou plutôt de chouaf (sentinelle), abris taillés dans la roche tendre ; on y trouve des vestiges d’installation semi-permanente, un four à cuire la galette, par exemple ; l’Oum es Seba a été manifestement un poste de vigie, surveillant la route du sud-ouest. Tout le pays apparaît aménagé pour la guerre, d’une façon primitive mais intelligente. Et il est inutile de rappeler les combats qui l’ont ensanglanté récemment et dont quelques-uns ont eu en France un retentissement considérable.

Cette période troublée est close, et il est remarquable qu’elle ne l’ait pas été par un fait de guerre éclatant, par une colonne et une répression militaire. Il serait inexact, en effet, les dates le montrent, d’attribuer au bombardement de Figuig le rétablissement de la paix ; des combats acharnés, Moungar, Tar’it, sont postérieurs à ce bombardement. L’état de guerre a pris fin, parce qu’une série de mesures, l’occupation pacifique d’un certain nombre de points, en ont rendu la continuation impossible.

On se rend bien compte que la possession tranquille des massifs montagneux, le Béchar, le Grouz était indispensable aux bandes qui y ont laissé les traces de leur installation. Les nouveaux postes, Colomb-Béchar, el Ardja au N. de Figuig, prennent à revers ces forteresses naturelles et les rendent intenables.

Mais ce n’est pas seulement la situation militaire qui s’est trouvée modifiée, c’est encore et surtout la situation générale. Pour comprendre l’évolution accomplie dans les dispositions des indigènes, il suffit d’examiner les effets de la nouvelle politique sur un point déterminé, à Colomb-Béchar. Il fut un temps, en 1902 et 1903, où la crête du Béchar était considérée par nous comme frontière franco-marocaine, bien qu’on n’ait jamais su pourquoi cette frontière passait là plutôt qu’ailleurs, et simplement, semble-t-il, par une répugnance pour l’indétermination, naturelle à l’esprit français.

En 1902 et pendant la plus grande partie de 1903, les petites oasis de Béchar et d’Ouakda, situées du bon côté de cette frontière hypothétique et respectée, furent des refuges inviolables, centres d’approvisionnement et de rassemblement pour les bandes. Il s’y créa une forte organisation de piraterie, et il s’y fit des bénéfices considérables. Ce fut un beau moment pour la petite tribu des Ouled Djerir, propriétaire d’Ouakda et de Béchar ; elle joua alors, malgré sa faible importance numérique, un rôle prépondérant.

On fut enfin contraint d’envoyer contre ce nid de pirates la colonne commandée par le colonel d’Eu ; elle y entra sans coup férir et n’y trouva naturellement que la population inoffensive et épouvantée des pauvres ksouriens. La colonne partie, les nomades revinrent et le brigandage recommença.

D’après les officiers du Bureau arabe de Colomb-Béchar, les ksouriens demandèrent au colonel d’Eu de créer un poste chez eux. Et quelle que soit en pareil cas l’humilité hyperbolique des indigènes, il semble bien que leur demande n’ait pas été une simple formule de politesse ; ils avaient en tout cas les meilleures raisons du monde d’être sincères. Simples métayers, serfs des Ouled Djerir, exclus de la participation aux bénéfices éventuels du brigandage, ils étaient entre l’enclume et le marteau : maltraités par nous pour les méfaits d’autrui, maltraités par les nomades pour avoir accueilli la colonne avec une soumission dont ils auraient été fort embarrassés de se départir. On a regretté quelquefois dans la presse l’établissement de postes français en territoire marocain. Existe-t-il une fiction diplomatique assez respectable pour qu’on laisse en son nom de pauvres paysans dans une situation aussi cruelle ?

On a donc fini par où il eût été sage de commencer, on a créé un poste à Colomb-Béchar, non sans que des appréhensions fussent exprimées çà et là sur l’avenir de ce poste, qu’on s’imaginait d’avance assailli par des hordes furieuses. Rien de pareil ne s’est produit, le poste depuis sa création n’a pas tiré un coup de fusil. Ceux des ksouriens que le malheur des temps avait chassés au Tafilalet sont rentrés un à un. La zaouia de Kenatsa, assez proche pour se sentir protégée, a donné libre carrière à son amour de l’ordre public, tout naturel chez des moines propriétaires et commerçants, dont la foi n’est nullement menacée. Ce qui peut paraître surprenant c’est que les Ouled Djerir, irréconciliables la veille, se sont ralliés à nous le lendemain de l’occupation ; c’est qu’en effet tous les palmiers sont à eux, et la récolte annuelle est une rentrée sûre, qu’ils ne sont pas disposés à sacrifier pour les bénéfices aléatoires et transitoires du brigandage. Aussi ce geste très simple, établissement d’un poste de police à Colomb-Béchar, sans bataille et sans violence, a groupé autour de nous toute la population, pauvres et riches, ksouriens et nomades, les uns pour la protection que nous assurons à leurs personnes, et les autres pour le mal que nous pourrions faire à leur propriétés.

Par un processus psychologique analogue, la fondation déjà ancienne du poste de Tar’it a fait passer progressivement de notre côté les Doui Menia, propriétaires de la palmeraie. Partout les instincts du propriétaire l’ont emporté sur ceux du pillard.

En dernier lieu, la mainmise discrète sur Figuig, surveillé par nos deux postes de Beni Ounif et d’el Ardja, a amené à composition les Beni Guil qui, sans y être propriétaires, y ont du moins tant d’intérêts.

Parmi les instruments de pacification, il ne faut pas oublier le chemin de fer. Après avoir marqué un long temps d’arrêt à Beni Ounif, il a été continué jusqu’à Béchar. On sait que son action sur les indigènes est puissamment aidée par la politique commerciale du Gouvernement Général, qui a déclaré franc de droits le pays au sud d’Aïn Sefra. On connaît le rapide développement de l’entrepôt franc de Beni Ounif. La transformation est prodigieuse depuis l’époque pourtant si proche (1903), où Beni Ounif était, non pas même un poste, mais un simple camp militaire, entouré d’une levée de terre. Le village européen a poussé tout seul, en quelques mois, et son seul aspect montre qu’il y a eu là un mouvement de capitaux, des opérations commerciales heureuses[136]. La création d’un pareil centre, si modeste qu’il soit, serait considérée dans le Tell comme un gros succès pour la colonisation officielle. Ici l’État n’est pas intervenu et l’initiative privée a tout fait. C’est peut-être, il est vrai, ce qui explique la réussite.

Beni Ounif a succédé à Duveyrier, mais succédé, sans métaphore, après décès. Les habitants de ce qui fut Duveyrier se sont transportés à Beni Ounif, tous sans exception, emportant avec eux jusqu’à leurs charpentes et jusqu’à leurs portes. Duveyrier a perdu tout droit à figurer sur une carte, à autre titre du moins que celui de station de chemin de fer. Ce déménagement fantastique a eu lieu le jour où Beni Ounif devint point terminus du chemin de fer, et où par conséquent Duveyrier cessa de l’être. On a exprimé la crainte que Beni Ounif n’échappe pas à un pareil retour de fortune. Il est incontestable que sa prospérité était due en partie aux travaux de prolongation de la ligne ; le jour où le nombreux personnel employé à ces travaux s’est porté plus loin, Beni Ounif a perdu beaucoup de sa vie et traverse une crise dangereuse. Il a pourtant une grosse chance d’y survivre : Beni Ounif, c’est Figuig, dont la palmeraie ne se laissera pas déménager, et dont les habitants auront toujours besoin de fournisseurs européens. Les gens de Figuig ont pris une grosse part du mouvement commercial créé par le chemin de fer, une part d’autant plus considérable qu’il sont les intermédiaires naturels entre le négociant européen et l’arrière-pays marocain. Il se noue là entre le Maroc et nous des liens commerciaux qui entraînent dans les habitudes du trafic des modifications considérables. La route commerciale entre le Tafilalet et Fez tend à être abandonnée pour celle de la Zousfana. A la fin de 1906, les Beraber lésés dans leurs intérêts de caravaniers et de commerçants, et sans doute aussi surexcités par la tension générale des rapports entre France et Maroc ont coupé les routes de Béchar et menacé nos postes d’une attaque à main armée.