Part 16
Au dessous, à travers les éboulis et les alluvions, on observe sur le terrain des schistes supra-dévoniens (?) très redressés.]
Le pliocène a ici les mêmes caractères que dans tout le Sud-Algérien, accumulations de gros galets, cailloutis souvent transformé en banc de poudingue, dépôts d’une époque où, comme aujourd’hui, entre les intervalles d’orages brefs et terribles, un climat très sec favorisait la formation de croûtes travertineuses.
Aux environs de Beni Ounif, c’est-à-dire au débouché des principales vallées du Grouz, c’est le cailloutis qui est prodigieusement développé, mélangé à du cailloutis actuel.
Au débouché de toutes les gorges, les cônes de déjection de galets s’étalent et se rejoignent. Le chemin de fer en construction trouve dans le Pliocène une carrière inépuisable de ballast, et le voyageur qui a suivi la ligne d’étapes, pour peu qu’il se soit écarté de la piste frayée, garde le souvenir désagréable de ces éternels cailloux roulés croulant sous les sabots du cheval.
Partout ailleurs, c’est-à-dire dans la majorité des cas, le Pliocène se présente sous la forme d’un poudingue très dur : dans la vallée de la Zousfana en amont de Ksar el Azoudj, au moins sur la rive droite (Fendi, Djenan ed dar) ; à l’ouest de Beni Ounif (poudingue de Bou Aiech) ; la grande hammada de Kenatsa est essentiellement une table de poudingue pliocène. La grande hammada qui commence au Guir sur la rive droite, et qui s’étend jusqu’au Tafilalelt est aussi pliocène probablement. (Voir appendice XI.)
Les dépôts quaternaires contrastent vivement avec les pliocènes ; sur l’emplacement même de Beni Ounif, au pied du ksar, on voit des dépôts marneux puissants de quelques mètres, et qui attestent évidemment une sédimentation paisible de vase à éléments très fins.
Ils ont un aspect de dépôt lacustre ; un lambeau de sédiments analogues à Ben Zireg contient même un petit lit d’aspect tourbeux ; tout cela suppose un climat plus humide que l’actuel.
L’érosion quaternaire a vivement attaqué les dépôts plus anciens, elle a sculpté en particulier de nombreuses falaises couronnées par des tablettes de poudingues. (Ksar el Azoudj, phot. 47 et 48 — bord sud de la hammada de Kenatsa, phot. 49.)
Le monument le plus curieux de l’érosion quaternaire est certainement l’Oum es Seba, curieusement planté au milieu de la hammada de Kenatsa.
De Colomb-Béchar, on aperçoit dans l’ouest, sur la hammada, une montagne aux contours fantastiques. Les indigènes l’appellent Oum es Seba, littéralement la « mère-aux-doigts ». C’est un nom qu’ils donnent volontiers aux sommets dentelés, ruineux, hérissés de colonnes naturelles, qui évoquent vaguement l’idée de doigts dressés. L’Oum es Seba, vue de loin dans un pays de mirages, semble quelque chose d’énorme, presque une concurrence à l’Antar. De près, elle a dix mètres de haut ; c’est une « _gara_ » du type classique, et attestant l’importance des érosions auxquelles elle a été soumise. La base est de sable, passant au grès tendre ; toute la masse est marneuse, et le sommet franchement calcaire. Ce sont ces calcaires tendres du sommet qui ont été curieusement découpés par l’érosion. (Voir fig. 30).
=Importance géographique du Vorland primaire.= — Ces dépôts continentaux ont un caractère commun, leur faible puissance et leur discontinuité ; le socle de vieilles roches est largement dénudé ; nous avons été à même d’étudier ici le contre-coup de la surrection de l’Atlas sur son Vorland, et c’est être privilégié ; car, dans l’Atlas oriental tout entier le contact est enfoui sous un manteau continu et très épais de dépôts continentaux.
En Algérie, dans les trois provinces, au sud de l’Atlas saharien dans toute sa longueur, on sait que les dépôts d’atterrissement sont prodigieusement développés ; les plus anciens ont été attribués par les géologues à l’Oligocène. Ainsi donc, dans la cuvette d’Ouargla, dans la région des daya, dans celle de l’oued R’arbi et de l’oued Namous, les débris de l’Atlas se sont accumulés presque depuis le début de l’âge tertiaire ; ils atteignent des centaines de mètres d’épaisseur ; ce sont ces dépôts continentaux oligocènes et miocènes que M. Flamand appelle le « terrain des gour ». Cette formation, si particulière au Sud-Algérien, cesse ici pour la première fois de former un placage ininterrompu.
Dans l’est d’ailleurs, ce ne sont pas seulement les dépôts mio-pliocènes qui soustraient à l’observation le substratum primaire, mais aussi les formations crétacées, très puissantes et continues. Ici le crétacé n’est plus représenté que par des lambeaux cénomaniens.
Cette venue au jour de roches plus anciennes semble en relation avec un changement radical dans la nature de l’Atlas.
On a laissé le Grouz en dehors de l’étude géologique détaillée ; il n’est cependant pas si inconnu qu’on ne puisse dégager à son sujet un certain nombre de grands faits généraux, qui l’individualisent nettement par rapport à ses voisins orientaux, les massifs des Ksour et de l’Amour.
_Grosso modo_ on est fixé sur sa constitution ; il est formé presque tout entier de calcaires liasiques et jurassiques. Les roches crétacées sont absentes, semble-t-il, sauf à la périphérie, où on retrouve avec les calcaires cénomaniens des lambeaux de grès albiens (à Beni Ounif par exemple [fig. 34]).
Ce sont précisément ces mêmes grès qui tiennent une place prépondérante dans la chaîne voisine des Ksour et dans le djebel Amour, constituant pour la plus grande partie la masse des montagnes, et donnant la note dominante du paysage. Cela revient à dire qu’en allant d’Aïn Sefra à Beni Ounif on quitte, à la hauteur de Duveyrier environ, l’Atlas gréseux pour entrer dans un Atlas calcaire.
On a déjà dit que le Grouz se termine au sud par un pli couché où l’on voit les calcaires jurassiques reposer sur les grès albiens.
Or des plissements aussi énergiques, allant jusqu’au renversement, sont une nouveauté pour qui vient de l’est. La chaîne des Ksour, le djebel Amour sont au contraire des régions de « plissements ébauchés » suivant l’expression du dernier géologue qui s’en est occupé, M. Ritter[123].
Voici donc une autre originalité du Grouz comparé à ses voisins de l’est. Il n’est pas seulement calcaire, tandis qu’ils sont gréseux ; il est en outre énergiquement plissé, tandis qu’ils le sont faiblement. Il est vrai que le premier caractère est apparemment un corollaire du second, l’énergie du plissement a amené en surface les couches plus profondes qui se sont trouvées calcaires.
Un raisonnement analogue conduit à conclure que l’apparition du Vorland avec ses vieilles roches primaires a quelque rapport de cause à effet avec l’énergie subitement accrue des plissements atliques.
Quoi qu’il en soit il y a là un fait d’importance géographique tout à fait considérable. Nous verrons dans les chapitres suivants que cette limite géologique entre les roches primaires et les terrains plus récents (crétacés marins et tertiaires continentaux), est une ligne de verdure et de vie qui se prolonge sans interruption notable pendant huit cents kilomètres, jusqu’au cœur du Sahara, jusqu’à In Salah. L’affleurement du Vorland primaire ne présente donc pas seulement un intérêt théorique et scientifique ; c’est lui, incontestablement, qui fait de la Zousfana la grande porte d’entrée du Sahara, une voie commerciale et ethnique de premier ordre ; notre étude géologique nous conduit à des conclusions de géographie humaine.
=Gîtes minéraux du Grouz.= — A tout autre point de vue c’est le Grouz qui a une grande importance humaine.
Et d’abord le Grouz et ses dépendances atliques, semblent avoir le monopole des gîtes minéraux.
Et, à ce point de vue encore, le contraste est grand entre lui et la chaîne des Ksour, ou le djebel Amour, ses voisins orientaux. Dans tout l’Atlas saharien jusqu’au Hodna, il n’existe guère d’exploitation minière, ancienne ou récente. Aussi bien les grès médiocrement plissés de l’Atlas saharien ne peuvent pas être préjugés _a priori_ aussi métallifères que les calcaires bouleversés de la région du Grouz ; d’autant que, dans l’Atlas que nous connaissons (Algérie-Tunisie), les régions calcaires sont le domaine de prédilection des gîtes minéraux exploitables.
D’autre part, la question de la houille mise à part, le Vorland hercynien ne semblerait pas avoir d’avenir minier, au moins d’après les informateurs indigènes qui signalent beaucoup de gîtes et tous dans l’Atlas.
Il est certain qu’entre les sources de la Zousfana et celles du Guir, il existe au moins deux exploitations minières indigènes, régulières et, autant que le milieu le permet, organisées. L’une est au djebel Maïz, au nord du Grouz ; c’est une mine de cuivre, elle a été vue par des Européens, le colonel Quiquandon en particulier, qui ont constaté l’existence de galeries souterraines assez profondes. L’autre exploitation minière est beaucoup plus loin à l’ouest, sur les bords du Guir, à Beni Yati. C’est une mine de plomb et probablement aussi de cuivre. Elle n’est connue que par des renseignements recueillis par le lieutenant Pariel, de Colomb-Béchar. Mais ces renseignements spécifient l’existence d’installations plus ou moins permanentes pour la calcination du minerai : on le brûle en gros tas par forts vents d’ouest. Il semblerait que ces deux gisements (djebel Maïz et Beni Yati) sont les plus considérables et les mieux exploités, aux yeux des indigènes. Mais on en connaît plusieurs autres, de moindre importance.
Au djebel Melias, qui est un simple contrefort du Grouz, à six kilomètres de Beni Ounif, un filon de plomb et de cuivre court sur le flanc nord de la montagne. Dans ce filon les indigènes de Figuig ont creusé un trou, car ce serait trop dire une galerie, de 1 m. 50 de profondeur.
On pourrait étendre la liste des petits gisements de ce genre.
L’exploitation indigène porte sur deux métaux, le plomb et le cuivre, et voici à quels besoins économiques elle répond. Le plomb sert à fondre des balles, et le minerai de plomb, tel quel, la galène, est un fard très usité, le koheul, bien que ce mot arabe désigne littéralement le sulfure d’antimoine. Tous les indigènes connaissent la galène et ses usages. Mais le minerai de cuivre est beaucoup plus mystérieux. Un fait frappe d’abord, c’est que toutes les mines de cuivre sont considérées par les indigènes comme mines d’or et d’argent ; ils n’y soupçonnent pas la présence du cuivre, et ne semblent pas établir de corrélation entre le minerai qu’ils extraient et, par exemple, les douilles de leurs cartouches. En poussant un peu plus loin l’investigation, on s’aperçoit que tout le minerai est extrait pour le compte des orfèvres juifs établis à Figuig et à Kenadsa. Ces orfèvres, ouvriers habiles, font de curieux bijoux d’argent et d’or ; la matière de ces derniers est qualifiée par le vendeur « or du Soudan », mais, comme cet or se recouvre très vite d’une pellicule de vert-de-gris, il y entre assurément une forte proportion de cuivre marocain. Le peu de minerai de cuivre annuellement extrait du djebel Maïz ou des gisements voisins sert donc, à peu près exclusivement, à des alliages de bijouterie, inavoués et fructueux.
Des balles, du fard et des bijoux, voilà tout ce que les indigènes font de leurs minerais ; une exploitation aussi rudimentaire et aussi spéciale ne permet assurément pas de rien augurer pour l’avenir d’une exploitation industrielle. D’ailleurs, à côté du cuivre et du plomb, dont les minerais sont aisés à reconnaître, il peut y en avoir d’autres que des professionnels européens soient seuls à même de rechercher, à supposer résolu le double problème — de la sécurité sur une frontière encore très peu sûre — et du transport à si grande distance de la mer.
=Pluies et végétation.= — C’est au point de vue du climat, c’est-à-dire des pluies, qu’il est particulièrement important pour la région de la Zousfana qu’elle soit dominée au nord par la masse du Grouz.
Le Grouz est une longue arête de 80 kilomètres, large de 5 ou 6 peut-être. Il serait plus exact de dire : un faisceau d’arêtes parallèles (généralement deux et quelquefois trois), entre lesquelles un système de profondes vallées longitudinales articule le Grouz tout entier. Chegguet el Abid, Haouci Chafa, etc. ; elles sont dues, d’après M. Ficheur, à l’intercalation entre les calcaires liasiques et jurassiques de couches argileuses et marneuses, qui n’ont pas offert de résistance à l’érosion.
Ces grandes vallées sont colmatées de cailloutis pliocène jusqu’à leur tête, elles sont donc des réservoirs d’humidité et des aqueducs souterrains.
Ce formidable écran montagneux n’est pas seulement par excellence le condensateur des pluies, qui tombent parfois et séjournent sous forme de neige ; il est organisé pour les emmagasiner, les acheminer et les distribuer. Les massifs primaires lui sont généralement inférieurs en altitude et en étendue, et par surcroît ils conservent une massivité de pénéplaine, ils n’ont pas un modelé compliqué, une structure ajourée.
Sur la moyenne annuelle des pluies les chiffres précis font encore défaut. On a du moins le témoignage de la végétation et des cultures.
Dans le Grouz la végétation des vallées témoigne de précipitations assez abondantes.
Dans toute cette Afrique du nord, qui est le pays des fleurs, je ne crois pas qu’il y ait eu au printemps de 1904 un coin plus follement fleuri que les hautes vallées du Grouz ; on y marchait environné de senteurs violentes et parfois agressives, car il y a une fleur qui pue le cadavre. Cette magnifique floraison peut être accidentelle, heureuse conséquence d’un hiver qui fut incontestablement pluvieux. Mais la végétation arborescente n’est pas moins curieuse. Elle est d’abord relativement abondante, ou du moins elle n’est pas aussi rare qu’on le supposerait ; la plaine au pied du Grouz a ses tout petits bosquets, en particulier autour de Bou Aiech. Ils sont souvent composés de pistachiers (betoum), mais on rencontre assez fréquemment aussi des caroubiers et surtout des oliviers sauvages, parfaitement vigoureux, poussant librement sans le secours de l’irrigation. Et voilà qui est étrange, car l’olivier est un arbre méditerranéen, qu’on n’attend pas au désert.
Le sommet de l’Antar est aussi un îlot de végétation du Tell (bosquets de genévriers par exemple).
Mais tout le reste du pays a une végétation saharienne, c’est-à-dire dans la majorité des cas tout à fait absente. Le Béchar, le Mezarif, le Moumen, la hammada de Moungar Tarit, sont des étendues désolées de roc nu.
Quand un peu de végétation apparaît dans des coins de vallées privilégiés, c’est ce qu’on appelle au Sahara un pâturage, ces buissons rabougris et mal virescents dont le chameau se nourrit. (Voir pl. XXVI, phot. 50.) La végétation arborescente est surtout représentée par de rares tamaris, et quelques talhas très sporadiques (faux gommiers) ; il y en a _un_ par exemple à el Morra.
Il faut noter pourtant la fréquence d’_Anabasis aretioides_, que les Arabes appellent ed-dega et le corps d’occupation « chou-fleur du bled », elle ressemble en effet à une pomme de chou-fleur posée au ras du sol sans tige. C’est une plante des hauts plateaux oranais qui disparaît à mesure qu’on s’éloigne plus avant dans le Sahara.
Notons aussi que le porc-épic, qui est nettement une bête du Tell, se trouve encore le long de la Zousfana entre Tar’it et Igli.
En somme la région de la Zousfana doit peut-être au voisinage de l’Atlas des pluies un peu moins rares que dans le reste du Sahara. Mais elle en reçoit directement très peu. C’est au réservoir de l’Atlas et en particulier du Grouz qu’elle doit d’être habitable à un assez haut degré. Figuig, Fendi, Ouakda, Béchar, Kenadsa, Tar’it, forment un groupe assez important de palmeraies, toutes alimentées par le Grouz. Notons que, pour trouver l’équivalent à la lisière du Sahara il faut aller dans l’ouest au moins jusqu’à Laghouat et peut-être même jusqu’à Biskra.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXVI.
=Régime des eaux.= — Il y a d’assez nombreuses petites sources dans les massifs montagneux dinantiens.
Le Mezarif, par exemple, a trois points d’eau pérennes (O. Chegga, Aïn Nakhlat, Aïn Mezarif).
Le Moumen lui-même, malgré ses dimensions assez exiguës a deux points d’eau ; le Béchar a une demi-douzaine de points d’eau, je citerai ceux que j’ai vus : el Djenien et Aïn Mézerelt (pl. XXII).
J’ai vu aussi H. Ar’lal, Daou Belal et Menouar’ar en relation avec la hammada de Moungar.
Ces points d’eau sont invariablement au débouché de torrents, descendus de leurs montagnes respectives, et généralement en rapport avec la limite soit inférieure (c’est le cas le plus général), soit supérieure (Djenien, Menouarar) des calcaires carbonifériens.
Les trois sources du Mezarif, par exemple, sont, malgré leur éloignement topographique, au même niveau stratigraphique, à l’affleurement du premier banc de grès dévonien (?) immédiatement au-dessous des calcaires dinantiens. Aïn Mézerelt et les sources du Moumen, je crois, sont exactement dans la même situation.
Il est clair que les petites sources de cet ordre restituent goutte à goutte à la circulation atmosphérique, la provision propre d’humidité du Mezarif, du Moumen, du Béchar ; elles portent donc témoignage que chacun de ces massifs, sous une forme quelconque, rosée, givre, neige ou pluie, condense et emmagasine, pour son compte personnel, une certaine quantité de vapeur d’eau.
Mais cette quantité est faible. Aucune de ces petites sources n’a fixé de la vie humaine, quoiqu’un petit nombre d’entre elles (Aïn Nakhlat, el Djenien) alimentent comme leur nom l’indique, à titre de curiosités, quelques palmiers sporadiques. Ce n’est pas cependant qu’elles soient dépourvues d’importance économique. Dans ce pays coupé de puissantes barrières rocheuses, les petits points d’eau jalonnent les routes de montagnes, les plus difficiles et les plus mal fréquentées : les routes des « djich[124] » ; ils rendent habitables des repaires provisoires où une bande guette le coup à faire. Le Mezarif septentrional est un repaire admirablement aménagé par la nature, avec trois issues indépendantes, correspondant aux trois points d’eau, et situés aux points les plus opposés de l’horizon. Le 25 décembre 1904 un rezzou de Chaamba revenant d’une razzia fructueuse, et cerné dans le Mezarif par des forces supérieures leur a glissé entre les doigts avec une extrême facilité.
Les grosses agglomérations, les grosses taches de culture et de verdure, sont en relation avec les eaux descendues de l’Atlas, des sommets avoisinant deux mille mètres.
=Nappe artésienne.= — Le groupe d’oasis le plus important, celui de Figuig, est dans une cuvette encerclée par les contreforts du Grouz et du Beni Smir.
Son hydrographie a été étudiée par M. Ficheur. Toute l’eau de Figuig est artésienne, non pas qu’il y existe un seul puits, mais les sources viennent de la profondeur, amenées en surface par des failles. Quelques-unes de ces sources attestent leur origine par leur température élevée ; deux des ksars de Figuig portent le nom caractéristique de « hammam ». D’autres, de température normale, ont une force ascensionnelle qui se traduit par un bouillonnement très visible. M. Ficheur estime que la nappe artésienne doit se trouver entre les calcaires liasiques et les couches argileuses infrajurassiques (?) du Chegguet el Abid.
Je serais tenté, sous bénéfice d’inventaire, de mettre dans une catégorie voisine les sources qui alimentent les petites palmeraies de Bou-Kaïs, el Ahmar, Sfissifa. Elles jalonnent au pied de l’Atlas la grande faille couturée de roches éruptives. Une source de Bou-Kaïs a une trentaine de degrés, tandis que l’eau du puits de Colomb-Béchar ne dépasse pas 22°.
=Les oueds.= — Les autres oasis jalonnent les oueds descendus de l’Atlas. L’oued le plus considérable, la Zousfana, alimente la plus belle oasis, celle de Tar’it, qui rivalise avec Figuig.
Grâce au capitaine Normand qui a passé deux ans à creuser des puits sur la ligne d’étapes nous pouvons nous faire une idée précise du régime hydrographique dans la Zousfana.
Elle prend sa source dans la cuvette du Figuig et elle est donc alimentée par les torrents du Grouz et du Beni Smir.
Sur tout son parcours elle coule à l’air libre une fois ou deux par an, lors des très grandes crues. En général elle est à sec comme il sied à un oued saharien. Pas partout cependant. Elle coule à l’air libre assez régulièrement en deux points très éloignés l’un de l’autre, au col de Tar’la sur cinq ou six kilomètres, et dans la palmeraie de Tar’it sur une quinzaine de kilomètres. En ces deux points c’est apparemment un seuil rocheux qui ramène en surface la nappe aquifère. A Tar’la l’oued sort de la cuvette de Figuig en forçant une muraille de calcaires basiques et jurassiques. A Tar’it l’oued a creusé son lit dans des terrains d’atterrissement, mais au travers desquelles on voit percer les calcaires dinantiens[125] ; sous les murailles mêmes du ksar de Tar’it le lit est franchement entaillé dans les vieux calcaires et c’est en ce point précis que ce lit, sec en amont, se remplit d’eau vive.
Entre Tar’la et Tar’it le capitaine Normand[126] nous indique à quelles profondeurs les puisatiers ont rencontré l’eau, à Ksar el Azoudj 3 mètres, Haci el Mir 5 mètres, el Morra 10 mètres, el Moungar 20 mètres. Rappelons que, à Ksar el Azoudj et Haci el Mir le sous-sol dévonien affleure.
En somme cet oued Zousfana a un lit souterrain continu et pérenne ; les terrains d’atterrissement où il coule sont gorgés d’eau à une profondeur plus ou moins faible ; on a pu y trouver un point d’eau, ou y creuser un puits tous les 25 kilomètres le long de la ligne d’étapes, qui est suivie régulièrèment par de l’infanterie européenne, des chevaux et des mulets. Sans doute les étapes sont dures ; au cœur de l’été l’eau devient rare, il faut parfois rationner bêtes et gens, toute l’année d’ailleurs elle est mauvaise, magnésienne et salée. Pour qui vient du nord c’est déjà le Sahara et ses horreurs. En réalité c’est un Sahara très atténué.
A Ksar el Azoudj, et de là jusqu’au pied du Moumen, jusqu’à Haci el Begri et Haci el Mir, la végétation est très belle, pour le Sahara s’entend, les tamaris forment par places de vrais boqueteaux. D’ailleurs Ksar el Azoudj fut certainement un point habité, à une époque indéterminée, comme son nom l’indique (Pl. XXVI, phot. 50).
A el Morra les Ouled Djerir plantent et récoltent de l’orge après les crues[127].
En aval de la palmeraie de Tar’it (exactement de Zaouia Tahtania) l’oued coule en pleine hammada de calcaire carboniférien, à même la roche, ou du moins sur une couche d’alluvions insuffisante, il offre donc de moindres ressources ; entre Tar’it et Igli le puits d’el Aouedj coupe l’étape.
Le Grouz envoie à la Zousfana sur sa rive droite toute une série d’affluents qui ont une vie souterraine et parfois superficielle.