Part 3
Mme Mireille, qui avait été l’une des clientes les plus assidues de Casi et aussi l’une des plus convaincues de son infaillibilité, s’était abstenue, depuis son mariage, par respect humain, de la consulter: dans sa situation, elle n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse devant le personnel. Mais que de fois, au cours de ses heures de doute, de tristesse, d’anxiété, elle avait regretté de s’être privée de ces formules qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient réconfort et espoir!
Néanmoins, elle avait eu assez de volonté pour se priver des bons offices de la sibylle.
Or, voici qu’un fait nouveau lui faisait éprouver l’impérieux besoin d’y recourir.
Souvent, depuis son retour, M. Adolphe avait été repris par l’idée de donner un petit frère à Aimée-Désirée et s’en était ouvert à sa femme.
Avec ce sens des réalités qui jamais ne l’abandonnait, Mme Mireille avait représenté qu’il ne serait point sage de mettre semblable projet à exécution en une période où il y avait à faire front à tant de travail.
D’un commun accord, il avait donc été décidé qu’on attendrait la signature de la paix ou tout au moins celle de l’armistice pour réaliser ce rêve.
Mais la guerre se prolongeant au delà de toutes les prévisions, M. Adolphe formula son souhait de nouveau.
Estimant qu’il n’aurait rempli sa mission terrestre aussi longtemps que ne serait assurée la transmission de son nom, il ne pouvait se résigner à attendre la fin des hostilités, ce qui, au train dont allaient les choses, risquait de se produire lorsque la saison de sa fécondité serait passée.
Mme Mireille fut sensible à ces arguments. Elle ne se reconnut pas le droit de différer plus longtemps la joie d’un homme si cruellement atteint par l’adversité et qui parlait un langage si noble, si judicieux.
Malgré les scrupules qui lui vinrent en pensant au désordre et au coulage qui se produiraient au 17 pendant qu’elle accomplirait sa tâche maternelle, elle décida, si elle pouvait acquérir la certitude de mettre, cette fois, un garçon au monde, d’exaucer les vœux de celui qui lui avait tant donné.
Ne doutant point que Casi fût capable de la renseigner, elle décida donc de la consulter.
--Tu me préviendras tout de suite de son arrivée, avait-elle dit confidentiellement à Mme Lucie. Et tu t’arrangeras pour que les dames ne la voient pas avant moi.
Elle était en effet persuadée que le premier oracle émis par la devineresse à la toque fleurie était meilleur, plus riche de vérité que les suivants.
Mme Lucie avait promis de guetter la sorcière et, quand celle-ci se présenta, elle alla quérir Mme Mireille qui descendit au salon.
Casi fut si surprise et si flattée qu’elle oublia de parler de son asthme.
--Comme je suis heureuse que vous me reveniez! s’exclama-t-elle, Depuis si longtemps que vous m’avez abandonnée!... C’est donc qu’on a des peines, des chagrins? Ou quelque amourette en tête? Ce serait encore bien de votre âge, voyez-vous.
Après avoir déposé son parapluie et ses réticules boursouflés sur une table, elle s’était assise en geignant.
--Et qu’est-ce que je vais vous faire? Les cartes, les mains, le blanc d’œuf ou la bougie?
Mme Mireille réfléchit.
--La bougie, répondit-elle, se rappelant que, jadis, des quatre épreuves, celle-ci lui avait toujours donné le plus de satisfactions.
--Vous avez bien raison, dit Casi. C’est encore ce qu’il y a de mieux, de plus sûr et de plus sincère. Jamais la bougie ne m’a menti. Il est juste d’ajouter que je sais comme pas une la faire parler. Je lui arrache positivement ses secrets. Mais quelle fatigue!...
Cette habile transition lui permit de laisser entendre, à mots couverts, qu’elle avait besoin d’un tonique avant de commencer son travail.
Elle lampa donc son premier verre de rhum, mit le second, que lui versa Gustave, en réserve sur le coin de la table, atteignit un de ses réticules et en tira une bougie, un chandelier de cuivre, une boîte d’allumettes.
Mme Mireille s’assit en face d’elle, posa les coudes sur la table, mit son menton dans la coupe formée par ses mains rapprochées.
La flamme jaune brillait en vacillant dans la pénombre de la pièce. Casi, le dos bien calé au dossier de sa chaise et les mains posées à plat sur le marbre, suivait des yeux ses mouvements.
--Je voudrais savoir une chose, une seule chose, murmura timidement Mme Mireille... Si j’ai un second enfant, est-ce que ce sera une fille ou un garçon?
Casi continuait de regarder vivre la flamme, au centre de quoi, au-dessus du point rouge de la mèche, se contractait et se dilatait une petite palme bleue.
D’une voix étrange, chantante, métallique, qui ressemblait si peu à sa voix habituelle qu’on eût pu douter que ce fût la sienne et croire qu’elle sortait d’un des réticules où un gnome eût été caché, la vieille dit dans une sorte d’extase:
--Je vois, je vois, je vois!... Si la Providence bénit une fois encore ce beau couple, ce couple d’époux si bien assortis, et qui méritent tant de bonheur, je vois... je vois très bien, comme si, déjà, elle était de ce monde, une jolie petite demoiselle toute pareille à la première... Ah! la mignonne demoiselle!... Et si, plus tard, la Providence bénissait d’autres fois ce beau couple, je vois encore d’autres demoiselles, de charmantes demoiselles... tout un petit pensionnat.
--Pas de garçon? demanda avidement Mme Mireille.
Elle venait de rompre le charme.
Casi atteignit son verre, y trempa les lèvres, souffla sur la flamme et, de sa voix naturelle:
--Pas de garçons, rien que des filles, et vous pouvez vous vanter d’en avoir une de chance!... Parce que les demoiselles c’est toujours plus gentil avec les mamans. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai l’un et l’autre. Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les quatre fers d’un chien. C’est comme je vous le dis. Tandis que la fille...
Mme Mireille ne l’écoutait plus.
Elle déposa un billet sur le marbre, se leva, disparut.
* * * * *
Donc il lui était refusé d’exaucer le vœu de son mari, de lui donner le fils qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été si heureuse, si fière de mettre au monde afin que le nom des Rabier ne s’éteignît point!
Éprouvant une vive douleur en même temps qu’une grande humiliation, elle se promit de ne plus jamais accepter la maternité puisqu’il lui était refusé de remplir, dans la famille où elle était entrée, la mission pour quoi on l’y avait admise. Mais pour rester fidèle à son serment, elle serait contrainte de recourir au mensonge, à la ruse, puisqu’elle ne pouvait avouer à M. Adolphe comment et par quelle voie elle venait d’acquérir la certitude de n’être bonne à engendrer que des filles.
Cet homme énergique, cet esprit fort, qui se vantait de ne craindre rien ni personne, affichait, en effet, le mépris le plus insultant pour les vendeuses d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes les folles qui ajoutent créance à leurs dires.
IX
A toutes les tables, militaires et civils attendaient, en buvant, que d’autres militaires, d’autres civils qui, en ce moment, étaient dans les chambres avec ces dames, en fussent sortis pour les y remplacer.
Portant en équilibre un plateau chargé de verres pleins, le garçon, dont le visage était baigné de sueur, circulait dans la salle surchauffée et enfumée.
Alignés sur une banquette, ayant dernière eux les effigies de la Russe et de l’Espagnole (un client patriote avait collé sur le sein de celle-ci un papillon imprimé sur lequel on lisait: «A bas les Neutres!»), trois officiers anglais très rouges, très excités, menaient tapage. Ils riaient, chantaient, sifflaient, frappaient à coups de cravaches de cuir le marbre de leur table.
De temps en temps, l’un d’eux jetait son verre à terre. Alors, tous trois hurlaient d’une seule voix:
--Tchampeine!
Le garçon, à qui Mireille avait donné l’ordre de ne point laisser attendre ces clients fastueux, posait immédiatement une bouteille devant eux qui faisaient sauter le bouchon en poussant de grands rires, s’inondaient, par jeu, de vin mousseux, buvaient, brisaient leurs verres, répétaient:
--Tchampeine!... Tchampeine!... Encore Tchampeine!... Tchampeine... Encore!... Encore!...
L’un se leva, balaya la table de sa cravache, fit correctement le salut militaire et, pour montrer qu’il souhaitait de parler, leva la main.
Tous les regards se fixèrent sur lui.
Des rires fusèrent, des applaudissements éclatèrent, puis le silence régna.
L’homme émit seulement quelques mots. Mais ils eurent pour effet de susciter une hilarité plus violente encore chez ses camarades.
Au cours de la soirée, Mme Mireille avait remarqué qu’un sous-officier français s’était entretenu, deux ou trois fois, avec les alliés. Elle alla à lui:
--Qu’est-ce qu’il a dit? s’informa-t-elle.
En voyant la directrice parler au jeune homme, les Anglais comprirent quelle question elle lui posait.
Leur gaîté s’accentua.
--Tell her! Tell her! clamaient-ils.
--Qu’est-ce qu’il a dit? répéta Mme Mireille.
L’autre rougit et refusa de répondre.
--Puisque je vous le demande! insista-t-elle.
Il se décida. Et, comme s’il avait hôte de se débarrasser de sa mission, il traduisit littéralement, sans chercher de détour ou de périphrase, les paroles que venait de prononcer l’officier anglais.
--Il a dit: «C’est avec la patronne que je voudrais monter. Qu’elle fixe son prix. Je paye!»
Mme Mireille ne marqua par aucun signe extérieur qu’elle était surprise ou offensée. Elle regarda son admirateur avec indulgence, lui dédia même un sourire cordial, et retourna à la caisse en lançant par-dessus son épaule:
--Vous pouvez toujours lui répondre qu’il repasse demain s’il a le temps.
Une fois encore l’interprète traduisit.
--To-morrow? All right! prononça l’Anglais en se rasseyant.
--Tchampeine! criaient ses amis au comble de l’enthousiasme.
Il se joignit à eux.
Le garçon apporta verres et bouteille. Les libations reprirent jusqu’à ce que, l’heure de la fermeture étant venue, il fallût que Mme Lucie, son frère, Mme Joujou, Mme Carmen et même Mme Bambou poussassent les trois hommes dans la rue, où, longtemps, on les entendit rire, chanter et répéter:
--Tchampeine! Tchampeine!
X
Restée seule, dans le salon, comme chaque nuit, Mme Mireille avait ouvert le tiroir-caisse où, pendant le coup de feu, billets, monnaie d’argent et billon avaient été entassés pêle-mêle.
Elle séparait le papier du métal, réunissait les coupures par catégories, mettait en piles pièces et sous, procédait enfin méticuleusement au décompte de chaque tas dont elle inscrivait, à mesure, le montant sur un registre.
Mais cette besogne, qu’elle avait accomplie si souvent, laissait toute liberté à son esprit.
Elle pensait... Elle pensait à Adolphe, à son obstination que jamais elle n’aurait la cruauté de combattre.
Puis elle pensait à Aimée-Désirée, à la dot qu’on lui pourrait amasser si l’on savait profiter de cette période d’exceptionnelle prospérité, dont, plus tard, on s’entretiendrait comme d’une chose fabuleuse...
--Nous, maintenant, avec ce qu’on a mis à gauche, on aura toujours assez pour vivre.
«Si nous pouvions avoir un fils, je me ferais moins de soucis. Je me dirais que le petit suivrait le même chemin que tous les Rabier ont suivi avant lui.
«Il reprendrait l’affaire, épouserait une femme sérieuse, méritante, connaissant le busenesse. Ils arrangeraient leur vie tous les deux... et serviraient une rente à Aimée-Désirée. Mais puisque ça nous est défendu d’espérer un garçon!...
«Une fille, c’est des charges, des responsabilités. On lui doit plus qu’à un fils. La nôtre, dans quelques années, il va falloir la faire élever ailleurs, et le moment arrivera de songer à la marier.
«A qui la marier? Dans notre milieu, ça manque d’hommes qu’on choisirait comme gendres, c’est un fait. Dans les autres, on en trouvera difficilement. L’esprit du monde est si étroit! Et celui qui voudra, il demandera gros pour faire passer la chose que la petite est née dans une maison... Et ce serait rare qu’il continue le commerce... Alors, il faudra de l’argent, beaucoup d’argent...
Un sanglot monta à la gorge de Mme Mireille.
Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit longuement à la situation, essaya de trouver par quels moyens elle la pourrait amender.
Un souvenir la harcelait qu’elle voulait et ne pouvait chasser: le souvenir du temps où elle était simple dame et où, sans se parjurer aux yeux des hommes qu’elle avait vraiment aimés, elle continuait pourtant d’assurer son service.
L’amour ne subsiste-t-il point, intact et fidèle, au cœur de celles dont la destinée est d’en vendre les apparences à tout venant?
Pourquoi ce qui avait été vrai dans le passé, ne le serait-il point dans le présent?
Tant d’expériences antérieures ne démontraient-elles pas à Mireille que, s’il lui arrivait de distraire des messieurs riches--qui la paieraient très cher--elle ne retirerait rien à son mari de la tendresse qu’elle lui avait donnée?...
Ah! quelle satisfaction ce serait pour elle s’il lui était loisible d’obvier, par un travail personnel et sans d’ailleurs négliger aucune des obligations de sa fonction, au manque à gagner qu’elle constatait chaque nuit avec un déchirement de cœur!
Quelle joie elle ressentirait si elle pouvait contribuer à accroître le patrimoine de la famille, à enrichir cette petite Aimée-Désirée, à la mettre en état, pourvu que les hostilités durassent seulement deux ans encore, de prétendre à un brillant parti!
En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle pas à ces femmes de France que politiques et journalistes louaient dans leurs discours et leurs écrits parce que, peinant, au champ, à l’usine, à la boutique, y remplaçant les morts, les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient la fortune individuelle et la fortune collective?
Pourquoi ne lui serait-il pas permis d’accomplir son devoir avec le même courage tranquille, simple et muet?
Pourquoi?...
Les yeux fixés sur les peintures murales qu’elle ne voyait pas, elle méditait...
--Pourquoi? murmura-t-elle. Parce que, peut-être, mon cas n’est pas le même que celui de toutes les autres. Ce que j’ai à donner c’est moi--et ce n’est plus à moi! La seule activité dont je sois capable m’est interdite depuis que je suis une femme mariée, une patentée, une bourgeoise.
Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses lèvres répétèrent:
--Une bourgeoise... Je suis une bourgeoise... Mireille des Trois-Raisins est devenue une bourgeoise!... Comme la vie est difficile!...
Ses regards se posèrent sur l’argent étalé devant elle et qui représentait la recette de la journée. Elle se secoua, fit des paquets de billets qu’elle épingla et plaça dans un petit coffre de fer portatif. Sur ce matelas de papier, elle coucha les rouleaux de pièces que, pendant sa rêverie, elle avait machinalement préparés.
Sa main, passant comme un râteau sur le comptoir, fit tomber le billon dans le tiroir-caisse qu’elle referma à clef.
Elle mit le coffre sous son bras, alla s’assurer que la porte blindée était bien close, que les verrous en étaient poussés, revint au salon, éteignit le lustre et, s’éclairant d’une lampe électrique de poche, se dirigea vers l’escalier.
Depuis des années déjà, chaque nuit, à la même heure, elle accomplissait les mêmes gestes, mais, jamais, malgré l’habitude, elle n’avait pu se défendre d’un certain effroi au moment qu’ayant éteint la lumière, elle montait chez elle, à pas de loup, en serrant un trésor sur son sein.
Bien qu’elle sût que le disque de clarté qui dansait sur les marches et les murs était projeté par l’appareil qu’elle tenait à la main, et que, d’un coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître, Mme Mireille avait l’impression qu’il émanait d’une lanterne sourde, portée par quelqu’un marchant sans bruit derrière elle et dont les doigts allaient étreindre son cou, le serrer...
Alors, la sueur mouillait ses tempes et fraîchissait sur ses épaules.
Cette nuit, parce qu’elle avait tant médité, souffert, pleuré et dépensé de sa force de résistance dans le combat qu’elle venait de livrer, sa frayeur prenait une intensité plus grande encore que de coutume. Quand elle arriva sur le palier, jambes molles, bouche sèche, corps en moiteur, elle haletait.
Elle atteignit le commutateur, donna la lumière et put enfin reprendre son souffle.
Derrière les portes qui l’entouraient et qui étaient celles des chambres de ces dames, le sommeil régnait.
--Elles ignorent les soucis, le chagrin, murmura Mme Mireille. Elles sont heureuses!... Ah! ne pas toujours se poser des questions!... Être exempte de responsabilités!...
Elle se rappelait l’époque où, elle aussi, était une simple dame, où il lui suffisait de se soumettre à la règle de la Maison au lieu d’avoir à la faire respecter, de se comporter avec les messieurs de façon à les satisfaire, l’époque où nul ne dépendait d’elle, où, elle aussi, pouvait dormir lorsque sa tâche était terminée.
--C’était tout de même le bon temps.
Mais elle avait le sentiment de l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette parole comme un blasphème.
Comment pouvait-elle regretter les jours où elle n’était rien au 17, rien qu’une pensionnaire, une passante qu’on avait le droit de chasser à toute minute?
Comment pouvait-elle être assez ingrate pour ne pas avoir constamment présent à l’esprit ce que la vie lui avait apporté, ce que M. Adolphe lui avait donné: un nom, une fortune, l’amour, la maternité?
La maternité!
Mme Mireille se rappelait le matin de sa délivrance, la déception qu’elle avait éprouvée au cours des premières heures qui suivirent, puis son émotion et celle d’Adolphe qui, les yeux humides, balbutiait, éperdu de bonheur:
--Ce petit bout... Ce petit bout... Quand on pense que c’est nous deux... Nous deux réunis, fondus.
--Aimée-Désirée! ma fille, notre enfant! murmura Mme Mireille.
Elle se dirigea vers une porte, en tourna doucement le bouton, la poussa, pénétra dans une étroite pièce où une veilleuse, voilée de rose, posée sur une commode, répandait une faible clarté: c’était la chambre où la fillette et sa bonne couchaient.
Roulée dans une couverture brune, la domestique dormait, le visage tourné vers la muraille.
--Celle-là aussi est heureuse, pensa Mme Mireille, en écoutant le souffle puissant et régulier de la montagnarde.
La lueur de la veilleuse venait mourir sur un petit lit d’acajou en forme d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père du bébé qui y était étendu avaient passé les premiers ans de leur vie.
Paupières abaissées, lèvres disjointes, son fin visage entouré de cheveux blonds dénoués, Aimée-Désirée dormait. Sa main potelée pendait hors du berceau.
Mme Mireille posa le coffre de fer et la lampe électrique à côté de la veilleuse, s’agenouilla sur la descente de lit, prit les doigts de la fillette dans les siens et y appliqua ses lèvres.
Elle discernait mal quel sentiment l’avait poussée à pénétrer dans cette chambre, à s’agenouiller devant le lit de son enfant, comme si elle avait eu à s’accuser d’un crime ou d’une faute.
Comment, si simple, si peu habile à s’analyser, aurait-elle compris que, dans son trouble, dans son désarroi, elle venait, d’instinct, à ce bébé endormi, demander un conseil, une ligne de conduite... et une absolution, pour le cas où, un jour, elle aurait besoin d’être pardonnée?
Mme Mireille se releva, posa les mains sur le bord du petit lit, se pencha sur le calme visage puéril, pareil, sous la lueur de la veilleuse, à de la cire à peine rosée--et dont elle attendait obscurément qu’il l’inspirât--mais qui ne lui apprit rien.
Des larmes roulèrent sur ses joues.
Elle sentait une torpeur l’envahir. Sa pensée se paralysait progressivement. Il lui semblait qu’un rideau de brumes s’interposait entre elle et ses soucis.
Et cette impression lui était très douce.
Dans son sommeil, la domestique balbutia quelques syllabes confuses. Le son de cette voix ranima Mme Mireille, dissipa sa torpeur, la remit en état de souffrir. Elle saisit de nouveau la main d’Aimée-Désirée, la baisa, reprit son coffre, sa lampe électrique et sortit de la chambre pour rentrer chez elle, plus lourde d’anxiété que jamais.
En se glissant auprès de M. Adolphe endormi, elle était torturée par l’indécision et lorsque, vers le matin, elle fut enfin accueille par le sommeil, elle n’avait encore trouvé le chemin de son devoir.
XI
Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Mme Mireille faisait sa quotidienne tournée d’inspection dans les chambres afin de s’assurer que tout y était en ordre, pour le service du soir, lorsque sa cousine la rejoignit:
--Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.
--Lequel?
--Celui qui a fait un discours.
--Qu’est-ce qu’il veut?
Mains ouvertes de chaque côté du corps, Mme Lucie montra qu’elle ignorait les desseins du visiteur.
--Il ne sait que répéter: «Patronne, patronne», dit-elle.
Mme Mireille se rappela la scène de la veille au soir, l’offre que lui avait adressée l’officier et sa propre réponse.
Alors, sans qu’elle pût se rendre compte pourquoi elle revivait ainsi tous ses souvenirs de la nuit, ni comment la foule des idées qui s’étaient agitées et heurtées en elle s’enchaînaient l’une à l’autre, elle évoqua sa méditation dans le salon silencieux, son désespoir, sa longue station dans la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie au cours de quoi elle avait si ardemment souhaité une inspiration qui ne lui était pas venue.
Mme Lucie observait avec surprise ce visage soudain pâli, ces yeux aux regards fixes, ce front que trois rides creusaient entre les sourcils, ces lèvres qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.
Elle demanda:
--Que faut-il répondre?
Mme Mireille sursauta.
Quoi, cet homme qui, la veille, lui avait lancé, avec l’impudeur et l’inconscience que donne l’ivresse, une proposition qu’il était interdit à Mme Mireille d’accepter, et qu’elle avait considérée comme la boutade sans conséquence d’un ivrogne, s’était souvenu des mots qu’il avait prononcés! Et il était revenu! Et Mme Lucie demandait ce qu’il fallait lui répondre?
Mais rien!
Il fallait feindre de ne pas comprendre ce qui le ramenait dans la Maison, faire servir du champagne, appeler ces dames et s’arranger pour qu’il choisît l’une d’elles.
--Qu’est-ce que je lui dis? insista Mme Lucie.
Mme Mireille haussa les épaules, elle s’emporta:
--C’est toujours la même chose, alors!... Quand il y a un coup dur c’est moi qui suis forcée de m’y coller! Ici, c’est empoté, emplâtre et compagnie! Ah! je peux me vanter d’être bien aidée!... Tiens, laisse-moi passer, J’y vais!...
Elle descendit au salon.
Quand elle y parut, l’officier se leva, joignit les talons, se découvrit, rougit, eut un rire timide de collégien, et commença de parler.
Mais, très vite, il s’aperçut qu’on ne l’entendait point. Il en parut fort surpris et tout décontenancé. Puis il sourit de nouveau, son visage s’éclaira: il venait d’avoir une idée.
--Coloured girl, prononça-t-il.
Mme Mireille le regarda sans plus comprendre.
--Coloured girl, répéta-t-il en montrant la négresse au pagne bleu de ciel peinte sur le mur. Puis, il fit le geste d’appeler quelqu’un et pointa l’index vers le sol.
Mme Mireille devina qu’il souhaitait la présence de Mme Bambou. Elle prononça très fort:
--Mme Bambou? Appeler?... Ici?...
--Yes, dit l’Anglais. She speaks english.
--Mme Bambou! cria Mme Mireille dans l’escalier, un monsieur vous réclame!
La négresse survint.
--Demandez-lui ce qu’il désire.
L’officier parla longuement en se caressant le menton avec le pommeau de sa cravache.
Mme Bambou, dont le vocabulaire comportait des lacunes, se fit répéter plusieurs phrases, puis traduisit:
--Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné.
--Moi! s’exclama Mme Mireille.
La négresse poursuivit: