Part 4
--Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi, vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé de vous répéter.
Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa proposition produisait sur elle.
Mme Mireille était impassible.
Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de discerner ses réactions.
Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si vainement recherché.
Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée, elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle avait à faire.
Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles, dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en lui envoyant ce militaire étranger.
Pour le salut d’une enfant qui, lorsque sa saison serait venue, ne devait pas connaître l’opprobre, ces puissances ordonnaient à sa mère d’accomplir la seule tâche rémunératrice qui lui fût familière. Elle n’avait qu’à se soumettre.
A se soumettre et à rassembler les souvenirs de son ancienne vie, afin de reprendre son état de jadis sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait point exercé depuis plusieurs années.
--Vous pouvez remonter, dit-elle à la négresse.
Quand elle fut seule avec l’Anglais, Mme Mireille s’assit. Elle lui coula un regard de ses yeux noirs et respira largement. L’air, en pénétrant dans ses narines dilatées, fit du bruit. Sa forte poitrine tendit le satin du corsage. L’homme loucha.
Répétant, à son insu, car elle n’avait pas une très grande lecture, une plaisanterie qu’elle avait entendu prononcer bien des fois par un des beaux esprits de la ville et qui figure dans les œuvres de jeunesse d’un membre de l’Académie française, elle demanda:
--Elles n’en ont pas en Angleterre?
--Please? s’informa l’officier.
Elle modifia l’expression de son sourire. Sans doute celui-ci fut-il de qualité, car l’Anglais posa un billet de cent francs sur la table.
Sans cesser de sourire, sans cesser d’imprimer un mouvement de houle à ses seins, Mme Mireille déplia lentement l’index et le majeur.
--Yes, dit l’Anglais, qui, fouillant dans la poche extérieure de sa vareuse, en tira un autre billet qu’il plaça à côté du premier.
Mme Mireille les prit et les glissa dans son corsage.
A ce moment, des pas résonnèrent dans l’escalier: M. Adolphe sortait de sa chambre. Mme Mireille mit un doigt sur ses lèvres. L’officier se raidit. Tous deux regardèrent la porte.
Bien rasé, bien peigné, la moustache soigneusement roulée, vêtu de son élégant costume de gabardine, décoré de ses deux croix et chaussé de ses belles bottes montantes, le héros parut. Ses mains cherchèrent les tables, glissèrent dessus, et bientôt, il était au piano qui commença de chanter.
--Je vais vous envoyer Mme Bambou, dit, à très haute voix, Mme Mireille, puis, s’adressant à son mari, elle ajouta:
--C’est l’Angliche d’hier soir. Il s’en ressent pour l’ébène. Je lui fais descendre la chose.
--Ça va, prononça placidement M. Adolphe en continuant de caresser le clavier.
Mme Mireille adressa à l’officier des signes d’intelligence qu’il ne comprit point et disparut. Mme Bambou arriva peu après.
Elle le prit par la main, le conduisit jusqu’à sa chambre où il trouva, prête à le satisfaire, la femme vers qui allaient ses convoitises et qui, pour la première fois depuis son mariage, refit, par devoir, professionnellement, c’est-à-dire sans amour, le geste de l’amour.
XII
Le capitaine William-George Ellis revint seul plusieurs fois rue des Trois-Raisins. Il éprouva, à chaque nouvelle visite, la même joie des sens à quoi s’ajoutait cette satisfaction que donne à l’homme sérieux, et qui sait la valeur des choses, l’impression qu’il en a pour son argent.
Puis, comme il était exempt d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, il est de tradition de passer à ses meilleurs camarades, afin qu’ils la puissent apprécier, la femme qui vous a réjoui, il présenta ses deux amis à celle qui lui avait révélé l’amour selon les méthodes françaises, méthodes que, sans être taxés de chauvinisme, nous sommes fondés à déclarer incomparables puisque, dans les cinq parties du monde, on le va répétant.
Mme Mireille accueillit les trois hommes avec cette correction, cette aménité tranquille que sa longue fréquentation des messieurs lui avait permis d’acquérir et qu’elle tâchait, sans toujours y parvenir, à inculquer aux dames placées sous sa direction.
Selon les conditions fixées une fois pour toutes par le capitaine William-George Ellis, ils acquirent, eux aussi, licence de tenir entre leurs bras cette femme puissante, saine et attentive, cette technicienne éprouvée, douée à un si haut degré de conscience professionnelle, en compagnie de qui ils se sentaient en si parfaite sécurité et qui marquait tant d’empressement à les satisfaire.
Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, ils décidèrent de faire chacun une visite hebdomadaire à leur amie commune.
Ils établirent entre eux un roulement et choisirent les après-midi du lundi, du jeudi, du samedi. Mme Mireille y souscrivit.
Elle les attendait maintenant dans la chambre de Mme Bambou, car il avait bien fallu mettre la négresse dans la confidence.
Ils arrivaient toujours avec cette ponctualité qui caractérise les gentlemen: en même temps que le quart de quatre heures sonnait à l’Église Cathédrale.
Et leur entrée était identique. On eût dit qu’ils l’avaient réglée et répétée ensemble, ainsi qu’un numéro de music-hall. Dès la porte franchie, ils faisaient un plongeon, se découvraient, se dégantaient, posaient casquette, cravache et gants sur une chaise, mettaient avec aisance, mais sans ostentation, deux billets de cent francs sur le marbre de la cheminée, puis, mains croisées, rougissant et se dandinant, souriaient à Mme Mireille.
Elle était nue sous un péplum transparent de soie orange, portait des bas rouge-vif, du fard aux joues, du koheul aux cils, du bleu aux paupières, des œillets dans ses cheveux artistement roulés en conque marine.
Et ces visites d’après-midi n’empêchaient point qu’ils vinssent, presque chaque soir, au salon crier: «Tchampeine! Tchampeine!», boire plusieurs bouteilles de ce vin qui versait en eux tant d’innocente joie et briser quelques verres sur les tables à grand coups de leurs cravaches de cuir.
Parfois, ils amenaient des camarades. Mais sans doute ceux-ci n’étaient point très intimes, puisque s’ils les présentèrent, comme il se doit, à Mme Mireille, ils ne demandèrent pas à leur amie de disposer pour eux des après-midi de liberté qu’ils lui laissaient.
Tout ce champagne, largement bu et largement payé, tous ces verres brisés, comptés six fois leur prix d’achat, faisaient entrer dans la caisse des sommes appréciables à quoi venaient s’ajouter, trois fois la semaine, les deux billets de cent francs que Mme Mireille y versait.
Les moyennes, les belles moyennes d’autrefois étaient enfin rétablies.
La fortune des Rabier ne courait plus le risque de ne point s’accroître selon les prévisions qu’autorisaient les circonstances exceptionnelles. La dot d’Aimée-Désirée serait splendide.
Mme Mireille était heureuse, trop heureuse d’avoir, par sa seule industrie, détourné la catastrophe qui menaçait, accompli, en toute simplicité, son devoir d’épouse de mutilé et de mère pour se demander quelles seraient les réactions de M. Adolphe si, un jour, il apprenait la vérité, c’est-à-dire quel surcroît de travail celle qu’il avait associée à sa vie s’imposait afin que la famille ne pâtît point de la déchéance physique de son chef.
Rien au monde n’aurait pu la déterminer à le mettre au courant. Mais ce qui l’induisait surtout à vouloir garder le silence, c’était l’excès de sa délicatesse, de sa sollicitude, de son amour.
Il semblait à Mireille que dire à Adolphe l’emploi de ses après-midi, lui parler de ses nouveaux revenus, ce serait lui adresser indirectement un reproche, lui rappeler qu’elle devait maintenant travailler pour deux. Or, elle était incapable de cette vilenie.
Elle dissimulait pour lui, à qui elle voulait épargner un chagrin, non pour elle qui, ayant découvert où était la vérité, n’éprouvait nul remords, mais seulement une joie très douce: celle que procure la satisfaction du devoir accompli.
Bien qu’elle eût adopté cet extérieur hautain, distant, autoritaire qu’exigeait sa double qualité de femme mariée et de directrice, il subsistait beaucoup trop d’humilité en elle pour qu’elle attachât de l’importance au prêt tri-hebdomadaire de ce corps innombrablement loué jadis et s’estimât coupable envers son mari.
Coupable, elle l’eût été si elle se fût donnée pour rien, par amour, par caprice, à un homme dont elle se fût coiffée.
Mais, puisqu’elle se vendait--et très cher--à des indifférents, elle était innocente et ne trahissait point la foi jurée.
Mme Mireille avait même la certitude, tant sa conscience était en repos, tant elle croyait connaître l’âme d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme elle si, écoutant la voix de l’orgueil qui, parfois, lui parlait ainsi qu’à toutes les créatures imparfaites que nous sommes, elle devenait un jour asses avide de louanges pour se vanter de sa nouvelle activité.
Mais elle espérait bien que cette voix se tairait longtemps et qu’il lui serait permis de continuer, sans en être infatuée, d’accroître, par son travail personnel, la richesse de la famille où Adolphe l’avait admise et envers qui elle savait toute l’étendue de ses devoirs.
XIII
Malgré la discrétion de Mme Bambou, ces dames n’avaient pu ignorer longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi, le samedi, un officier de l’armée britannique franchissait le seuil de la Maison.
Mais, ayant deviné les raisons qui avaient déterminé Mme Mireille à reprendre du service actif, elles l’estimaient davantage.
Bien qu’elles eussent peut-être été fondées à lui reprocher de les avoir frustrées de clients riches et généreux, qui, sans doute, se fussent accordés avec trois d’entre elles si Madame ne les avait accueillis, jamais, ni par leurs paroles, ni par leur attitude, elles ne marquèrent de ressentiment.
Elles montraient tant de réserve, elles jouaient l’ignorance avec tant d’application, et, alors que d’autres, à leur place, eussent profité des circonstances pour se relâcher, elles continuaient de travailler avec tant de stricte gravité, que, parfois, Mme Mireille, qui, cependant, ne nourrissait aucune illusion, pouvait se demander si, vraiment, son secret était connu.
--Elles sont délicates et parfaites, disait-elle.
Et la façon dont son personnel se comportait avec elle la consolait, dans une certaine mesure, des nouveaux soucis qui, depuis quelques semaines, l’avaient assaillie.
Ces soucis, qui étaient de deux ordres, M. Adolphe les lui causait.
Toujours, il pensait à ce fils que sa femme ne lui donnait pas, à ce fils qu’il désirait si obstinément pour que son nom se perpétuât, pour que la famille continuât de régner sur la Maison.
Lorsqu’il parlait maintenant de cet enfant, ce n’était plus, comme naguère, avec attendrissement, mais avec nervosité, irritabilité. Très vite, il devenait amer et même, parfois, proférait une menace:
--Je te dis que je veux un garçon, un Rabier... et que je l’aurai!... De toi ou d’une autre!... Si tu ne te décides pas, un de ces jours, j’en fais un à la première venue... et je le reconnais! Alors, on verra bien!...
Mme Mireille était meurtrie. Mais, se rappelant ce que lui avait prédit Casi en regardant palpiter la flamme de la bougie, elle restait inébranlable dans sa décision de n’accepter jamais plus la maternité.
Et ce n’était pas tout: une fois encore, les affaires périclitaient.
Si l’on ne pouvait dire que cette situation fût imputable à M. Adolphe, du moins s’expliquait-elle par la présence constante d’un grand mutilé dans la Maison dont, peu à peu, à cause de cette présence, notables et civils riches s’étaient écartés.
Beaucoup d’entre eux, qui, étant d’âge à être mobilisés, avaient pourtant réussi à passer à travers les mailles des filets qu’aux applaudissements des vieillards sanguinaires on traînait alors périodiquement sur la France afin d’y pêcher tout ce qui jouissait d’assez de jeunesse, de force et de santé pour mériter d’être envoyé au carnage, beaucoup d’entre eux éprouvaient un malaise, lorsque, venant au 17 dans le dessein de s’y dissiper, ils se trouvaient face à face avec M. Adolphe.
Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, lui, connaissait l’enfer loin de quoi ils avaient réussi à se tenir, où il avait troqué ses yeux contre une médaille et une croix, et qui, après avoir étonné par sa sérénité, se montrait souvent taciturne et parfois irascible, se dressait maintenant comme un reproche devant ses hôtes.
Même silencieux, il leur disait que, là-bas, sur des kilomètres, la terre était farcie, fourrée, bourrée de morts, que, dans des centaines d’hôpitaux, des hommes qui, en réalité, n’avaient pas plus de raisons qu’eux-mêmes d’être des suppliciés, souffraient et mouraient, que, sur toute l’étendue du territoire, une multitude de victimes pleuraient pour leurs membres perdus, leurs corps désarticulés par la mutilation ou ruinés par la maladie.
Et, lorsqu’il parlait, racontait ce qu’il avait vu,--du temps qu’il pouvait encore voir!--le son de cette voix leur était insupportable.
--Il nous embête, celui-là, avec ses croix et ses discours, pensaient-ils. On ne vient tout de même pas au bobinard pour y recevoir des leçons!
Ils vidaient rapidement leurs verres et se retiraient.
D’autres, dont les fils ou les gendres étaient au front et qui allaient chercher au 17 l’oubli de leurs angoisses paternelles, en ressortaient, aussitôt qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec l’effroi d’apprendre un malheur, lorsqu’ils rentreraient chez eux.
Hommes jeunes ou déjà sur l’âge, qui avaient participé à la démonstration de sympathie dont le héros de la rue des Trois-Raisins avait été l’objet lors de son retour ou s’y étaient associés par la pensée, tous, maintenant, désertaient l’établissement où, seul, l’élément militaire continuait de fréquenter.
Sans pouvoir s’en expliquer la cause, M. Adolphe constata ces désertions. De même, il constata le fléchissement des recettes.
--Il y a quelque chose, disait-il parfois à Mme Mireille, quelque chose qui ne va pas.
Mme Mireille ne savait que trop ce qui n’allait pas et pourquoi, en dépit du sacrifice qu’elle avait fait, dans le dessein de la fixer, la fortune, une fois encore, se détournait d’eux. Pour ne point le dire ou éclater en sanglots, elle se mordait les lèvres.
Souvent, il ajoutait:
--Et puis, tu ne surveilles pas ton monde. Je suis sûr que tu te laisses gruger.
Malgré l’injustice du reproche, elle ne répondait pas. Mais, loin de l’apaiser, ce silence irritait son mari dont l’humeur, si égale naguère, s’aigrissait au point que, parfois, il lui arrivait de molester ou d’injurier les clients.
--Si ça continue, nous ne reviendrons plus, lui avait dit une fois l’un d’eux.
Sous un tel outrage à sa personne, à sa qualité de mutilé, à son nom, à sa Maison, M. Adolphe s’était dressé terrible: front livide, lèvres tremblantes, mains crispées.
--Mais foutez donc le camp tout de suite, nom de Dieu, foutez le camp!... Tous!... Tous!... Tous!...
Pour le faire taire, pour le calmer, Mme Mireille s’était jetée sur lui qu’elle croyait devenu dément. Il l’avait saisie par les poignets et, visage contre visage, lui avait crié:
--Toi!... Toi!... Je commence à en avoir assez, tu sais! Je finirai par te crever!...
Mme Mireille avait blêmi, ces dames avaient échangé des regards, le salon s’était vidé.
XIV
Un lundi matin, M. Adolphe dit à sa femme:
--Le piano est faux, il faut commander l’accordeur pour cet après-midi, vers quatre heures.
Le garçon, par qui Mme Mireille envoya chercher l’homme de l’art, rapporta sa réponse: occupé toute la journée, il ne pouvait venir que le lendemain ou le surlendemain.
M. Adolphe réfléchit, compta sur ses doigts.
--Qu’on y retourne, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, et qu’on lui dise que je l’attends sans faute jeudi à la même heure. Je ne veux de lui ni demain, ni après.
Mme Mireille n’avait jamais discuté aucune des décisions de son mari. Elle dépêcha de nouveau le garçon.
Cette fois, la réponse fut conforme au désir du maître.
--Nous réglerons donc cette affaire-là jeudi sur le coup de quatre heures, prononça-t-il.
* * * * *
L’accordeur fut exact.
Il prit possession du tabouret que M. Adolphe lui céda, mit un diapason entre ses dents et commença d’éprouver chaque note.
Ponctuel comme s’il se fût agi d’une affaire de service, le capitaine William-George Ellis, dont c’était le jour, survint peu après.
Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire vêtue d’une seule tunique de gaze, très courte, sans manches, et de bas verts, la négresse était assise, cigarette aux lèvres, devant un cahier de chansons qu’elle feuilletait. En reconnaissant le pas de l’Anglais, elle se leva, sourit et, selon le protocole établi, monta avec lui.
M. Adolphe n’écoutait plus les sons émis par l’instrument. Il tendait l’oreille vers l’escalier dont chaque marche sonnait sous le martèlement de la mule de Mme Bambou et gémissait sous la botte de l’officier.
A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle se referma. Tout bruit cessa.
M. Adolphe croisa les bras, emplit d’air sa poitrine et dit à l’accordeur:
--Maintenant, jouez la _Valse des Roses_ un peu _forte_, sans arrêt, jusqu’à ce que je revienne... Et quoi qu’il arrive ne vous occupez de rien. C’est pour faire une blague!
Il enleva ses bottes qu’il jeta sous une banquette, et, mains en avant, traversa le salon en fredonnant:
Viens avec moi, pour fêter le printemps, Nous cueillerons des lilas et des roses...
puis s’engagea dans l’escalier, dont il saisit fortement la rampe.
Opérant sur celle-ci des tractions successives, il touchait à peine les marches qui ne craquaient pas plus que si un enfant allant pieds nus les eût foulées.
M. Adolphe arriva sur le palier au moment que Mme Bambou le traversait.
En apercevant ce colosse médaillé, aux paupières closes, qui allait en chaussettes dans l’étroit espace où il avait réussi à venir, à la manière d’un chat, elle accrocha ses ongles à ses dents qui se heurtaient et s’aplatit contre une cloison.
Les yeux agrandis, les jambes tremblantes, elle haletait.
Et son épouvante s’accroissait de cette circonstance: dans le salon elle entendait jouer, comme si c’eût été par lui-même, la langoureuse musique dont l’homme qui était là, devant elle, aimait à bercer son inaction de l’après-midi.
Mme Bambou n’était pas très éloignée de supposer qu’il y avait de la sorcellerie dans tout cela et que son patron, dont les mains, qui continuaient de ramer, atteignirent le mur, glissèrent dessus et s’arrêtèrent sur une porte, avait le pouvoir de se dédoubler.
Puis elle vit ceci:
M. Adolphe sortir un pistolet automatique de la poche de sa vareuse, l’armer, chercher de nouveau la porte, la caresser jusqu’à ce qu’il eut trouvé le bouton qu’il tourna et qui grinça.
Mais l’huis résista: le verrou avait été poussé à l’intérieur. Une voix féminine, la voix de Mme Mireille, s’éleva courroucée.
--Qu’est-ce que c’est?
M. Adolphe eut un rire muet.
--Qu’est-ce que c’est? répéta la voix. Qui est là?
Reculant d’un pas, puis faisant une flexion sur les jarrets, puis donnant de l’épaule dans la porte qui céda sous la violence du choc, M. Adolphe fut projeté plutôt qu’il n’entra dans la chambre.
--C’est moi! dit-il.
Mme Bambou avait bondi dans l’escalier. Quatre détonations qu’elle entendit coup sur coup précipitèrent son élan.
Sa tunique de gaze s’étant accrochée à un barreau, elle se crut poursuivie, poussa un cri de bête traquée, arracha de son corps l’étoffe légère, sauta les marches qui la séparaient encore du salon où elle arriva nue, hurlante, les yeux fous, les cheveux en désordre.
Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, croyant que la tumultueuse entrée de cette négresse frénétique, vêtue de bas vert-pomme, faisait partie de la blague annoncée, l’accordeur continuait de jouer
Nous cueillerons des lilas et des roses.
Mme Lucie rentrait de la ville. Mme Bambou tomba dans ses bras.
--M. Adolphe vient de tirer sur Mme Mireille et sur l’Angliche, là-haut, dans ma chambre.
Puis elle s’évanouit.
La cousine la poussa sur une banquette:
--Arrêtez donc votre musique à la noix, vous, nom de Dieu! cria-t-elle. Et occupez-vous de Madame.
Elle se précipita dans l’escalier.
L’accordeur comprit que, décidément, il devait se passer des événements exceptionnels. Il termina la phrase commencée, rabattit le couvercle du piano, fit pivoter son tabouret, enleva ses lunettes et considéra le corps de bronze qui se tordait sur la peluche saumon de la banquette.
--Encore que cette personne de couleur soit déparée par des seins un peu flasques, elle est assez harmonieuse de formes, remarqua-t-il.
Il était fort intéressé par le spectacle qui lui était offert, peu ému et très perplexe quant aux services qu’il pouvait rendre à cette femme dont les yeux étaient blancs, les mâchoires serrées, qui émettait des cris stridents et se retournait les ongles en cardant de la si belle peluche.
A tout hasard, il la gifla avec force cinq ou six fois et constata qu’il éprouvait un certain plaisir à appliquer ce traitement.
* * * * *
--En voilà une brute!
--Il tape comme un sourd!
--Voulez-vous la laisser tranquille!
--Il va lui casser les dents, ma petite!
L’accordeur fit volte-face: huit femmes aux cheveux enguirlandés de faux géraniums, de faux myosotis, de fausses capucines, et qui étaient nues sous des tuniques de gaze, de mousseline ou de surah, se trouvaient devant lui.
Au bruit des détonations, elles avaient quitté leurs chambres en hâte et, se bousculant, étaient descendues au salon afin de s’enquérir de ce qui se passait.
Bien qu’elles fussent de volumes, de teints, de types différents, l’accordeur les estima également désirables et se félicita que la saison de l’amour fût, depuis longtemps déjà, terminée pour lui, car il eût été fort embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une d’elles.
--Mesdames!... Mes hommages!... prononça-t-il en s’inclinant.
--On s’en fout de vos hommages, répliqua Mme Carmen qui l’écarta pour s’occuper de Mme Bambou.
Il faut croire que l’intervention dont la négresse venait d’être l’objet était parfaitement appropriée à son cas, puisque son corps, raidi tout à l’heure, se détendait, puisque ses mains cessaient de griffer et ses jambes de s’agiter, puisque, enfin, ses yeux avaient perdu leur aspect effrayant et pris une expression de douceur et de puéril étonnement pour regarder le visage de la compagne penchée sur elle.
--Tu me reconnais, mon noiraud? demanda Mme Carmen avec sollicitude.
--Oui, répondit Mme Bambou en sanglotant à petits coups dans la saignée de son bras replié. J’ai froid, ajouta-t-elle.
Elle grelottait.
Heureux de démontrer que, malgré les apparences selon quoi on venait de le juger peut-être un peu légèrement, son âme n’était pas tout à fait insensible, l’accordeur étendit avec beaucoup de soin son pardessus sur la négresse.
Considérant tour à tour Mme Bambou et le vieil homme, ces dames ne parvenaient point à établir une corrélation entre la scène dont elles venaient d’être témoins et les détonations qu’elles avaient entendues.