Mireille des Trois Raisins

Part 2

Chapter 23,732 wordsPublic domain

Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement. Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés.

Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où, dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de marbre, à faire des réussites.

Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la Normandie.

Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au plus que, selon les augures, dureraient les hostilités.

Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement, de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit une intensité nouvelle.

Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le 2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et d’«assimilés» dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes inconnus, insoupçonnés même, surprenaient.

Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés, plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes qu’autrefois en un mois.

La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.

Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient, roulait dans l’étroite venelle.

Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement, dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement lorsqu’un autre sortait.

Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur. Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus de spécialités.

Les temps étaient désormais au travail en série.

Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient débordées.

Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame disponible.

Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout: au front, dans les hôpitaux et les usines de munitions.

Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.

Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était encore insuffisant.

Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses desseins.

Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police. Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés: le soir même, le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes, savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.

M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.

La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables, ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le tiroir-caisse.

Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès qu’il apercevait des verres vides:

--Gustave, on a soif au six!

--Gustave, renouvelez à l’as!

Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou cognac à l’eau.

Ah! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du quatrième trimestre de 1914! Jamais on ne revivra cela! Jamais le commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité!

Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue, couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la fortune.

--C’est trop beau! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera sûrement quelque chose...

M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.

Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter d’un quart le bien paternel.

--La belle vie! disait-il, la belle vie!... Et ça ne fait que commencer!...

Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte! Grâce à Dieu, de longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents.

V

--Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille.

Elle n’était que trop bonne prophétesse.

Il arriva ceci: invité, au début de 1915, par la voie administrative, à passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le service armé.

Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.

Il n’y resta pas longtemps: quatre mois à peine après avoir laissé son foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la Patrie.

Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros, ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait...

Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile.

A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit.

Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre.

--Ce qu’elles te visent! avait-elle murmuré.

Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille, tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade.

Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou, l’embrassèrent en pleurant.

Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se dirigeait avec une étonnante sûreté.

Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux,--car l’heure du travail était proche,--le regardaient avec surprise aller, venir, essayer de reconnaître toutes choses.

Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie, d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles.

Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta:

Viens avec moi pour fêter le Printemps, Nous cueillerons des lilas et des roses.

On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit signe de se retirer.

La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à pied de bas.

M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon.

Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point l’humilier, il s’engagea dans l’escalier.

Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et but longuement l’air avec une expression heureuse.

--La petite? demanda-t-il.

Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre.

M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa. Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire:

--En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les militaires.

--Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire quelque chose.

Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit.

Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée.

Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines de la porte donnant accès à l’escalier.

M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari.

A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à dissimuler.

Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six fois de suite, il murmura: «Merci» en recevant la poignée de main que, déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter, chacun des visiteurs lui donna.

C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit possession de la maison de ses pères.

VI

La vie lui fut douce.

Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache. Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix.

Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il préférait.

Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant les heures qu’il passait devant son clavier.

Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et le ravissaient.

Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire. Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à se rappeler où et quand il avait entendu ces accords.

Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes coulaient de ses yeux morts.

Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait «comment ça lui était arrivé».

--J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure...

On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient, croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés.

Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité, conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la vie, il haussait les épaules et expliquait:

--Ce n’est pas si terrible que l’on pense... D’abord, lorsque la chose vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la bête, que vous vous dites: «Tout de même j’ai eu le filon.»

«Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre coffre intacts... et la nuit, vous vous réveillez pour faire l’inventaire de votre personne... Vous ne pouvez vous rassasier de cette joie... et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes...

«Et puis, il y a autre chose: petit à petit, vous vous apercevez que vos mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous étaient utiles, vous procurent du plaisir.

«Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à deviner de quelles matières elles sont faites.

«Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous.

«Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile! Le bruit des respirations me renseigne: tant de monde en tout, tant d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais.

«Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces dames... je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme chacune d’elles.

«Quelquefois, quand je suis seul ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter vivre la Maison... Je suis sûr qu’un autre, à ma place, n’entendrait rien, ne comprendrait rien. Moi j’entends tout, je saisis tout. Grâce à mon oreille perfectionnée, rien de ce qui se passe ici ne m’échappe.»

Le discours se prolongeait. Les auditeurs se regardaient avec étonnement. Ils se demandaient comment un homme pouvait parler avec tant de complaisance d’une infirmité, en éprouver et en montrer tant d’orgueil.

M. Adolphe, dont, vraiment, depuis sa blessure, tous les sens de perception s’étaient tellement affinés que, parfois, il paraissait doué de divination, savait l’effet que produisaient ses paroles sur ceux qui les écoutaient.

Ne voulant pas laisser croire qu’il souffrît en secret et tâchât à dissimuler ses regrets derrière l’abondance de ses propos, il se mettait à fredonner un air, se levait, allait s’asseoir au piano.

Mais il ne jouait pas ainsi qu’il jouait, l’après-midi, pour lui seul, ni la même musique. Il jouait comme autrefois, comme avant, pour faire beaucoup de bruit, des morceaux dont l’effet est certain sur la clientèle, depuis des lustres, dans toutes les maisons du monde: _La Marche des P’tits Pierrots_, _Sous les Ponts de Paris_, ou encore _Max! Max! Ah qu’t’es rigolo!_...

VII

M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui lui échéait.

Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée.

Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus honorable d’entre eux acquiert--ou retrouve--une mentalité d’étudiant chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre.

Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou deux sous la banquette. C’est bien connu.

Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre, resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier: petits commerçants, rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de grever exagérément le budget familial.

Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant et d’encaisseur?

Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son dessein, de rester au piano.

Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force.

Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner.

Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que, pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses hôtes.

Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon renouveler les consommations.

Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme.

Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur...

Alors elle retournait docilement à la caisse.

Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié.

Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit assez de ressources pour parer au désastre.

VIII

Depuis de longues années, chaque mois, à date fixe, le 17 recevait la visite d’une très vieille femme, la mère Casimir, dite Casi, dont la profession était de lire dans le passé et de prédire l’avenir.

Sa clientèle se composait d’artistes de cafés-chantants, de dames en maisons et de celles qui, par convenances personnelles, préfèrent exercer isolément leur état.

Le rayon d’action de la dispensatrice d’oracles était assez étendu. Casi, connaissant par cœur l’horaire des trains, visitait presque toutes les villes du département où sa tournée se poursuivait selon un itinéraire fixé une fois pour toutes et dans un délai immuable: trente jours.

--La méthode et la ponctualité sont les secrets du succès, répétait-elle.

Séduites par sa sagacité, dès la première consultation qu’elle leur avait accordée, et induites désormais à une aveugle confiance en ses prédictions, les clientes de Mme Casimir savaient donc exactement la date de son passage.

--Si Casi n’est pas morte, ce qui arrivera tout de même bien un de ces quatre matins, disaient-elles, nous allons la voir s’amener demain.

Et, de fait, le lendemain, Casi faisait son entrée.

Depuis qu’on la connaissait, elle portait le même costume, quels que fussent temps et époque de l’année: robe d’alpaga gris foncé à volants, palatine chaudron, ornée d’une ruche de satin, et capote à brides garnie d’un bouquet de violettes dont la pâleur allait grandissant de mois en mois.

Un parapluie immense et trois réticules de drap brodés de fleurs au canevas dont elle passait les cordons à son avant-bras complétaient l’équipage de Casi.

Elle était courtaude, très grasse, marchait avec difficulté, montrait, en un visage d’empereur romain à quadruple menton, des yeux fort rusés et un sourire tellement fixe, tellement toujours semblable à lui-même, qu’on l’eût supposé provoqué à perpétuité par quelque intervention chirurgicale qu’eût subie la vieille femme.

--Ah! mes belles!... s’écriait-elle haletante dès le seuil franchi, j’ai bien cru que je ne vous reverrais jamais. Figurez-vous que j’ai été malade à en mourir!... C’est mon asthme qui est cause de ça... Enfin, n’en parlons plus... Et vous? Toujours jolies à ce que je vois! Ah! la jeunesse!...

Ces dames s’empressaient.

--Vous prenez quelque chose, Casi?

Elle se défendait mollement.

--Un petit verre?

Casi se laissait tenter.

--Allons! C’est bien pour ne pas vous refuser, pour qu’il ne soit point dit que je vous ai fait un affront. Mais pas d’alcool. Parce que, vous savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, surtout quand elles commencent, comme c’est mon cas, à être sur l’âge.

--Alors quoi? Choisissez, Casi.

--Ce sera donc un petit rhum.

--Gustave, un rhum pour Casi!

Gustave survenait, Casi lampait le liquide d’un seul coup et reposait le verre devant elle. Connaissant la manœuvre, le garçon clignait de l’œil et versait une nouvelle ration à la devineresse qui la dégusterait lentement, à lèvres gourmandes, pendant la séance.

Selon les préférences de chacune, Casi interrogeait, avec un bonheur égal, les cartes, les lignes de la main, le blanc d’œuf ou la flamme d’une bougie.

Mais elle se refusait à faire le marc de café, déclarant de ses collègues qui prétendaient y lire la vérité:

--Ce sont toutes des charlatanes garanties sur facture, et qui volent l’argent des pratiques. Mme Veuve Casimir ne mange pas de ce pain-là.

Bien entendu, l’on n’insistait point.