Part 1
“ÉCHANTILLONS” Romans inédits choisis par Charles OULMONT
PIERRE LA MAZIÈRE
MIREILLE DES TROIS RAISINS
VALD. RASMUSSEN 168, BOULEVARD SAINT-GERMAIN PARIS
DANS LA MÊME COLLECTION
Déjà parus:
L’Ombre et l’Amour, par Francis de Miomandre. Gamins de Paris, par Léon Frapié.
En préparation:
La Marieuse, par Charles-Henry Hirsch. L’invalide du cœur, par Maurice Rostand. Ne forçons pas notre destin, par Paul Brulat. L’Age d’Or, par Edmond Jaloux. Mouti, Chat de Paris, par Charles Derennes.
Copyright 1925, by Vald Rasmussen.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Mireille des Trois Raisins
I
Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la Maison.
C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins.
Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste, avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe.
La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie.
Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue.
Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs franchissent le seuil du 17.
Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an: le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits.
Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel.
Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison.
Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus sérieuse, la plus diligente au travail.
Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était soustrait.
Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de Directrice.
M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient connue.
On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter l’oreille.
Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la pensionnaire à qui il donnait son nom.
Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées.
Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des «nouvelles».
De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé.
Mais Mme Mireille voulut que cette séparation nécessaire s’opérât de façon à laisser bon souvenir à ses anciennes amies qui, plus tard, ne le pourraient évoquer sans attendrissement.
Le soir du mariage (c’était le dernier qu’elles dussent passer dans la Maison), elle leur offrit un excellent dîner que M. Adolphe et elle-même présidaient et auquel assistaient plusieurs habitués, choisis parmi les plus distingués.
L’Armée, la Magistrature, le Barreau, les Lettres, les Arts, l’Administration et le Haut Enseignement y étaient représentés.
La porte blindée était close, la lanterne éteinte.
La table fleurie, chargée de cristaux et d’argenterie, avait été dressée dans le salon. Toutes les lampes étaient allumées.
Sous leurs serviettes, pliées en forme de bonnets d’évêque, les cinq pensionnaires trouvèrent un petit cadeau. Les larmes leur vinrent aux yeux. Elles se levèrent pour aller embrasser Mme Mireille qui pleurait en leur rendant leurs baisers.
On mangea solidement. On but bien et du meilleur. Au dessert, trois de ces dames qui, au cours de leur existence aventureuse, avaient fait quelques stages dans des cafés chantants, émurent l’assistance en détaillant des romances élégiaques.
Le représentant de la Magistrature imita le phoque à ravir, celui du Haut Enseignement souleva des acclamations en faisant, avec sa bouche, le bruit du rabot, de la scie et de la râpe à bois.
On applaudit longuement le Barreau en la vénérable personne d’un des avocats les plus justement estimés du département et qui exécuta la danse du ventre avec un talent si remarquable que nul ne s’offusqua de certains de ses mouvements, peut-être exagérément lascifs.
L’Armée brilla, comme de juste, dans des exercices de force et d’adresse.
Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde.
De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était fermée, la caisse devrait l’être aussi.
Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter: «Au 17, depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour rien», M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui, sans bourse délier.
--Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit furent allées chercher leurs valises.
Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des servantes dans le couloir d’un bureau de placement.
Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine tendresse.
Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à l’étagère aux liqueurs, au piano.
--Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M. Adolphe en frappant dans ses mains.
Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les passa à Mireille qui fit de même.
Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit, dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir...
II
La chambre conjugale était celle des parents, des grands-parents, des arrière-grands-parents de M. Adolphe.
C’est entre ses murs, dans son alcôve, que celui-ci était né, comme son père et son aïeul.
Un examen même superficiel du mobilier eût permis à l’historien de fixer, à quelques années près, l’époque où l’aisance avait commencé d’être l’hôtesse de la Maison.
Ce lit à bateau, cette table ronde en marbre gris noir, ces fauteuils et cette bergère, dont les bras étaient des cols de cygne sculptés dans l’acajou, cette pendule d’albâtre et de bronze doré, flanquée de vases de porcelaine décorés de fleurs peintes, étaient du plus pur style Restauration.
Meubles, bibelots, accessoires, constituaient un ensemble. Visiblement, ils avaient été achetés en une seule fois, quelque quinze ans après la fondation de l’établissement, au moment que, celui-ci reposant désormais sur des bases solides, ses propriétaires avaient estimé pouvoir s’accorder quelque confort personnel.
Le psychologue pénétrant dans cette pièce eût été renseigné sur le caractère de ceux qui s’y étaient succédé.
Malgré les caprices de la mode, malgré la frivole manie qui incite chaque génération à bannir les objets qui charmèrent la précédente, les Rabier avaient continué de vivre parmi ceux choisis par l’arrière-grand-père. Et cela attestait qu’en cet intérieur, se transmettait une vertu dont on peut affirmer qu’elle fait la force principale des familles provinciales françaises: le respect des aînés.
En franchissant le seuil du paisible asile où une nouvelle vie allait commencer pour lui, M. Adolphe entendit l’appel de sa race.
Il fut violemment, délicieusement ému, en y faisant entrer celle qu’il avait élue afin qu’elle fût la compagne de ses bons comme de ses mauvais jours, et, si Dieu l’accordait, la mère d’un Rabier qui, cinquième du nom, continuerait en cette vieille demeure la tradition des aïeux.
C’est avec une pieuse ferveur que les deux époux échangèrent leur premier baiser et nouèrent leurs corps en renouvelant les serments que, le matin, ils avaient prêtés d’abord à l’Hôtel de Ville, devant le représentant de la République Française, puis en l’Église Cathédrale, devant celui de Dieu sur la terre.
Le lendemain, faute de personnel, la Maison resta fermée. Le surlendemain, elle rouvrait son huis percé d’un judas grillagé. Les portières des établissements voisins pouvaient voir, assise dans le tambour, et tenant une broderie à la main, une gaillarde brune, un peu moustachue, aux fortes hanches, aux puissantes mamelles.
C’était Mme Lucie, cousine germaine de Mme Mireille, que celle-ci avait déterminée, pour devenir sa collaboratrice au 17, à quitter l’établissement de Toulon où elle travaillait encore l’avant-veille.
Robuste comme un gendarme, brave, inflexible, femme de tête par surcroît, elle excellerait à la fois dans l’appel, le guet et la défense.
Elle saurait décider le promeneur timide ou distrait à s’arrêter, elle flairerait de loin le client indésirable, l’évincerait de la voix et au besoin du poing et, s’il essayait de pousser la porte, la lui jetterait au visage.
Le train de l’après-midi amena les cinq pensionnaires, qu’après avoir soigneusement étudié leurs dossiers et examiné leurs photographies, Mme Mireille avait engagées par l’intermédiaire d’une agence de Lyon à laquelle, depuis plus de vingt ans, les Rabier s’adressaient pour les réassortiments et qui, toujours, leur avait donné pleine satisfaction.
Il suffit à M. Adolphe de traverser le salon où elles attendaient que sa femme vînt les recevoir pour discerner que Mme Mireille montrerait, dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, des aptitudes égales à celles qu’elle avait affirmées dans son métier de dame.
Cette constatation lui procura une joie bien vive. Car il savait, pour l’avoir maintes fois entendu dire à ces messieurs du Commerce, de l’Industrie et de la Banque, combien il est décevant de promouvoir des subalternes, même excellents, à des postes directoriaux. Tant d’entre eux s’y révèlent insuffisants, voire parfaitement inaptes.
Donc, Mme Mireille avait, du premier coup, choisi le personnel le plus qualifié pour attirer le visiteur, lui plaire, le retenir, l’inciter à de fréquents retours.
* * * * *
Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument.
Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus, ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein nourricier.
Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice.
Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu.
Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards.
Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de surmenage.
Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête.
Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et trouvât toujours ce qu’elle apprécie.
A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et adjudants feraient fête à Mme Carmen.
Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint ambré, montrait une parfaite distinction.
Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries, bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs dactylographes jugées par eux inaccessibles.
Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée de son élocution, de pouvoir être, au 17, «la petite fille».
Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes, d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé, chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait soulever le marteau de la Maison.
Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir. Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite, afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion.
Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par le passant?
Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées, ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant leur âcre plaisir?
C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils viennent faire la débauche.
Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne s’indignent pas, ne sourient pas.
Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux secret et disent avec un accent maternel:
--Ça ne fait rien, mon petit... Je t’assure que ça ne fait rien!... Tu m’as tout de même donné beaucoup de bonheur!...
Mme Bambou, diminutif de Bamboula, était la négresse indispensable à tout établissement d’une certaine classe.
Elle n’aurait pas d’emploi très défini, de spécialité ni, selon toute vraisemblance, d’amis attitrés.
Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, la curiosité de la Maison.
Outre le casuel (l’expérience est faite depuis longtemps que les dames de couleur ont de l’action sur l’homme isolé, pénétrant pour la première fois dans une maison), chaque habitué, civil ou militaire, éphèbe ou grison, l’élirait certainement de temps en temps.
Les messieurs, même les plus graves et quels que soient leur âge ou leur situation, n’ont-ils pas le droit de rire un peu?
Et ne doit-on pas se prêter avec indulgence à leurs petites folies quand elles ne font de mal à personne?
En attendant l’arrivée de Mme Mireille, les nouvelles pensionnaires regardaient les peintures qui décoraient les murs du salon.
Sous une frise où l’on voyait des amours roses se poursuivant et folâtrant ingénûment, des panneaux rectangulaires représentaient, fort décolletées ainsi qu’il convient et mutines à souhait, l’Espagnole à mantille et à castagnettes, l’Italienne à tambourin, la Russe bottée de rouge, la Japonaise à la robe fleurie de chrysanthèmes, la négresse vêtue d’un étroit pagne bleu de ciel.
--Ton portrait, Bambou, dit Mme Zizi.
Cela fit rire Mmes Joujou, Carmen et Andrée. Mme Bambou, ne sachant si elle devait être mortifiée ou flattée, prit le parti le plus sage. Elle imita ses compagnes, ce qui lui permit de montrer une denture magnifique sertie d’or.
Les rires s’apaisèrent. Mmes Joujou et Carmen chuchotaient. Soudain, Mme Joujou éleva la voix.
--Moi, ma petite, la première fois, c’était à Brest, avec un officier de marine.
--Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, un général de cavalerie.
--Moi, dit Mme Bambou, en Louisiane, sur une plantation...
Mais elle n’acheva point. Madame paraissait. Toutes se levèrent.
D’un coup d’œil expert, la directrice inspecta chacune. L’envoi était complet, conforme à la commande, il n’y avait rien à dire.
En deux temps, Mme Mireille les mit au courant du Règlement de la Maison, les prévint qu’elle serait inflexible sur le chapitre de l’ordre, de la propreté et de la discipline, fit miroiter les bénéfices qu’elles pourraient réaliser si elles savaient pousser les visiteurs à la limonade, les avisa que, conformément aux prescriptions de la police locale, elles seraient autorisées à sortir à tour de rôle, un après-midi par semaine, sous réserve de ne point circuler en ville, où leur présence risquerait de causer scandale, et de s’aller promener dans la campagne. Puis elle les conduisit à leurs chambres.
Le soir même, les cinq pensionnaires débutaient.
Parfaitement idoines à leurs rôles respectifs, toutes faisaient preuve d’une égale ardeur à l’ouvrage. Promptes sans jamais montrer de hâte, enjouées ou réservées selon les circonstances, elles savaient, sans qu’il y parût, obtenir de leurs amis que les consommations fussent souvent renouvelées.
La clientèle montra qu’elle ne regrettait point l’ancien contingent.
* * * * *
Sous la ferme direction de Mme Mireille, la Maison connut un accroissement de vogue et M. Adolphe se félicita d’avoir si judicieusement choisi la compagne de sa vie, l’associée qui l’aiderait à grossir le patrimoine familial.
A toute occasion, à tout anniversaire, on vit les preuves de sa prospérité et de sa satisfaction sur Mme Mireille dont les doigts, les oreilles, les bras et le corsage se chargeaient de bijoux cossus.
III
Il eût été injuste, il eût été cruel qu’une semblable union demeurât stérile. Dieu la bénit. Une fille naquit.
Elle causa, quelques heures durant, une déception à ses parents.
Cet anneau femelle dans la chaîne des Rabier qui, depuis tant d’années, ne comportait que des mâles, perturbait les conceptions de Mme Mireille et de M. Adolphe qui se demandaient selon quel rythme se transmettrait désormais la Maison...
Mais nul ne saurait reprocher longtemps de n’avoir pas tout à fait la forme de son rêve à l’enfant né de lui et qui commence de s’agiter dans un berceau.
Penché sur le visage fripé, aux paupières encore closes, qui faisait tant d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe éprouva soudain une telle émotion que ses yeux se mouillèrent...
--Ce petit bout... ce petit bout! disait-il. Quand on pense que c’est nous deux!... Nous deux réunis... fondus...
Éperdu de tendresse et de reconnaissance, il prit avec précaution dans ses bras celle qui restait toute meurtrie de l’offrande douloureuse qu’elle venait de faire.
Et, comme pour lui apporter une consolation dont elle n’avait plus besoin, puisque, en elle aussi, venait de se former un sentiment nouveau dont la force et la douceur l’étonnaient en même temps qu’elles la ravissaient, il murmura:
--Nous lui donnerons bientôt un petit frère.
Elle tourna vers lui son visage: Un sourire dolent errait sur ses lèvres. Une flamme luisait dans ses yeux.
M. Adolphe comprit qu’elle était déjà prête à souffrir de nouveau pour que la fortune ne tombât point tout entière en quenouille et que le nom se perpétuât au 17.
Il l’en aima davantage.
Afin de se bien démontrer à eux-mêmes que rien ne subsistait de leur désillusion première, ils déclarèrent la fillette à l’état civil sous les prénoms d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec tant d’amour pour le donner au fils qu’ils avaient espéré.
Son baptême fut l’occasion d’une fête charmante, répétition de celle que, le soir de leur mariage, Mme Mireille et M. Adolphe avaient offerte à l’ancien personnel et à quelques habitués de marque.
IV
La guerre éclata.
M. Rabier, le père, comptait trop de puissantes relations pour que son fils, ayant atteint l’âge de la conscription, n’eût point été déclaré impropre au service militaire malgré sa parfaite conformation et une force dont on parlait déjà avec respect.
Tous les hommes mobilisables partirent.
M. Adolphe resta à son poste, à son piano, à sa limonade.