Miette et Noré

Part 7

Chapter 73,690 wordsPublic domain

Et plus loin, sur leur banc, les vieux à leur coutume Étaient tous assis,--l’un qui dort, l’autre qui fume,-- Au soleil, adossés contre le mur tiédi, Près du palmier qui vient dans ce coin au midi, Dominant de son front deux ou trois lauriers-roses, Mais ces vieux, si fâchés du train nouveau des choses, Voyant passer Mion, ces vieux pleins de sommeil Riaient à sa jeunesse et sentaient le soleil!

Enfin elle est en route, et près de la rivière. L’âne va d’un pied vif, et Miette, en arrière, Une aiguille aux cheveux, sous son chapeau,--d’un pas De jeunesse, le suit en tricotant son bas. Mauvais travail, qui met l’esprit en songerie. En passant aux Trois Pins elle se signe et prie! «Mon Dieu, délivrez-moi du mal d’aimer Noré.» Mion depuis un mois ne l’a plus rencontré; Il est vrai qu’elle y prend peine! Et la fille songe, Repassant en détail le chagrin qui la ronge.

Comme c’est malaisé de s’arracher l’amour! Elle fait ce qu’il faut cependant. L’autre jour, Pour l’éviter, elle a,--se cachant dans la haie,-- Attendu que le gars fût au bout de sa raie. Qu’il était fier! le col défait, poitrine au vent, Guide nouée au bras de l’araire,--élevant, Selon le creux, baissant le soc avec adresse, Calmant le mulet vif ou piquant sa paresse, Car si ce gueux, planté, n’avançait plus du tout, Il ramassait un peu de terre tout à coup, Pour la lancer avec des jurons de colère Au fainéant fouetté par les mottes de terre.

Mion de sa cachette ainsi voyait Noré Tracer droit le sillon de son bras assuré, Et la terre s’ouvrir, fumante, belle, rousse, Montrant le mauvais germe en travail, qui repousse, Mais s’offrant toute prête à couver le bon grain. Et Noré chantonnait pour soutenir l’entrain, Et la fille entendait aussi, haut sur sa tête, Dans le ciel d’aube, frais, plein d’éclat, tout en fête, Haut, bien haut,--comme un point noir dans le bleu de l’air,-- L’alouette, montante au soleil, chantant clair.

Chaque saison chérit sa bête consacrée. L’été jaune a chez nous la cigale dorée, Ame des blés, vêtue aux couleurs du soleil; Le brillant papillon, à la fleur si pareil, Est au printemps, tisseur de roses et de soie; Et l’automne et l’hiver n’ont d’heureux que ta joie, Alouette!--C’est toi qui dis: Le jour! le jour! Au paysan qui doit reprendre son labour; Ton chant, si haut perdu, cependant l’accompagne Dans le sillon perdu si bas dans la campagne; Sous ta robe, couleur de terre et de bois mort, Ton cœur gaulois, ton cœur de paysan bat fort, Et ton gosier perlé, du haut du ciel de France, Sème comme grains d’or des trilles d’espérance!

Et toi, terre d’automne, et toi, terre d’hiver, Quand ton flanc maternel est déchiré du fer, Ou frissonne de froid sous le blé court qui pousse, Blottie en tes sillons, l’alouette t’est douce!

Jacque suivait Noré, le sac autour des reins, Le dos plié, le front levé, puisant les grains Dans le sac, et jetant sur sa trace à main pleine Le pain futur,--tandis que de toute la plaine Hoche-queue, alouette et moineau, par long vol Accouraient, s’abattant comme grains sur le sol; S’épeurant quelquefois tous ensemble d’eux-même, Mais revenant toujours suivre l’homme qui sème, Car ils connaissent bien, en marchant dans ses pas, Qu’il répand de la vie à chaque tour de bras! Et des voisins, passant par là, disaient au maître, Pour plaisanter: «Alors? vous êtes fous peut-être, De jeter votre bien aux quatre vents du ciel!» Et tous riaient, l’espoir étant l’essentiel.

... Et Miette se dit qu’elle est sans espérance, Sans amour, sans moisson, sans bien, toute en souffrance! Jamais elle n’a mieux compris qu’elle n’a rien Qu’en voyant maître André, pour féconder son bien, Prêt à lancer les grains de sa main toute grande, Lever son bras,--de l’air de quelqu’un qui commande Tandis que ce Noré, qui la met en souci, Guidant sa bête,--avait un air de maître aussi, Et lui semblait, pressant les deux bras de l’araire, Tenir comme un timon à gouverner sa terre!...

Ainsi Miette fait mille songes tout bas, Toujours suivant son âne et tricotant son bas. Autour d’elle parfois la route toute entière Dans un coup de mistral cheminait en poussière; Puis le mistral tombait; alors un autre vent Soufflait, mais aussi fort! un mistral du levant!

C’est l’automne, le temps où la lumière est blanche. Le feuillage éclairci montre toute la branche; Et par plaine ou montagne on voit des tourbillons De pampres rougeoyants, de feuilles,--d’oisillons Dont le cri fuit perdu dans la plainte des bises. Tout là-haut, en plein ciel, par des routes précises, Les oiseaux voyageurs poussent contre le vent, Vers l’ouest, les plus vieux par côtés et devant, Leurs bataillons formés comme un soc de charrue. C’est d’abord le ramier; plus tard l’oie et la grue. L’étourneau moins prudent passe en désordonné. Toujours seul, curieux et toujours étonné, De taillis en buissons le rouge-gorge arrive, Et vive et prompte, presque invisible, la grive Aux grands yeux, ne paraît qu’au fin jour et le soir.

Mion marche, rêvant, tricotant, sans rien voir. Lorsque des gens passaient:--«Bonjour la compagnie!» Et ces gens se disaient: «La petite est jolie, Mais elle a comme un air de tristesse.» Mion Travaille au bas sans y mettre d’attention, Mais d’être si pensive elle baisse la tête Et ne voit rien,--et c’est l’âne enfin qui s’arrête. Il a soif, il a faim. Elle ôte le bridon. Le gueux! C’est près d’un puits où pousse le chardon. Elle aussi boit et mange, et se remet en route: «Hue!» et la songerie encor la reprend toute, Et sans rien voir de plus, comme le soir tombait, Qu’un vieux pâtre étendu, flûtant du galoubet Aux chèvres qui broutaient tintant dans les bruyères, Elle se reconnut près de Collobrières.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT IV

LA VERNE

PRÉLUDE

L’HERBE D’AMOUR

L’HERBE D’AMOUR

PRÉLUDE

Par les bois, où s’en va la belle, Le soir, le jour, de bon matin? Même la nuit, que cherche-t-elle? Le laurier, la sauge ou le thym?

Si c’est le trèfle à quatre feuilles Que tu vas cherchant tout le jour, Dis-nous, la belle, où tu le cueilles? «--Non, monsieur; c’est l’herbe d’amour.»

Ah! mauvaise herbe vite pousse! Celle-ci vient comme un poison. On dit qu’elle est amère et douce; On la cueille en toute saison.

Dans tous les pays de la terre, L’herbe d’amour verdit, fleurit. Elle aime le coin solitaire Où le rossignol fait son nid.

Sur les toits, avec les colombes, Les moineaux la becquent parfois; On la voit verdir sur les tombes Dans le clos où poussent les croix.

Qui dit amour dit herbe folle, Fleur de folie et d’abandon, Qui dans le vent s’envole et vole Comme l’aigrette du chardon.

Sur la mer, à bord du navire, On la voit passer dans le vent... Peut mourir qui trop la respire Car elle germe au cœur vivant!

Elle viendra dans ton cœur même, Sans que tu puisses l’arracher; Le vent, qui va partout, la sème Dans le sable et sur le rocher.

Ne la cherche pas tant, ma belle; Tu pourrais ne la trouver pas! Mais quand tu ne voudrais plus d’elle Elle verdirait dans tes pas!

C’est la mauvaise herbe vivace Qui console en donnant la mort... Les glaciers en ont sous la glace; Elle est au Sud, elle est au Nord!

C’est le gui, peut-être le lierre, Et, nous morts, tant qu’il fera jour, Verdira sur notre poussière L’herbe d’amour, l’herbe d’amour!

CHANT IV

LA VERNE

Le compère au village ayant de bons amis, Briquet y fut reçu lit fait et couvert mis. --«A la paille, Briquet!--Mion, prends la lanterne. Demain tu partiras à l’aube pour la Verne Où les Arnaud,--depuis deux, trois ans,--sont fermiers. C’est le temps du travail sous leurs vieux châtaigniers: Tu leur feras plaisir d’arriver à cette heure... Tiens, Bourriquet, voilà ma paille la meilleure; Mange et dors.--Toi, ton lit, Miette, n’est pas loin: Sur sa tête, au grenier, près du trou pour le foin; Tu l’entendras chanter peut-être en rêve, et braire!... Maintenant nous allons souper; adieu, mon frère!»

Et l’on rentra souper (sans soupe), d’un lapin Sauvage et d’un perdreau, tués de ce matin, Car ces gens, bouchonniers par état,--c’est la mode De l’endroit,--et chasseurs par goût, trouvent commode, Chez eux, de travailler le liège,--et plusieurs fois Par jour, d’aller courir sous les lièges des bois! La salle, où se dressait la tablée, était pleine D’écorce en tas,--ayant encor forme de chêne,-- De bouchons, grands, petits, pour fiasques, pour tonneaux, De légers débris ronds pareils à des anneaux, Et de grands couperets aux larges lames pures, Et tout le monde avait les doigts noirs de coupures.

--«Vois-tu, l’on peut manquer de bouteilles chez nous, Mais de bouchons, jamais!»--Et ces gens riaient tous. --«Riez, dit le plus vieux; mais nous sommes malades: La vigne meurt; le liège en mourra, camarades! Bandol, qui fabriquait des futailles tout l’an, Chôme vingt jours par mois!»--«L’ancien, le mal est grand, Mais on eut toujours peur de quelque chose au monde: Et le vieux vit encor!»--Et l’on but à la ronde.

A l’heure de dormir:--«O Miette,--demain, Tu pourras rencontrer des bœufs sur ton chemin. Les Maures en sont pleins. Dans les tournants, prends garde; Et passe sans courir si l’un d’eux te regarde. Et des coups de fusil ne t’épouvante pas: C’est chasse au sanglier, de ces côtés là-bas.»

Le jour qui pointillait trouva Miette en route. De rosée et de froid l’herbe blanchissait toute; Un vent d’aube courait des roches aux buissons, Glacial; l’olivier pâlissait de frissons, Faisant voir l’envers blanc de sa feuillure grise, Et le vallon chantait comme un torrent de bise!

Miette, laissant là le tricot pour l’instant, Suivait l’âne à grands pas dans le sentier montant Qui tournait, contournait, puis se tournait encore, De colline en coteau, pierrailleux et sonore. Les perdreaux caquetant sonnaient au fond du bois; Miette en vit partir sur ses pas plusieurs fois; Et devant que l’aurore eût rosi la colline, Elle entendit chanter l’oiseau qui la devine, Le rouge-gorge, au cri qui pétille,--pareil Au bon feu de sarment qui parle du soleil. Chaque arbousier, portant fruits rouges et fleurs blanches, Portait un rouge-gorge aussi, qui dans les branches Sautait, piquant les fruits dont il a les couleurs, Gai dans la feuille verte et dans le blanc des fleurs, Et quand le jour parut, rouge comme une forge, Sous bois,--tout grésilla des cris du rouge-gorge.

Puis le jour se fit blanc, puis chaud. Dans les sentiers, Le thym, le romarin, crenillaient sous les pieds. Miette monte, et sent que le soleil la gagne. Dans le vallon le froid, le chaud sur la montagne. Voici, sur un plateau, qu’elle traverse un bois Tout noir de l’incendie, et même dans ce mois Il vous tombe un soleil si dur qu’elle put croire Qu’un feu veillait encor sous cette terre noire. Et Miette marcha plus vite tout à coup: De voir ces pins muets, ces cadavres debout, Nus et si noirs, perdant des écailles d’écorce, Seuls, sans oiseaux, maudits et séchés dans leur force, Elle avait peur,--et puis elle songeait un peu A son père qu’hier on accusait du feu!

Elle passa le pont de terre et de bruyère, Sur le petit torrent d’où l’eau saute en poussière. C’est plus loin,--mais au bord de ce même torrent, Desséché jusqu’au roc par un août dévorant Capable d’avaler mille sources pareilles,-- Quand l’air tout blanc n’est plein que de flamme et d’abeilles, Qu’on rencontra, couché sur le flanc, un taureau, Langue tirée, et mort en meuglant après l’eau... Mais avant de mourir fou de soif et de rage Il avait fait grand’peur à des gens du village. Elle le sait, Miette, et redouble le pas...

La sente est à mi-côte, et voici jusqu’au bas, Jusqu’au sommet du mont qu’elle suit à mi-côte. Les grands, grands châtaigniers, la forêt large et haute, Si vieille!--En ce moment, tombent feuilles et fruit, Et Briquet et Miette y marchent à grand bruit. Par delà le vallon, sur la colline en face, Rien que des rochers gris où seul le soleil passe: C’est le Sud; mais ici, sur le versant du Nord, Le bois de châtaigniers vieillit, toujours plus fort. Des troncs blancs, un sur deux est noirci du tonnerre, Mais la branche qu’un jour la foudre a mis par terre Y prend racine, et fait des châtaigniers nouveaux, Pleins d’élan, de verdure au printemps et d’oiseaux. Chaque tronc creux pourrait cacher une personne; Et la vieille forêt, toujours plus jeune, donne Ses fruits, ses lits de feuille ou son ombrage frais... Nos derniers sangliers vivent dans ces forêts.

... «Mon Dieu, ma mère!»--Juste au détour de la sente, Immobile et debout, un bœuf noir se présente, Broyant des liserons en grappe suspendus A son mufle,--et Miette: «Aï! nous sommes perdus!» Le bœuf est là. Briquet s’arrête et plus ne bouge. Et Mion veut s’ôter du cou son foulard rouge, Ce foulard de Noré,--qui lui porte malheur! Mais l’âne va tirer sa part d’herbes en fleur! Et le taureau fâché baisse déjà la tête... «Au secours!» Mion crie! et voit bondir la bête Par côté... Briquet suit... Et juste à ce moment Où le sang lui tournait, sans avoir sentiment Que de sa peur, Miette a vu--quelle rencontre!-- Accourir Noré!... oui, c’est Noré qui se montre! Il chasse au sanglier, le gars,--et, tout courant, Il reconnaît Miette, et dans ses bras la prend... Il l’emporte! il la sent tout entière! elle tremble; Leurs yeux se sont troublés; leurs cœurs battent ensemble!... Et quatre pas plus loin, le couvent apparaît, Caché d’abord par les grands bras de la forêt, Et puis tout habillé de verdure et de lierre...

Miette frémissante a parlé la première: --«Où veux-tu me mener?»--«Tais-toi!» dit le galant, Et lui-même se sent tout pâle et tout tremblant. Il pose l’épeurée à terre.--«Ah! lui dit-elle, Où sommes-nous?»--Mais lui: «Miette est la plus belle!» --«Où sommes-nous?»--Il dit: «Miette est dans mes bras!» «... Adieu, Noré!» Mais lui: «Non, tu m’écouteras!»

Ils sont au beau milieu de quatre murs antiques. Elle voit un enclos carré, fait de portiques, En marbre du pays, vert et noir, des plus beaux, Mais qui fait trop penser aux pierres des tombeaux, Et c’est dans ce jardin, plein d’ortie et d’avoines, Que dorment enterrés les prieurs et les moines.

--«Allons-nous-en d’ici! l’herbe y vient sur les morts... Va-t’en, je ne veux pas!»--Mais entre ses bras forts Il la presse, tendant sa bouche, qu’elle évite. A son souffle, il frémit; du trouble, elle palpite; Elle détourne encor sa tête du baiser, Mais lorsque sur sa lèvre il vient à le poser Elle se sent faiblir, il sent que son corps ploie: Comme blessé,--le couple a chancelé de joie, Et tombe, mort vivant, dans l’herbe enseveli.

O minute de mort qui contient tout l’oubli!

Ce n’est pas le printemps; pourtant vous êtes vertes, Plantes dont autour d’eux les tombes sont couvertes! L’oiseau n’a pas son nid; pourtant il a chanté! C’est de voir tant d’amour, de force et de beauté.

... O moines qui dormez, bras croisés, sous la terre, Dans la ruine en fleur du cloître solitaire, O cloître fait exprès pour attrister le jour, Tombeaux!--vous voilà donc les témoins de l’amour!

Ils avaient dit: «La femme est comme un vase immonde, Plein de péché. L’amour est le crime du monde. Satan, le monstre vert, est partout: fuyons-le! Fuyons tout ce qui plaît aux regards, azur bleu, Roses roses, blancheurs d’enfants, rires des vierges, Et vivons dans la tombe à la lueur des cierges.» Tels, sous le capuchon, blêmes, le front penché, Frappant un cœur saignant des désirs du péché, Cilice au flanc, rosaire aux doigts, ceints d’une corde, Murmurant nuit et jour: «Seigneur, miséricorde!» Pour mériter la joie et le ciel des élus, Pour vivre après ce monde, ils ne vécurent plus. Elle est venue un jour vous toucher de son aile, Moines, la pâle Mort, votre amante éternelle! Elle a pressé vos yeux avec son doigt de plomb, Et baisé votre lèvre, et baisé votre front. Que vous a-t-elle dit, aux nuits de ses approches, Quand le _Dies iræ_ pleurait avec les cloches, Moines? Qu’a-t-elle fait pour vous qui l’aimiez tant? Dans son lit--dormez-vous avec le cœur content? Fîtes-vous bien, vivants, d’avoir pour fiancée Cette grande ombre, en deuil comme votre pensée, Quand plein de désir d’elle et de crainte à la fois, La redoutant du cœur, l’appelant de la voix, Vous disiez à Celui qui demandera compte: «Reste avec nous, Seigneur! parce que la nuit monte»? O moines, nul ne sait!--Mais si le noir couvent En ce jour appartient à l’air libre et vivant, Aux oiseaux dont frémit la verdure immortelle, C’est Elle, votre amour, qui l’a voulu! c’est Elle,-- Pour qui vous habitiez dans l’ombre,--c’est la Mort Qui, heurtant votre seuil familier d’un pied fort, A fait taire à jamais vos matines funèbres, Et qui, crevant à jour vos voûtes de ténèbres, Livre aujourd’hui, pendant votre profond sommeil, Vos tombes à l’amour, tout le cloître au soleil!

Mais lui, le couple heureux, voit-il son sacrilège? Ils sont jeunes. Cela dit tout; que vous dirais-je? ... Si le soupir d’amour vous effleure un cheveu, Étant jeune, on frissonne et l’on est avec Dieu.

O puissance d’amour! Amour dans la jeunesse! Le monde, si c’est toi qui veux qu’il disparaisse, Disparaît!--Elle avait pourtant assez souffert, Miette, pour l’amour qui maintenant la perd! Des soucis, des chagrins et de la jalousie Elle avait eu pourtant la part qui rassasie! Eh bien! non, tout cela, voyez-vous, n’était rien! Amour! poison d’oubli! fait de mal et de bien! Qui peut y résister? qu’est-il? qui peut répondre? Le monde y jetterait son âme pour la fondre S’il n’avait pas la peur d’un Dieu prêt à punir, Et dans ce qui fait naître il voudrait se finir!

Le gros chien de Noré, Flambeau, levant la tête, Accourut, jappant clair, sautant, la queue en fête... Et tout à coup Mion, de ses yeux grands ouverts, Regarda de nouveau les murs, les lierres verts, Cette terre de tombe et ces arceaux, les ombres Au fond du cloître, et vit dans un mur en décombres, Par un grand trou béant,--le midi, le plein air, Saint-Tropez tout là-bas qui luisait sur la mer, Et, se sentant venir une honte profonde, Pleura de se revoir encore de ce monde.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT V

LE FOULARD ROUGE

PRÉLUDE

LE CŒUR AU VENT

LE CŒUR AU VENT

PRÉLUDE

J’ai fait de mon cœur trois morceaux, Et pourquoi? pour une parole! Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole! Le premier morceau qui s’envole Ce fut pour les nids des oiseaux. Vole mon cœur en trois morceaux, Vole mon cœur, vers l’oiseau vole!

J’ai mis mon cœur en trois lambeaux Pour un baiser qui me rend folle. Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole Le second morceau qui s’envole S’accroche aux buissons des tombeaux. Vole mon cœur en trois lambeaux, Vole mon cœur, au tombeau vole!

En trois lambeaux, en trois morceaux, J’ai mis mon cœur et m’en désole. Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole! Le troisième morceau qui vole N’est pas pour vous, oiseaux, tombeaux. C’est pour qui m’a fait tous mes maux! Vers mon ami mon cœur s’envole!

CHANT V

LE FOULARD ROUGE

Et maintenant, Noré, que te sens-tu dans l’âme? As-tu changé d’idée? as-tu choisi ta femme? L’amour de cette enfant, l’amour vrai, l’amour fort, Entre-t-il dans ton cœur? ou ton cœur est-il mort?... Il n’est pas même né, le cœur d’homme en toi-même, Garçon! tu ne sais pas encor comment on aime. Tu n’as que tes vingt ans encor, un sang trop chaud, Mais pour aimer c’est plus, mieux que cela qu’il faut: Il faut peine et pitié, comme Miette!--En somme, Elle est déjà plus femme, elle, que tu n’es homme. Tu n’as pas réfléchi sur toi-même, garçon. Tu vis, bras au travail, esprit à la chanson, Mais en riche après tout, sans connaître de peine, Et tu suis ton plaisir où le hasard te mène. Pourtant tu n’es pas sot, certes non, ni méchant, Fier Noré; tout d’abord on t’aime en t’approchant; Mais ton cœur n’est pas fait, ton âme n’est pas faite; Le bon conseil se fausse en entrant dans ta tête, Et tu ne guides point tes instincts emportés! Tantôt, lorsqu’en sueur, tous les sens agités, Tu l’as prise en tes bras, l’enfant, comme une proie, Ton cœur de chair battait à se briser de joie! Mais ta jeunesse seule a commandé ton sang; Seule elle enflait ton sein de son soupir puissant, Et seule te faisait une beauté sauvage, Quand l’amour de Miette éclairait son visage. Ah! si tu n’en sais rien, un jour tu le sauras Qu’un brave cœur battait sur le tien dans tes bras, Et quand ton jour viendra d’approfondir les choses, Tu comprendras quels mots gardaient les lèvres closes Où Miette t’offrait sa vie avec l’amour. En attendant,--sois dur! Il viendra bien, ton jour.

Un coup de feu sonna dans les échos des roches, Et Noré, qui craignait les pleurs et les reproches, Dit: «Je dois m’en aller, rejoindre les amis.» Dans ses yeux grands ouverts qui semblent endormis Elle sèche ses pleurs, regardant comme en rêve Noré qui dit: «Je pars, il le faut;» et soulève Un lierre,--et disparaît, sifflant son chien Flambeau, Et Miette se voit seule dans ce tombeau.

Pour la seconde fois alors son cœur éclate; Elle mouille de pleurs le foulard écarlate, Le mord,--et le pressant déchiré dans sa main: «Ah! si ce bœuf m’avait massacrée en chemin, En voyant ta couleur de sang! si j’étais morte, O présent de malheur, parce que je te porte, Maintenant je serais en paix sur le coteau, Comme ce pauvre bœuf mort en désirant l’eau!» Car elle comprend bien, maintenant qu’elle y songe, Qu’il n’a pas même dit: «Je t’aime,» par mensonge; Non; il l’a seulement emportée en courant Comme un loup fait, la nuit, d’une brebis qu’il prend, Et la peur et l’amour lui troublaient tant la tête Qu’elle n’y voyait plus, et sa misère est faite!