Miette et Noré

Part 6

Chapter 63,762 wordsPublic domain

Qu’on ait fait la chanson à la pauvre petite, Que plus d’un mois elle ait été malade ensuite, Noré le sait. Noré n’est pas méchant; Noré A du cœur et, présent,--sans doute il l’eût montré. Mais c’est fait maintenant! savoir à qui s’en prendre Et puis, si tard après, ce serait trop d’esclandre, Car Noré fait la cour à Norine Toucas. Miette lui plaisait,--mais il n’y songeait pas. Noré suit les conseils de toute sa famille. Sur le bruit qu’il faisait la cour à cette fille, Qu’il dansait avec elle, et que son foulard fin, Elle l’avait au cou,--qu’ils se parlaient enfin, Tous les jours que Dieu fait il en eut du reproche. N’entend qu’un son celui qui n’entend qu’une cloche: Ah! si Miette avait su se défendre un peu! Mais il la fuit. Elle est timide. Amour, adieu!

Adieu,--pourquoi? qui sait! La fille est si jolie! Noré de son côté croit vraiment qu’il l’oublie, Mais avant que la flamme apparaisse, souvent Invisible pour tous sommeille un feu couvant. Mion ne lui dit rien? Eh, c’est tant mieux peut-être. C’est par là justement qu’il peut la mieux connaître: Trop de filles lui font l’œil aimable, à choisir! L’orgueil de celle-ci doit lui faire plaisir. ... Que cela soit ou non, le garçon se répète Qu’il faudrait être fou pour épouser Miette; Que son père a raison de ne pas la vouloir, Et qu’obéir au père est le premier devoir.

Elle,--elle se redit qu’elle est abandonnée, Mais sans y croire; elle est toujours plus étonnée. Elle ne revoit plus son Noré,--qu’en rêvant. Son père ne sait rien. Il se tue en buvant. Sans lui, sans son défaut, qui sait? on voudrait d’elle! Quel malheur! elle n’est pas assez demoiselle! Oui, c’est un grand malheur de n’avoir pas de bien. Le père ne sait rien... La mère ne dit rien, Et va vendre au marché tous les jours de bonne heure. Là, songeuse et craignant l’avenir, elle pleure.

Ainsi se sont passés deux mois, bientôt trois mois. Les premiers champignons vont, s’il pleut, dans les bois, Crever le sol léger fait de débris de feuille. Les cailles vont passer. Et s’il pleut (Dieu le veuille!) La figue grossira--qui, maigre jusqu’ici, Au lieu de se sécher molle--a presque durci Sur la claie, au soleil effroyable qui plombe. Le pampre çà et là rougit et même tombe. Mais quoi! s’il ne pleut point, qu’y faire cependant! Le vin sera meilleur s’il est moins abondant. Ah! la vigne a du mal. Le diable nous la mange! Il est fin, mais Dieu bon... Encore une vendange! Septembre. Au jour naissant. Vendange chez Noré. Mourvède, tibourin, raisin noir et doré, Olivette et claret, pisse-vin, pis-de-chèvres, Blanc muscat que le plus dégoûté porte aux lèvres, Tout tombe sous la serpe et déborde aux paniers. La charrette cent fois, défonçant les sentiers, Emporte le trésor de cinquante cornues. --«Bah! ces vendanges-là ne sont point mal venues!» --«Mais quelle différence à celles d’autrefois! Tenez, regardez-moi vos souches!»--«Je les vois, Dit Jacque, et ça me fait saigner le cœur et l’âme!» --«L’an qui vient, nous serons ruinés! dit sa femme; Dans deux, trois ans, du train dont va le mal,--ma foi, La vigne est morte!... Adieu, belle France!»--«Tais-toi, Femme! quand on ne sait ce qu’on dit, faut se taire. On ne pourrait donc plus se fier à la terre! C’est mal parler.--Bon an, mal an, coquin de sort! Elle nourrit le monde!--Et puis, Dieu n’est pas mort!»

Et le vieux, étendant le doigt vers la colline, Pliant sur ses jarrets pour redresser l’échine: «Dieu, le voilà!» dit-il.--Il montrait le soleil. --«Je ne peux pas entendre un langage pareil! Les fils ne doivent pas mal parler de la mère! Et puis, la trop prévoir fait venir la misère. Les savants trouveront à nous sortir de là! La vigne a mal? eh bien, attendons, soignons-la, Mais c’est blasphémer Dieu de dire qu’elle est morte,... Ou ce sera la fin du monde; alors, qu’importe!»

Et tous, en entendant le vieux parler ainsi, Travaillaient en silence et rongeaient leur souci.

La charrette au pas lourd, de canestelles pleine Se plaignait du gros poids en traversant la plaine, Et s’arrêtait au bas du coteau.--Là, des gens, Allant, venant sans fin, chargeants et déchargeants, Portant les hauts paniers d’une marche qui penche, Le coussin à l’épaule, une main sur la hanche, Et par-dessus la tête arrondissant un bras, Gravissaient les sentiers rocailleux d’un bon pas, Puis, là-haut, ils versaient banastes et cornues Dans la cuve où Noré dansait, les jambes nues, Se tenant d’une main à la corde,--en travers Des poutres du plafond pleines de trous de vers. Et parfois un porteur: «Est-il content! il danse! ... En as-tu trop?»--«Jamais!--Envoyez l’abondance!»

Or le soir de ce jour on vendangeait encor, Et le soleil couchant colorait tout en or, Quand Noré descendit voir un peu les vendanges, Et Norine en pleurant:--«Il faut que tu me venges! Mius m’a fait trois fois moustouïre! il m’a fait mal! Pas en galant! Il m’a prise en traître et brutal, Et m’écrasant la grappe en frottant mon visage, Regarde, il a gâté la robe et le corsage!»

Il faut dire que c’est un jeu cher aux garçons, Quand on vendange au bruit du rire et des chansons, Jeunesse au cœur, baisers et grappes à la bouche, Si quelque fille oublie un raisin sur la souche, D’en barbouiller d’abord sa joue en châtiment, Pour l’essuyer après des lèvres, bravement!... Songez d’un vendangeur quels baisers on attrape, Et ce qu’il presse mieux, ou la fille ou la grappe! ... Mius: «C’est de bon jeu. L’étourdie a trois fois Oublié la grappille aux souches.»--«Je le crois, Dit Noré; mais enfin, Mius, si ça l’ennuie!» --«Vois, dit Norine, c’est ton baiser que j’essuie!» --«Attends!» cria Mius qui la prit par le bras. Et Noré:--«Garde à toi, si tu ne lâches pas!» --«Toi, fit Mius piqué,--vas en défendre d’autres! N’as-tu pas tes amours? gardons chacun les nôtres. Il fallait être là, le soir de la chanson! Nous avons chansonné ta Miette, garçon!» --«... En étais-tu?» cria Noré.--«Tiens! je m’en doute!» --«O gueux! ô mendiant!» dit Noré.--«Je t’écoute,» Dit Mius, grand gaillard bâti comme Noré. --«Tu n’es qu’un gueux! c’est tout ce que je te dirai.» --«Répète-le!»--«Mais toi, lève la paille, drôle!»

Mius se mit un brin de paille sur l’épaule, Et Noré s’avança... Tous les deux, l’œil dans l’œil, S’attendaient, chacun plein de colère et d’orgueil.

--«J’en cherchais un, de ces danseurs de farandole, Dit Noré, s’excitant à sa propre parole: Le voici! Tu fus donc de ces brutaux, voleur! Fils de ta mère! gueux! marrias!»--«Oh, malheur!» Fit Mius, quand Noré lui fit sauter la paille...

--«Eh! Jacque! avec Mius ton enfant se travaille!» Fait Brun; «Norine crie. On s’écorche là-bas!» --«Laisse faire! dit Jacque. Ils ne se tûront pas. Je tapais dur aussi, dans ma bonne jeunesse. Allons les voir.--Il faut qu’un homme se connaisse!»

Les deux garçons se sont corps à corps attrapés. Bras nus, et sur les dos tout ronds--les doigts crispés, Les jambes s’écartant, les pieds mordant la terre, Les mentons s’écrasant sur l’épaule contraire, Ils s’attendent l’un l’autre et soufflent avec bruit. Une feinte commence; une autre aussitôt suit. Chacun arrache au sol l’autre qui s’y recampe; Le souffle leur échappe et la sueur les trempe; La chemise se colle aux flancs et craque aux doigts... Ils se pressent toujours dans des bras plus étroits. Mais l’un sent le menton de l’autre sur sa joue, Et crie! et sa ceinture à longs plis se dénoue... C’est Mius que Noré soulève, et dont les pieds Sont pris dans la taïole aux contours embrouillés, Et qui, manquant le sol, frappe des deux épaules! Alors Jacque s’approche et dit: «C’est fini, drôles.»

Mais Noré prend Mius à la gorge.--Vaincu, Mius lui porte un coup bien donné... «Bien reçu!» A dit Jacque.

Norine au loin parle aux commères.

Noré sent de l’écume à ses lèvres amères, Et clouant sous son poids l’adversaire effaré, Il bégaie: «A présent, qu’est-ce que j’en ferai? Que te ferai-je, gueux?... J’étrangle,--si tu frappes!» Et renversant du pied un panier plein de grappes, Il vous en ramasse une et l’écrase à plein poing Sur la face de l’autre en ne le lâchant point! --«Ah! tu fais la moustouïre aux filles!... Tiens, bois, mange! Museau de porc! museau de lie et de vendange!»

Mius lâché ne put que se dresser honteux Et la bouche et les yeux pleins de débris juteux... --«Du sang!» crie une femme!--«Euh! du sang de la vigne!» Dit Noré, qui s’en va,--car son père a fait signe.

--«Va, nous nous reverrons! dit Mius. Sans adieu!»

Oh! quand Miette apprit cela, Jésus mon Dieu!

DEUXIÈME PARTIE

CHANT II

LES PRESSOIRS

PRÉLUDE

LE PRESSOIR

LE PRESSOIR

PRÉLUDE

Pour faire de la joie, Pour faire le bon vin, On foule, on presse, on broie Les grappes de raisin.

Il faut subir la peine D’où sort un peu de bien. Sois forte, ô race humaine! Les cris n’y peuvent rien.

Tu saignes, chair blessée! Vous saignez, ô cœurs purs! L’âme pleure,--écrasée Comme les raisins mûrs.

Sous un écrou qui serre, L’Humanité se tord, Pleurante de misère Et saignante à la mort.

Et tous, l’orgueil, l’envie, Ont sous l’écrou leur jour... Il tourne, et fait la vie Et l’éternel amour!

Patience, ô les hommes! Espérons jusqu’au soir... Ce n’est pas nous qui sommes Les maîtres du Pressoir.

CHANT II

LES PRESSOIRS

La mère de Miette à son homme, la veille, Avait dit: «Tiens, il pleut!--Après une eau pareille, Les champignons sous bois vont pousser hardiment. Mais qu’avions-nous besoin de pluie en ce moment? Voilà ce qu’il fallait au temps des feuilles vives!... Bon! cela fait toujours plaisir pour les olives.»

Et Miette et son père, à travers le carreau, Regardaient sur la route à grand bruit tomber l’eau, Et les gens pour rentrer se hâtant sous l’averse. Les platanes des bords, que l’eau déjà traverse, Piaillaient, pleins de moineaux mouillés et voletant. Sous l’eau qui ruisselait tout paraissait content, Le chemin qui changeait en miroir sa poussière, Les flaques pétillant de gouttes de lumière, L’olivier bien lavé des blancheurs du chemin Et les gens sur les seuils tendant à l’eau leur main.

Et joyeux en son cœur, par le trou de la crèche L’âne se mit à braire au parfum de l’eau fraîche.

Le tonnerre, un moment, roula, lointain et sourd.

--«Les limaces se vont promener au tambour, Dit l’homme. Va, Miette, en chercher dans la vigne.» Comme elle sort, la foudre éclate. Elle se signe:

--«Quand le tonnerre grondera, Sainte Fleur m’en préservera.»

«Le tonnerre de Dieu n’appartient pas aux saintes,» Dit Antoine.--«Tais-toi,» dit sa femme, et mains jointes «Dieu ne t’entende pas!»--«Que boivent-ils là-haut? Dit l’homme,--de l’eau donc!--Il paraît qu’il en faut!» Et triste, à la fenêtre, il disait: «Ça m’ennuie!»

Des enfants, bec en l’air, dehors buvaient la pluie.

--«C’est un peu fort, grognait l’ivrogne; oh!--les canards! ... Femme, un verre de vin! Ça rend les vieux gaillards; C’est le lait des vieux, quoi!»--«Tu sais que l’on me loue Notre âne, chez Sidoine?»--«Oui, pour le puits à roue.» --«Mais demain l’âne est libre, et tu n’aurais pas tort D’aller aux champignons en cherchant du bois mort; Quoique vieux, Briquet porte encore charge double, Mais ne le frappe pas, pauvret!»--«... Ce fond est trouble, Dit Antoine; fais-moi passer un bouchon neuf!» Et l’homme s’endormit, rêvant qu’il était veuf.

Le lendemain, chargé comme un jeune âne ingambe, Suivi de son patron qui traînassait la jambe, Briquet, les paniers gros de glands, de romarin, D’arbousier, de bruyère et de pommes de pin, Descendait la colline et, trotteur sans reproche, Briquet des quatre pieds, faisait feu sur la roche... Le sentier retentit de son pas bien égal, Et l’homme va disant: «C’est l’âne du mistral!» Et l’âne gai, riant de son maître en lui-même, File en vrai coup de vent, et le maître blasphème, Et tous deux dévalaient les sentiers raboteux, Faisant dégringoler les pierres devant eux, Épeurant des oiseaux qui s’envolaient par bande, Écrasant quelquefois fenouil, sauge ou lavande, Violet poivre d’âne et thym bleu des lapins, Dont l’odeur se mêlait, forte, aux senteurs des pins. L’âne ayant faim faisait la descente pressée, Et son maître, essayant de suivre sa pensée Qui s’en allait avec son âne par devant, Faisait: «Des champignons! j’en ai cherché souvent; Je n’en trouvai jamais de si beaux, ni si vite! Je sais chercher. En pareil temps, j’ai du mérite; Les tout premiers,--on les vend cher; j’en ai beaucoup. Il en portait cinquante, enfilés, à son cou.

Dans le clocher carré, là-bas sonnaient trois heures. --«O l’âne! il ne serait pas trop tôt que tu meures! Hé!--Tu m’essouffles tant,--que tout ce mauvais bois, De la soif que j’aurai, je le boirai vingt fois!»

L’âne au bas de la pente alla moins vite.--«Rosse! Criait l’homme, je vais te marquer sur la bosse!» L’âne près du village arriva tout fourbu. --«Nous rentrerons plus tard, lorsque nous aurons bu,» Dit l’homme attachant l’âne au bec de la fontaine. L’âne, étant bridé, but d’une langue incertaine. --«Que c’est drôle, une bête! il n’a pas soif du tout!»

La masure d’Antoine étant à l’autre bout Du village, il entra dans l’auberge sans crainte, D’où sur l’heure il sortit avec sa bonne pointe, Et, s’appuyant sur l’âne, il se mit en devoir De rentrer,--mais, après quatre pas, il put voir, Dans un chaix,--travaillant, la porte grande ouverte, Un homme à son pressoir.--«Vous aurez de la perte, Si vous travaillez seul.»--«Donne-moi donc la main,» Dit l’autre.--Et plantant l’âne au milieu du chemin, Antoine satisfait vint pousser à la barre. --«Ça vaut un coup de vin, si tu n’es pas avare, Dit-il ensuite: allons, tâtons le vin nouveau.» «Moi, je le crains,» fit l’autre. «On ne craint rien que l’eau, Dit Antoine qui but une forte rasade. J’ai trop vu pleuvoir, hier!--Adesias, camarade.»

Il repart. L’âne suit. Mais, quelques pas plus loin, Deux pressoirs! en plein air!--«Eh! n’a-t-on pas besoin D’un coup de main, par là?»--«Tiens, Antoine l’ivrogne!... Nous suffisons tout seuls, compère, à la besogne.» Puis voulant s’égayer:--«Veux-tu tâter le vin?» --«Pardi, si je le veux!»--«Eh bien, bois dans ta main!» Il le fit, chancelant déjà. Chacun de rire. Il repart; il chantonne, et la tête lui vire. Et là-bas, où la rue et la route font croix: --«Saints du ciel! Jésus Dieu! ho! qu’est-ce que je vois!» Car, de quelque côté qu’il tourne sur lui-même, Il a vu rougeoyer partout ce vin qu’il aime! Partout, ici, plus loin, les pressoirs en grinçant Font couler la liqueur trouble et couleur de sang. Les presseurs que le vin grise par les narines, La barre dans leurs mains, les mains sur leurs poitrines, Les jambes en arrière et le buste en avant, Poussent de tout le corps, et s’arrêtent souvent Pour mieux rire d’un mot,--car c’est gai, la pressée! L’âme du vin qui sort de la grappe écrasée, Au-dessus du pressoir monte dans l’air joyeux, Met le rire à la lèvre et l’étincelle aux yeux. Le baquet qui reçoit la liqueur rouge,--chante! Et l’ivrogne étonné, que cette vue enchante, S’arrête et dit: «Amen! Que votre volonté Soit faite, seigneur Dieu, de toute éternité! En ce jour le bon vin pleut comme l’eau la veille!»

Et, sur l’âne adossé, l’ivrogne s’émerveille.

Les champignons qu’il porte, enfilés en collier, Et qu’il s’ôta du cou tout à l’heure au cellier, S’égrènent dans ses doigts, émiettés sur la route: --«La mer serait de vin que je la boirais toute! Dit-il.--Monsieur le maire a mis avec raison Des fontaines de vin devant chaque maison! Mais ça ne dure pas, non! (et sa voix s’enroue); Les pressoirs s’en iront!... pas un qui n’ait sa roue!» La première pressée est pour le vin nouveau; L’autre fait la piquette: on y mêle de l’eau; Ce qu’Antoine voyant, bientôt jure et s’indigne. --«Le plus beau des présents de Dieu, le jus de vigne, Vous le gâtez! fit-il. S’il se peut! Ils sont fous!»

Jacque vint à passer.

--«Allons, rentrez chez vous, Grand malheureux! dit-il; vous rassemblez le monde.»

Chaque rue, en effet, s’appelant à la ronde, Femmes, enfants et vieux, de tous les coins venus, Tous, même les presseurs aux bras rouges et nus, Regardaient le bavard, l’ami de Dame-Jeanne, Qui parlait seul et haut,--s’adossant à son âne.

Et, juste vis-à-vis, Jacque venait ce soir Porter au forgeron la barre d’un pressoir.

«Ça n’est pas de chez nous! dit-il, montrant l’ivrogne. Le pays n’en fait pas!» --«Approche!--Quand je cogne, Dit Antoine, on me dit que j’ai peu de pareils!... Je te connais: c’est toi le donneur de conseils! Avec sa barre, il vient pour m’assommer, brave homme! Approche! et parions que c’est moi qui t’assomme!»

Antoine menaçant faisait de mauvais yeux, Et sa mine écartait les enfants curieux.

--«Avec des mots pareils, dit Jacque, tu fais croire, (Prends-y garde, mon homme!) à la méchante histoire!»

--«Que veux-tu dire?»--Antoine approcha, poing fermé. «Parle!»

--«Le dernier feu, qui l’avait allumé, Dans les Maures, bandit? O marrias, prends garde! Si c’est les gens d’en haut, passe, ça les regarde: Ils réclament le droit au bois mort des forêts... Mais si tu l’as fait, toi, c’est que tu te vendrais! Il faut aimer le vin, pour risquer les galères!»

L’autre se rapprocha, pâle, plein de colères...

--«Va-t’en, nez de piment, piémontais!»

A ce mot, Antoine hors de lui, jurant Dieu comme il faut, Voulut sauter sur Jacque,--et roula dans la rue.

--«Qu’y a-t-il donc ici?» dit Miette accourue. Les gens lui firent place, et les rires cessant: --«Je te retrouverai, Jacque! je veux ton sang! Et je te presserai tant fort si je t’attrape, Que tu ne vaudras pas la piquette de grappe!»

Miette se crut morte. Elle dit: «Viens, Briquet», Prit l’âne par la bride et, pâle, suffoquait. L’homme marcha, suivi par les enfants sans âme.

«Pechère!--C’est un vrai malheur! dit une femme.»

DEUXIÈME PARTIE

CHANT III

EN CHEMIN

PRÉLUDE

LE SEMEUR

LE SEMEUR

PRÉLUDE

Que portes-tu dans ta ceinture, Dans ton sac noué sur tes reins? Est-ce de l’or par aventure? «Non, passant, c’est un sac de grains.»

Paysan qui vas par la plaine, Et vas si droit, quoique voûté, Que tiens-tu là, dans ta main pleine? «C’est du blé de toute beauté.»

Le blé c’est du pain, mon brave homme. A qui portes-tu ton trésor? As-tu pour une grosse somme, De ce beau blé, couleur de l’or?

Mais,--le bras levé,--la main lance Le grain qui vole en éventail, Et le paysan, en silence, De l’aube au soir fait ce travail.

Les oiseaux croient, venus par bande, Et d’heure en heure plus nombreux, Que ce bras levé leur commande De partager les grains entre eux!

Mais lui, tirant du sac de toile Le blé sonore à l’or pareil, Dès l’aube il le lance à l’étoile, Et tout le jour vers le soleil.

Le soir vient. L’homme qui chemine Lance toujours la graine aux cieux... --Paysan qui courbes l’échine, On est donc fou quand on est vieux!

Il me dit: «La terre m’appelle: «La mère demande à couver. «Mon grain pesant retombe en elle «Qui saura le faire lever.

«Qu’elle est vieille, lasse et féconde!» --Ah! ce que tu tiens dans ta main, Maître,--c’est la force du monde! C’est tous les hommes de demain!

CHANT II

EN CHEMIN

Tantôt Noré se bat pour Miette: elle espère. Tantôt son père insulte et veut battre le père De Noré: tout l’espoir qu’elle avait n’est plus rien.

Un temps loin du pays peut me faire du bien, Songe-t-elle, et voilà qu’un matin--la petite Dit: «Si cela vous plaît, mes parents, je vous quitte. J’irai chez les Arnaud qui seront bien contents, Et j’aiderai pour les châtaignes; c’est le temps. Il doit y en avoir sous les feuilles, à terre! Je pars.»--La mère dit: «Il faut la laisser faire.»

Le père grommela. Le chemin était long! Une fille, courir la plaine et le vallon! On l’aidait, lui, si bien! Il comprenait sans peine Que Miette partît pour aider sa marraine! Le compère avait-il besoin de ce secours? Les plus gros accidents se voyaient tous les jours; Les sentiers étaient pleins de chasseurs à cette heure, Et de pâtres... Enfin, qu’elle parte ou demeure, Il s’en moque! pourvu qu’il soit servi chez lui. ... «Et quand pars-tu?»--«Si vous le voulez, aujourd’hui.» Il répondit: «C’est bon!--Que le diable t’emporte!»

L’âne est bâté, sanglé, bridé, devant la porte; Le panier double aux flancs, il attend, le cou bas. La mère de Mion ne se fatigue pas D’expliquer les sentiers les plus courts à sa fille:

--«Fais bien des compliments à toute la famille, Dit-elle enfin; n’as-tu rien oublié?»--«Non, rien.» --«Voilà les six melons d’hiver. Tu diras bien Que je les ai choisis plus beaux que pour les vendre. Et voilà ton dîner, figues sèches, (pain tendre!) Et piquette. C’est bien. Et tu n’oublîras pas, En présentant les trois paires de petits bas, De faire à la commère une bonne caresse!»

Et Mion suit déjà son âne qu’elle presse, Quand sa mère lui crie encor de loin: «Mion! Embrasse bien l’enfant, et fais attention Que j’ai tenu les bas un peu grands pour son âge! C’est mieux!» Mion n’en veut pas savoir davantage, Mais Antoine poussant la fenêtre à grand bruit: --«Surtout, rapporte-nous un peu de leur vin cuit!»

Leurs cruches à la main, les filles, sur la place, A la fontaine, ont ri de voir Mion qui passe: --Ah! ah! oh! oh! où va la belle, si matin!» Et plus d’une a fait pis que pendre,--c’est certain,-- Qui jase le plus fort, le plus haut, sur son compte! Pour mieux cacher son jeu,--qui sait même? sa honte,-- Plus d’une rit, mauvaise, en la montrant du doigt! Qu’on parle d’elle ainsi, pécaïre! elle le voit, Et se hâte: «i, Briquet!» Depuis la farandole, C’est ainsi tous les jours; c’est à devenir folle! Elle se dit qu’elle est heureuse de partir, Qu’il fallait qu’elle parte. Il le faut, sans mentir. «Va donc vite, Briquet!» Mais non, le gueux s’arrête. «Hue, âne! Partons vite.» Ah! oui! Briquet s’entête, Et braille. Il ne sait pas que la pauvre a besoin De quitter ce pays et de se sentir loin, Et d’oublier Noré d’abord, Norine ensuite, Et Finon, et son père, et tout!--«Marche donc vite, Bourriquet!»--Cris et coups.--Briquet n’obéit pas, Et le gueux, tout à coup, revenu sur ses pas, Court boire à la fontaine au beau milieu du monde Et des mots à deux sens qui partent à la ronde, D’où Miette, affrontant plus d’un mauvais lardon, Le dut à contre-cœur tirer par le bridon.