Part 5
Où sommes-nous? Quel est le nom de cette côte? --Toulon est dans l’ouest. Et cette cime haute, C’est,--par là, vers le nord,--ce pic, gris de rocher Et vert de pin, formant la poire à bout penché,-- Coudon, le premier point de la terre que voie, Du large, à son retour, le marin plein de joie. Pour annoncer la terre aux braves gens de mer Qui n’ont vu si longtemps que l’eau, la nue et l’air, Pour annoncer de loin le sol natal aux nôtres, Sois aimée, ô montagne, entre toutes les autres! Car tu te dresses haut pour te faire bien voir, Et tu dis à plusieurs: «Je suis là! bon espoir! Vos maisons, vos jardins, je les vois,--venez vite! Dans la plaine, à mes pieds, c’est moi qui les abrite!»
Ah! ces vaillants marins, souvent silencieux, En lutte avec le vent, entre vagues et cieux, Sont beaux, debout, la barre en main, l’œil sur leurs voiles, Mais plaignons-les de voir moins de fleurs que d’étoiles. L’homme est fait pour la terre! et, souvenez-vous-en, L’homme heureux, c’est encor Jacque le paysan!
Mais où donc sommes-nous? Sur quel point du rivage, Miette? Et quel est-il, le nom de ton village? Querqueiranne ou la Garde?--Eh, non! car où serait Ta rivière aux bords verts, drus comme une forêt? Est-ce la Crau, Solliès, où le Gapeau murmure?... Là, que de rossignols dans l’épaisse ramure! Mais où serait la mer qui fait chanter le ciel? Est-ce Antibes?--Coudon est loin de l’Estérel!
Je le sais, le village,--et je sais la rivière, L’oratoire où Miette oublia sa prière, La grand’route qui court, blanche, au bord du flot bleu. Mais pour tout reconnaître, il faut chercher un peu! ... La bastide de Jacque est sur une colline Très basse, d’où pourtant la plaine se domine Tout entière, et la mer voisine s’aperçoit. Auprès de la maison un grand cyprès est droit. On le connaît de loin, ce cyprès, à la ronde; En a-t-il vu passer, cet arbre-là, du monde, Dans les chemins qui vont par la plaine en tous sens! L’arbre est là, toujours vert, mais où sont les passants? Il nous est mort des vieux, nés depuis qu’il existe; Pourtant le grand cyprès de Jacque n’est pas triste: Il plie et chante au vent comme un cent de roseaux, Et c’est toutes les nuits l’auberge des oiseaux.
Devant le vieux cyprès, dont la base est énorme, L’aire vaste arrondit sa belle plate-forme Fréquentée, au moment des blés, par les fourmis Et les moineaux, dont les semeurs sont ennemis. Au mitan, un carré de briques y rougeoie. Et c’est de là qu’empli d’impatiente joie, Jacque, un matin de juin, promène ses regards Sur ses blés, qui lui font salut de toutes parts. L’étoile du berger, dans l’or du levant, brille; Le jour, rose, blanc, jaune, à l’Orient pointille, Et le premier rayon du ciel oriental Naît, frais comme de l’eau, clair comme du cristal. Il dore tout à coup la pointe des collines, Éveille mille voix comme lui cristallines, Et semble, ce premier rayon, tant il est frais, Nous venir de la mer qui chante là tout près! Mais bon aux fainéants de ruminer ces choses! Jacque André songe bien aux rayons blancs ou roses! Il pense qu’il a plu juste à temps, ces jours-ci, Que les blés ont gagné cent pour cent, Dieu merci! Qu’ils sont fauves, compacts, grenus, d’un grain sonore, Qu’ils pèsent quatre-vingt,--peut-être plus encore! Ses moissonneurs là-bas s’en viennent en chantant. Le soleil apparaît. Maître Jacque est content.
Et du haut de son aire il commande aux faucilles: --«Commencez par en bas. Attaquez!--Chut, les filles! Bonjour, Norine.--Allons, profitez du bon frais. Holà, Rose et Michel, nous causerons après! Liez, filles. Voici les six premières gerbes. ... Pardi, c’est pourtant vrai que ces blés sont superbes! Bonjour, Miette. Eh bien, ton père est en retard? Tant pis pour lui. C’est moi qui gagnerai sa part!»
--«Il ne peut pas venir,» dit Miette.
--«L’ouvrage Lui fait peur? C’est un gueux qui n’a pas de courage. Je l’avais commandé pour lui faire plaisir. Tu t’en souviens?--Tant mieux, s’il ne peut pas venir!»
Jacque n’en dit pas plus. C’est un bon cœur, mais rude. Cependant, il est plus aimable d’habitude, Et Miette attendait un meilleur compliment Pour être la première au travail,--et gaîment. Il n’a rien ajouté. Miette s’en étonne. Mais des autres,--cela n’aura surpris personne, Car, dimanche passé, son foulard rouge au cou, Miette,--avec Noré qu’on regardait beaucoup,-- A dansé deux, trois fois,... c’est la grande nouvelle. --«Un si riche garçon! qui s’occupe tant d’elle! Si c’est possible! il faut dire cela chez lui, A son père; on pourra prévenir de l’ennui!» Bonnes gens! ils ont craint non pour la pauvre fille, Mais pour le riche gars, pour sa riche famille. Le service, on le rend à qui peut le payer. Jacque leur dit: «C’est bon;» sans les remercier. Puis, à son fils: «Garçon, prends garde à ta jeunesse, A l’amour, le plus fin des malins qu’on connaisse. On n’est plus avec soi, quand le veut celui-là. La fille des Toucas a du bien. Aime-la, Avant d’avoir en toi plus de goût pour Miette. Tu l’as donc fait danser? Trop? Cela m’inquiète. ... C’est pour gagner du bien que j’ai cassé mon dos, Et, mort, je sentirais du chagrin dans mes os Si tu gâchais un bien tant sué goutte à goutte! Le père de Mion te le boirait sans doute! Cherche ailleurs.»--Noré dit:--«Norine aussi me plaît.»
Miette a deviné, toute simple qu’elle est.
... La lumière à présent sur les pentes dévale, Et semble sur les flots une pluie estivale: La mer est un miroir de rayons clapotants. Mais, près de se mêler aux moissonneurs chantants, Jacque aime mieux d’en haut voir une fois encore Sa plaine aux cent arpents qui lentement se dore, Le soleil pétiller aux pointes des épis, Et transparaître au bout des pampres dégourdis, Et dans les derniers cris qu’un coq au ciel envoie Jacque sent éclater en lui sa propre joie!
Et les faucilles vont, grinçantes, dans les blés. Frinc!... Dans sa large main,--à la hâte assemblés-- Chaque homme a cent épis qu’en grinçant la faucille Tranche, et qu’il laisse à terre, et que lie une fille. Le croissant de fer luit dans les blés et les prend, Et la moisson sur pied, çà et là s’échancrant, S’affaisse, et gît bientôt par gerbes dispersées Qui seront dès ce soir en cercles amassées... Et resteront ainsi plus de dix jours par tas, Au soleil,--les épis ayant la tête en bas.
Jacque pour se courber n’a point d’effort à faire. Il moissonne, pas plus voûté qu’à l’ordinaire, Et maintenant qu’il est parmi les travailleurs, On ne remarque plus sa taille entre les leurs; Et comme c’est pour lui qu’il coupe, et pour l’exemple, Sa faucille est plus vive et son geste plus ample; Frinc, frinc! Le soleil monte et dardaille là-haut, Il pique, et la cigale a déjà dit son mot, Car au gros du soleil lorsque tout doit se taire Elle commence et dit les ardeurs de la terre. Le soleil va montant et la moisson reluit, Elle aveugle, et l’on sue, et les fers font leur bruit; Et Noré: «Qu’il fait chaud!» Norine:--«Il en tombe une!» Et Jacque dit, riant: «C’est un beau clair de lune!»
Miette,--elle,--se tait, ayant plus d’une fois Vu se parler, courbant le front, baissant la voix, Cachés par les hauts blés, trahis par la lumière, Norine avec Noré demeurés en arrière. Et sans voir tout le fond de ses futurs chagrins, Elle est triste et se dit: «Jésus! que de bons grains! Qu’il est riche, ô mon Dieu! Je suis trop pauvre fille!» Mais le rude soleil qui de toutes parts brille L’empêche de penser plus long pour le moment, Car dans l’air de midi flotte un bourdonnement, Car tout, sous l’azur blanc, vibre,--poussière, abeille, Lumière,--et l’esprit lourd vers midi s’ensommeille.
Il faut manger pourtant. Déjà, de bon matin, Un oignon de la Garde, un verre de gros vin, Un croûton de pain dur, par hasard une figue, Les ont lestés, après deux heures de fatigue; Mais midi les appelle au seuil de la maison, Sous les mûriers qui font de l’ombrage à foison, A la table de pin qui sous les cruches plie, Non loin du puits joyeux dont chante la poulie. «Arrivez, mes enfants!»--La mère de Noré Appelle, et l’on accourt au dîner préparé. C’est l’_aïoli_ fait d’ail tout pur et de bonne huile, Le mets fort, méprisé par les hommes de ville, Les légumes nouveaux et la morue autour, Les figues fleurs à qui les guêpes font la cour, Et la ronde omelette aux oignons, baptisée «Moissonneuse» pour sa couleur rousse et braisée.
C’est en s’attablant là, ce jour même, à midi, Que Miette, la pauvre, en tremblant, entendit, (Car l’amour a cent yeux pour voir ce qu’il redoute, Et ce qu’on ne veut pas qu’il entende, il l’écoute), Elle entendit André dire au fils: «Mets-toi loin De Miette, et Norine au contraire aies-en soin, Puisque tu t’es promis de la choisir pour femme!» Noré dit: «Oui, mon père,» et Miette, pauvre âme, Ne put manger ni boire, et s’en cacha pourtant, Et le repas fini, quand on est plus content, Quand on songe à la pipe en achevant de boire Et qu’avant de chanter chacun dit une histoire, Elle ne trouva rien pour conter à son tour. Ce que c’est cependant d’avoir le mal d’amour!
--«O Miette! dit l’un, qu’as-tu, belle petite? Rieuse on te connaît! fais donc voir ton mérite!» Mais elle, le cœur gros, sentait battre son sein. --«Elle aime donc l’amour? Moi, j’aime mieux le vin,» Dit l’un.--Miette eut peur d’échapper une larme. Un autre:--«Bon, le vin! mais l’eau pure a son charme: Buvons à l’eau! buvons aux citernes, aux puits; Qu’ils versent! car c’est l’eau qui fait le vin!»--«Je suis, Dit Noré, comme toi, mais en trouvant l’eau bonne, Je bois plus volontiers le bon vin qu’elle donne!» Et la tablée en chœur riait par grands éclats, Et chats et chiens léchaient sous la table les plats.
Puis, parmi les chansons et les pipes éteintes, Le sommeil fit sentir ses premières atteintes, Et Norine: «Demain, nous ne dormirons pas! --Et pourquoi?--C’est dimanche et l’on danse!» Et tout bas: --«Vous ne danserez plus, j’espère, avec Miette!» Noré répondit: «Non.» Et, vite, la pauvrette Feignant de se lever pour dormir dans son coin S’en alla sangloter seule, dans le bois, loin.
Et cependant, (l’espoir est une herbe mauvaise!) Miette doute encor que Norine lui plaise: Oui, Noré fait cela dans le premier moment, Pour son père... qui sait? par ruse assurément! Et tandis que partout à l’ombre on fait la sieste, Elle se dit cent fois ceci, cela, le reste, Et pleure,--et songe au bal du lendemain... Hélas. Mion! les jours de bal ne se ressemblent pas! Vrai bal de moissonneurs que ce bal de dimanche. On soulevait à flots de la poussière blanche; On dansait au milieu d’un nuage mouvant, Sur la place,--à midi!--pas un seul brin de vent! Le soleil dardaillant traversait les platanes, Où par milliers, sonnant comme autant de campanes, Les cigales faisaient, à pleins tambours, un train Où se serait perdu le bruit du tambourin Si le tambourineur qui conduisait la danse Sur celle de leur voix n’eût réglé sa cadence!
Là Norine et Noré dansèrent tout le jour, Et Mion se vit seule et déçue en amour. La moisson,--chez André,--s’acheva sans Miette. Elle se dit malade,--et c’était vrai, pauvrette.
PREMIÈRE PARTIE
CHANT VII
LA FARANDOLE
PRÉLUDE
LE CRI DE PROVENCE
LE CRI DE PROVENCE
PRÉLUDE
Il vient d’un coup, sans qu’on le veuille, Le Mistral, le grand vent! Et quand il fait: «Zou! En avant!» Tout tremble comme feuille.
«Et zou! Et zou!» fait le Mistral; Alors la terre tremble! Les vagues se battent ensemble, S’il donne le signal.
C’est le camarade du Rhône; Ils font même chemin. Quand ils criaient: «Zou! au Romain!» Les Césars riaient jaune!
Quand il dit: «Zou!» danse la mer, Où l’on cargue les voiles, Et, la nuit, on voit les étoiles Vaciller au ciel clair!
Mauvais brouillard, mauvais nuage Filent, s’il brame: «Zou!» Car le Mistral est comme un fou Pour la force et la rage.
Et quand le peuple provençal A de grandes colères, Il fait: «Zou!» le cri de ses pères Du Rhône et du Mistral.
CHANT VII
LA FARANDOLE
Sur l’aire communale, à deux pas des maisons, On vient rire, le soir, après les foulaisons; On y cause, on y danse, on chante au clair de lune. C’est un gai rendez-vous que cette aire commune. Dix couples différents de chevaux de labour, Chacun formant son cercle, y tournent dans le jour, Au trot, les yeux bouchés sous le cuir qui se bombe, Faisant de leur pied lourd, qui tombe et qui retombe, Des épis déliés jaillir le bon froment. Ah! dans ce monde-ci rien ne vient sans tourment: Les raisins, les épis, tout se foule, se broie, Les cœurs aussi,--pour qu’il en sorte un peu de joie.
Or ces gens qui, le jour, sous le pas des chevaux, Fourche en main, rejetaient les épis par monceaux, Ou,--ce travail fini,--lançaient en l’air la paille Pour que le grain demeure et qu’elle--au vent s’en aille, Les travailleurs et tous, enfants, jeunes et vieux, Viennent, et l’aire éclate alors en bruits joyeux. On se pousse, on s’appelle, on se poursuit, on lutte; La fille et le garçon roulent dans une chute; Se cherchent par la fuite au milieu des grands cris; Les mains pressent la taille, et que de baisers pris! Les gardiens, pour la nuit, font leur abri de toiles, Mal clos, bon pour l’amour qui se plaît aux étoiles. On se pose. Et les vieux souvent enflent la voix, Oubliant qu’eux aussi furent fous autrefois.
... En attendant qu’un vent qui menace s’élève, La nuit se tait. Le flot parle seul à la grève. Et sur l’aire les cris s’apaisent par moment, Et tous lèvent alors les yeux au firmament, Car la saison de feu, qui change en or les plantes, Est aussi la saison des étoiles filantes; Moisson du ciel! La lune en faucille d’argent Passe, et l’on voit trembler l’étoile à feu changeant, Et souvent, trop chargé,--c’est le moment superbe,-- Le moissonneur du ciel éparpille sa gerbe.
O claires nuits d’été, plus douces que le jour, Soupirez comme un sein jeune et gonflé d’amour, Nuits pleines de regrets,--car le printemps s’achève,-- Nuits pleines de désirs, de silence et de rêve... La terre brûle encor des baisers du soleil, Et les exhale au vent dans un demi-sommeil.
Miette ce soir-là vint respirer sur l’aire. Noré pourtant n’y doit pas être; mais que faire? On s’ennuie à rester chez soi par ce beau temps. Triste, on s’égaie un peu de voir les gens contents. Noré, ce coureur, danse à la fête voisine Dont on entend le bruit par-dessus la colline, Un son de violons, de cuivres, vaguement Dans un lent souffle d’air apporté par moment. Et Miette s’assied loin des autres, à terre, Hélas!--Et dans un coin, comme elle solitaire, La sorcière Finon, que Mion ne voit pas, En la suivant de l’œil a chantonné tout bas.
Malheur à toi, Mion, car la Masque est méchante, C’est en te regardant que la chouette chante.
Hier, un petit mistral tout le jour a soufflé, Plus fort le soir, qui dans la nuit a redoublé, Et c’est pourquoi la mer, grosse encor, bat la roche, A coups sourds,--dont l’écho s’éloigne et se rapproche Selon le vent, et les appels du bal lointain Semblent dans ce bruit triste un bonheur incertain.
Le ciel obscur et bleu, plein d’étoiles, fourmille.
--«Eh! là-bas! crie un vieux, quel est ce feu qui brille?» --«C’est la lune levante à travers les pins.»--«Non! «C’est un feu d’incendie! ou j’y perdrai mon nom!» --«La lune à son lever semble un feu d’incendie; «Qu’en dis-tu, de ce feu, toi, Brun?»--«Je l’étudie,» Répond Brun, et bientôt: «Par malheur, c’est un feu! Il tremble entre les pieds des pins noirs. Vois un peu! Les Maures brûlent!»--«Oui, dit un passant, j’arrive Des Maures. Le vallon brûlait. Le feu s’avive, Et gagne sur le haut. Ils sont là plus de cent Qui font la part du feu.»--«Oh! c’est puis trop souvent! Ils brûlent, ces coquins, nos pinèdes, de rage, Parce qu’on leur défend le droit de pâturage, Tous ces gueux!... J’ai trouvé, passant par là des fois, Un feu tout préparé pour détruire le bois: L’allumette est liée à quelque branche basse, Et frotte sur la roche au moindre vent qui passe, Et tout part! Ces grands pins résineux flambent bien! Tout craque; le feu court et gagne en moins de rien, Car là tout est si sec! tout pousse entre les pierres... Et les pommes de pin sautent dans les bruyères, Lançant la flamme! Adieu, mon bois. Le gibier fuit... Té, vé! quelle flambée!»--Et sur le ciel de nuit,-- Rougissant l’horizon,--le feu sinistre ondoie... Mais c’est si loin, que tous reviennent à leur joie, Quand un groupe, attentif aux lointains violons, A dit: «Si l’on dansait?--Eh, les filles,--allons!»
Miette écoute au loin la mer lourde qui gronde, Et ne voit pas Finon qui rassemble le monde, Et qui chante à voix basse une ronde.--Et l’on rit. Nous le savons déjà, la vieille a de l’esprit. Quand on veut se moquer des gens, on les chansonne. Finon fait la chanson... Alors, ce n’est personne.
Miette écoute au loin les violons du bal, Et ce chant de gaîté lointaine lui fait mal, Car Noré,--c’est sûr,--danse avec l’autre: Norine Et son cœur tourmenté saute dans sa poitrine, Troublé comme la mer triste qu’on ne voit pas. Et Finon a cessé de fredonner tout bas, Et des couples malins ont crié: «Farandole!» Et, la main dans la main, toute une bande folle Se forme en long ruban qui serpente... En avant! On saute aux sons du bal apportés par le vent. On dirait que ce vent, qui tombe et se relève, Qui fait gémir la mer plus grosse sur la grève Et la flamme ondoyer comme un drapeau de sang, Tord cette écharpe humaine à son souffle croissant!
Et: «Zou!»--C’est là le cri de la ronde! il ressemble Au sifflet du mistral dans la forêt qui tremble... Zou!... des femmes là-bas, dont les fils sont en mer, Pensent aux flots tout noirs sous le ciel pourtant clair! Zou!--le vent monte. Zou!--demain beau temps de pêche. Et zou! la farandole à grands bonds se dépêche Va, vient, tourne cent fois ses anneaux repliés... Elle ondule vers toi, la bête aux mille pieds, Miette! la couleuvre humaine à mille têtes! Zou!... tu la vois venir!... tu cours, puis tu t’arrêtes! Et zou!... c’est bien à toi qu’on en veut!--Ils l’auront! La farandole approche; elle se noue en rond; Et Miette au milieu,--que rien ne peut défendre!-- Entend virer ce chant, d’abord sans le comprendre:
--«Lundi. La fille qui lave Doit faire, quand elle est brave: Flic, floc! Quand on lui parle d’amour, Doit taper à double tour.
«Mardi. Quand un galant passe: «Permettez qu’on vous embrasse!» Flic, floc! Doit avec son battoir blanc Laver la tête au galant.
«Mercredi. La fille sage Du battoir connaît l’usage: Flic, floc! Quand on lui parle d’amours Son bon battoir bat toujours.
«Jeudi. Moi j’en connais une Que son battoir importune: Flic, floc! La belle l’a déposé. L’amoureux prend un baiser.»
... Là, la bande se tait. Seule, une voix poursuit, Perçante comme un cri de choucas dans la nuit:
«Vendredi. Fille jolie, Le battoir que l’on oublie, Flic, floc! Près du ruisseau sur le sol, Dira tout au rossignol!»
... Oh! Miette a compris! tout son corps se resserre. Au secours! Elle est seule!--«Hélas! mon Dieu, ma mère!»
--«Samedi. Rossignol chante. Qui chante, son mal enchante! Flic, floc! Il a tout dit en chantant, Et tout le monde l’entend!
«Dimanche. On chante à la ronde Cette histoire à tout le monde! Flic, floc! Chacun connaît le garçon, Et la fille,--on sait son nom!»
Et zou!--La ronde tourne avec ce cri strident!... Tous ils sont jeunes, tous amoureux cependant! C’est le mal impuissant qui leur souffle sa haine. Et zou!--Pas un d’entre eux qui garde une âme humaine! Pareils à leurs mulets, ils tournent aveuglés, Foulant aux pieds ce cœur comme on foule les blés! Zou!--La pauvre à genoux tombe et se désespère: Elle n’a pas d’amis; aucun n’aime son père. Zou!--Elle ne dit mot; elle a peur, voilà tout. Oh! Noré!... Si Noré paraissait tout à coup?... Un cri de violon traverse la colline... Et zou!--Là-bas Noré s’amuse avec Norine! La mer qui bat les rocs, Miette, cœur mourant, Croit la voir tournoyer, et l’eau froide la prend! Et zou!--Là-bas le ciel tout rouge, pauvre fille! Le ciel, incendié par les grands bois, vacille! La lune qui paraît, c’est encore le feu! Au secours! C’est la fièvre: «Hélas! songez un peu, Si les pommes de pin sautaient dans les étoiles!» Le vent a renversé les cabanes de toiles! Zou! le ciel tourne! Zou! un dernier coup de vent, La poussière volant, la paille s’enlevant, Rompt la bande qui hurle,--et la pousse,--et la chasse! ... Et Miette à genoux reste seule sur place, La tête dans ses mains, le sein plein de sanglots.
Le cri des violons répond au bruit des flots.
DEUXIÈME PARTIE
CHANT Ier
LE MUSEAU DE VENDANGE
PRÉLUDE
LA VIGNE
LA VIGNE
PRÉLUDE
La vigne a mal. Le diable est fin. C’est une bête qui la mange! Dieu sera bon: j’attends la fin; Encore une vendange!
C’était notre plus beau trésor. Quel air triste ont ces mêmes souches Dont le vieux vin fait rire encor Et les yeux et les bouches!
Les savants n’y comprennent rien: «La vigne meurt... La vigne est morte... Tout est perdu!»--Nous verrons bien! Notre terre est si forte!
«C’est la ruine, paysans!» --Non! Dieu ne veut pas notre perte: Des plants, condamnés de trois ans, Ont fleur et feuille verte!
Je vous dis qu’elle ne meurt pas; «Allons donc! pourquoi mourrait-elle? Que resterait-il ici-bas?... La vigne est immortelle!
Amis, demain il fera jour. Ce n’est pas là que nous en sommes! Ce serait la fin de l’amour, Du soleil et des hommes!
La vigne malade a sommeil? Laissez faire, elle se repose. Fiez-vous-en au grand soleil. ... Mais parlons d’autre chose...
La vigne a mal. Le diable est fin. C’est une bête qui la mange! Dieu sera bon: j’attends la fin; Encore une vendange!
CHANT Ier
LE MUSEAU DE VENDANGE