Part 8
Après tout, son malheur, jusqu’ici, n’était rien. Elle aimait sans espoir quelqu’un trop riche en bien, Elle trop pauvre, avec un père qu’on méprise; Elle n’avait donné qu’un baiser par surprise, Et reçu ce maudit mouchoir en souvenir; Rien de plus; si cela l’avait tant fait souffrir Ce n’était que de crainte et d’amour,--des idées! Les choses pouvaient être encore accommodées, Jusqu’ici; rien n’était perdu; tout son tourment, Noré pouvait encor l’effacer en l’aimant; Rien ne montrait encor qu’un beau jour, fait plus sage, Noré ne lui vînt pas parler de mariage; Et ne le fît-il pas, au fond de son ennui, Malgré tous les malheurs qui lui venaient de lui, Et les mauvaises gens qui mentaient sur son compte, Après tout, elle était malheureuse, sans honte, Tandis que maintenant,... pardonnez-lui, mon Dieu! A l’air froid dont Noré vient de lui dire adieu, Elle a compris d’un coup sa misère et sa faute! Elle ne pourra plus marcher la tête haute, Et se sentir l’orgueil d’elle-même! aï! Seigneur! Ce galant sans amour l’a faite sans honneur!
Tous les garçons sont fiers d’être la force même. Vous êtes, vous, la grâce,--et la force vous aime, Jeunes filles!--Pourtant, quand ils vous parleront Si bas que la rougeur vous couvrira le front, Quand ils vous diront: «Viens, ce soir, à la fontaine, Ou près du bois,» alors,--chose étrange et certaine,-- Ces forts ayant perdu leur force en vous aimant, Ce qu’ils voudront de vous pour vous chérir vraiment, Filles,--c’est qu’au désir de feu qui les emporte, Votre grâce d’enfant s’oppose, et soit plus forte! De ce qu’ils demandaient le refus leur est cher. C’est le secret de Dieu; le secret de la chair. Repousse donc l’amant pour être épouse, fille. Sois plus forte que lui,--pour fonder la famille, Ou le gueux se dira, lui qui faiblit toujours: «J’ai peur de sa faiblesse! Elle est prompte aux amours!» L’amour qu’il veut de toi, l’homme t’en fait un crime, Et chargé de sa faute, il te voudrait sublime, Parce qu’il rêve, au sein qui doit former ses fils, La force du lion et la candeur du lis! C’est pourquoi, si tu crains ta faiblesse, petite, Quand il parle d’amour, marche vite, cours vite, Va, feins de te cacher sous le saule ou l’ormeau... Alors il t’atteindra pour t’apporter l’anneau!
Mion n’en voit pas tant dans sa pauvre pensée; Mais le cœur tout ému, la poitrine oppressée, Elle sent bien qu’au lieu de s’approcher de lui Elle éloigne Noré d’elle-même aujourd’hui!
Elle pleure à sanglots, comme une Magdeleine... L’amour vrai lui viendrait s’il pouvait voir sa peine, Car l’amour vrai pardonne à tout,--même à l’amour! Mais Dieu seul voit son cœur aussi pur que le jour.
Miette a sangloté si haut qu’une chouette, Abandonnant son mur, s’envole sur sa tête, Et Mion s’épouvante et voit dans son esprit La tête de Finon qui s’envole et qui rit: «Flic! flic! floc!» c’est Finon qui rit!... C’est effroyable, Sur la terre des saints ces visions du diable! Ah! c’est un sacrilège affreux d’avoir choisi Pour cachette d’amour juste cet endroit-ci!... A cette idée, elle a cru voir, frissonnant toute, Les arceaux se donner la main! et, sous la voûte, Les morts, tous les esprits ténébreux de l’endroit, Paraître en cercle! Alors elle se meurt d’effroi Au souvenir du soir de la ronde sur l’aire... Tout le cloître à présent l’entoure avec colère!...
Mais si ses yeux troublés reviennent par hasard Sur une herbe du mur croulant de toute part, Sur une mouche à miel qui du lierre s’envole, Sur un rayon,--alors tout le ciel la console!
Puis, de nouveau, l’esprit désolé de ce lieu Souffle au fond de son cœur les menaces de Dieu.
Elle jette un regard de prière autour d’elle. Sur les tombeaux sans croix comme l’herbe vient belle! Comme le lierre est haut et vert sur les vieux murs! Un merle y vient becquer un bouquet de grains mûrs. Il picore en sifflant.--A la saison première, Il avait fait son nid peut-être dans ce lierre, Et bien d’autres oiseaux, chardonnerets, pinsons, Y devaient faire un bruit de feuille et de chansons Jusqu’au soir, depuis l’heure où l’aubette vermeille Fait remuer partout l’arbre qui se réveille. Mais nous, il est donc vrai qu’un jour Dieu nous punit D’oser parler d’amour où l’oiseau fait son nid!
Et Miette, laissant de pensée en pensée Flotter son âme triste au bruit du vent bercée, Sent l’oubli la gagner comme lorsqu’on s’endort. Et regardant le cloître: «Où vont-ils? vers la mort, Tant de portiques noirs alignés à la file? Jamais je n’en ai vu de pareils dans la ville. A quoi pourraient servir tant de portails, sinon A s’en aller loin, loin, dans un endroit sans nom, Plein d’ombre,--lorsqu’on veut se perdre hors du monde?» Ainsi fuit son esprit dans la douleur profonde, Comme un ruisseau de rien qui se fond dans la mer. Si grand est son chagrin, si poignant, tant amer, Qu’il a pris en entier son cœur et sa mémoire; Elle ne voit plus rien que sa tristesse noire; C’est sans songer à rien qu’elle dit: «Pauvre moi,» A force de souffrir ne sachant plus pourquoi!
Comme fait le ruisseau qui, plaintif dans sa course, Tant qu’il va vers la mer se souvient de la source, Mais quand la mer l’a pris, il ne se connaît plus! Ainsi les pauvres cœurs dans la douleur perdus.
O gaîtés d’autrefois! bon rire de Miette, Qui partout lui faisiez du travail une fête! Ne sonnerez-vous plus dans les champs, dans les bois, O nos vieilles chansons, si jeunes dans sa voix! Avant qu’elle eût aimé le fier ingrat qu’elle aime, Sa jeunesse faisait plus gai le printemps même; Et le soleil semblait plus souriant encor Lorsqu’en ses cheveux noirs il mêlait son fil d’or. O chansons, mots pour rire et paroles heureuses, Revenez sur sa bouche! Au nid, chansons peureuses! Au nid, rire! reviens au jeune sein naissant Qui palpite gonflé, montant et s’abaissant... Ne reviendras-tu pas, mon beau rire à dents blanches Qui partais dans les blés, aux moissons,--dans les branches, Aux olives,--parmi la vigne en vendangeant! Ou quand reviendras-tu, beau rire au son d’argent?
Elle s’est relevée. Un mur doit être proche Que l’on voit du dehors bâti droit sur la roche, Et si haut qu’en tombant du haut le coup est sûr!... De quel côté, se dit Miette, est ce grand mur? Et de nouveau, sentant sa grosse peine croître, Ramène ses regards sur les portes du cloître Et dit: «Laquelle va vers l’endroit que je veux?» Mais la peur tout à coup fait frémir ses cheveux, Lorsqu’elle voit ces mots gravés dans une pierre:
MA FAUTE S’EST COUCHÉE AVEC MOI SOUS LA TERRE.
Un moine sur sa tombe a voulu ce verset, Et la pauvre Mion, ne sachant ce que c’est: «Dieu parle! Il ne veut pas, dit-elle, que je meure! Toute ma pauvre vie il faudra que je pleure! Ah! maudit ce Noré!»--Ce nom lui revenant, La raison de ses pleurs lui revient maintenant! Et lui semble nouvelle! et l’étonne elle-même! Et sa peine en augmente, et c’est ainsi qu’on aime.
Alors, offrant aux vents son foulard déchiré: «Adieu! présent maudit! Souvenir de Noré!» Il est en trois morceaux, le beau foulard de soie, Écarlate, couleur de sang, couleur de joie! «Pars au vent!» Un morceau déjà flotte dans l’air, Le plus petit, qu’un souffle emporte vers la mer; Un autre est déjà pris dans des touffes de lierre Où, longtemps fatigué de pluie et de lumière, Il ira, vienne avril, au fond de quelque nid, Et déjà le troisième à la brise frémit Dans la main de Mion qui pleure et le regarde, Quand tout à coup: «Non, non! dit-elle, je te garde!» Et quand elle eut baisé le morceau du mouchoir, Vite en son sein le mit, craignant qu’on pût la voir.
Puis, suivant un grand coq qui passa devant elle Avec toute sa cour qui glousse et bat de l’aile, Sous la voûte en cailloux, bien rangés un par un Dans ce couvent superbe où le marbre est commun, --Car Cogolin est près, d’où vient la serpentine,-- Miette traversa les couloirs en ruine, Et trouva dans la cour Briquet tout débâté, La fontaine au milieu qui chantait la gaîté, Un chien fauve, au retour de quelque chasse ardente, Haletant et suant de sa langue pendante, Des porcs sur un fumier, juste au bord de la cour Où, s’ouvrant d’un côté tout entier,--à plein jour,-- Elle fait voir des dos et des dos de collines Qui, formant vagues, vont jusqu’aux vagues marines, Et la mer vaste, au loin, comme un miroir brisé, Multipliant les feux de l’azur embrasé.
C’est midi. Les Arnaud attendaient sur leur porte.
--«Nous avons déjà pris ce que ton âne apporte. Les chiens ont reconnu Briquet. D’où viens-tu, toi?» On s’embrasse, on s’appelle; on demande pourquoi, Comment, si l’on va bien là-bas?--«Et le compère?» «Les beaux melons d’hiver!»--«Vous les aimez, j’espère!» «Pardi! Mais toi, Mion, faut venir au printemps, Quand la fraise est au bois!--Nous sommes tous contents! Dînons!--Qu’as-tu Mion?--Mange, belle petite!»
Ah! si Mion pouvait s’en aller tout de suite!... Mais non, il faut causer, rire d’un mot moqueur, Manger et vivre, avec son agonie au cœur!
DEUXIÈME PARTIE
CHANT VI
DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE
PRÉLUDE
FRUITS D’HIVER
FRUITS D’HIVER
PRÉLUDE
Comme une nonnette au couvent Lorsque la lune prend le voile; Quand à peine une pauvre étoile Comme un cierge vacille au vent;
Quand le soleil même s’enroule Dans le sac gris du pénitent, Et jette un regard mal content Par les deux trous de la cagoule;
Quand les pâtres, vêtus de peaux, Pour la plaine mouillée et grasse Laissent les monts qui, blancs de glace, Ont manteaux de brume et chapeaux;
Alors, qui met la joie à l’âme, Quand l’aube est si proche du soir?... --C’est le bon feu, qui nous fait voir De petits soleils dans la flamme.
Après le feu?--La flamme encor; C’est le calèn d’huile d’olive Qui porte au front la clarté vive Comme un roi sa couronne d’or.
Puis?--Le fiasque de vin sans doute, Qui sous sa paille, simplement, Tient caché tout le firmament, Une étoile dans chaque goutte!
Et puis après?--C’est la Chanson, Les contes pour pleurer ou rire... --Oui, mais encor?--La poêle à frire! --Oui, mais le fruit de la saison?
Ingrats, c’est la châtaigne brune Qui sous la cendre chaude cuit, Et nous dit, s’ouvrant avec bruit: «La bouteille est vide. Encore une!»
La bonne compagne d’hiver, Ne l’oublions pas, la châtaigne, Qui s’en vient, dès que le froid règne, Mourir vive près du feu clair.
La montagne aux villes l’envoie. Nos petits montagnards, noircis, Oiseaux d’hiver, moitié transis, La vendent comme un pain de joie!
Et que d’écoliers en chemin, Attardés et prêts aux reproches, Sur les châtaignes, dans leurs poches, Font chaud à leur petite main!
CHANT VI
DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE
--«Tu dois être aujourd’hui lasse de ton voyage; Demeure à la maison: nous allons à l’ouvrage...» --«Non, dit Miette, non; j’aime mieux m’en aller Aux châtaignes, compère, avec vous travailler.» --A ton souhait, Miette; en avant tout le monde. La châtaigne, cet an, est pesante et bien ronde, Et cela fait plaisir en cherchant d’être sûr A chaque pas qu’on fait de trouver un fruit mûr.»
Et sous les châtaigniers nus presque, aux branches grises On marche. La forêt tremble aux frissons des brises. Quelques feuilles encor, les dernières, dans l’air Volent, tombent, couleur de la rouille du fer. Les sentiers en sont pleins, comme d’une litière Sèche, rousse et bruyante,--et sans voir trou ni pierre Chacun jusqu’aux genoux y patauge à grand bruit. Les enfants vont devant, puis les vieux; Mion suit, Songeant que ce bruit-là tient son âme distraite Et que seule au logis elle eût perdu la tête, Mais de plus, si Noré qu’elle fuyait là-bas Jusqu’en ce lieu perdu se trouve sur ses pas, Qu’elle agira fort bien de partir au plus vite... «Oui, dès demain.» Ainsi raisonne la petite.
--«Eh, toi!--sais-tu pourquoi l’on a donné ce nom Des Maures à nos bois, dans la montagne?»--«Non.» --«Ah! ah!»--et le compère en riant fort ajoute: «Mon père me l’a dit fréquentes fois; écoute: Tous ces Maures, c’était les Arabes, les gens De l’Afrique, voleurs et toujours voyageants, Qui dans les temps passés venaient sur nos rivages A tout moment piller et brûler nos villages. Mes pères s’en gardaient, pardi, comme du feu! Et bâtissaient leurs nids haut, comme Pierrefeu. Ah! ah! les Sarrasins! c’était leur grosse crainte!... Mon père là-dessus savait une complainte... Ah! ah!»--«Mais vous, pourquoi, compère, en riez-vous?»
--«C’est que, ces coquins-là, lorsqu’ils faisaient leurs coups, Ils ne manquaient jamais d’enlever quelques filles... Ou... de leur faire peur... s’ils les trouvaient gentilles! ... Il n’aurait pas fallu t’en venir autrefois, Tranquille, seule avec ton âne, dans nos bois... Tu n’aurais pas manqué de voir dans quelque sente Un homme noir venir sur toi, la dent luisante, Et,--pechère!--en criant,--t’emporter comme un loup!» Et de rire.--Et Mion ne riait pas du tout, Songeant que ce matin, là, dans le voisinage, Elle avait rencontré le Sarrasin sauvage!
--«C’est ici, dit Arnaud, que nous nous arrêtons; Ce matin nous avons laissé là nos bâtons. Miette, prends le mien; moi, la forêt m’en donne.» Et chacun se baissant, cherche fouille et tâtonne Du bout des bâtonnets fourchus,--et de l’amas Des feuilles, en montant, dégage pas à pas, Les fruits roux,--dont la cosse épineuse s’entr’ouvre,-- Du flot amoncelé de feuilles qui les couvre.
--«Les sangliers ont fait la récolte avant nous, Par ici, ce matin... Regardez-moi ces trous; Ils ont fouillé du groin les feuilles et la terre.» --«On en a tué deux ici même, mon père, Juste un moment après que vous étiez parti,» Dit un enfant.--«Et qui les a tués, petit?» --«Un qu’on nomme Noré; c’est quelqu’un de la plaine, Un étranger, mon père!»--«Et j’en ai de la peine, Dit Arnaud. Ils pourraient rester chez eux, ceux-là,... De chasseurs de hasard, bons à chasser au plat!»
Ainsi chaque moment presque, chaque parole, Rappellent à Mion le mal qui la désole, Et le sang dans son cœur troublé ne fait qu’un saut; Et,--la pauvre--elle a su cacher plus d’un sanglot En faisant bruisser les feuilles qu’elle froisse, Mais ce jour entre tous fut long et plein d’angoisse. Aussi, le même soir:--«Je repars dès demain.» --«Comment! tu veux déjà te remettre en chemin?... Attends un jour encor...»--«... J’ai peur d’être malade.» --«La course est longue.»--«Non, c’est une promenade.»
Elle partit au jour, à pied, Briquet devant; Mais le long de la route il la porta souvent, Car avec le cœur lourd on a les jambes frêles. Briquet portait un sac de châtaignes nouvelles, Présent de Maître Arnaud, beau cadeau pour l’hiver. Et la vivacité du temps, le frais de l’air, La gaîté du soleil, le piquant de la bise Qui couvre peu à peu le ciel de brume grise, Rien n’a distrait Mion... qui connaît maintenant La joie et la douleur qu’on se donne en aimant.
Quand Briquet bien trottant sentit l’étable proche Il se mit à sonner comme un écho de roche, Et des hi! et des han de sa plus belle voix Réveilla dans la nuit tous les chiens en abois. Alors Antoine dit: «C’est la voix de ma bête!» Et la mère, Toinon, triste, a hoché la tête. Et comme son mari questionne l’enfant, Et la gronde,--la mère en souci la défend, Dit: «Elle était malade; elle a bien fait, je trouve;» Mais lui juge mal fait ce que sa femme approuve: «Ça n’est pas clair, dit-il;--voyage et prompt retour, Tout cela peut cacher des finesses d’amour, Petite. On m’a parlé ce matin d’une histoire... Il suffit, tu m’entends, je ne veux pas y croire, Mais si le fils du gueux, de Maître Jacque André, Veut faire son galant chez nous,--je le tûrai, Vois-tu!--qu’il prenne garde à lui, notre jeune homme! Et si tu fais mal, toi, la fille,--je t’assomme! C’est dit; va-t’en dormir, et rêver là-dessus. Bonsoir!»--La mère tremble et soupire: Ah! Jésus!
A quelques jours de là, Miette, au moulin d’huile, Par les sentiers touffus poussait Briquet docile Sur le bord du ruisseau noir des eaux du moulin. Au printemps, il était du bleu du ciel tout plein, Coulant clair étalé sur le blanc lit de pierre, Quand Miette, y faisant écumer la lumière, Battait à tour de bras son linge parfumé. Flic! floc! Il est passé, le joli mois de mai! Le rossignol est loin, dont la voix amoureuse Excitait aux chansons la rivière pierreuse Où, chaque avril, renaît le laurier-rose ardent Que détruit chaque hiver le flot trop abondant. Ils fleurissent l’été dans de petites îles Que pressent doucement des filets d’eau tranquilles; Maintenant ils sont morts, les lauriers-roses verts A feuille aiguë et droite, et leurs pieds recouverts Par l’eau torrentielle et noire de ressence Attend que le nid chante et qu’avril recommence!
Mais l’eau recoulera, claire comme le jour, Le nid du rossignol rechantera d’amour, Tout recommence enfin,--comment?--par l’amour même! Tout, excepté la paix dans le cœur--lorsqu’on aime!
Briquet allait chercher de l’huile, fruit nouveau, Jusqu’au moulin massif, bâti tout près de l’eau, Dont le mur apparaît gris parmi la verdure. Elle entre. Là, de peur que l’attente ne dure, Chacun, en apportant ou reprenant son bien, S’assied, parle et répond, rit de tout et de rien; On fait cercle, au-dessous des toiles d’araignées Comme des bénitiers aux angles rencoignées Dans l’ombre du moulin sans fenêtre, obscurci Par l’émanation même du fruit d’ici, Autour de la grande auge en pierre, dans laquelle Tourne et tourne à plaisir sur l’olive nouvelle La haute, lourde meule, au pas du vieux mulet Qui tire son levier, sous le fouet du valet.
Quand Miette parut au seuil du moulin d’huile, Elle vit noir d’abord,--puis, près d’elle, immobile, Elle aperçut Finon; puis les gens assemblés Parurent un à un à ses regards troublés.
--«Entre! lui cria-t-on; viens écouter la vieille!» Finon disait:--«Mes gens, j’ai porté ma bouteille. Un peu d’huile! pour un baume!»--Et tous, riant fort: --«Le baume d’aïoli! pour réveiller un mort!» --«Soyez chrétiens, meuniers; patron, sois charitable; De l’huile! pour un baume!»--«Un baume pour la table!» Disaient les meuniers noirs, de vrais Maures, la dent Luisante, et dans du pain beurré d’huile mordant!
Finon devant la porte apparaissait en ombre Sur le jour du dehors qui baissait, déjà sombre, Et Miette surprise avait peur vaguement: Cet endroit lui pesait comme un pressentiment.
--«Chante-nous la chanson, la vieille! dit un homme; Ou bien... tu sais comment le souterrain se nomme? La cuve de dessous... s’appelle les enfers!... Attention, sorcière!--et dis tes plus beaux airs!» Et la sorcière chante avec sa voix branlante Et le pas du mulet suivait sa chanson lente:
--«Les olives sont-elles mûres? Oh! oh! Près du ruisseau plein de murmures, Coupez, coupez un long roseau!»
--«Oh! oh!» disaient en chœur les gens tout d’une haleine, Et le mulet tournant roidissait mieux sa chaîne...
--«Les olives noircissent-elles? Ah! ah! Montez dans l’olivier, mes belles, Si les garçons ne sont pas là!»
--«Ah! ah!» riaient en chœur ces gens pleins de malice, Et les meuniers mangeaient leur huile avec délice.
--«Belle fille, fais la cueillette, Oh! oh! Tout en chantant ta chansonnette Dans les branches, comme un oiseau.
«Et frappe du roseau les branches, Ah! ah! A terre, sur les toiles blanches L’olive noire tombera.»
--«Ah! ah!--Finon la masque aura de l’huile vierge!»
--«Et vous irez au moulin d’huile, Oh! oh! Vous irez toutes à la file Voir couler l’huile comme une eau!
«Notre âne attendra sur la porte Ah! ah! Et du poids d’huile qu’il emporte L’âne mécontent se plaindra!»
--«Ah! ah!--Si tu dis vrai, nous te devrons un cierge, Sainte sorcière!»
--«Et nous en mettrons sur la table, Oh! oh! Et dans le calèn de l’étable Qui reluira comme un flambeau!»--
--«Oh! oh!--C’est bien,» dit le patron; «... Mais, sorcière, il fallait apporter le jarron! Je ne remplirai pas ce grand fiasque, la vieille!... --«Eh bien! j’achèverai de remplir la bouteille,» Dit simplement Mion,--qui prend aussitôt peur, Car Finon la regarde,--«Eh donc! elle a bon cœur,» Dit Finon, «comme moi... quand on veut!--Qu’on m’écoute, Braves gens!--Le bonheur, qui la cherche, est en route! ... Oui, quelqu’un,--tu m’entends!--vient vers toi de retour, Miette; écoute un peu: tu seras riche un jour!»
DEUXIÈME PARTIE
CHANT VII
LA VIEILLE MASQUE
PRÉLUDE
LA BELLE AU MIROIR
LA BELLE AU MIROIR
PRÉLUDE
La belle au miroir, la lèvre vermeille, A voulu se voir, Et le dos courbé, vieille, toute vieille, S’est vue au miroir.
Jésus-Maria! quel est ce visage! Ai-je donc cent ans?... --La vieillesse vient, comme le bel âge, Avec les printemps.
Vierge, tu seras un jour vieille femme; Vois donc celle-ci: Dans son corps plié frissonne son âme... Tu seras ainsi.
Tes pauvres cheveux sur ton crâne aride S’ébourifferont; Chaque souvenir sera par sa ride Marqué sur ton front.
Tu ne marcheras qu’en tordant l’échine, Butant en chemin, Et pour soutenir ta faible ruine, Le bâton en main.
Devant le feu vif, en un tas assise, Tu tendras tes doigts, Mais ton corps sera--par soleil ou bise,-- Plein de frissons froids.
C’est l’âge où les gens vous disent: «Marraine!» On est mère-grand... Tâche donc qu’un gars bien vaillant te prenne Quand l’amour te prend!
Ne donne ton cœur qu’au gars qui t’apporte L’anneau de bel or... Aux autres chanteurs ferme bien ta porte, Ton cœur mieux encor...
Ou bien sans enfants devenue aïeule, Et laide à ton tour, Aï! tu te verras mourir toute seule Dans ton lit d’amour.
CHANT VII
LA VIEILLE MASQUE