Miette et Noré

Part 11

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Et parmi toutes, c’est Marseille, Fille des Grecs et des Gaulois, La cité si jeune et si vieille, Reine dédaigneuse des rois.

Mille bateaux, fumée et voiles, Tiennent dans le creux de sa main; Son front de phares et d’étoiles Fait sur la mer luire un chemin.

Et toutes,--quand elle s’avance Jetant ses flottes sur les eaux,-- Soufflent l’âme de la Provence Dans les ailes de ses vaisseaux!

CHANT III

LA COTE

Les jours suivant les jours, l’an tourne, le temps passe D’un pied toujours pareil, et pour tous, quoi qu’on fasse, Pour l’heureux et le triste il fuit également, Si bien qu’enfin pour tous la vie est un moment.

Depuis Noël, il a coulé de l’eau sous l’arche! L’hiver pâle a poussé devant lui dans sa marche Son troupeau mugissant de nuages venteux, Les neiges sur les monts lointains, les ciels douteux Où la lumière semble en lutte avec la pluie, Et ces jours où la plaine est déserte et s’ennuie, Car la terre est trop molle et le bon travailleur, Oisif, passe son temps à l’espérer meilleur. Il regarde du seuil le blé court qui frissonne; Les sarments dépouillés de pampres par l’automne, Puis coupés et liés en javelle, à présent Pétillent de gaîté dans le foyer luisant, Fils des vignes,--bavards comme le vin, leur frère, Qui brille et parle aussi du soleil dans le verre, Cependant qu’au dehors les ceps noirs et noueux, Forcés de renfermer leur vieille force en eux, Tout nus sous le couchant glacial qui rougeoie, S’endorment tristement, eux, pères de la joie. L’olivier par bonheur, le laurier toujours vert, Le pin, les font rêver d’un pays sans hiver.

Le jour suivant le jour, les cerises sont proches. Miette, qui se fait les plus poignants reproches, A rongé son souci, dévoré ses regrets. Noré ne lui dit rien, même en lui passant près, Et de nouveau l’on dit qu’il est tout à Norine. Mion renferme en soi la peur qui la chagrine, Le souvenir du mal que lui prédit Finon. «Une chose pareille! est-ce possible? oh, non! Trop bon est Dieu pour qu’un si gros malheur m’arrive!» Et d’y songer, la pauvre est plus morte que vive! Mais d’y croire? jamais!--c’est encore une enfant Que rien,--pas même un peu de vice,--ne défend, Et quand elle s’écoute en sa chair, la pauvre âme, La fille à l’abandon, honteuse d’être femme, Dit parfois: «Mon malheur me parle, en moi vivant!» Puis: «Non,--je rêve. On croit aux choses, en rêvant!» ... Contre le mal lui-même il faut de la malice.

Pendant ce temps, le fier Noré suit son caprice. Eh, pardi! quand on a le beau mal des vingt ans, Qu’on se donne plusieurs amours dans un printemps, Et qu’on s’est fait voleur de filles sur les routes, Comment faire,--voyons,--pour les épouser toutes!

Pourtant si le malheur... impossible!... était vrai,... Mais il n’est pas vrai!--non,--mais enfin,--que ferait Miette?... A cette idée, elle se sent en elle Comme un coup de colère, une force nouvelle, Une indignation dont tout le sang lui bout!... Sans doute qu’elle irait alors, poussée à bout, Lui parler comme il faut, à ce gueux, tête à tête! ... «Mais non, il a le droit d’oublier!... je suis bête!»

... Mars fuit, avril s’en va; le joli mois de mai Avec les rossignols revient, tout parfumé. Et voici juste un an qu’au bord de la rivière L’aubépine au courant donnait sa fleur première Et que Mion la vit, présage de malheur, Noyée au fil de l’eau, la blanche et triste fleur!

--«... Tôt! dit l’oncle un matin; tôt, ma fille! es-tu prête? Le vent souffle bon frais; la Camargue est en fête; Le bateau du collègue attend.--On part demain!»

Elle songe: «Dieu va sur moi tendre sa main; Dieu lui-même, de sûr, m’ordonne ce voyage. Les saintes m’aideront, voudront mon mariage... Oui, par vous, le malheur que m’a prédit Finon, O saintes! ne sera qu’un rêve du démon!» Ils sont sur le beau brick le _Suffren_, capitaine Fournier, un vieux marin de vieillesse incertaine Que depuis soixante ans la mer a ballotté Du royaume du Phoque à l’empire du Thé, Toujours content, qu’il ait ou non le vent en poupe. Son fils Toussaint,--depuis qu’il mange seul la soupe, L’a suivi sur son bord, beau petit de vingt ans Que tourmente beaucoup son âge de printemps Et qui, voyant Miette, a songé dans lui-même, Sur-le-champ: «Je la veux pour ma femme, je l’aime!... Mais nous aurions dû faire un voyage plus long!»

Bon vent frais. Le _Suffren_ est parti de Toulon. Il vient d’y débarquer des blés,--une fortune,-- Devant le vieux balcon de la maison commune, Que soutiennent les deux portefaix du Puget Vers lesquels ce matin son beaupré s’allongeait. Il eut bien quelque mal à sortir de la rade, Mais maintenant il va comme à la promenade; L’oncle François, content, le fait voir à son air, Et vif comme un marsouin, il respire la mer. Mion n’a point de peur.--François dit:--«C’est ma nièce! Bon sang ne peut mentir... c’est une fine pièce: Ça ne craint pas la mer! D’ailleurs pas de danger! Que le bateau chavire,--on la verra nager!»

Sous son voile argenté de brume soleilleuse, Luit dans le clair matin la côte merveilleuse, Depuis les îles d’Or, la presqu’île de Gien, Faron gris sur Toulon, Six-Fours--qui se voit bien!-- Et Bandol,--jusqu’au Bec de l’Aigle qui se penche Vers la Ciotat, au bord du flot bleu toute blanche. Ici la vague bat des falaises de roc Qui droites, peu à peu se creusent par le choc; Elle brode plus loin la courbe de la plage, Et, dans les golfes pleins de bateaux au mouillage Elle s’en va lécher sur les roches du bord Les pins dont la racine au plein soleil se tord; Et sur les penchants doux comme sur la falaise La vigne s’étageant mûrit partout à l’aise, Offrant au vent d’Afrique, exposant au Midi Sous le pampre en festons son beau fruit attiédi. Au flanc roux des coteaux taillés en étagères La verdure suspend ses dentelles légères, Figuiers et câpriers, palmiers de loin en loin, Et l’oranger blotti dans le plus chaud recoin.

Là-bas, sur l’Océan, par l’assaut des marées Croulent en blocs noircis les côtes déchirées, Et le flot règne seul sur le rivage amer... Ici c’est un jardin qui descend à la mer.

Elle est là, sur la mer, pas ailleurs, la Provence! Le Flot bleu court vers elle, elle vers lui s’avance. Rois tous deux, l’un vers l’autre ils viennent en chantant, Lui sous le bleu manteau de lumière éclatant, Les vaisseaux dans ses mains et couronné d’écume, Elle avec son bouquet dont tout l’air se parfume. Même dans la colère il la caresse encor, Et n’ose rien ôter à sa parure d’or; Elle, venant à lui sans changer de visage, Garde jusqu’en ses bras la fleur de son corsage! Mais c’est sa fiancée. Ils s’aiment. Leurs amours Font ce bruit de baisers que l’on entend toujours!

Au vent d’Est nuageux la mer se faisait grise. Toutes voiles dehors le brick suivait la brise, Et sur le pont nos gens,--assis, debout, fumant,-- Regardaient le rivage et causaient doucement. Le patron admirait son brick filant grand largue, Miette se voyait arrivée en Camargue, Toussaint, la dévorant des yeux, brûlé d’amour, Cherchait l’occasion de lui faire sa cour, Et François, bénissant leur mariage en rêve, Bâtissait leur maison--sur un point de la grève Qu’il savait--à son goût, au fond d’un petit port, Où chassant et pêchant il attendrait la mort.

--«... Est-ce que, dit Mion, la mer sera méchante?» --«Non... mais de se fier aux chansons qu’elle chante, On aurait tort,--surtout s’il nous vient du mistral! Quand il souffle dans son porte-voix, on est mal. Tenez, j’ai traversé, par ce vent du tonnerre, Le golfe du Lion fréquentes fois... Misère! Là, si la mer montait égale avec le vent, Nos vaisseaux les plus gros y resteraient souvent!... Mais elle n’y vient pas de très loin; de Port-Vendre, Par là; c’est ce qui fait que l’on peut se défendre!» --«Toi, dit François, tu n’as rien vu de si mauvais Que les glaces là-bas au pôle, non jamais! Sur la _Zélée_, avec d’Urville, étant novice, J’ai commencé par là quarante ans de service... Ce que c’est que la vie et par où nous passons! Figurez-vous qu’on marche entre de hauts glaçons... Tenez, imaginez les gorges d’Ollioules En glace! sans genêts pardi! ni farigoules! Mais avec des ours blancs pour lapins!... Un malheur! J’en ai vu des pays... Té, voilà le meilleur!...» Et François étendait la main vers le rivage. Le brick passait devant Bandol, le beau village Qui chante,--martelant, dès l’heure du réveil, Ses tonneaux, et bêchant l’immortelle au soleil.

Fournier dit: «Ce Dumont d’Urville? on le renomme; La mort l’a pris trop tôt; c’était un bien bon homme... Était-il de Marseille ou de Toulon?»--«Du Nord, Je crois,... mais, dit François, pour être brave et fort Penses-tu qu’avant tout il faut être des nôtres? Tiens,--en mer, les Bretons passent avant nous autres; Suffren peut saluer Jean Bart!»--Et sur ce mot, François toucha son vieux bonnet de matelot. --«Allons! cria Fournier, voilà que le vent vire! Et nous allons l’avoir sur le nez du navire!» Puis au bout d’un moment: «Pour sûr, c’est du mistral Qui se prépare. On va danser.--Souffle, brutal!»

«L’Océan, reprit-il, est un mâle: on l’appelle Océan; mais chez nous la mer est bien femelle, La gueuse! Et j’aime mieux l’autre avec son grand dos, Sa longue-grosse lame et ses montagnes d’eaux, Que celle-ci, la chatte, avec ses pattes douces, Sa lame courte et vive et ses brusques secousses!... Tenez, sentez-vous pas qu’il semble, coups sur coups,-- Flouc! flouc! plaf!--que la mer manque toute sous nous?»

Il fallut relâcher le soir même à Marseille, Le vent l’ayant voulu... Toujours jeune et si vieille, La ville apparaissait, dans le calme du soir, Magnifique, et Miette, heureuse de la voir, Battait des mains disant: «Que c’est beau! qu’elle est riche!» Les rochers, les villas dentelaient sa corniche; Tous les vitraux lançaient des éclairs d’or vivant; Et les platanes verts, touffus, chantant au vent, Venaient jusqu’à la mer en larges avenues; La jetée écumait, et dans l’éclat des nues, Sur son haut mamelon, la Notre-Dame d’or Reluisait, protégeant les mâts pressés du port.

--«... Si vous saviez comment Marseille fut bâtie?» Dit Toussaint,--et Mion, leste à la repartie: «Elle n’a pas poussé, je parie, en un jour!» Il répondit: «Marseille est l’enfant de l’amour!» Et se tut: il était gêné près de la fille. Mais étant attablés, le soir, comme en famille, Il lui vint en l’esprit de faire son savant, Et prenant un bouquin qu’il feuilletait souvent, Le seul livre du bord,--dépareillé,--de lire A haute voix, voulant que Miette l’admire. --«Bien pensé, se disait François, c’est un mâtin!... Mais au moins, cria-t-il, ça n’est pas en latin?» --«Non, en français.»--«Tant mieux!» Mion prit la parole: --«Moi,--le français, je l’aime; on l’apprend à l’école. Dans les Crèches et dans nos Chansons en patois C’est le parler de Dieu, des Anges et des Rois...» C’était après souper, sur le pont, sous les voiles Qui séchaient dans le ciel sans brise et plein d’étoiles. Devant eux mille mâts pressés semblaient un bois... Toussaint, près du fanal, lisait,--soignant sa voix:

--«ENVIRON six cents ans avant l’ère chrétienne, Des Phocéens, quittant la mer Ionienne, Arrivèrent d’abord près du Tibre romain, Puis, poursuivant le long des côtes leur chemin, Parvinrent jusqu’au Rhône, et là, pleins d’allégresse, Trouvant ce beau pays aussi beau que la Grèce, Demandèrent au roi Nannus, chef redouté, Le droit d’établir là leur tente, et leur cité.

«Justement Nannus, roi des Ségobriges, père De Gyptis, glorieux de son peuple prospère, Par la guerre affermi, dans la paix triomphant, Célébrait le repas de noces de l’enfant. Et durant ce repas,--telle était la coutume,-- C’est Gyptis qui devait, blonde en son blanc costume, Parmi les conviés choisir selon son cœur, En offrant, toute pleine, une coupe au vainqueur.

«Le chef des Phocéens, Protis, prit place à table Parmi les fiers guerriers du prince redoutable, Tous Gaulois bien armés, farouches, presque nus, De qui les arts n’étaient pas encore connus.

«Au milieu du repas, la jeune souveraine, Gyptis, entra,--tenant en main la coupe pleine. Ses yeux clairs rappelaient l’eau de la coupe d’or; La coupe reluisait, ses cheveux plus encor; Et Gyptis regarda lentement l’assemblée, Vit l’inconnu Protis,--et, doucement troublée, Blanche, marcha vers lui, qui ne savait pourquoi, Et dit: «Je vous choisis pour époux. Buvez, roi!»

«Elle c’était la Gaule, et lui c’était la Grèce. Ils n’eurent qu’à se voir pour sentir leur tendresse Et de ces noces d’or naquit, en souriant, MASSILIA, la sœur des reines d’Orient.»

«... O Miette! avez-vous bien compris mon histoire?»

--«Il va te demander de lui servir à boire!» Dit François,--qui lui mit le fiasque dans la main!

Mais elle:--«Excusez-moi; je suis lasse. A demain.» Toussaint resta confus...--«Voyez-vous la petite! Dit François; mais aussi nous allons un peu vite.»

--«C’est juste, dit Toussaint; plus tard je parlerai...»

Lorsque parlait Toussaint, Mion songeait: Noré!

TROISIÈME PARTIE

CHANT IV

LA CAMARGUE

PRÉLUDE

LE RHONE

LE RHONE

PRÉLUDE

Là-haut, près la noble Genève, Au pied des monts--il est d’azur, Mais chez nous, où son cours s’achève, C’est un fleuve de limon pur!

Le cheval à crinière jaune, Nez écumeux, front de taureau, C’est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d’or et de bon terreau!

Il bondit, galope et dévale; Et de lui voir les reins si forts, --Nez au vent, hennit la cavale Qui venait boire sur ses bords!

Les ardents troupeaux qu’il abreuve, Les taureaux noirs, les chevaux blancs, --De humer l’air qui vient du fleuve, Sentent l’amour gonfler leurs flancs.

Le Mistral fou qui le chevauche Est son égal, non son vainqueur! Et la Provence est sur sa gauche: La gauche est le côté du cœur!

La Durance,--qui n’est pas morte!-- Veut ce vieux mâle pour époux... Elle l’atteint;--et lui l’emporte! Ils mêlent leurs lits de cailloux.

Ses fureurs avec l’amoureuse Ont laissé ce désert brûlant, Lit de noces, la Crau pierreuse, Faite des cailloux du mont Blanc!

Ah! qu’il est brave, le beau fleuve! Vieux chemin qui court à la mer En lutte avec la force neuve Des locomotives de fer!

Plus d’une barque y court grand largue Portant blés et vins qu’il a faits, Et c’est lui qui fit la Camargue, Et, du coup, les bœufs camarguais!

Il a fait Lyon et Valence, Arles, voisine d’Avignon, Et lorsqu’à la mer il se lance, Il lui fait peur, le compagnon!

... Le cheval à crinière jaune, Nez écumeux, front de taureau, C’est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d’or et de bon terreau!

CHANT IV

LA CAMARGUE

Avant l’amour, le cœur du jeune homme est pareil A la terre qui rêve espérant le soleil. Le ciel d’aube est tout pâle; à peine un buisson bouge, Puis, au-dessus des monts, le ciel se raie en rouge... Et la terre frissonne... Ainsi, dans les vingt ans, Les hommes au sang jeune, aux cœurs chauds, bien battants, Sentent déjà l’amour sans connaître l’amante. Un frisson les agite; un rêve les tourmente. Puis tout à coup la fille apparaît; il fait jour! Et l’être tressaillant s’éveille en plein amour.

Toussaint se disait donc: «L’amour m’a saisi l’âme Comme un coup de soleil! Oh,--je l’aurai pour femme!»

Mais la vie est un jeu du sort, où les baisers Et les désirs du cœur volent entrecroisés, Souvent perdus pour ceux à qui tu les envoies. L’échange est difficile, et rares sont nos joies.

Miette, à son réveil sur le brick matinal, Revit Marseille, ouvrant au port comme un canal Sa riche Cannebière, où les tentes de toiles S’enflaient aux brises,--sœurs sédentaires des voiles. ... On dirait que si près de la mer vaste, à voir La toile sur les mâts vibrants s’enfler d’espoir, Elles veulent, rêvant Stamboul et l’Amérique, Tous les miroitements d’un sillage féerique, La vie aventureuse et l’inconnu lointain, Entraîner lentement, sur les flots, un matin, Les maisons tout d’un coup en pleine mer flottantes,... Et voilà le désir qui soulève les tentes!

... Restez, marchands du port, restez dans les maisons! Vos maux seraient pareils sur tous les horizons; Nous ne devons pas tous faire le tour du monde!... Les voiles vous diront comment la terre est ronde, Et que leur bon moment c’est encor le retour. Goûtez,--dans le repos,--le travail et l’amour.

--«... Si notre chant français s’appelle _Marseillaise_, C’est que les Marseillais n’ont point la voix mauvaise, Et ne l’ayant pas fait ils l’ont le mieux chanté!»

Ainsi parlait Toussaint, par son brick emporté; Et Toussaint parlait d’or. C’est une bonne gloire D’avoir bien dit un chant qui dit toute une histoire! Écrits, les mots sont morts, mais dans le souffle et l’air Ils ont tout leur esprit, sur les lèvres de chair! Le beau de leur destin, c’est d’aller par le monde Calmant, troublant les cœurs comme le vent fait l’onde, Volant de bouche en bouche, et, portés par la voix, Tenant sous leur pouvoir tout un peuple à la fois. Quand le _Suffren_, par un bon vent, quitta Marseille, Sur le pont--des poissons sautaient dans leur corbeille, Congres et loups pêchés par l’équipage à bord, Et d’autres, achetés à des pêcheurs du port, Rascasses, rouquiers, sars, langoustes et dorades, «Deux jours de bouillabaisse enfin! mes camarades,» Disait le vieux patron aux hommes enchantés...

Et le brick revoyait les rocs diamantés, Les calanques, tendant leurs beaux bras aux chaloupes, Les grands pins-parasols qui dominent par groupes, Les chênes-verts penchant volontiers vers la mer, Les villas au soleil respirant le bon air, Blanches sous les festons frémissants de la treille, Et tandis que fuyait derrière lui Marseille Les hauts mâts et les monts tout perle et diamant, La côte au loin suivait comme un enchantement.

Le brick y voit courir dans la pinède verte, Apparus,--disparus tout à coup sous la Nerthe,-- Les trains de fer, serpents sifflants, soufflant le feu, Lançant un blanc nuage épars dans l’air tout bleu. Il voit Séon la rouge, avec sa terre à briques, Les Salins scintillants par carrés symétriques, La Venise du Sud, Martigues, dont on rit, Mais qui, tranquille, et sans penser aux gens d’esprit, Entre l’étang de Berre et la mer bleue assise, Rit d’être pauvre, heureuse et belle,--quoi qu’on dise... C’est un nid de pêcheurs,--reflétant dans les eaux Cent voiles, comme autant d’ailes de grands oiseaux; Voyez; une eau bouillie avec la rousse écorce Des pins, leur a donné sa couleur et sa force, Et dans ces voiles d’or, seins gonflés et vivants, L’âme heureuse des pins murmure encore aux vents.

Ils sont beaux, nos pêcheurs!--Les uns tirent à terre Le grand filet, qui sort des flots pleins de mystère, Emperlé, secoué par leurs bras vigoureux. Les autres, en bateau, le traînent derrière eux Et balayent les fonds d’algues et de rocailles. D’autres prennent les thons dans de plus grandes mailles; C’est la madrague: on voit de la queue et du dos Les thons luire et bondir, flots vivants sur les flots. Et puis, tous les petits pêcheurs de la cannette, Leurs roseaux dépassant de cinq mètres leur tête, Immobiles, debout, assis sur les rochers, Suivent du rêve au loin les navires penchés. --Leur panier sur l’épaule, une main sur la hanche, Ceux-ci courent, pieds nus, dans la grand’route blanche, Deux, trois heures,--afin de verser les premiers Aux villes, des poissons sautants dans les paniers! --Plus d’un pêche au flambeau par les nuits sans étoiles, Et tous ont des bras forts, dorés comme les voiles! ... O mon pays d’amour! Dans ma joie à t’aimer, De ce qui te fait beau je voudrais tout nommer!

Et la Camargue enfin parut dans un mirage, Et Miette se vit au bout de son voyage Quand le brick dépassa le canal Saint-Louis, Et le grand Rhône, ardent à ses yeux éblouis. Là-bas, le petit Rhône au soleil luit de même. Le fleuve en ses deux bras presse l’île qu’il aime, Et de ces mêmes bras il tient,--droits dans la nuit, Dans les vents, il tient bon,--sur la lame et le bruit,-- De ses poings de colosse aux puissantes étreintes, Le phare Pharamand et le phare des Saintes, Flambeaux géants qu’il garde allumés sur ce bord Pour protéger la Vie,--et qui veillent sa mort!

La Camargue apparaît, la lande verte et jaune Faite des flots de sable entassés par le Rhône Qui la porte en avant pour repousser la mer, Quand il sent que déjà le vent lui vient amer Et qu’il va se noyer aux grandes ondes bleues. La lande fuit là-bas, loin, loin, durant des lieues, Plate, luisante, avec ses lacs et ses marais Fiévreux, où la tortue en vain cherche le frais. Sur ces bords chauds, fangeux, désolés et fertiles, Les tamaris noués rampent comme reptiles. Naissant et renaissant des eaux, le moucheron, Qui suit bêtes et gens, par bandes danse en rond Dans l’air chargé de sel, de miasmes et de fièvre. Les enfants du pays, la pâleur sur la lèvre, De trop près dans leurs jeux ont respiré d’abord Ce sol d’où le fécond soleil tire la mort! Et seuls les noirs taureaux et les chevaux sauvages Mangent la saine vie à flots sur ces rivages, Ruminant avec l’herbe et mâchant avec l’air Les vigueurs du mistral, du Rhône et de la mer. Et tel est leur amour pour l’ardent pâturage, Que, tirés de leur île, on les voit à la nage Traverser le grand Rhône,--et l’écume aux naseaux, Mugissants, défier ses mugissantes eaux!

Ils sont vaillants aussi, fils aussi du vieux Rhône, Les pasteurs de taureaux dont la selle est un trône, Et le sceptre un trident, les rois de ce désert, Sur leurs petits chevaux maigres, aux pieds sans fer, Selle arabe, étriers fermés et crins incultes, Bruns quand ils naissent, gris plus tard et blancs adultes. La corde suspendue et roulée aux arçons Est en poil de leur queue,--et les rudes garçons Qui poussent ces chevaux pleins de nerf et de grâce Sont comme eux Provençaux et Sarrazins de race...