Miette et Noré

Part 12

Chapter 123,701 wordsPublic domain

Et c’est beau, sur la mer, quand le soleil se fond, De voir la plaine,--avec les Saintes dans le fond A l’abri du clocher crénelé qui nous parle Des temps où le païen remontait jusqu’en Arle, Où pour le repousser l’église de ce bord, L’église même avait ses machines de mort, C’est beau de voir la nue au loin qu’un rayon perce, Les arbres confondus qu’un mirage renverse, Les marais et le fleuve et la mer--rougissant Comme un champ de bataille inondé par le sang, Et dans la pourpre obscure, où tout s’abîme et nage, De voir, grandis au loin par l’effet du mirage, Deux bouviers camarguais, sur leurs chevaux ardents, Gouverner cent taureaux du bout de leurs tridents!

La Camargue apparaît entre les bras du Rhône.

Sur l’Est la vaste Crau, non moins plate et plus jaune, Toute pelée, étend son désert de cailloux Où pousse une herbe courte, un gramen sec et roux Que les troupeaux, perdus d’espaces en espaces, Coupent avidement avec leurs dents voraces, Chassant pour découvrir çà et là les brins verts Le galet protecteur qui les a recouverts, Tandis que les labris, les chiens au long poil rude, Veillent sur eux, et que,--droit dans sa quiétude,-- Son bâton à la main, l’âme flottante au vent, Le pâtre au grand chapeau les oublie en rêvant. L’été, quand ces troupeaux, rassemblés en armée, Regagnent l’Alpe fraîche où l’herbe est parfumée, Muet, donnant à peine à ses chiens un conseil, Il les suit, l’âme errante et mêlée au soleil. Mais c’est là, dans la Crau si vaste et si paisible Qu’il semble un roi pasteur des âges de la Bible, Le pâtre, quand debout, du long manteau couvert, Sceptre en main,--il regarde au loin, dans son désert!

La Camargue et la Crau, filles du Rhône libre, Sont libres! Le Mistral, c’est leur âme qui vibre! Et le Champ de cailloux et l’Ile au sol bourbeux N’ont pour rois que le pâtre et le gardeur de bœufs!

La mer jadis venait jusqu’à la Crau peut-être, Mais le Rhône aux reins forts, qui ne veut pas de maître, Partout rongeant toujours ses bords, plaines et monts, Charrie obstinément sables, pierres, limons, Et, se sentant mourir, de ses deux bras d’Hercule Les chasse devant lui--dans la mer qui recule! Et même lorsqu’enfin il est pris dans la mer, On peut le voir, un temps encor, terrible et fier, Avec des cris que ceux des vagues feront taire, Dans l’eau couleur d’azur--marcher, couleur de terre!

O notre père ardent, vieux Rhône limoneux! C’est ton orgueil, c’est toi que tes fils ont en eux, Fleuve plein de terreau fécond--et de lumière, Dont le Mistral jaloux tord et mord la crinière, Cheval au sang mêlé du sang des taureaux forts, Qui te laisses monter,--mais sans bride et sans mors!

Un jour, m’étant baigné, Rhône, dans tes eaux rousses, Je conçus tes vertus formidables et douces, Et je chantai, le soir,--d’un accent plus nerveux, Le Rhône même, avec du Rhône à mes cheveux!

Où le Rhône finit peut finir la montagne! Jusqu’à la mer le nom des Alpes l’accompagne; Les Alpes l’ont vu naître aux blancs glaciers du Nord: Les Alpilles, de loin, le suivent vers la mort, De leurs pics déclinants où le soleil éclate Dentelant l’horizon de la Crau nue et plate.

Tel apparaît de loin, de la mer, aux vaisseaux, Ce pays que le Rhône a créé de ses eaux, Que de ses eaux sans cesse il accroît et féconde, Le bon père,--l’aïeul dont le dos porte un monde!

--«... La fête est dans trois jours. Allons chez nous d’abord, Dit Toussaint. Avec lui François était d’accord. Un char à bancs les prit pour traverser la plaine. Toussaint parlait beaucoup... Mion parlait à peine.

Parfois ils traversaient de noirs troupeaux de bœufs Debout, couchés, rêvant, sur les ajoncs bourbeux Et ruminant le sel et les plantes amères. --«J’ai peur!» disait Mion.--«N’ayez peur que des mères, Quand elles ont le veau!» disait, fleurette aux dents, Leur voiturin,--fouettant deux camarguais ardents. Des groupes de taureaux sur le bord de leur route L’herbe pendante au mufle et l’oreille à l’écoute, Les regardaient venir,--puis lents mais curieux, Tournaient la tête afin de les suivre des yeux... Plus loin, deux, trois poulains, queue au vent, tête haute, Pris d’une peur d’enfants, détalaient côte à côte... Sylveréal passa, bouquet de pins-pignons A dômes réguliers comme des champignons; Puis ils virent un char qui portait vers les villes Les poissons des étangs, carpes, muges, anguilles; Puis Toussaint salua la cure de Boismeaux, Le château dans le parc où frêne, chêne, ormeaux, Platanes et sapins embrouillent leurs ramures...

Un double souvenir chante dans ces murmures. Les bouviers de Camargue ont connu Miollis, L’évêque...--Ame suave et droite comme un lis, Évêque, par ma voix la Provence te loue!-- Et son frère,--qui fut gouverneur de Mantoue, Vécut ici.--Soldat que touchait la Beauté, Il accrut d’un laurier dans le marbre sculpté Sous les lauriers d’Andès le tombeau de Virgile.

O souvenir tressé de gloire et d’évangile!

Un accident survint; le palonnier rompit. Lombard, le voiturin, d’un air triste, leur dit: «C’était le palonnier de Monseigneur!»--Brave homme! Il a fréquentes fois conduit, comme il le nomme, Monseigneur. Il l’a vu là-haut, dans l’évêché, A Digne, doux au pauvre et clément au péché... Et Lombard à Toussaint conta cette aventure:

Un jour que je menais Monseigneur en voiture, A travers les coteaux rocailleux, les vallons Qui n’en finissent plus,--mauvais chemins, et longs!-- A travers l’amandier dans les pierres: «Arrête, Mon bon ami!» dit-il, mettant dehors sa tête. Le chemin descendait: «J’arrêterai plus bas!» --«Arrête, mon ami, de grâce!»--«On ne peut pas!» ... Il fallut enrayer!--Pourquoi? qu’on le devine! ... En face était Montmaur,--là-bas, sur la colline,-- Pays des charbonniers...--«Je veux bénir, mon bon, Ces braves gens qui font pour nous si beau charbon!»

Et Lombard s’animant:--«Quelquefois le cher homme Montait un âne gris, brave bête de somme Qu’on habillait pour lui d’un beau drap violet, Et lorsque le chemin se faisait puis trop laid, L’âne allait seul, suivi de loin par le bon prêtre, Et les gens du pays, prompts à le reconnaître, Devant l’âne tout seul répétaient à genoux Les signes de la croix et les bénissez-nous!... Puis venait Monseigneur... qui bénissait ensuite!»

Et Mion souriait.--Et Lombard qui s’excite:

--«Et quand il s’en allait à Paris!--Je le vois, Ce bon cœur!--et j’entends encor sa bonne voix! Il disait: «Je m’en vais chercher du nécessaire,» Car nos pays alors étaient pleins de misère, Et quand il retournait,--j’ai vu, par mon patron! Tout Digne à sa rencontre, oui, jusqu’à Sisteron! Tout un peuple accourait des bords de la Durance... Lui: «Réjouissez-vous!... j’apporte l’abondance, Mes amis!» criait-il de loin, levant les bras!...

--«A t’écouter, Lombard, nous n’arrêterions pas. D’ailleurs, l’histoire est bonne, et moi qui la sais toute, C’est toujours avec grand plaisir que je l’écoute. Mais... voici ma maison!» dit le patron Fournier. La ferme reluisait de l’étable au grenier; Dans la salle d’en bas, large et belle cuisine, Brillaient poêlons, chaudrons, casserolles, bassine, Bien rangés sur le mur par de soigneuses mains; Dans la grille de bois ciré, luisaient les pains. En un moment la mère avait dressé la table. Trois chevaux camarguais piaffaient devant l’étable, Et trois bouviers dont l’un était Fournier cadet, Entrèrent. On se prit la main, on bavardait, On riait en buvant, on donnait l’accolade; Et la mère à son fils aîné faisait l’œillade En le regardant lui, puis Mion tour à tour, Et murmurait: «Garçon, je comprends ton amour!»

Le lendemain, on fit visite aux blés, aux rives Que mordait le petit Rhône de ses eaux vives, Chantant dans les roseaux au pied des tamaris. Mion regardait tout avec des yeux surpris, Les mûriers, les magnans, les blés, tant de richesse, Et les chevaux au loin libres, beaux de vitesse, Le cou tendu, partant ensemble deux à deux, Mêlés tout blancs, tout nus, aux troupeaux noirs des bœufs. --«Voyez-vous ce troupeau? c’est là notre manade, Et ce soir nous aurons chez nous une ferrade.»

Et le soir vingt taureaux étaient marqués du fer: La marque des Fourniers grésillait dans leur chair.

Toussaint disait: «Cela me rappelle l’enfance! En Arles, aux grands jours, c’est la réjouissance, D’aller sur le chemin par où, baissant le front, Aux arènes conduits, les taureaux passeront! Les gardiens sont autour,--mais chacun pousse et crie Afin de mettre un peu les bêtes en furie! Et lorsque des taureaux fâchés sortent du rang, Le monde les évite ou les suit en courant!... On en voit,--quel plaisir!--entrer dans les boutiques! La nuit, on les enferme aux Arènes antiques, Mais avant, on les a fatigués jusqu’au soir!... Té, vé! saurais-je encor le métier? un peu voir!»

Et Toussaint s’avançant vers une jeune bête, Qui, le voyant venir si fier, baissa la tête, Prit les deux cornes dans ses mains, comme un étau, Et secoué, traîné, le front ruisselant d’eau, Il criait: «Laissez-moi! que personne n’approche!» Puis enfin se planta solide comme roche, Et, par surprise,--ayant renversé ses efforts,-- Il la coucha sous lui, meuglant, langue dehors!

--«O Miette! dit-il, n’ayez pas peur qu’il bouge! Je le tiens! marquez-le vous-même du fer rouge!...» Elle eut peur. Le cadet le fit, et tout d’un coup Elle vit le taureau mordu du fer, debout, Secouer sa peau noire en frissons,--reconnaître Le vent, partir d’un bond, beugler et disparaître! Et quand il fut sorti des arbres d’alentour On le revit au loin, par la feuillée à jour, S’enfuir, la queue aux flancs, frappant l’air de ses cornes, Et fier,--quoique petit,--sur le lointain sans bornes!

«Ah! dit Toussaint, par les grands jours, c’est bien plus beau! Les bouviers à cheval courent sur le taureau, Le tombent de la lance en lui frappant la croupe! C’est fort.--J’avais quinze ans quand j’étais de leur troupe... A cheval,--n’est-ce pas, maman?--j’avais bon air! ... Mais je garde à présent les moutons de la mer. Je suis laboureur d’eau. C’est drôle, quand j’y songe! La mer m’a fait la main,--voyez,--comme une éponge. Par le travail de terre on a des mains de bois. L’homme change, suivant son métier, je le vois! J’étais fait pour la terre!»

Et la mère attendrie, Regardant son aîné: «Qui sait? S’il se marie, Peut-être il quittera la mer! tant mieux, tant mieux! On a besoin de ses enfants quand on est vieux.»

--«... Ah! si vous pouviez voir nos fêtes! Quelle chose! Aux plaines de Meyran, le cirque est grandiose! Sur les chars renversés, un peuple est alentour! Il tient un quart de lieue!... On chante tout le jour!»

Ainsi disait Toussaint... n’osant dire le reste, Et songeant: «Ça se voit, la fille me déteste!»

Mais le soir, tous deux seuls, brusquement il lui dit:

--«Vous allez me trouver un jeune homme hardi! Mais l’amour m’a surpris dès que je vous ai vue... Rien qu’à vous regarder tout le cœur me remue, Et je n’aurai bonheur qu’avec vous.--Tout mon bien, Nous le partagerions, même vous n’ayant rien. Vous avez vu nos bœufs, nos blés, nos vers à soie,... Vous commanderez tout; Mion, faites ma joie: Le brave oncle François le veut; mon père aussi; La mère,--j’ai compris cela,--dira merci, Et, bonheur ou malheur, nous mourrons dans le nôtre!»

Mion le regardant lui dit: «J’en aime un autre.»

--«Et lui, vous aime-t-il assez bien,--pour savoir?»

Elle se tut.

--«Alors, c’est un gueux!... J’ai l’espoir!»

TROISIÈME PARTIE

CHANT V

LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER

PRÉLUDE

DE PROFUNDIS

DE PROFUNDIS

PRÉLUDE

Couverts de leurs maux, chargés de leur crime, Baignés dans leurs pleurs, Ils crîront vers Dieu du fond de l’abîme, Du fond des douleurs.

Pâles, frissonnant des pieds à la tête, Et le cœur amer, Leur mal les tordra,--comme la tempête Tord la vaste mer.

Les vierges diront: «L’amour fait le monde, Et tu le défends!» Les mères diront, d’une voix profonde: «Qu’ont fait les enfants?»

L’un dira: «Seigneur, le mal qui m’accable, Dont j’ai trop souffert, --Quand tu m’en chargeas, étais-je coupable?... Tu m’en as couvert!»

Un autre dira: «Que mon cri te touche! Rien ne t’est caché: Tu sais si l’on peut détourner sa bouche Des fruits du péché!»

L’autre a blasphémé: «Ta loi nous ordonne De souffrir sans fiel; Le bien pour le mal; il faut qu’on pardonne Pour complaire au ciel!...

«... Si quand j’ai mal fait, tu rends en souffrance Le mal à mon corps, Quelle est entre nous,--dis,--la différence, O Maître des forts!

«D’ailleurs, le pêché lui-même nous semble Un vrai châtiment!» Et tous ont crié, pleurant tous ensemble: «Réponds, Dieu clément!»

... Tous ont attendu dans les tabernacles Que Dieu répondît, Par sa grande voix, la voix des miracles, A l’homme maudit...

Mais tous vainement, l’oreille à la porte, Ils ont écouté... «Justice du ciel, serais-tu donc morte Dans l’éternité?»

CHANT V

LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER

C’est le grand jour de fête aux Saintes. Le village, --Seul, droit, sur le désert sans ombre de la plage, Où vient le salicor rampant, aimé des bœufs, Où l’eau saumâtre dort dans les fossés bourbeux,-- A hissé ce jour-là drapeaux, flammes et tentes, Et font un pauvre peuple en loques éclatantes, Les uns voués au blanc, au bleu,--d’autres aux deuils! Parmi les habitants qui regardent des seuils, Et les chars renversés sous lesquels on s’abrite A l’ombre,--marchandant quelque image bénite Ou quelque chapelet aux vendeurs ambulants, Tout un peuple, petits enfants, vieillards tremblants, Manchots, borgnes, pieds bots, fiévreux, femmes et filles, Traînant malheurs, douleurs, guenilles et béquilles, Pauvres endimanchés, flétris, affreux à voir, Portent, sous leur laideur, la beauté de l’Espoir.

Entre les mendiants, les gens de pâle mine Que tient la maladie ou qu’une douleur mine; Des rares qui sont sains parmi ces étrangers, Les uns ont fait des vœux dans quelques grands dangers, Les autres sont venus prier pour un malade, De rares curieux y sont en promenade, Mais parmi tout ce monde, on peut voir fréquemment Sur un cheval--un couple amoureux et charmant. L’Arlése au profil pur,--dont la fraîche poitrine, Sous les fichus ouverts et bombés, se devine Et se voit battre un peu, malgré les mille plis Qui lui donnent du mal mais qui sont si jolis,-- Avec ses noirs cheveux qui font des vaguelettes, Couronnés du velours en larges bandelettes Dont un grand bout pendant flotte sous le chignon, D’un bras faisant ceinture à son fier compagnon, En riant aux éclats tressaute sur la croupe, Et la force et l’amour n’ont pas de plus beau groupe. ... Et si jeunes sont-ils, qu’avec le cœur chrétien Du mal qui les entoure ils ne voient même rien!

Les châsses descendront à midi dans l’église.

Les habitants sont gais.

--«Le temps nous favorise,» Dit l’un d’entre eux chez qui Miette et ses amis Déjà sont attablés devant le couvert mis. «... Le soleil fait toujours arriver plus de monde: Nous en avons besoin! Une lieue à la ronde Vous ne trouveriez pas un morceau de terrain Assez sec, assez bon pour nous donner du grain. Pauvres gens, nous vivons sur le sable, sans vigne, Sans olivier, sans blés, ni rien; on s’y résigne; On boit l’eau de citerne, on a la fièvre, bien. Avouez cependant qu’on ne vit pas de rien. Mais Dieu veillait. Il a poussé sur notre plage Les Saintes dont les os sont l’honneur du village, Notre seul vrai secours dans la soif et la faim, Le trésor du pays, notre récolte enfin! Car pour la fête nos maisons sont des auberges; Un seul lit vaut de l’or; pain et vin, fleurs et cierges, On vend de tout: c’est la vendange et la moisson!... Sans ça je vous aurais pour rien dans ma maison.»

Il détacha du mur une image flétrie: Dans un bateau lancé sur la mer en furie, Sans rames et sans mâts, par les Juifs d’Orient, Les trois Saintes debout, visage souriant, Salomé, Jacobé, Magdeleine, aux tempêtes Tendaient leurs voiles fins arrondis sur leurs têtes, Et le groupe divin voguait, blanc, jaune et bleu, D’Orient en Camargue où le conduisit Dieu.

Mion leva des yeux humides sur l’image.

Et le Saintin: «Salut, patronnes du village!» Il les remit au mur, et reprit: «Une fois, Un Monseigneur nous vint avec plusieurs Aixois Et des dames,--trop tard, au moment où la Châsse Se remontait au bout des cordes, à sa place,-- Vous savez comme un seau dans un puits,--dans la nef. (Elle demeure en bas un jour, une nuit...) Bref, L’archevêque voulut la faire redescendre. Il donna l’ordre... aï! aï! ce fut un bel esclandre! Que serait-il de nous? Ça deviendrait un jeu, Si trente fois par an, je vous demande un peu, Les châsses descendaient pour plaire à l’archevêque! On le lui dit; il dit: «Je veux!»--On lui rebèque. Il monte dans la chaire et prêche contre nous. Mais on n’écoutait pas.--«Braves gens, à genoux!» Disait-il,--à des sourds!... Les femmes font leurs larmes, Mais les hommes parlaient de décrocher les armes, Et répondaient toujours à «je veux»: «nous voulons!» L’archevêque et les siens montrèrent les talons.-- ... Si dix fois l’an, j’espère un miracle, j’abuse! La volonté de Dieu n’est pas qu’on s’en amuse!»

Tous regardaient leur hôte avec étonnement: «On osa menacer l’archevêque!»--«Oui, vraiment! Réfléchissez un peu. Ne faut-il pas qu’on mange? J’ai gardé ma moisson, l’évêque, et ma vendange!»

--«Tenez, ajouta-t-il, c’est votre heure; allez voir; Et soyez exaucés, braves gens. A ce soir. ... Surtout n’oubliez pas le puisard dans l’église: L’eau mauvaise, en ce jour par miracle est exquise; Il faut en emporter pour vos amis au loin. ... Il faut aussi veiller sur la bourse avec soin Car les bohémiens dans la chapelle basse Sont maîtres, sont chez eux: c’est un droit de leur race. ... Vous pourrez voir leur Reine... On dit,--je ne sais pas-- Que les Saintes venaient de son pays là-bas.»

--«Allons à nos devoirs, mon oncle,» dit Miette, Car ce pays perdu la rend plus inquiète. «Saintes, exaucez-moi!... Oh! je les prîrai bien! Si Dieu veut, le passé même ne sera rien!»

Ils vont, et se sentant approcher d’un mystère, Graves, les trois marins ne peuvent que se taire. Sauf une fois, pas un ne desserra les dents. François parla.--De voir les murs reluire, ardents, Peints en clair, rose ou bleu, de teintes éclatantes, Ombrés de loin en loin par un plafond de tentes, Il dit seulement: «Tiens! je me semble en Alger.»

Devant l’Église, un peuple. On ne peut plus bouger. Sous un coup de soleil à chauffer une forge, La foule du dehors,--car l’Église regorge,-- Brûle, et pareille à l’eau stagnante des marais, Exhale un miasme impur comme le Vaccarès, Car vieillards en haillons, nouveaux-nés dans leurs langes, Tous ces pauvres maudits sont pleins de maux étranges! Les uns sont des blessés dans les guerres, débris D’hommes,--les poings coupés, les yeux pourris,-- Ouvrage merveilleux de quelque chef sublime Acclamé par son peuple et payé pour le crime! D’ouvriers, peu ou pas: le mécanicien, De ce qui n’est pas l’homme et l’esprit--n’attend rien; Mais beaucoup de fiévreux dont l’air hagard effraie, De chétifs, dévorés vivants par quelque plaie, Et tous ces malheureux, du dernier au premier, C’est la race de Job, et l’horrible fumier!

Autour, des gens épars rôdent,--âmes en peine Tristes de renoncer à l’Église trop pleine, Parmi lesquels Mion vit,--allant et venant,-- Une femme au corps svelte, au maintien surprenant, Toute en haillons de pourpre où l’or des colliers sonne, Face de bronze ayant au front une couronne...

Ton royaume, dis-moi, Bohême, quel est-il? --«Il est vaste! et les rois m’y visitent!--L’Exil!»

Tout passe, et les créneaux qui couronnent l’Église Parlent, blancs sur l’azur, des temps où par surprise Les Sarrazins bronzés débarquaient sur ce sol, Rois des vagues, traînant l’incendie et le vol. Quand ils venaient, poussant leurs barques au rivage, Oiseaux de mer, jetant comme elle un cri sauvage, Le peuple s’enfermait dans la maison de Dieu D’où les flèches pleuvaient avec la poix en feu... L’Église est toujours là, debout; mais l’hirondelle, Nichant dans les créneaux, crie et vole autour d’elle! A force de peser en avant, par progrès Insensibles, nos gens eurent le seuil tout près, Puis, dans un mouvement qui se fit sur la porte, Ils se virent entrés sans voir de quelle sorte.

L’Église est trop petite,--et dans l’air étouffant Où flottent embrouillés cris, appels, pleurs d’enfant, Jurons réprimés, chants préparés en sourdine, Un grand soupir: l’Espoir mystérieux,--domine.

Accrochés sur le mur, partout, des ex-voto. Ici, comme un jouet, pend un petit bateau; Là, des fusils crevés; des langes, des guenilles; Et par-dessus tableaux et faisceaux de béquilles, Des moellons en saillie, au lieu de quelque saint, Portent là-haut, pendus et pressés en essaim, Et jusque-là montés on ne peut savoir comme, Des groupes, femmes, vieux, l’enfant au bras de l’homme, Grappes noires qu’on voit, près de tomber parfois, Se coller au mur plat qui fatigue les doigts.

La foule au-dessous d’eux prie et pleure, et bourdonne, Anxieuse, attendant que la grande heure sonne. La Châsse descendra par ce volet étroit, Plaqué près de la voûte au flanc du haut mur droit, Que le regard de tous à chaque instant consulte, Et vers qui tous les cœurs s’élancent en tumulte.

O porte de l’Espoir, ton bois dans ce vieux mur Est plus beau que l’or fin enchâssé dans l’azur! Et quand tu t’ouvriras, ô porte des merveilles, Ce sera pour montrer des choses non pareilles, Des nuages divins ondés comme des flots, D’où surgiront, ailés, de petits angelots Soutenant de la main, de l’échine et des ailes Les trois saintes, avec la Vierge au-dessus d’elles, Qui portant le bonheur de tous ces malheureux, Vont le faire pleuvoir dans les rayons sur eux!

Le volet s’ouvre. Alors, comme allumés d’eux-mêmes, Mille cierges en feu brillent! moment suprême. Pas une main qui n’ait son cierge vacillant, Faible lueur, pareille à l’espoir suppliant, Et tous ces malheureux, tenant ces tristes flammes, Semblent porter en main vers Dieu leurs pauvres âmes. Cantiques, taisez-vous!--Parlez, ô cœurs blessés:

--Ah! pitié! n’ai-je pas, Saintes, souffert assez! --Faites marcher mes pieds!--Faites-moi voir, ô Saintes! --Faites parler mon fils!--Grâce, écoutez nos plaintes!

--«... Saintes, j’ai cru parfois sentir bouger mon flanc! J’ai péché! mais voyez, je vous prie en tremblant, Saintes!... Et toi surtout, Vierge, vois ma misère: Mère, délivre-moi de la peur d’être mère!»