Part 10
--«As-tu semé du blé de Noël sur des plats?» --«Oui,--à la Sainte-Barbe.»--«Et cela me fait joie... Apporte un peu ce blé, pour que je le revoie!»
On buvait, on fumait; on parlait bruyamment.
Elle apporta le blé... François, un bon moment, Regarda les brins droits dans la soucoupe blanche, Souffla dessus, rêvant au blé mûr qui se penche, Et dit: «Voilà l’espoir, la Noël, le retour! Salut, blé du pays!... c’est toi l’herbe d’amour!»
TROISIÈME PARTIE
CHANT II
HISTOIRE DE RIRE
PRÉLUDE
LA PAROLE
LA PAROLE
PRÉLUDE
La bise est quelquefois maligne, L’hiver est quelquefois méchant; Laisse au dehors dormir ta vigne Et bois son vin d’où naît le chant!
Quand la plaine est molle de pluie, Le vieux paysan prisonnier Derrière la vitre s’ennuie A voir le blé vert se noyer.
Mais ceux qui vivent au village Par chambrée assemblés le soir Passent le temps en verbiage Oubliant le dehors tout noir!
Le bon calèn d’huile d’olive Luit jusqu’au fond des yeux malins; Le feu de vigne, flamme vive, Chante au bruit des verres trop pleins.
«Dis-nous, compère, un de tes contes...» Ah les bons vieux contes salés! On n’entend plus le vent qui monte Ni l’eau qui peut noyer les blés!
Un mot,--et le souci s’envole! Si le conteur y met du sien, Pendant une heure il vous console; Il vous tient là, s’il parle bien.
Il vous tient pendus à ses lèvres; Sa langue vous mène avec lui; Le dernier des gardeurs de chèvres Est par là maître de l’ennui!
Enfin si le conteur sait dire, Vous auriez beau ne pas vouloir, Quand il le veut, vous devez rire Et vous sentir gai tout un soir!
Il faut rire à l’antique histoire Qu’un de vous de son père apprit... Et je sens là toute ta gloire, Vieille puissance de l’esprit,
Parole! ô pouvoir qu’ont les hommes D’imiter tout avec un son! Toi qui fais voir ce que tu nommes, Père et mère des arts qui sont!
Sans toi, lumière créatrice, Le Réel tient caché le Beau, La Force ignore la Justice, Et l’Espoir meurt sur un tombeau!
La Raison, sans toi, reste vaine; L’art du poète qui t’accroît Du rythme qui bat dans sa veine, Se dit le plus grand à bon droit!
Et,--toi dont les chants populaires Et les vieux contes primitifs Ont le mieux gardé, sources claires, Les premiers bruits imitatifs,--
Je t’aime encore, moi qui t’aime Fille des lèvres et de l’air, D’égayer le paysan même Quand le soleil est mort,--l’hiver.
CHANT II
HISTOIRE DE RIRE
... Et des Noëls, on en chanta de toute sorte. Tous partaient au refrain de leur voix la plus forte, Et maître Antoine, gris, ne dormait pourtant pas, Tant vive était la joie, après ce beau repas.
Puis, un voisin joua des scènes de la crèche, Imitant tour à tour Marie à la voix fraîche, Saint Joseph, son époux, à la ronflante voix, Et les gestes de ces personnages de bois:
D’abord l’Ange descend, au bout d’une ficelle, Sa trompette à la main, annonçant la Nouvelle: «Bergers de ces coteaux!» et les bergers surpris: «Il parle francihot comme ceux de Paris!... _Parla-nous prouvençaoù!_» La scène continue; Puis, lorsque la Nouvelle est en tous lieux connue, Chacun porte à Jésus ses plus riches présents, Les pâtres, des agneaux; les Mages reluisants, (Dont un nègre!) offriront le coffret magnifique, Et le pauvre flûteur, son âme et sa musique.
--«... A ce matin,--j’ai rencontré le train De trois grands rois qui partaient en voyage; A ce matin, j’ai rencontré le train De trois grands rois qui passaient par chemin!»
«A vous, voisin Joseph!»--«C’est qu’il pleut quand je chante! Et puis... je ne sais rien!»--«Le rieur! il plaisante!» --«Je ne chante jamais.»--«Tu contes, c’est bien mieux.» --«Je commencerai donc, mais... soyez sérieux!» On rebourra la pipe, on rapprocha la chaise, Et pour mieux écouter chacun étant à l’aise, Le farceur, gravement, sans sourire une fois, Conta ce conte-ci,--qu’il inventait, je crois:
SAINT MICHEL
«Il s’agit des gens de Six-Fours... (A Marseille on dit de Martigues;) ... Jamais bernant, bernés toujours, Gens sans malice et sans intrigues, Et qui peuvent prendre en un jour, Si l’on veut leur jouer le tour, Les raisins muscats pour des figues, Et la flûte pour le tambour!
Or un an que la sécheresse Faisait des siennes alentour, Et rôtissait tout comme au four, Le curé dit après la messe: «Faut prier, pour qu’il plaise à Dieu De pleuvoir,--ne fût-ce qu’un peu. C’est sûr que s’il veut,--il le peut!» Les Six-Fournains dressent l’oreille... Sans comparaison d’animaux, Ils dressent l’oreille à ces mots, Car de sécheresse pareille On n’avait pas vu de longtemps Et Dieu veuille d’ici cent ans N’en pas mander à nos enfants! Les blés jaunes dès le printemps, Les pampres rouges sur la treille, Pas de suc aux fleurs pour l’abeille, Pas aux grappes pour la bouteille, Et la terre qui s’ensoleille S’ennuyait de soif, nom d’un nom! Et te bâillait de long en long D’Antibes jusqu’en Avignon, En passant par Digne et Marseille!
Les Six-Fournains, jugez un peu, Sous le ciel toujours d’un gros bleu Pechère! n’avaient pas beau jeu, Perchés sur leur colline en pointe Qui craquait par le sec disjointe, Et qui n’eût pas donné de l’eau De quoi faire boire un oiseau Ou mouiller le bec d’une cruche, Quand ils l’eussent, les braves gens, Avec des puits dans tous les sens Percée à jour comme une ruche!... Tant pis pour qui si haut se juche!
Au bout de trois jours révolus De miséréré, d’orémus, Et de tous les amens connus, Quand ils eurent prié Jésus Et tous les saints du saint royaume: --«Que récolterions-nous? du chaume! Dit un vieux, s’il ne pleuvait plus? Eh donc, puisque saint Michel chôme, Et nous accueille de refus, Voici ce que moi je conclus: Un brancard et le saint dessus Et partons pour la Sainte-Baume!»
Le curé leur prêta le saint, Un magot assis, de bois peint, Sculpté sans doute à coups de hache, Jaune de barbe et de moustache, Bleu de cheveux et d’habit vert, Qui portait sur un fil de fer Son auréole trop en l’air, Et de côté... comme un panache!... On prend le saint; on vous l’attache Sur deux pins abattus exprès; On fait quelques petits apprêts: Les carniers ne restent point flasques, Et l’on n’oublia pas les fiasques. Quatre hommes prennent le brancard, Sur l’épaule un bon bout de branche, Campent une main sur la hanche, Et--les voilà prêts au départ.
Ils étaient suivis de deux autres Pour remplacer les fatigués, Et voilà mes six bons apôtres Qui moitié tristes, moitié gais, Bénis par le curé qui chante, Par leurs femmes pleurés d’un œil, Emportent sur la route en pente Saint Michel dans son bon fauteuil!
Là-haut, tout Six-Fours, l’âme en peine, Suivit bien longtemps du regard Les six Six-Fournains dans la plaine Qui marchaient d’un pas de départ. Ai-je dit: six? Qu’on me reprenne! Derrière les six--en retard, Un gros bon mulet oreillard Qui porte à ses flancs, le gaillard, Manne double et d’avoine pleine, Me gâte ma demi-douzaine! Ce mulet suivait pour le cas Où, grâce à sainte Magdeleine, Il pleuvrait gros comme le bras: En ce cas, pourquoi perdre haleine A porter sur échine humaine Un saint massif en bois de chêne! C’est bon pour un saint qu’on emmène De marcher à dos de chrétien; Mais quand il a, par faveur grande, Accordé ce qu’on lui demande, Au saint dont on n’attend plus rien, Le dos d’un mulet suffit bien!
Ils allaient d’abord d’un pied leste; Mais au bout de quelques cent pas Il leur fallut quitter la veste Qu’ils se passèrent sur le bras. Car le mulet... par saint Sidoine! Nos Six-Fournains ne songeaient pas Que ce gaillard, gras comme un moine, N’était chargé rien que d’avoine, Et c’est pourquoi, déjà bien las Ils portaient, en geignant tout bas, Chacun sa veste et son repas. Et l’avoine, foi d’honnête homme, Était pour la bête de somme, Croyez-moi, oui, pour le mulet... Pourquoi riez-vous, s’il vous plaît?
En entrant aux gorges d’Ollioules, Des enfants qui jouaient aux boules Dirent: «Té, vé! des Six-Fournains!» --«Et comment le savez-vous, drôles?» Le plus petit de ces gamins, Faisant porte-voix de ses mains: --«Quand on promène ainsi les saints, Il faut être pareils d’épaules! Les deux géants, les quatre nains Et le mulet,--sont Six-Fournains!»
Les six hommes se regardèrent, D’un commun accord s’arrêtèrent Et le saint,--ils le déposèrent Sur le parapet du torrent, Qu’un jardin d’orangers embaume!... Le plus grand dit:--«La farce empaume! Je suis de retour de la Baume! C’est vrai, mon compère est trop grand.» Mais le compère:--«Il voit ma paille, Et sa poutre, il ne la voit point! C’est toi le trop grand!»--«Pas besoin Dit un autre, qu’on se chamaille. Mettez-vous près;--bon;--un peu loin. Bon! vous êtes égaux de taille!» Et tous les six, de désespoir, Dirent des «sacrés!...» fallait voir! Ce qui n’était pas leur devoir, Surtout dans un pèlerinage Qu’ils faisaient pour faire pleuvoir! --«Il faut reprendre le voyage, Dirent-ils enfin tous les six; Que les deux grands, par essayage, Remplacent deux des trop petits... (Heureux saint Michel, d’être assis!)»
Ils essayent... Le saint bascule! Donc, à se faire remplacer Les quatre durent renoncer. Retourner était ridicule: Six-Fours même eût ri de Six-Fours! Que faire donc? marcher toujours! Et par un chaud de canicule C’est pourquoi le soir le Bausset Vit cette bande qui passait, Huit Six-Fournains dont un mulet Et le saint de bois... qui pesait!
Ils cheminèrent de la sorte La nuit, sous le ciel chaud d’été, Et pour voir le saint et l’escorte, Dans les villages en gaîté Chacun paraissait sur sa porte. De bonne heure, le lendemain, Ils passaient à Saint-Maximin. A Nans, les vieilles paysannes Leur firent offre de leurs ânes Qui sont bâtés pour les Anglais, En leur criant: «Regardez-les! Ils sont du pays d’où vous êtes, Et ce sont de très bonnes bêtes!» Le sentier qui monte fut dur. S’ils suaient, je le crois! de sûr! Les deux premiers pliaient l’échine, Les deux autres se faisaient grands, Et tels (suivis des deux géants)! Et du bon vieux mulet qui dîne, Mâchant les chardons et l’épine, Cahin-caha le saint chemine, Et nos piétons dans la ravine Font rouler les cailloux sonnants.
Ils montent ainsi la colline... Té! les voilà sur le plateau... La Sainte-Baume, que c’est beau! Le bois est vert, bien nourri d’eau, Au Nord, sous la grotte et la source; Allez-y voir; ça vaut la course. Quel beau bois, mes amis de Dieu! Des arbres viennent en ce lieu, Qu’on voit en Russie, en Norwège, Sous les ciels de pluie et de neige, A Paris, aux pays du froid! Enfin, c’est un sublime endroit. Si fraîche en terre provençale, Cette forêt n’a pas d’égale Dans le pays de la cigale... Juste au-dessus de la forêt, Dans le roc, la grotte apparaît, Noire comme une gueule ouverte Qui veut manger la forêt verte! Un cabanon est à côté Par des capucins habité, Comme un nid dans le roc planté. Enfin le Saint-Pilon domine; C’est le mont au-dessus duquel La Sainte, par grâce divine, Aux bras des anges, en plein ciel, Volait et planait comme en rêve, Toute nue et blonde comme Ève. Quand jusqu’à la cime on s’élève,... On voit la mer!--et sur la grève La Ciotat,--Marseille,--Toulon, Plaine, montagnes et vallon, ... La Provence... de long en long!
Les Six-Fournains, comme on peut croire, Ne montèrent pas jusqu’en haut, Mais, las et suant comme il faut, Ne songeaient qu’à manger et boire. Ils s’arrêtèrent dans le bois Et s’assirent tous à la fois. Les carniers s’ouvrent. On débouche Les fiasques,--qu’on porte à la bouche; Le mulet broute,--et le saint... louche.
Ils commençaient ce bon repas Quand tout à coup:--«Tu n’entends pas? Je crois qu’il pleut!»--«Rien qu’une goutte! Eh non, il ne pleut pas.»--«Écoute! L’eau qui tombe à travers le pin!...» --«Oï! j’en ai reçu sur la main!» --«Moi sur le pied! j’en suis certain!» --«Moi sur le nez! sans aucun doute!» --«MIRACLE! IL PLEUT!» Et les chemins Déjà se changeaient en rivières, Que nos six braves Six-Fournains Disaient: «Je crois qu’il pleut, compères!» L’eau trempa leur vin et leurs pains... Et nos gens,--exaucés trop vite!-- Et que déjà le diable excite, Mal contents d’être là sans gîte, Regardent de travers le saint Déjà sous l’eau presque déteint! En quelques minutes, la troupe Fut saucée... un poulpe... une soupe.
Ils ne songeaient pas au couvent Où l’on ouvre à tout arrivant! Ils n’avaient qu’une seule idée: Six-Fournains partout et toujours, C’était, pour fuir la grosse ondée, D’aller s’abriter à Six-Fours!
Au moment de se mettre en route, Voyant comme le saint dégoutte Les quatre porteurs dirent:--«Non. Le porte qui veut, nom d’un nom! Nous voulions qu’il pleuve, sans doute, Mais, grand saint, un peu de raison! Après si longue sécheresse, Tu pouvais nous laisser sans presse Rentrer d’abord à la maison!... Portez-le, vous deux, camarades!» Dirent-ils aux deux grands gaillards. Ceux-ci font de mauvais regards: --«Portez-le, vous!»--Et des deux parts On s’attaque d’abord d’œillades, Puis de gros mots, puis de bourrades, Et le mulet s’épouvantant De l’eau, du tonnerre grondant, De tout le fracas qu’il entend, Comme un cabri fait des gambades, S’affole et, donnant de la voix, Tout en broûments et pétarades, Vous flanque deux ou trois ruades Dans le poitrail du saint de bois Qui dans le ravin débouline Et plus vite qu’il n’est monté Descend du haut de la colline... Cette fois, sans être porté!
Toute la bande alors s’approche Au bord du ravin, sur la roche, Et d’une voix pousse ce cri: «Tu y es,... nigaud!... restes-y!» Et sous l’eau qui vous les transperce, Le mulet les suivant toujours, Ils s’en vont! maudissant l’averse Qu’ils venaient chercher de Six-Fours!
La pluie étant près de se taire: ... «C’est qu’il fallait ça pour la terre! L’oiseau chante; l’arbre est plus vert; Et puis le vin sera moins cher! Nous avons fait pleuvoir, c’est clair, A faire déborder la mer. C’est la fin de la sécheresse!» Et nos gens, emplis d’allégresse, Vous lançaient les chapeaux en l’air!
Six-Fours reparut dans la plaine En pain de sucre à l’horizon. Ça ne leur fit pas de la peine De revoir chacun sa maison. Mais l’un d’eux fit:--«Oï! vois ces souches! La poussière est encor dessus!» Et tous les six,--ouvrant des bouches!-- Regardent, confus et déçus, Autour d’eux, devant et derrière Les pampres blancs, blancs de poussière! Ils ouvrent les yeux et le bec: Oh! coquin de sort! tout est sec! Le lézard dort, la terre bâille, La cigale partout criaille, Et sur les clapiers, la pierraille Et l’olivier,--midi dardaille! Saint Michel vous fait de ces tours... Il n’avait pas plu sur Six-Fours!
Et les bonnes gens sur leur porte Criaient à nos six pèlerins Quand ils rentrèrent: «Oh! coquins! Si la sécheresse est plus forte, La faute est à vous, malandrins, Forçats, gueux, marrias, gourrins, Voleurs, démolisseurs de saints!»
Enfin... (il faut que je le dise!) Le saint fut par un charretier ... Dans une charrette à fumier!... Rapporté devant son église.
Devinez ce qui se passa? Le curé dit:--«C’est pas tout ça! Ayant pour le pèlerinage Fourni mon saint en bon état, Je le veux tel qu’on l’emporta, Verni, peint-neuf, et cætera. Ou bien on verra qui rira!»
Et le saint resta là pour compte!
Il avait le nez fracassé, Un de ses yeux d’émail cassé, Et déteint, noir, dévernissé, Il faisait peur et faisait honte!... C’est ça qui pouvait fâcher Dieu, De voir un saint sans feu ni lieu!
A la fin, le Conseil s’assemble. Et,--discours du maire: «Il me semble Que de le laisser là,--c’est mal!» Tout le conseil municipal Eut même avis... en général! Le maire reprit: «Où le mettre? Personne ne veut plus le voir! Et s’il reste en plein air, peut-être Que Dieu ne fera plus pleuvoir! J’ai donc une idée, à savoir: Comme il ne passe ici personne De ces coquins qu’on emprisonne, Six-Fours étant perché trop haut, Voici mon idée... En un mot, Notre prison est inutile, (Ce n’est pas comme dans la ville!...) Zou! dites-moi si j’ai raison: Fourrons le saint dans la prison!
Tout le conseil fut unanime.
Et, sans avoir commis un crime Le saint fut en prison conduit Sans procès, scandale ni bruit, Le jour même,--mais dans la nuit.
Il est en prison. Son œil brille Derrière les barreaux de fer, Et les enfants, garçon ou fille, Ont peur de le voir, sous la grille, Sans nez,--un singe! une guenille! Plus noir qu’un diable dans l’enfer!»
Pendant tout ce récit, le conteur, l’air sévère, Avait fumé sa pipe et regardé son verre Car on est sérieux quand on a de l’esprit. Mais quand il eut cessé,--le rire qui le prit, Comme un coup de canon domina tous les autres. --«Ah! compère Joseph, quels contes sont les vôtres!» Et le rire nourri pétillait et grondait. De nouveau sérieux, le conteur regardait Autour de lui, ravi, fier de voir les figures, Rouges, fermer les yeux et montrer les dentures; Et c’était un concert de rire,--air et refrains,-- Mistral et vents coulis,--flûtes et tambourins;-- Et dans ce train-coquin qui semble une dispute, Le rire de Miette est plus doux que la flûte. «J’en mourrai!»--«Je suis mort!»--«Quel rire, braves gens!» Déjà propos pareils, des plus encourageants, Avaient aux bons endroits coupé le joyeux conte, Et sans parler du rire en germe qu’on surmonte, Les éclats qu’on faisait toujours plus longs, plus fous, (En frappant les genoux des voisins à grands coups Pour se communiquer le malin de la chose), Présageaient au conteur, forcé de faire pause, Le succès qui s’accrut, jusqu’à la fin montant! --«De grâce, arrêtez-moi de rire pour l’instant!» Criait l’un.--«Ah! mon Dieu! Mion, j’ai mal aux côtes!» Et dans ce branle-bas François dit à ses hôtes: --«C’est l’instant de lever le coude, mes amis! Voyez-vous,--en tout temps le bon boire est permis, Mais après la fatigue il devient nécessaire!» Et, le rire cessant, chacun leva son verre.
--«... C’est bon de rire un peu sur la fin d’un repas, Reprit François, j’ai ri.--Mais ça n’empêche pas Que, malgré votre histoire et vos plaisanteries, J’irai, vienne l’été, voir les Saintes-Maries- De-la-Mer, en Camargue; oui, j’en ai fait le vœu. Étant dans un péril j’ai promis devant Dieu, Et si tu veux, Mion, petite Mariette, Tu viendras avec moi, cet été, voir la fête Des Saintes-de-la-Mer,--dont tu portes le nom.» --«Si ma mère y consent, moi je ne dis pas non,» Fit Mion, qui songea: «De ce pèlerinage --Si le bon Dieu le veut--viendra mon mariage!»
Et lorsque les amis se furent retirés, Et que Miette en haut dormait à poings serrés, François dit aux parents: «Écoutez, mon beau-frère, Ma sœur; j’ai mes projets; il faut me laisser faire. Nous irons en Camargue,--à bord d’un bon bateau; ... Et le fils du patron, mon ami, riche, beau Et jeune, épousera, s’il vous plaît, votre fille. Il me faut un marin, jeune, dans ma famille, Et riche. J’ai promis ma nièce à mes amis...»
--«Notre fille tiendra ce que l’oncle a promis!»
TROISIÈME PARTIE
CHANT III
LA COTE
PRÉLUDE
LES VILLES
LES VILLES
PRÉLUDE
Des vieilles villes de Provence, Laquelle a le prix de beauté? Et d’abord Avignon s’avance Avec le vieux pont si chanté.
Le palais des papes surmonte Son front couronné de créneaux; En grondant, le Rhône qui monte La lèche de ses grosses eaux.
Du levant, Saint-Tropez la Calme, Auprès d’elle vient se ranger Élevant dans ses mains la palme L’algue marine et l’oranger.
Du fond des collines vient Digne Qui, par son pierrailleux sentier, Nous porte, enguirlandés de vigne, Le chêne vert et l’amandier.
C’est elle qui fit de lumière L’esprit net de ce Gassendi Qui toucha l’esprit de Molière Lumineux comme le Midi.
Puis, ceinte de lierre et d’épines, Jonchant de pierres son chemin, Marche Fréjus tout en ruines, Tout en pleurs, la croix dans sa main.
Et, sur le Rhône, Arles se lève, Portant ses Arènes au front, Vieux arceaux où le passé rêve, Où tant d’hirondelles naîtront.
Ses pas foulent les pierres creuses De ses Aliscamps où le soir Les garçons et les amoureuses Devant la Mort parlent d’espoir!
Dans sa main la Vénus se dresse, Qui,--marbre beau comme la chair!-- Lui ressemble et naquit en Grèce, Cheveux ondés comme la mer!
Puis vient la ville du silence, Aix,--Versailles du Roi René,-- Tenant les Lois et la Balance... Mirabeau fut son dernier-né.
Puis Toulon paraît, toute ceinte De rochers gris et d’arsenaux, Poussant des cris de femme enceinte, Toujours en travail de vaisseaux...
Et, joûtant pour le prix entre elles, Toutes se font un regard fier... Mais, ô Provence, tes plus belles Sont celles que baise la mer!