Mienne: roman

Part 9

Chapter 93,925 wordsPublic domain

MA dernière semaine de juin, après la scène que j’ai rapportée, fut parfaite. Mon amie, toute à ses préparatifs de départ, emplissait de sa gaieté notre petit appartement. Apaisé, je pris plaisir à croire que mes imaginations n’étaient que fantômes, souffles, et riens, comme elle me l’avait dit. Est-ce parce qu’elle me sentait plus calme? Est-ce parce qu’elle se faisait une joie de m’avoir bientôt près d’elle constamment pendant plusieurs jours? Mon amie riait à tout propos, chantait, me décrivait la propriété d’Argenton et en particulier l’immense parc où j’aurais à planter ma fontaine et mes statues.

--Ce sera peut-être, dans dix ans, le seul souvenir de toi qui me restera, me dit-elle.

Elle me l’avait déjà dit. Pour me le répéter, craignait-elle donc de me perdre?

Elle ajouta:

--Ce sera comme des enfants que j’aurais eus de toi. Tu leur donneras de ton âme, et je serai bien un peu leur mère, dis?

Elle soupira.

--Ces statues-là, elles naîtront sous mes yeux. Tu y mettras peut-être quelque chose de ton amour. Les autres, toutes tes autres, elles me plaisent, oui, naturellement, mais elles me sont comme des enfants que tu aurais eus d’autres femmes: j’en suis jalouse.

--Toi, Mienne, jalouse?

--Pourquoi non? répliqua-t-elle d’un ton plus vif.

--Tu te moques.

--Pas du tout. T’imagines-tu, mon grand, que tu es seul à savoir aimer? Si je ne passe pas mon temps à te harceler de ma jalousie...

--Une pierre dans mon jardin?

--... cela ne signifie pas que je sois plus tranquille que toi-même.

--Mienne, tu me surprends.

--Je vais te surprendre davantage, mon Mien: je suis jalouse comme une tigresse, tu entends? et non seulement de toutes les femmes qui peuvent t’approcher, mais de toutes celles que tu as tenues dans tes bras. Si je te disais que je suis jalouse de tes modèles, même si tu te contentes de les regarder, ce qui est peu probable du reste, me croirais-tu?

Elle plaisantait, mais il y avait de l’inquiétude dans sa voix. Je ne pus pas m’empêcher de sourire.

--Ah! Mienne, répondis-je, Mienne chérie, de toutes les femmes que je regarde, je n’en vois pas une.

--Tu le dis.

--C’est la vérité.

--Je voudrais en être sûre, fit-elle gravement. Mais quoi! Tu es un homme, un homme que j’estime par-dessus tous, mais un homme. La chair est faible. Une jolie femme en passant, quelle tentation! et vous affirmez que ça ne tire pas à conséquence.

--Tu rêves, Mienne.

--Rêve cruel alors, et je rêve toute éveillée. Songe à ces longues heures, à ces longues journées et à ces nuits où nous sommes loin l’un de l’autre. A chaque instant, je me demande: où est-il? que fait-il? Il était triste, ce soir: il court peut-être les cabarets avec des femmes? Et moi, je ne veux pas, je souffre, tu es mon Mien à moi.

Que de tendresse dans son accent! Mais d’où puisait-elle l’ardeur sourde qui l’inspirait?

Je souriais, touché. Je répondis:

--T’aperçois-tu, Mienne, que tu m’insultes?

--Mais non, mon grand. J’ai peur, voilà tout.

--Peur?

Elle avoua, très bas:

--Oui, peur.

--Si quelqu’un a le droit d’avoir peur, Mienne, ce n’est certes pas toi.

--Vraiment? fit-elle. Tu m’aimes vraiment?

--Tu ne le sais pas?

--J’aime que tu me le dises.

Ce fut d’une voix à peine perceptible qu’elle acheva, comme si elle avait honte. Je l’entraînai vers le divan.

J’avais été trop étonné de ce que je venais d’entendre pour n’en pas demeurer étonné, maintenant, quand je me rappelle le détail de ces aveux. Était-elle sincère? Je me pose la question. Dois-je penser qu’à force de l’aimer et de lui découvrir mes faiblesses, je lui avais peut-être transmis mon inquiétude, imposé mes craintes, suggéré de m’aimer comme je l’aimais? Dois-je penser que, malgré elle ou volontiers, elle s’était en m’aimant mise à l’unisson de mon amour? Ou faut-il croire à une comédie, à une horrible comédie, ou tout au moins à un jeu charitable? On en jugera comme on voudra, lorsque j’aurai terminé mon récit. Nous n’en sommes, pour le moment, qu’à la semaine de calme et de joie qui précéda mon départ pour Argenton.

Ces alternatives d’enthousiasme et de découragement qui se succédaient avec une espèce de rythme depuis le début de notre liaison, elles marquent l’ordinaire progrès de tout amour; je n’ai pas la prétention d’avoir aimé comme personne jamais n’aima. Si j’ai souffert en aimant une femme qui m’échappait tout de même que nous échappe une poignée de sable, j’en ai souffert d’abord parce que je ne suis ni d’un âge ni d’un tempérament à chercher un dérivatif dans la révolte. La révolte flambe et illumine, la résignation brûle et consume. Les amours violentes ne durent pas. Car on m’objecterait: «Si votre amie vous aimait, elle n’aurait pas hésité à vous sacrifier ses enfants.» Mais notre liaison eût flambé, et qu’en serait-il resté, après une brillante nuit d’ivresse, que du dégoût, du mépris, et des cendres ternes? C’est dans les livres et chez quelques malades ou des adolescents égarés par des lectures, que l’amour tourne au feu d’artifice somptueux. Hélas! j’ai moi-même allumé trop de fusées dans les champs de la guerre; à leur lueur hallucinante j’ai vu devant moi, sur la plaine trouée d’obus, moins de vivants que de cadavres; je suis à jamais guéri de la vaine splendeur de tous les feux d’artifice.

Je rêvais de lampes voilées, d’une douce lumière qui aurait doré les cheveux de celle que j’aimais, le soir, à l’heure où la journée finie rapproche ceux qui s’aiment. Rêve de paix, rêve de durée. Rêve à moi défendu. Pourquoi fallait-il qu’elle ne fût pas libre, qu’elle ne pût pas se libérer sans s’arracher le cœur, celle qui eût peut-être apporté dans ma maison prête à la recevoir ce qui n’y fleurira sans doute jamais? Car j’avais en horreur cette ombre trouble où nous végétions: j’y étouffais comme dans une chambre qui sent la fièvre.

Fuir? Me dégager? Mais je m’accrochais à la moindre excuse, à la moindre espérance. Je me persuadais que ma patience aurait un jour sa fin. Quand je trouvais des raisons de mettre en doute la sincérité de mon amie, j’en trouvais d’autres aussitôt pour me rassurer. Qu’elle parût, qu’elle s’expliquât,--et elle avait toujours une explication à m’offrir,--et mes incertitudes s’évanouissaient.

Ainsi j’oscillais du désespoir à l’enthousiasme; car aux amants séparés, même s’ils dédaignent ou redoutent d’employer de grands mots, tout prend figure d’importance; peines et joies s’aggravent et s’enflent; parce que l’un des deux est absent, les chagrins de l’autre s’exaltent dans la solitude; et si l’absent revient, le chagrin plie, se courbe, renonce, et la foi, la foi rafraîchissante, s’épanouit: il en est de l’amour comme de toutes les misères humaines: il suffit de si peu de chose pour consoler qui souffre et lui rendre le goût de vivre! Ainsi je couvre aujourd’hui d’une excuse générale, par pudeur, toutes les excuses que je me donnais et l’orgueil momentané que j’eus d’endurer une passion exceptionnelle.

Fus-je flatté d’apprendre de mon amie qu’elle fût, et à mon insu, jalouse? Certes non. Mon premier mouvement fut de défiance. Le second, de gratitude. Je la remerciais de sa gentillesse. N’était-ce point pure gentillesse de me laisser entendre si précisément que nos deux cœurs--expression commode--battaient ensemble? Un amant peut-il savourer satisfaction plus grande? Et, en réfléchissant, en revenant, le soir, dans ma solitude, sur l’aveu délicat de mon amie, j’arrivai même à y croire sans trop de difficulté. J’étais encore sous le coup de l’émotion que j’avais ressentie en apprenant par quels subterfuges mon amie se dérobait à un devoir odieux. Cela joint à ceci, ceci corroborant cela, comment aurais-je pu bouder contre mon bonheur?

Souvenirs merveilleux de cette dernière semaine de juin, avec quels parfums de printemps clos vous m’enveloppez! Je ferme les yeux, comme je les fermais alors dans mon allégresse progressive. Chaque jour me réservait en effet une joie nouvelle. Je n’ai pas encore dévoilé la meilleure, celle qui devait emporter toutes les autres. Il m’en souvient comme d’un jour d’ivresse. J’ai honte d’en parler, sinon d’en garder précieusement la mémoire, et l’on me pardonnera si je n’en dis que l’indispensable.

C’est le châtiment de deux êtres qui s’aiment dans l’adultère que de ne pouvoir, sans ignominie ou sans angoisse, aller jusqu’au terme de leur amour, jusqu’au terme de tout amour, qui est de procréer. De là cet opprobre de vice qui flétrit les liaisons clandestines, quoique deux êtres qui s’aiment ignorent d’instinct le vice. Mais, par un retour de paradoxe, la morale la plus élémentaire exige que ceux-là qui semblent s’arroger des libertés détestables, se gouvernent plus sévèrement que quiconque.

Jamais, avec mon amie, nous n’avions abordé telle matière. Je ne savais pas ce qu’elle en pensait. Je ne désirais d’ailleurs pas, on le croira volontiers, j’espère, compliquer une situation assez pénible, et j’ai trop parlé de moi pour que je m’attarde à protester ici de ma discrétion. Jamais donc je n’avais rien tenté de dangereux. Deux ou trois fois, retenu, je m’étais senti près de succomber à la tentation. J’avais toujours résisté.

Or, l’avant-veille de son départ, l’avant-dernier jour de cette dernière semaine de juin, mon amie, que je ne devais plus revoir à Paris, m’arriva toute triste. J’en fus d’autant plus inquiet que, je l’ai dit, elle s’était, depuis plusieurs jours, montrée fort gaie.

--Laisse, fit-elle. Rien. Discussion et dispute.

--Dispute?

--A cause des petits. Le cadet est malade.

--Mais alors...

--Rien de grave, rassure-toi.

Et elle sourit, comme pour me remercier. J’avoue, en effet, que je lui témoignais rarement de l’affection à l’égard de ses deux fils, et elle ne s’en offensait pas.

--Laisse, dit-elle encore. Je te vois, tout est fini.

Mais tout n’était pas fini, car elle demeurait grave, malgré ses efforts, jusque dans mes bras. Je lui en fis la remarque.

--Écoute, répondit-elle. Ces statues que tu vas dresser dans le parc d’Argenton, je t’ai dit qu’elles seront peut-être pour moi dans dix ans le seul vestige de ton amour.

--As-tu l’intention de me chasser?

--Tu t’en iras.

J’ouvrais la bouche.

--Mais non, mon Mien, tu t’en iras. Tu ne supporteras pas, pendant dix ans, de mener la vie misérable que nous menons. Tu te lasseras, tu t’en iras, tu m’abandonneras.

--Mienne...

--Écoute. Je ne t’ai jamais rien demandé. Ou plutôt tu n’as jamais compris que je voulais de toi quelque chose. Aujourd’hui, aujourd’hui que nous nous aimons pour la dernière fois dans notre chez-nous, il faut que je te dise ce que je veux. Et il faut que tu me l’accordes.

--Parle, Mienne, je suis prêt.

--Jure d’abord que tu ne me refuseras pas.

--Parle, Mienne, je ne refuserai pas.

--Eh bien, je veux...

Elle était dans mes bras, la tête posée contre mon épaule, à sa place préférée. Et elle me dit tout bas ce qu’elle voulait. Et elle ajouta, prompte:

--Ne réplique pas que je veux donc éloigner davantage le moment où je pourrai me rendre libre. Je suis sûre que je ne te garderai pas si longtemps. Et je serai sûre au moins d’avoir de toi un souvenir que tu ne pourras pas m’enlever.

--Mienne! Mienne!

--Quelle joie pour moi! dis, mon Mien, dis, tu veux? tu veux?

J’abrège.

--Je veux que ce soit une fille, dit-elle quand elle n’eut plus rien à vouloir, et je veux qu’elle te ressemble.

--Mienne...

--Tout me sera tellement égal, quand tu m’auras abandonnée!

--Mienne...

--Ose prétendre qu’elle n’est pas tienne, ta Tienne, ose! dit-elle enfin.

Mais je m’arrête là. Le cœur me saute dans la poitrine. Mes paupières sont brûlantes. Si je n’ai pas connu le bonheur d’aimer, je ne le connaîtrai jamais.

* * * * *

INSENSÉ, peut-être, qui n’ai pas eu l’audace de forcer l’occasion! Trop de regrets m’enveloppent à présent. Je baisse la tête. Je fixe mon regard sur ce papier où je réveille des heures d’incertitude. J’écris lentement. J’hésite. Je relis ce que j’ai écrit. Vais-je poursuivre? Vais-je déchirer tous mes feuillets?

Je songe à ce geste légendaire du héros qui brise, après l’avoir épuisée, la coupe précieuse où nul ne boira plus, pas même lui. Il y a dans la vie des pauvres hommes des instants pareils dont rien ne renouvellera jamais l’éclat, des instants où les pauvres hommes se trouvent au sommet de leur trajectoire et où il leur serait merveilleux de disparaître tout à coup, en plein bonheur, en pleine apparence de bonheur. Mais voilà du rêve.

On le sent bien: j’arrive aux souvenirs mauvais de ma vie. Cette dernière semaine de juin, qui ne fut que d’enchantement, on sent bien, n’est-ce pas? que c’est la dernière semaine du malade condamné, celle où la maladie s’oubliant permet de sournois espoirs? Elle fut parfaite, je l’ai dit. Mais savais-je, mais sus-je que j’étais condamné? Non point. Tout m’incitait à l’espérance la plus quiète. Jamais comme alors je n’avais éprouvé que mon amie fût près de moi; jamais je n’avais pu davantage la croire mienne.

Mienne? Soit. Sauf que nous étions loin du temps qu’elle ne demandait rien et qu’elle acceptait tout ce que je proposais. C’est moi qui acquiesçais à tous ses désirs. Comme les rôles s’étaient renversés depuis que nous nous aimions! Cela frôlerait le comique, si je n’étais pas en cause. Mais je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui. Et j’ai peut-être tort. La limite entre le comique et le tragique est aussi vague et mobile qu’entre le bien et le mal. L’acteur et le spectateur jugent différemment. Les autres décident, et nous, nous souffrons.

Ce séjour que j’allais faire près d’elle à la campagne, mon amie l’avait désiré, obtenu. Elle l’organisa. Je ne devais qu’obéir.

Le beau-frère nous attendait. Mon amie partait avec ses enfants et son mari. Je partais, moi, trois jours plus tard; mon amie comptait m’installer une chambre d’où j’aurais une belle vue du parc et, dans les communs, à côté du garage et des serres, une espèce de local sans emploi qui me tiendrait lieu d’atelier.

Ces détails ne sont pas inutiles; ils prouvent que la propriété d’Argenton appartenait à des gens assez riches pour jouer les seigneurs des siècles où les artistes ne travaillaient ni à la pièce ni à l’heure; que mon amie imposait à son entourage, comme à moi-même, ses désirs; et que je n’avais donc peut-être pas tort de me rendre là-bas non sans quelques appréhensions de paraître suspect, par exemple, et de tout compromettre, et d’encourir alors le pire blâme pour abus d’hospitalité. Mais n’insistons pas.

Il était entendu que je travaillerais sur place à mes statues et à ma fontaine, «dans l’atmosphère», disait en jargon mon amie, afin de me flatter; on me procurerait la pierre de mon choix, et licence de tailler directement selon ma fantaisie; avec cette seule restriction, qui pouvait me faire suspecter mais qui dégageait un peu ma conscience, que je travaillerais pour le plaisir, en souvenir de «mon pauvre oncle tant choyé jadis par mon amie alors qu’elle était gamine»: mensonge inattaquable.

Enfin toute liberté m’était d’avance accordée, car on sait ce que c’est qu’un artiste. Nul ne s’occuperait de moi, ni de mes humeurs ni de mes absences; je ne verrais personne quand je ne voudrais voir personne; je m’assoirais à table en blouse blanche ou en smoquine; j’aurais, bref, tous les droits.

--Sauf celui d’admirer les jolies filles d’Argenton, spécifia mon amie, et il y en a beaucoup dans les chemiseries de la ville.

Et elle riait, en me menaçant du doigt.

Elle ajouta:

--D’ailleurs, monsieur, on ne vous enfermera pas dans une île déserte. On sait aussi ce que c’est qu’un homme. Les affaires n’iront pas si mal, cet été, que les deux gêneurs ne soient pas obligés, et souvent, je l’espère, de se transporter à Paris; et alors, comme nous serons seuls, et pour des nuits entières, je ne sais pas ce que vous ferez, Monsieur, mais je crois que je ne dormirai pas beaucoup.

Puis, ardente:

--Dis, dis, tu ne trouveras pas que c’est trop long; toute une nuit, toute une nuit?

Ces promesses et d’autres enfantillages dominèrent à l’heure de la séparation.

--Dans trois jours, dit mon amie, je commencerai d’être heureuse pour longtemps.

--Je préférerais partir avec toi, dit-elle encore.

--Ne soyons pas trop exigeants, répondis-je. Il ne faut pas abuser du bonheur.

--Tu crois que nous en abusons?

--Il ne faut point parler du bonheur, Mienne. Le moindre bruit l’effarouche.

--Peux-tu dire que tu m’aimes?

--C’est autre chose, fis-je.

--Ah! fit-elle, c’est la même chose.

Elle me quitta sur ces mots.

Trois jours plus tard, je partis pour Argenton.

Mon amie ne m’attendait pas sur le quai de la gare. J’en fus tout de suite inquiet. Le beau-frère m’ayant aperçu, levait les bras de loin vers moi. M’attendait-elle dehors?

--Les convenances, me dis-je.

Mais mon amie n’était pas encore arrivée.

--Le médecin les retient, m’expliqua le beau-frère, affable. Il n’ose pas se prononcer sur l’état du petit.

--Est-ce plus grave? demandai-je.

--Peuh! répondit-il. Le médecin fait l’important. Ma belle-sœur se fie en son Diafoirus comme elle ne se fierait pas en son curé. Le tout parce qu’il l’entoure de compliments et de galanteries.

Il m’entraînait hors de la gare.

--Ne vous désolez pas, dit-il. Ils arriveront peut-être demain. Je suis convaincu que le petit n’a rien du tout. Mais les mères s’affolent aisément, et ma belle-sœur est mère jusqu’au bout des ongles. Du reste, j’ai pour vous une lettre qui vous éclaircira davantage.

Et il me tendit une enveloppe.

En même temps, il ajoutait:

--Donnez-moi donc votre bulletin, que je retire vos bagages.

Il avait mis tant de grâce, de concision, et d’ironie peut-être, dans son accueil, qu’un complice ne se fût pas montré plus adroit ou plus perfide. J’étais à peine au fait, qu’il me laissait discrètement avec ma lettre entre les doigts.

Lettre vide, comme on pense. Il n’y paraissait qu’un souci: la santé de l’enfant. Le médecin se réservait et ordonnait que le départ fût différé. La maman priait l’ami de se remettre aux soins du beau-frère, qui avait reçu des instructions pour que tout fût prêt comme si elle eût été là. Des nouvelles suivraient bientôt.

Le beau-frère ne revint que lorsque j’eus achevé.

--C’est bien ce que je disais? fit-il. Alors je vous enlève. Voici la voiture. Prenez place. Une lieue de route, et je vous ouvre la porte de votre domaine.

Il s’assit au volant, moi près de lui. L’automobile traversa la ville de bout en bout. La trompe sonnait. Le beau-frère conduisait en maître.

Une route blanche, des prairies. Des animaux au pâturage. Un joli petit château, sur la gauche, au milieu d’un bassin circulaire. Une côte à grimper. Un hameau. Une grande ferme. Des écuries. Un poulain gambadant à côté d’une jument. Des arbres. De la verdure. Paysage médiocre et frais.

Le beau-frère dirigea son doigt vers la droite.

--La Creuse, dit-il. Nous approchons.

Une brise légère, que nous ne sentions pas, agitait le feuillage des peupliers. Acceptant mal ma déception, et cherchant déjà pour quel motif plus secret mon amie ne m’avait ni devancé à Argenton, ni retenu à Paris, silencieux près du beau-frère qui ne disait rien ou que des lambeaux de phrases, j’aurais aimé que la voiture m’emmenât loin, très loin, n’importe où. Ne m’emmenait-elle pas à un piège? Attristé, j’eus l’impression que j’allais à une catastrophe.

La voiture, ralentissant, s’engagea dans un petit chemin qui s’embranchait sur la grand’route et descendait en pente assez raide vers la rivière.

--Le domaine en question.

Le bas du petit chemin s’enfonçait dans une forêt véritable, épaisse masse verte dont une trouée révélait le cours de la Creuse.

La maison, fort simple, était une gentilhommière du XVIIᵉ siècle. Les gens du pays l’appelaient le château. Ils exagéraient. Mais elle avait un aspect ancien et cossu qui ne rebutait pas. Les communs, où je devais trouver mon atelier, touchaient à une châtaigneraie qui tranchait de loin par son feuillage plus clair sur la masse voisine du parc et du bois, où le chêne abondait. Le parc, lui, où j’aurais à travailler, faisait suite, vers la gauche, à un jardin, vaste et sans prétention, tout taché de buissons d’œillets et de roses.

Quand nous entrâmes dans le parc, un écureuil se sauva. Le beau-frère, avant de me montrer la maison, m’en montrait en effet les dépendances.

--Ainsi, dit-il, quand vous aurez enfin la clé de votre chambre, vous serez chez vous et libre d’aller où vous voudrez en toute connaissance des lieux. Vous m’excuserez seulement si je n’ai pas pu vous délivrer plus tôt de mon encombrante personne.

Il y avait, dans l’attitude et les paroles de cet homme, du persiflage et de la rondeur, de l’affabilité et de la modestie; mais sa modestie me semblait excessive, son affabilité contrainte, sa rondeur un peu lourde, et son persiflage m’était insupportable. Je me demandai s’il n’avait pas deviné de quelle nature était l’amitié qui me liait à sa belle-sœur. Mais seul un amoureux, et jaloux, comme il avait un jour déclaré devant moi que tout amoureux l’est par principe, l’eût deviné. N’avais-je pas eu tort de croire que mon amie n’eût rien à lui reprocher? Nous étions l’un en face de l’autre, du moins à mon sentiment, tels que deux rivaux qui s’observent et se découvrent. Une gêne certaine était entre nous, et je me persuadais qu’il se réjouissait de ma déception dont il était le premier témoin.

Lorsqu’il m’eut laissé dans ma chambre, d’où j’avais une belle vue du parc, de la rivière et d’une île couverte d’arbres qui s’étendait le long d’une terrasse ombragée de tilleuls, je me demandai si cet homme n’était pas aussi l’ouvrier de ma mésaventure. On dira que je poussais trop vite les choses au plus sombre. Mais puis-je dissimuler à quel point mon amour malheureux m’avait rendu sensible?

Au reste, durant le déjeuner, puis dans l’après-midi, je revins sur mes noires pensées du début. Mon hôte me sembla moins guindé. Prompt à passer du noir au blanc, je m’assurai que j’avais été victime de ces imaginations, fantômes, souffles, riens, dont mon amie m’avait déjà dénoncé la fâcheuse influence.

Loin de fuir l’inquiétant beau-frère, je lui marquai que j’avais plaisir à causer avec lui. Il en parut flatté.

--Comment! me dit-il, vous n’avez jamais pêché? Mais c’est une distraction charmante. Je me proposais d’aller tout à l’heure taquiner le goujon, pour employer l’expression consacrée; et, si notre pacte ne m’empêchait pas d’attaquer votre tranquillité, je vous inviterais...

--Je m’empresserais de vous prendre au mot, répondis-je.

Une barque était amarrée à la terrasse ombragée de tilleuls. Il m’y entraîna. Le jardinier y avait rangé des lignes, un seau, et une boîte pleine de vers.

Mon hôte se mit aux rames, nous dirigeant du côté de l’île.

--Il y a là, me dit-il, un fond de sable, que je n’ai pas encore exploré cette année. Je parie que nous y aurons une pêche miraculeuse.

La pêche ne fut pas miraculeuse. Elle ne suscita point mon enthousiasme. Mais j’eus là, dans cette barque, au milieu d’un paysage agréable, à côté d’un homme qui ne parla point par crainte d’effrayer le poisson, une heure de solitude bienfaisante et de repos. Je pensais à mon amie. J’espérais la voir bientôt dans ces lieux qui lui plaisaient.

Pour la rentrée, je désirai me mettre aux rames à mon tour. Mais je n’avais jamais ramé non plus. Dès mon premier coup, je touchai le fond de l’eau, et un mince craquement se fit entendre. La rame s’était fendue à hauteur de l’attache.

--C’est sans importance, dit mon hôte. Avec deux clous le jardinier rafistolera cela.

J’étais néanmoins penaud.

--Bah! dit-il. S’il n’y avait que de pareils malheurs en ce bas monde!

Et pendant le repas dont la cloche nous annonçait l’heure, puis assez tard dans la soirée, il me conta des histoires de pêche, et des histoires de chasse que celles-là provoquèrent, car la chasse était son autre distraction favorite, et le domaine passait pour l’un des plus riches en faisans de la contrée.

Nous nous serrâmes la main, avant de gagner nos chambres, comme deux excellents amis.