Mienne: roman

Part 10

Chapter 103,855 wordsPublic domain

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ÉCRIVAINS dont les romans s’entassent chez les libraires, je vous admire. Magiciens déconcertants, vous pénétrez jusqu’au fond de la pensée de vos héros, et, charitables, vous dispensez aux lecteurs les merveilles de vos découvertes, de sorte qu’ils voient à leur tour la cervelle disséquée et le prodigieux mécanisme du cœur de vos personnages. Vos récits objectifs,--est-ce bien ainsi que vous appelez vos romans, quand vous ne feignez pas de rapporter une histoire personnelle en la bourrant de _je_ et de _moi_?--ils me confondent surtout. Pouvez-vous vraiment présider à tant de drames simultanés ou successifs sans rougir de votre ambition ou sans redouter le ridicule, si vous n’êtes pas des dieux? Et j’admets que de tels romans soient considérés comme les plus difficiles et les plus louables. Mais je me sens moins écrasé, j’ai devant vous moins de respect, sinon de sympathie, lorsque, par un artifice banal et, dit-on, d’un ordre inférieur, vous semblez raconter seulement ce qu’un homme vous conta de sa vie. Vos récits à la première personne m’émeuvent davantage; j’oublie alors plus volontiers que je lis une histoire imaginée. Cependant mon admiration vous reste acquise; car, même là, votre héros qui parle, s’il ne m’étonne pas en se connaissant, il m’étonne en connaissant les personnages qui l’entourent. Je rêve quand vous écrivez ou que votre héros déclare: «Il pensait que...; il supposait que...; il songeait à...; il se disait...»

Je sais bien que vous avez une réponse toute prête: vous êtes des savants, votre science est la psychologie; observateurs, vous pouvez déduire que dans tel cas tel personnage doit penser ceci, songer à cela, et se dire ce que vous affirmez qu’il se dit. J’entends. Mais une science pareille ne vous permettrait de rien écrire avant, je suis généreux, votre soixantième année. Ou nous souririons de votre jeune expérience. Je préfère, sans ironie, vous admirer.

Je vous admire d’autant plus qu’ayant entrepris de conter une aventure où j’eus mon rôle, je me trouve à chaque page arrêté par cette barrière qui m’arrêtait à chaque instant dans la réalité: que pensait-elle? Que supposait-elle? Que voulait-elle? Je ne suis sans doute pas grand clerc en psychologie; j’ai peut-être tort de croire, avec beaucoup d’autres, que jamais un événement ne se reproduit, que jamais un homme n’a deux fois la même pensée, que jamais deux individus n’ont des sentiments identiques, et que, si la science des collectivités, qui est la politique, est possible parce que les collectivités sentent de façon simple et ne pensent guère, la science des individus, qui sont si complexes, est trop incertaine. Mais quoi? Si ma modeste expérience me convainc que tout est fuyant, imprévisible et, en somme, miraculeux, dans chaque être humain, si je suis craintif en face de ce miracle perpétuel que je pressens dans tous les fils et toutes les filles de l’homme et de la femme, vais-je me guinder et renier ma foi, ma foi décevante?

Connais-toi toi-même, disait Socrate, ce qui est une façon de dire: tu ne te connaîtras déjà pas si commodément. Sagesse! sagesse! Elle n’est aussi qu’un mot, et nous nous jetons dans les bras de la folie. Je n’ai pas la prétention de me connaître, mais je ne sais pas si, me connaissant, je ne désespérerais point quand même de ne connaître que moi. Et je suis sûr que je souffre de vivre dans une farandole de points d’interrogation. Qu’il est pénible de ne rien posséder de l’âme de ceux qu’on aime, sinon par présomption et par hypothèse!

Je n’ai que trop longuement démontré qu’il métait impossible de me faire de mon amie une opinion raisonnable. M’aimait-elle? Un jour je le croyais; j’en doutais le lendemain. Quand j’étais parti pour Argenton, j’avais de nombreux motifs de ne plus douter, ou de douter moins étroitement. L’ennui qui marqua le début de mon séjour me rendit à mes appréhensions.

Jaloux, inquiet, maniaque si l’on veut, je retrouvais au contact du beau-frère, du terrible beau-frère, toutes mes incertitudes. En vain j’essayai de travailler. Le parc, qui me semblait hostile, ne m’inspirait pas. L’absence de mon amie m’était une véritable trahison, dont gens et choses autour de moi m’apparaissaient comme des complices inconscients ou pervers. La médiocrité paisible de ce paysage berrichon me déprimait. Je regrettais d’être venu. J’avais envie de m’en aller. Mais quel prétexte alléguerais-je? Et une brusque retraite n’éveillerait-elle pas des soupçons? Et quoi de plus? J’attendais que l’arrivée de mon amie détruisît mon malaise.

Les nouvelles que nous reçûmes devinrent meilleures. La prudence du médecin fit place à de la joie: l’enfant sortait indemne de l’alerte. Après cinq journées d’attente, un télégramme nous annonça:

--Demain.

La journée fut délicieuse. Je ne songeai pas à m’offenser des propos que le beau-frère tint avec abondance sur sa belle-sœur. Je lui savais gré, comme à un confident plein de tact, pour tout ce qu’il me disait de mon amie.

--Le domaine est mort quand elle n’y est pas, disait-il. Vous verrez, dès qu’elle sera là, tout vous paraîtra métamorphosé.

Et il me berçait d’anecdotes, de traits charmants, de longs détails, que pas n’est besoin de rapporter ici.

Il disait vrai, cet homme terrible. Indulgence d’amoureux mise de côté, mon amie survenant transforma tout dans le domaine morose. Elle en était la fée que la salle à manger trop grande, le jardin trop encombré de fleurs inutiles, la châtaigneraie trop déserte, et le chien trop calme attendaient. Elle y apportait de la gaieté, du bruit, du mouvement, de la grâce. Elle y réveillait partout des raisons d’être. Elle était la châtelaine sans qui le château n’a pas d’excuse.

Je laisse à conclure de quel sursaut mon amour se ranima, plus profond que jamais, plus reconnaissant, plus humble et plus fier à la fois, plus confiant aussi. Belle journée blanche, que celle où mon amie m’apparut au centre de ce décor où elle avait décidé de m’apparaître dans l’éclat de son triomphe modeste. Tous et tout lui rendaient hommage: et d’abord son beau-frère, avec un peu d’affectation; son mari, tranquillement; ses enfants, avec turbulence; et moi, qui me morfondais d’orgueil et de timidité.

Nous ne pûmes guère nous parler sans témoins, le jour de son arrivée. Trop de gens la sollicitaient, qui pour demander un ordre, qui pour lui présenter ses devoirs. A tout le monde elle souriait. Elle inspecta le domaine, entra chez les métayers, interrogea le valet d’écurie, le jardinier, la vieille laveuse. Elle vint même me visiter dans mon atelier. Elle était accompagnée de son beau-frère, qui tenait à lui montrer qu’il avait suivi ses instructions. Dont elle le remercia.

--Quelle maîtresse de maison! s’écria-t-il. Elle a l’œil sur tout, je vous l’avais dit. Mais, et c’est peut-être en votre honneur, cher hôte, jamais nous ne l’avions vue s’installer au château avec tant d’empressement minutieux. A la place de mon frère, moi, je me méfierais.

J’eus assez de sang-froid pour ne pas rougir. Content de ce trait, il emmenait déjà mon amie ailleurs. Elle lui courut après, l’ombrelle levée. J’entendis leurs rires qui s’éloignaient.

Je m’allongeai sur les nattes du divan de fortune dont on avait garni le fond de l’atelier. Mes réflexions se perdirent en fumée de cigarettes. Mais, une heure après, je me dressais. Et je couvris d’esquisses une dizaine de feuilles de papier: je venais de trouver enfin l’inspiration qui m’avait fui jusqu’alors, et de concevoir un projet possible pour ma fontaine.

Je travaillais avec ardeur quand la cloche du dîner sonna. J’arrivai le dernier dans la salle à manger.

--Nous respectons notre pacte, me dit le beau-frère: nous avons commencé sans vous attendre. C’est obéir à vos vœux, n’est-ce pas?

--Ce serait parfait, répondis-je, si l’on m’avait laissé le bas-bout de la table.

Je devais m’asseoir, en effet, à côté de mon amie.

--Dieux! fit-elle, que ces artistes sont donc exigeants!

Et comme je m’asseyais, je sentis que son pied cherchait le mien et se posait dessus.

Je me penchai sur mon assiette. Était-ce vergogne? Je n’ai peut-être pas beaucoup de goût pour ce genre de fourberies vénielles. Mais je pensais: elle est gentille, elle te caresse, elle te dit _vous_, elle dit _tu_ à son mari, elle doit être très gênée.

Nul embarras néanmoins ne la dénonçait. Enjouée, elle tenait tête aux attaques de son beau-frère, ou bien elle taquinait son mari, qui se défendait sans aigreur ni obséquiosité. Et pendant ce temps, elle faisait glisser sa jambe le long de la mienne.

A mesure que le repas tirait à sa fin, elle devenait plus entreprenante, plus gaie aussi, et je devais comprendre que sa gaieté trompait sa tendresse opprimée.

--Je tombe de fatigue, dit-elle en se levant. J’envie les enfants qui dorment déjà.

--Tu n’es pas raisonnable, lui dit son mari. Qu’avais-tu besoin de tant te démener dès le premier jour?

--Voulez-vous que je vous porte au lit, petite fille? lui demanda son beau-frère.

--J’irai bien toute seule, répliqua-t-elle.

Puis, à moi:

--Vous permettez?

Qu’avais-je à permettre? La politesse a des ironies cruelles. Je m’inclinai sur une main dont les doigts s’attardèrent contre les miens. Le beau-frère baisa le poignet de sa chère petite belle-sœur.

--Bonsoir, dit-elle à son mari.

Et, lui ayant tendu la joue, elle nous quitta.

--La vie sera drôle ici, pensai-je.

Le beau-frère dépliait un journal du matin. Le mari alluma un cigare.

La porte du salon était ouverte. J’allai par contenance regarder le ciel, étoilé modérément. Nuit douce. Un crapaud chantait dans le jardin. Je fis un pas dehors, puis deux, puis trois. Je gagnai le jardin, sans hâte, puis le parc, et la clairière où s’élèverait ma fontaine.

Quand je revins au salon, les deux frères lisaient des journaux. Je ne fis que leur souhaiter un bon soir et je montai dans ma chambre.

Sur ma table, on avait mis un vase avec deux roses et un œillet.

* * * * *

NUIT douce, ai-je dit. Nuit fade, sur une campagne d’une simplicité décourageante. Ces paysages berrichons n’ont rien de romantique. Ils serviraient mal de cadre à des héros de tragédie. Une âme tourmentée n’y trouve pas matière à s’émouvoir, sauf par contraste. C’est un pays de tout repos.

Par ma fenêtre ouverte, je n’entendais que le cri morne du crapaud qui chantait dans le jardin. L’eau de la Creuse luisait à peine.

Je m’assis à ma table pour y fixer un croquis. J’aurais pu me croire seul dans la maison, tant le silence y était parfait. Un écrivain eût mieux apprécié que moi les ressources d’une nuit pareille en une pareille solitude. Nous autres, sculpteurs et peintres, qui travaillons au grand jour, nous ignorons la volupté du travail nocturne et l’orgueil de penser ou de souffrir pour la multitude qui sommeille.

A mesure que ma main combinait des harmonies de lignes, je m’enivrais de la docilité de mes doigts à jouer du crayon. Pour la première fois depuis mon arrivée, je me sentais dispos. Étais-je enfin conquis par la douceur modeste du climat? Dix projets différents pour ma fontaine naissaient en moi l’un de l’autre, et le dernier me séduisait toujours plus que le précédent.

Combien de temps passai-je ainsi, à noter les démarches pressées de mon imagination jusque-là si rétive? Je ne sais pas. Les trois fleurs, que mon amie avait placées sur ma table, enchantaient de leur parfum mon allégresse. Le cri du crapaud persistait dans le jardin, morne et fidèle. Toute la maison semblait endormie.

J’avais l’impression qu’en me levant je troublerais d’un bruit intempestif la quiétude qui m’environnait. Je n’osais plus bouger de ma chaise. Je crayonnais d’une main lente. Le moindre geste maladroit eût sans doute éveillé de lointains échos.

Derrière moi, le bois de l’armoire craqua. Je tournai la tête, surpris qu’un effet si grand n’eût pas de cause plus considérable. Et j’eus envie de me coucher, afin de ne point me gagner près de mes hôtes une réputation d’importun.

Mais, comme machinalement je traçais quelques dernières lignes, un autre bruit soudain m’arrêta, un autre craquement, moins proche, puis un autre, et un autre, et un autre, et un autre, puis un autre, puis d’autres encore; et tout à coup je crus que ma respiration allait s’arrêter aussi; mon cœur battit avec violence contre la table.

Une plainte sourde m’arrivait. Une plainte, rythmée comme le bruit qui avait arrêté ma main. Cette voix... Des mots dominèrent la plainte. Je les entendis. Une voix, une seule. Des mots d’extase. La voix haletait. Elle cria. Deux cris légers. Silence.

Les craquements duraient. J’aurais été incapable de me lever. Quel coup de matraque venait de me frapper à la nuque? Ces bruits qui m’arrivaient prenaient une ampleur de cauchemar. La plainte recommençait. La même faible voix geignit, geignit longtemps, râla, encouragea, témoigna, se rendit, s’oublia, cria. Toute la maison aurait dû entendre comme j’entendais. Mais non, rien. Silence. Silence partout. Seuls les craquements premiers se prolongeaient, étouffés, mais réguliers, tenaces, lancinants.

J’étais rivé à ma table, les épaules lourdes, les oreilles bourdonnantes, paralysé, anéanti. Une troisième fois,--oui, une troisième fois, alors que l’homme, pas une fois, ne se révéla d’aucune façon,--je subis le supplice de ces cris de femme en plaisir, puis tout se tut. Silence complet. Silence enfin total. Silence définitif. J’ai connu de pareils silences pendant la guerre, la nuit, après des fusillades inopinées.

Qu’ajouterais-je? Rien. Il faut qu’ici le même silence pèse, comme là-bas sur toute la maison endormie, comme il pèse encore à cette heure sur mon cœur battant. Rien. Il ne faut rien ajouter.

Ma longue détresse qui s’ensuivit, elle n’importe pas. Ni le désordre des mille résolutions qui m’éblouirent et m’épuisèrent. Ni mon accablement. Ni ma honte. Ni rien. Rien. Silence.

L’aube à la cime des tilleuls blémit. J’étais toujours prostré à ma table. J’eus froid. Un coq appela.

Le soleil parut. Des oiseaux, jetant au jour leur joie en paquets de sifflets confus, marquèrent la fin du silence. Tout peu à peu se réveilla, au loin, plus près, à la ferme, dans la maison. Ce fut comme un flux de vie qui monta vers ma stupeur.

Courbatu, je me levai, et j’allai vers un miroir. Mes cheveux n’étaient point devenus blancs, mais quel désarroi trahissaient mes yeux!

Quand je sortis de ma chambre, vers huit heures, le beau-frère de mon amie sortait de la chambre voisine. En costume d’appartement, et la main sur le bouton de la porte, il disait, vers l’intérieur:

--Je vous envoie le chocolat et des rôties, mais levez-vous, hein? Vous avez assez dormi, petite paresseuse.

Après quoi:

--A la bonne heure au moins! me dit-il. Voilà qui est d’un campagnard, de ne pas s’attarder au lit. Comment allez-vous, ce matin?

* * * * *

NE devrais-je pas clore ici cette confession, et la détruire peut-être? C’est grande pitié que d’aimer si lâchement, et tant de misère consentie ne mérite peut-être pas non plus de compassion. Et ne devine-t-on pas que je fus sans courage?

Il est vrai que les conditions de la vie courante ne sont pas telles que dans les livres où tout se construit et se compose pour distraire ou pour éclairer les lecteurs curieux. Personnage de roman ou de drame, sans aller jusqu’au crime ou jusqu’au suicide, j’aurais fui tout de suite au mépris du scandale probable, et j’aurais eu, avec la traîtresse que j’aimais, une scène horrible. Mais, quoi qu’on en pense, des scrupules et un sentiment du devoir m’empêchèrent de fuir: je ne me reconnaissais pas même le droit de sacrifier à ma rage celle qui m’avait traité de si affreuse façon. Quel motif donner à mon brusque départ, sans la compromettre? Elle avait deux enfants, qu’elle adorait. Pour eux, que je n’adorais pas, pour son mari, qui était un honnête homme, pour elle, qui eût été sans défense, je ne fis aucun éclat. J’avalai ma honte, et ma fureur, et--je le dis--mon dégoût. Si l’on m’objectait qu’il ne faut pas plus de courage pour se réprimer que pour fuir, je ne daignerais pas répondre. Au demeurant, je ne plaide pas, j’expose.

Et puis, je l’avoue, je désirais épuiser ma misère et ne me retirer de cette noire aventure qu’après avoir tout de même confondu ma cruelle amie. Je me réjouissais amèrement à l’espoir et à la crainte de lui démontrer toute l’ignominie de sa conduite. Les griefs, qui peu à peu s’étaient accumulés au fond de mes doutes, me remontaient à la mémoire en faisceau. Je me préparais à une dernière scène, et à une retraite digne.

Hélas! j’avais aussi la crainte de cette dernière scène. La réflexion use les possibilités de toutes violences. La réflexion s’accroche aux moindres hypothèses favorables. Plus l’affreuse stupeur de ma nuit se diluait, plus j’espérais également en je ne sais quel miraculeux malentendu. L’attitude seule de mon amie, quand je la reverrais, m’avertirait de ma chance. Et ma crainte s’emmêlait à ce point avec mon espoir, que je désirais retarder l’instant où je reverrais mon amie.

Je la revis à l’heure du déjeuner. Elle supporta mon regard inquiet comme si elle n’eût aucune faute sur la conscience. J’en fus désarmé. Y avait-il vraiment malentendu? Était-elle plutôt si audacieuse? Son pied sous la table chercha le mien, comme la veille. J’observai le mari. J’observai le beau-frère. Je ne remarquai rien. J’eus envie de sourire; quelle comédie désastreuse jouaient ces quatre marionnettes que nous étions autour de cette table?

La scène eut lieu dans mon atelier, l’après-midi, tandis que les deux hommes étaient à Argenton.

Il m’est désagréable d’en rapporter tous les détails. Au reste, je ne le pourrais peut-être pas. Elle fut d’abord si embarrassée, et si pleine d’allusions plutôt que de coups directs,--on le conçoit sans peine,--que je ne saurais plus m’en rappeler exactement le progrès tortueux.

Devant l’évidence, devant les mots et les cris que je lui répétais, la malheureuse ne chercha pas à nier. Elle fondit en larmes.

Ce n’était pas répondre.

--Il te faut une réponse? dit-elle.

Elle leva la tête et me regarda. Mais elle se taisait.

--Oui, dis-je, il me faut une réponse.

De quel reproche s’éclaira son regard?

Elle prononça lentement:

--Tu ne te rappelles pas ce que tu as fait, à Paris, la dernière fois que nous nous sommes vus?

Sans attendre, elle ajouta:

--Tu ne te rappelles pas ce que je t’ai demandé de faire?

C’est moi qu’elle accusait, et d’une voix dure. Elle me jeta sans pitié ce reproche enfin exprimé:

--Et si je suis enceinte?

Je baissai le front.

Elle en profita pour pousser son attaque. Elle la poussa loin. Je ne l’aimais pas, ou je ne l’aimais plus. Elle avait prévu juste, en prévoyant que je m’efforcerais de m’échapper sitôt qu’un semblant d’occasion s’offrirait à moi, mais en réalité parce que tous les hommes sont pareils; et elle ne regretterait pas, elle, malgré moi, d’avoir voulu me prendre un souvenir plus durable que mon amour; et ne savais-je pas qu’elle était mariée et que par conséquent...

Et elle m’accabla d’une phrase précise. Cinglé profondément dans mon orgueil d’homme, je crus retrouver sous le rauque de sa voix ses râles satisfaits. Je me bouchai les oreilles. Avec moi toujours elle était demeurée silencieuse, et réservée en pleins transports. Je compris, humilié, que j’avais été toujours incapable de l’émouvoir.

Elle ne pleurait plus.

--Eh bien! dit-elle. Vous vous taisez à votre tour?

Elle s’était ressaisie. Allais-je me rendre? Je me sauvai dans les sarcasmes. Je me permettais seulement de relever que, pour une femme qui subit une charge fastidieuse mais inévitable, elle la subissait avec une ardeur un peu bien singulière.

Ah! l’abominable discussion!

A mesure que je faiblissais et que je tentais en vain de résister, je voyais mon adversaire se raidir et s’éloigner de moi.

Un indicible mépris passa dans son regard. Elle riposta:

--Il est facile à une femme de feindre.

Riposte double, à dessein peut-être. Avec qui devais-je entendre qu’elle avait feint? Faisait-elle un pas vers moi, ou me chassait-elle à jamais de son amitié si longtemps complaisante? Mais je m’étais trop avancé et j’avais abdiqué toute honte: d’un trait, pour en finir, tant pis! je lui posai la question. Ainsi je capitulais d’avance.

--Ingrat! répondit-elle.

L’abominable discussion s’achevait par deux défaites. Le reste n’a plus d’importance. Toutes les querelles d’amants à peu de chose près se ressemblent. Celle-ci cependant avait été la plus âpre des nôtres. Ma blessure saignait encore. Je ne pouvais pas l’oublier sur-le-champ.

--Reproche-moi tout ce que tu voudras, disait mon amie, mais je te défends,--je te défends de douter de mon amour.

Je ne souhaitais que de me laisser convaincre.

Elle dit:

--Tu ne m’aimes peut-être plus, toi, et tu cherches à te retirer avec l’avantage? Sois plus franc, je ne te garderai pas malgré toi. Surtout, surtout je ne veux pas que tu feignes de m’aimer par pitié. Je ne veux pas de ta pitié. Je veux que tu m’aimes, ou que tu partes. Mais, si tu pars, sache-le, nulle ne t’a jamais aimé et nulle jamais ne t’aimera comme moi.

J’aurais pu tomber à genoux devant elle, si je ne lui avais pas déjà dit naguère moi-même ce qu’elle venait de me dire là. Mes incertitudes me reprirent. Était-elle sincère, et l’amour lui faisait-il vraiment répéter comme d’elle ce qui était de moi? Ou manœuvrait-elle avec art? Dilemme insoluble, pour toujours insoluble. Et comment m’imputer à crime les pires suppositions? De la franchise de celle que j’aimais, je n’avais en preuves que ses serments. Et dans l’autre plateau de la balance, qu’on me l’accorde, combien de doutes légitimes?

J’aimais trop pour refuser de croire. Je souffrais trop pour accepter d’emblée une affirmation, même un serment. J’étais désemparé. J’entendais encore des cris d’amour qui n’avaient pas été pour moi. Je voyais couler encore des larmes, qui sont plus troublantes que toutes les paroles. Mais je me la représentais couchée, offerte, les bras en collier, telle que pour moi, pour l’autre. Je savais comment elle s’offrait.

Je me dressai du divan où je pensais être rivé comme je l’avais été, la nuit précédente, à ma table.

--Tu t’en vas?

D’un bond elle m’avait rejoint, et me retenait.

--Tu t’en vas? redit-elle.

Son élan, je ne pus point le présumer joué.

--Non, dis-je à bout de courage. Non, je ne pars pas. Mais laisse-moi seul, je t’en prie, laisse-moi seul, laisse-moi seul, Mienne.

Ses bras me serraient.

--Mienne, dis-je, je t’en supplie, laisse-moi. Comprends. J’ai besoin d’être seul. Je souffre. Laisse-moi. Va. Comprends, Mienne.

Prête à me laisser, elle se haussait sur la pointe des pieds.

--Non, dis-je, non, pas maintenant. Comprends, mon petit. Je t’aime.

Elle sortit de l’atelier sans se retourner. «Mon petit», avais-je dit. Elle me parut en effet moins grande qu’à l’accoutumée, pendant qu’elle sortait.

* * * * *

ELLE avait compris. Pendant plusieurs jours, elle n’essaya pas une fois de forcer mon indécision. Elle se plaignit seulement, dès le premier, au dîner, d’être souffrante. Et, plusieurs jours durant, elle traîna de vagues migraines et des mines fatiguées. C’était sans doute une façon de se montrer à mes yeux humble et repentante. Un homme plus cruel que moi l’eût accusée de sentiments plus habiles. La discrétion qu’elle observa m’attendrit. Tels sont les effets de la présence. Si j’avais fui tout de suite, chaque heure d’absence nous aurait éloignés davantage l’un de l’autre: tout rapprochement eût été désormais impossible.

Que désirais-je? J’étais dans l’état d’un blessé qui ne se rend même plus compte de la gravité de sa blessure, que la fièvre alimente, que d’étranges rêves soutiennent, et qui ne sait point s’il guérira ni s’il a peut-être envie de guérir, tant un retour à la vie normale de tous les hommes n’est pas toujours pour les hommes désirable.