Part 11
Les jours, lents, se succédaient. Je m’enfermais dans mon atelier. N’ayant encore fixé mon choix sur aucun de mes projets, je n’avais pas encore commandé le marbre convenable. Pour éviter des questions, je m’étais empressé de manier quelques blocs de glaise, au hasard, et, couvert par cette apparence, je ne faisais rien, que de ruminer des pensées débilitantes.
Quelquefois, les enfants entraient dans l’atelier. Ils avaient l’air contraint. Obscurément, ils pressentaient peut-être en moi un ennemi, et ils ne cherchaient pas mon amitié; ils demeuraient distants, comme il arrive à l’ordinaire à ces pauvres petits êtres devant ceux qui menacent de leur dérober une part de l’affection maternelle qu’ils veulent toute pour eux.
Le mari, quand il venait me voir, ne laissait percer aucune gêne. Il avait, comme on dit, des idées arrêtées, mais, quand l’éducation de ses enfants n’était pas en jeu, il n’essayait pas de les imposer. A mon égard, il montrait de la sympathie. Je ne m’en réjouissais pas. Il m’interrogeait volontiers, s’intéressait à ce qu’il nommait mon labeur secret d’artiste; mais, en homme de méthode, il ne me parlait de mon art que dans mon atelier. Il était intelligent, curieux, et n’affichait qu’un goût modéré pour les spéculations philosophiques, se retranchant derrière sa seule compétence de technicien qui regrette que tout le monde ne l’imite pas. Au demeurant, un homme de bonne compagnie.
Quant au beau-frère, il ne me dérangeait presque jamais. Il prétendait, disait-il, ne pas violer les mystères de mon temple. Et je lui savais gré de ne m’infliger que rarement, et rapidement, son intrusion. C’est à cause de lui, on le comprend, que je retardais de plus en plus l’instant où j’ouvrirais mes bras à mon amie pardonnée, si je devais les lui ouvrir jamais.
Quelle certitude attendais-je?
Mon amie ne semblait pas pressée d’obtenir malgré moi son pardon. Discrète, humble, digne, et douloureuse, elle attendait, elle aussi. Depuis la nuit affreuse, je ne montais dans ma chambre que fort tard, après de longues et desséchantes heures passées au fond de mon atelier, lorsque je présumais que je pouvais enfin sans risque gagner mon lit, où d’ailleurs le sommeil m’échappait longtemps. Nuits détestables. Nuits atroces. Réveils pénibles. Je descendais de ma chambre vers midi, pour ne pas risquer non plus de trouver encore le beau-frère sur le seuil de sa belle-sœur, ou de rencontrer l’un de mes hôtes au sortir du lit, alors que les yeux et tout le visage ont une franchise indécente.
Quand je revoyais mon amie, elle me regardait tristement, puis elle baissait la tête. Rien de plus. Selon mon humeur, c’était beaucoup, ou c’était peu. Certains jours, j’avais envie de la prendre dans mes bras, devant tout le monde; d’autres jours, je serrais les poings, et je l’aurais frappée avec plaisir.
Orgueil! Orgueil! Lequel fut le plus coupable, du sien ou du mien? Pourquoi n’avait-elle pas le courage de me tendre des mains chéries? Pourquoi n’eus-je pas la force d’être lâche encore, aveuglément? Le même orgueil nous retenait tous deux. Aurais-je persévéré? Je ne crois pas. Du plus profond de ma misère, je songeais souvent à cet enfant qu’elle avait voulu de moi. Me fallait-il d’autres preuves de son amour? A ces moments-là, si elle avait ouvert la porte de mon atelier, je me serais jeté devant elle et je lui aurais demandé pardon. Elle ne venait pas.
Quand elle vint, après une semaine perdue, après une semaine de torture, si j’étais à la limite de la patience et déjà cédant avant d’en être sollicité, comment ne le comprit-elle pas au premier regard? Quel travail s’était fait, pendant cette semaine, sous la tristesse visible de ses yeux? Ou n’avait-elle que l’intention de m’éprouver d’abord? Et fûmes-nous tous deux assez imprudents pour ne pas discerner où nous courions?
--Excusez-moi, me dit-elle en entrant. J’ai à vous parler.
--Vous êtes ici chez vous, lui répondis-je.
Elle eut un sourire ambigu. Mais quel orgueil avait écarté de nos lèvres le _tu_ nécessaire?
--Depuis huit jours, dit-elle, vous cherchez un prétexte pour partir honorablement.
--Moi?
--Vous. J’admire que vous ayez cru devoir obéir à des scrupules dont je vous remercie, mais dont il est temps que je vous délivre.
Que voulait-elle dire?
--Vous pouvez partir tranquille, dit-elle. Plus rien ne vous attache ici: je ne suis pas enceinte.
Quelle abjecte mesquinerie osait-elle m’imputer? Je demeurai stupéfait. Je n’imaginai pas que ce ne fût qu’une épreuve. Un sursaut de colère m’emporta.
--A de telles injures je ne répondrai point, dis-je. Mais répondez à ma question, je vous en prie, et je vous débarrasserai de ma personne.
Les mains levées, elle protesta.
--Répondrez-vous?
--Je réponds toujours.
--L’autre soir, l’autre nuit, vous me comprenez?...
Elle fit oui de la tête. Ses paupières battirent.
--Qui était avec vous? demandai-je.
Les paupières hautes, elle me regarda.
--Qui? repris-je. Répondez. Votre mari, ou votre...
Je n’achevai pas. Elle chancelait. Elle tombait déjà sur le divan. Je me précipitai vers elle.
Évanouie? Je ne sais pas. Je n’ai jamais vu de femme évanouie. Son visage, que je dégageai des coussins, était mouillé de larmes. Elle sanglotait, respirait mal. Je la couchai mieux. Elle ne résista pas. Que faire? Je l’examinais, anxieux. Les yeux clos, la poitrine oppressée, elle pleurait.
Elle se retourna soudain vers les coussins, pour me dérober son visage. Dans ce mouvement, une enveloppe bleue, cachée entre ses seins, sortit de sa robe. Malgré moi, j’y lus mon nom. Je la pris. On l’avait décachetée.
C’était une invitation d’une dame quelconque, rencontrée n’importe où et que je n’aurais pas reconnue si je l’avais rencontrée de nouveau, mais qui me conviait à une quelconque fête en des termes excessifs. Les maladroites de cette espèce ne manquent pas à Paris.
Le billet remis dans l’enveloppe, je lançai le tout à l’autre bout du divan, et je revins à mon amie.
Elle me regardait.
--Vous pouvez partir, dit-elle. Tout s’explique.
Je haussai les épaules.
Elle se redressa.
--Vous n’allez pas nier, je suppose?
Je la regardai.
--Vous ne dites rien? fit-elle.
Mon orgueil s’effondra.
--Mienne, tu es stupide.
Ses yeux brillèrent. Elle me tendit les mains. Je m’assis près d’elle. Elle souriait pauvrement.
--C’est vrai?
Je n’avais pas à me défendre. Je me défendis néanmoins.
--C’est vrai? disait-elle.
Elle pleurait sans bruit, peu à peu calmée, peu à peu détendue.
--Tu m’aimes? dit-elle.
Elle m’attirait.
--Je souffre, murmurait-elle.
Au contact de son corps que j’enlaçais, je capitulai. Ardente, elle s’offrit. Déroute silencieuse. Triomphe bref. Je songeai tout à coup aux cris qu’elle ne poussait pas.
--Ah! fit-elle, tu es un monstre, je t’aime trop.
Elle m’avait repris.
Alors seulement, elle me reprocha l’injurieuse question que je lui avais posée.
--Tais-toi, Mienne, tais-toi.
Je la serrais contre ma poitrine.
--La porte n’est pas fermée, me dit-elle.
Ces minutes d’oubli s’achevèrent.
--Soyons prudents, dit-elle.
Subitement raisonnable, elle me quitta.
Je n’eus pas trop de loisir jusqu’au dîner pour me débattre au milieu des réflexions diverses qui m’envahirent.
* * * * *
PAR des commentaires il m’aurait été facile de rendre moins invraisemblable le récit que je viens d’interrompre; mais je trahirais l’incohérence même de la réalité, et je mettrais un ordre factice dans des événements qui me déconcertèrent au point que je croyais encore n’avoir que rêvé quand la cloche du dîner sonna.
Il est toujours facile après coup d’expliquer les choses: le raisonnement, pour peu qu’on l’y oblige, trouve sans peine des motifs à tout, et l’imagination, qui n’est guère qu’une des formes, centrifuge, du raisonnement, ne se refuse pas à qui la sollicite. Mais des commentaires seraient vains. Les événements vont quelquefois plus vite que notre volonté, c’est une vérité banale, et ils vont plus vite que notre intelligence, ce qui est moins flatteur pour nous. J’ai l’air ici d’énoncer des lapalissades. Que l’on observe cependant que l’histoire d’un siècle ne peut jamais être écrite que dans les siècles suivants, parce que le temps éclaire et tamise; et l’on ne me reprochera pas, pour mon histoire minime, de n’avoir pas vu tout de suite ce que je ne discernai que peu à peu, à mesure que les événements m’instruisaient.
A cet endroit de mon récit, je n’ai d’ailleurs pas le goût d’épiloguer. Et si j’ai tenté de m’en excuser d’abord par des considérations générales, j’avoue aussi que j’avais besoin de prendre courage et de m’assurer la voix avant de confesser ce qu’il me reste à dire.
J’ai tout dit de l’indispensable. On connaît à présent mon amie comme je la connaissais. On me connaît. On connaît la situation. Je vais dire le reste sans m’attarder davantage. La conclusion ne m’appartient pas.
On peut se représenter quels pouvaient être mes sentiments lorsque je m’assis à ma place, pour le dernier repas de la journée, le soir de notre réconciliation fortuite. Qu’on juge maintenant du tour qu’ils prirent, quand le petit incident que voici m’alarma tout à coup.
Le mari annonçait qu’il avait reçu un télégramme de leur médecin de Paris.
--Il n’arrivera que mercredi, par le train de trois heures, dit-il.
--Alors, dit le beau-frère, on pourra disposer de l’auto pour samedi. Ma chère belle-sœur, je vous enlève.
Puis à moi:
--Et vous également, cher Monsieur, s’il vous plaît d’aller par exemple à Gargilesse ou à Crozant.
--Après-demain? fis-je interloqué.
De quoi me souvenait-il en effet au même instant? Que, le jour de mon arrivée, dans la cour de la gare, le beau-frère m’avait appris, en passant, que sa belle-sœur recevait sans déplaisir les compliments empressés du médecin en question. Et ce médecin était invité par mes hôtes? Et mon amie me l’avait caché? Pourquoi?
--Après-demain, répondis-je, je me proposais d’aller à Argenton.
Le beau-frère s’inclina, protestant ainsi que nul, dans cette maison, n’attenterait à ma liberté.
--Au fait, dit le mari en s’adressant à sa femme, pour combien de temps vient-il, ton médecin?
--Il n’est pas plus mon médecin que le tien, répliqua-t-elle.
--Soit, dit-il doucement. Mettons que j’aie dit: ton danseur. Il n’est pas le mien, n’est-ce pas?
Il parlait d’un ton badin. Elle riposta:
--Je croyais qu’il était ton ami?
--Je n’avais pas l’intention de t’offenser, dit-il. Ne te fâche pas. Là, je corrige: notre médecin, ton danseur et mon ami, sa lettre de ce matin te laisse-t-elle prévoir la durée du séjour qu’il daignera faire chez nous?
Sa lettre du matin qui, avant contre-ordre, ne le précédait que de quarante-huit heures. Notre réconciliation de l’après-midi qui aurait pu si aisément céder à une rupture définitive. Quel rapport entre l’une et l’autre? Je me renfrognai.
Mon amie répondait:
--Sa lettre ne laisse rien prévoir. Je te la donnerai, si tu le désires.
--Nullement. Mais pour combien de temps l’avais-tu invité?
--Hé! fit-elle, perdant patience, je ne l’ai pas invité, je lui ai transmis l’invitation que tu me chargeais de lui transmettre. Tu n’avais rien précisé? Moi non plus. Un point, c’est tout.
--Ne te fâche pas, je t’en prie, dit-il encore. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Je te demande pardon. Êtes-vous satisfaite, Madame? Faut-il que je me traîne à vos pieds?
Il avait l’air confus et semblait vouloir à la fois qu’on ne le vît point.
--L’incident est clos, prononça le beau-frère.
Il n’était pas intervenu. Que ne pouvais-je en déduire?
Sous la table, le pied de mon amie pressa plus fortement, et longuement, le mien.
L’incident clos, le repas s’acheva sans encombre. L’habituelle partie de bridge qui suivit fut plus animée que de coutume. Une douce gaieté familiale, dont je savourais en secret l’ironie, détendait les quatre personnages que nous jouions, sciemment pour certains.
Mon amie et moi fûmes les perdants.
--Malheureux au jeu..., dit le beau-frère.
--... Heureux en amour, dit le mari.
Et il s’assit au piano.
Les hommes de ma génération affectent un goût marqué pour la musique. Ceux qui sont passés par les grandes écoles en sont férus. Il n’y a plus guère d’élève de Polytechnique ou de Normale qui ne ferme des yeux dévots en écoutant un _Nocturne_ de Chopin. C’est une manie que l’on croit élégante et qui m’exaspère. La musique, oui, je l’aime, mais non à ce point. Il me plaît de m’y distraire, non de m’y abîmer.
--Je vous fais fuir? me cria le mari, comme je me levais.
Je n’étais pas si grossier. Aussi bien, le mari tenait le piano de façon fort modeste et fort agréable. Je changeais seulement de fauteuil parce que, placés ainsi que nous l’étions, je craignais que le beau-frère ne remarquât le regard attentif que mon amie commençait à poser sur moi.
Mon amie fut, en effet, à partir de ce soir-là, d’une imprudence qui ne manqua pas de m’inquiéter. Rêveuse en compagnie, elle entrait dans mon atelier et dans ma chambre plusieurs fois par jour sous les prétextes les plus futiles. Je devais chaque fois modérer ses élans. Il y avait une espèce de fièvre dans l’amour qu’elle me donnait.
Un matin que je me promenais au jardin, elle me rejoignit. Nous gagnâmes le parc, et la clairière de ma future fontaine. Elle me parla de mes projets. Elle approuva.
--Tu m’aimes? dit-elle.
Elle se pressait contre moi.
--Si, dit-elle, tout de suite.
--Ici? tu es folle.
--Oui, de toi.
Et il fallut que j’obéisse.
--Quelle affaire! murmura-t-elle en se moquant de mes craintes.
--Tu ne m’aimes donc pas? dit-elle encore.
Et maints autres enfantillages qui trahissaient une passion véritable, mais un peu trouble. Combien de fois n’aurions-nous pas pu nous faire surprendre jusque par ses enfants? Elle semblait narguer tout. N’est-ce pas le propre d’une amoureuse? Il m’était permis de le penser. Ces quelques jours, qui précédèrent l’arrivée du médecin, furent d’une ardeur pleine et dangereuse.
J’avais attendu qu’elle me parlât d’elle-même de ce médecin dont elle s’était si vivement défendue d’être la malade. Mais il allait arriver, et mon amie s’était gardée de faire la moindre allusion à l’incident qui me revenait souvent à l’esprit. Je fus donc obligé de lui en toucher deux mots.
--Pourquoi je l’ai invité? me répondit-elle. Voilà que tu me récompenses par des soupçons aussi contre celui-là? Ne sais-tu pas qu’il n’est pas inutile d’avoir un médecin près de soi quand on commence une grossesse? Et n’avais-je pas l’espoir?... Vraiment, mon pauvre Mien, tu poses toujours des questions qu’il vaut mieux ne pas poser.
Elle se tut sur cette phrase amère.
--Tu as toujours, toi, fis-je, réponse prête à toutes les questions.
Elle haussa les épaules.
La querelle tomba brusquement. L’automobile pénétrait à cet instant dans la cour. Le mari amenait le médecin. J’avais attendu jusqu’à la dernière minute pour poser mon importune question.
Ce médecin me déplut et je compris vite qu’il déplaisait au beau-frère. Avions-nous les mêmes motifs de nous méfier de lui? C’était un de ces hommes qui cherchent à plaire, qui veulent plaire, qui font des avances à chacun et ne se rebutent d’aucune nasarde. Grand, mince, environ la quarantaine, le visage étroit et allongé, le teint brun, des cheveux noirs bien peignés, il avait des gestes précieux et toute une comédie d’intonations dont les plus fréquentes s’alanguissaient en une tendresse fort peu masculine. Il séduisait peut-être les femmes, encore qu’il n’eût pas du séducteur de race l’assurance nécessaire. Aux hommes, il paraissait dès l’abord assez suspect. Dans ses yeux légèrement hagards de morphinomane, on trouvait de tout, sauf de la franchise. Et l’on présumait qu’il n’aurait sans doute reculé devant aucune des petites malpropretés quotidiennes qui s’offrent en tentation aux médecins pauvres. Celui-là devait avoir plus d’un avortement sur la conscience sans en souffrir, et peut-être pis. Je ne serai pas trop étonné d’apercevoir un jour son portrait dans les journaux, à propos de quelque sale affaire.
Au milieu des compliments de bienvenue, j’appris qu’il était marié.
--Oui, m’expliqua le beau-frère, il a épousé une jeune fille charmante, qui a vingt ans de moins que lui.
--Et il voyage sans elle?
--Elle file un mauvais coton. Tuberculose, je crois. Elle était délicieuse, avant son mariage.
Sur quoi il se tut, montrant qu’il ne dirait plus rien et qu’il m’en avait dit assez.
Qu’était-ce donc que ce singulier personnage?
A table, le soir, il tint haut la conversation. Causeur brillant, c’est-à-dire bavard, ne redoutant pas la vulgarité, qui lui était peut-être naturelle, il débitait les lieux-communs les plus éculés avec une faconde complaisante. Pour me conquérir, il me fit l’éloge de Carpeaux comme s’il l’avait découvert, et, remontant jusqu’à l’art grec, qu’il préférait à tous les arts, cela va de soi, il confondit Praxitèle et Phidias très tranquillement. Il m’amusa, certes, mais non point dans le sens qu’il voulait.
Le bridge n’était pas son fort: on n’y peut guère causer. Il ne jouait pas. Il nous regarda.
Or la partie ne fut pas longue.
--Dix heures? s’écria-t-il. Oh! cher ami, puisqu’il n’est pas tard, jouez-nous donc un petit tango: je veux faire ma partie aussi, moi.
Il s’était adressé au mari.
--Vous ne refuserez pas de le danser, chère Madame?
--Je suis bien fatiguée, ce soir, répondit-elle.
--Ne te fais donc pas prier, dit le mari: tu en meurs de désir.
--Moi?
--Mais oui. Allons.
--Chère Madame...
Le mari préludait. Maussade, elle se leva.
Ils tournèrent.
Peu à peu, elle résista de moins en moins au rythme de la danse. Elle sourit. Le médecin, excellent danseur comme tous les médiocres, la serrait contre lui. Je voyais le sein gauche de mon amie s’aplatir sur le veston, leurs jambes emmêlées, emboîtées, mariées, et leurs têtes proches à se toucher.
Mon cœur battait violemment. Jamais je n’avais vu danser mon amie. Je ne savais pas encore de quelle façon elle dansait.
Quand elle revint vers son beau-frère et vers moi, j’étais penché sur un journal que je ne me décidais pas à quitter du regard.
* * * * *
SI je dormis cette nuit-là, je ne le dirai point. Au matin, je sortis de ma chambre d’assez bonne heure et, après une promenade au fond du parc, je me réfugiai dans mon atelier.
--Déjà au travail? me demanda le beau-frère, qui passait devant ma porte au moment que je l’ouvrais.
--Oh! répondis-je, travail ou cigarettes.
--Cafard?
--Plus ou moins.
--Venez donc avec moi. Vous n’avez pas encore vu toutes les vieilles maisons d’Argenton. Il y en a de charmantes au bord de l’eau.
--Vous me tentez, mais mon divan me tente davantage.
--Comme il vous plaira, cher ami. En tout cas, si le cœur vous en chante, je pars à onze heures.
--Merci.
Je m’enfermai dans l’atelier. Un peu d’isolement au milieu de mes vagues maquettes m’attirait plus que toutes les excursions du monde. Non point que j’eusse ce matin-là, pour le beau-frère, un dédain plus grand. Non. Au contraire. Depuis la veille, il me semblait moins antipathique. Il n’avait pas eu l’air ravi, lui non plus, de voir sa belle-sœur entre les bras du médecin. Je m’en étais bien aperçu. Et mon dégoût et ma méfiance de cet homme suspect me rapprochaient du beau-frère, qui m’avait été suspect lui aussi, mais d’une autre façon. Néanmoins, je préférais d’être seul, et de ne pas faire le voyage d’Argenton.
Rien ne m’apaise tant que de songer ou de réfléchir dans le lieu même où j’ai l’habitude de travailler. Je ne suis pas un de ces sculpteurs de génie comme on en rencontre dans les romans. Je sais où sont mes limites. Pourtant, et tout modeste artiste que je sois, quand je suis dans mon atelier, parmi mes ébauches, mes cartons et mes livres, j’éprouve un sentiment de bien-être qui me rassérène. Le monde idéal où nous pénétrons si facilement, nous artistes, il nous console de l’autre monde qu’on ne peut pas abolir. Mon atelier? C’est là que j’ai toujours trouvé mes meilleurs amis. C’est là de même, ce soir, que j’écris ce chapitre. Je suis seul. Nul ne viendra me visiter. Nul. Et nulle. Quelle solitude!
Hélas! à quoi pend notre pauvre bonheur? A moins qu’à un geste, à moins qu’à une parole, à rien, à moins qu’à rien. O souvenir, souvenir, noir aliment de notre humilité, amer soutien de nos tristesses, fumée, fumée! Qu’avais-je besoin d’aller chercher ce livre dans ma chambre? Qu’avais-je besoin de sortir de mon atelier et d’aller au-devant du malheur?
J’y fus.
Je redescendais, ce livre à la main, que j’étais allé chercher dans ma chambre.
La porte du salon, sur le vestibule, était ouverte.
Machinalement, je regardai.
Debout, le médecin tenait mon amie et lui baisait la bouche.
Ils me virent comme je les vis.
Elle le repoussait.
--Ah! s’écria-t-elle, je vous le disais bien!
A ce moment, la voiture quittait le garage.
--Une minute, voulez-vous? dis-je au beau-frère. Je prends mon chapeau, et je vous accompagne.
--Nous déjeunerons là-bas, me dit-il.
--Tout ce que vous voudrez.
A mi-côte, je me retournai vers la maison. Mon amie était sur le seuil, et nous regardait partir.
J’avais pris, on le devine, la décision de m’échapper de mon enfer. Je ne souffrais pas. Je ne souffrais plus. J’en étais surpris à la fois et content. J’éprouvais ce qu’on éprouve quand un coup de bistouri vient de libérer un abcès: un soulagement profond.
M’échapper. Oui. Me reprendre. Me guérir. L’horrible jeu n’avait duré que trop longtemps.
Il ne fallait pas plus d’un quart d’heure pour aller à Argenton. Le beau-frère se rendait à l’usine. Il me laissa sur la place du marché.
--Rendez-vous à la _Cloche d’Or_, à midi et demi, me dit-il.
--Entendu, fis-je.
Les vieilles maisons du bord de l’eau ne m’intéressaient pas. C’est au bureau de poste que j’avais affaire. Je désirais m’envoyer un télégramme.
Le bureau de poste était vide. J’en profitai. Je priai la seule jeune fille présente de me recopier sur une feuille de papier bleu réglementaire le texte de la dépêche que je voulais recevoir. Elle n’avait pas l’air de comprendre. Mais je lui tendis un petit billet de banque, et elle fit comme si elle comprenait.
Quand le beau-frère vint me rejoindre à l’hôtel de la _Cloche d’Or_, je lui montrai le télégramme.
--Le dernier oncle qui me reste, expliquai-je. Il est au plus mal. J’ai un train à deux heures, je vais le prendre. Vous aurez l’obligeance de m’excuser auprès de mes amis, n’est-ce pas?
Ainsi je sauvai la face.
De Paris, le lendemain, j’écrivis au beau-frère que je serais probablement forcé de prolonger mon absence, l’état de mon oncle étant mauvais, mais non point encore désespéré.
Pendant trois jours, si parfois je souffris, j’eus plus souvent la joie de me croire en bonne voie de convalescence. Mon aventure m’apparaissait comme celle d’un étranger, ou tout au moins d’un camarade. Je la jugeais du dehors. J’en reconstituais le dessin. Dans l’ensemble, des détails négligés prenaient une valeur qui m’étonnait.
J’allais tous les jours chez nous, dans ce petit appartement que j’avais meublé pour elle. C’est là que je souffrais surtout. Quels que fussent ses torts, je ne pouvais pas supprimer d’un trait de volonté, comme d’un trait de plume, les instants de bonheur qu’elle m’avait donnés. Femme imprudente ou perfide, qu’avait-elle fait? Et méritais-je pareille avanie? Ou qu’aurais-je dû faire? Que voulait-elle? Que ne voulait-elle pas? Mais je ne regrettais point de lui avoir prouvé que j’étais assez fort pour me délivrer de ses pièges.
Le quatrième jour, je reçus une lettre, dont la haute écriture mince m’était familière. J’eus la force de ne pas l’ouvrir.
J’eus la force de n’ouvrir aucune des huit lettres qui m’arrivèrent ensuite l’une après l’autre. Je les posais, à mesure, l’une sur l’autre, dans une coupe de verre jaune de notre petite chambre jaune et bleue. Plus elles devenaient nombreuses, plus je sentais que je ne les ouvrirais pas.