Part 8
--Tu ne m’as même pas embrassée, dit mon amie.
--Pardon, je...
--Tais-toi, tu es un monstre.
--Je...
--Tais-toi, ou je t’embrasse devant tout le monde!
Elle le fit aussitôt. La voiture était fermée.
--Mienne, essayai-je de dire.
--Tu n’as pas l’air content, mon Mien. Moi qui étais si contente! et qui croyais que tu serais si content! Tu aurais donc supporté de passer tout juillet, août, et septembre loin de ta Tienne?
Je pus enfin placer quelques phrases.
--Les convenances? dit mon amie. Quelles convenances? Nous aurons d’autres invités. Que tu en sois, qui s’en étonnera, puisque tu vas travailler à décorer le parc? Tu parles de convenances? Est-ce qu’on sait que tu es mon amant? Est-ce que cela se voit? Est-ce que je n’ai pas bien dissimulé hier?
Ses dernières paroles me furent comme une offense, comme une offense à elle-même, et d’autant plus grave qu’elle se l’infligeait. J’en éprouvais un malaise profond. Mais elle était si tendrement agressive!
--En outre, poursuivait-elle, sur un ton autre, il ne s’agit pas seulement de mon amant, il s’agit de mon amant qui est sculpteur. Tu vas décorer le parc d’Argenton. Ainsi, quand tu ne m’aimeras plus, quand tu m’auras abandonnée entre mon mari... et mon beau-frère...
--Mienne!
--... il me restera de toi ce beau souvenir vivant, les statues et la fontaine.
Avec quelle aisance elle passait, amoureuse exquise, de l’enjouement à la mélancolie! Avec quelle douceur elle touchait à la corde sourde qui m’émeut toujours au plus secret de mon cœur!
Nous contournions le premier lac.
--Rentrons! dit mon amie.
Et elle se rapprocha de moi, se faisant toute petite dans le creux du bras dont je lui enlaçai la taille.
On avouera que les raisons destinées par mon amie à me convaincre, n’étaient point irréfutables. Cependant, pour un homme qui aime, on les croira sans doute irrésistibles; ou bien on n’aurait jamais aimé.
Néanmoins, quand nous fûmes rentrés chez nous, je tentai de faire une nouvelle objection. Mon amie, sans me laisser achever, et feignant de ne pas entendre, se jeta contre mon épaule, la joue posée à sa place préférée, et, câline:
--Tu m’aimes? dit-elle.
--Tu m’aimeras longtemps? dit-elle encore.
Puis:
--Je n’ai plus qu’un quart d’heure à te donner, mon Mien.
Et, simplement, elle me montrait du regard notre divan noir.
--Je t’aime, ajouta-t-elle dans un souffle.
Une femme amoureuse a toujours raison. J’aurais eu tort de ne pas fermer les yeux. Parce que j’acceptais la vie de complications où elle nous entraînait, mon amie se montra plus tendre, comme si elle était enfin débarrassée d’un fardeau. N’avait-elle pas pénétré mes sentiments assez loin pour être sûre que je devinerais tout ce qu’une pudeur compréhensible l’empêchait de me révéler? Tout ce que, pour calmer mon impatience, elle ne pouvait pas me dire, n’était-elle pas avisée et prudente de me mettre en état de m’y reconnaître? Ou dois-je supposer qu’elle avait le goût du péril? Tant de femmes n’aiment que dangereusement! Mais se perd-on à de si torturantes pensées, quand une femme aimée vous ouvre ses bras? L’instinct nous mate. Nous n’en rougissons, car notre orgueil est grand, que plus tard. Dans l’heure même, le désir triomphe.
Des objections, je me persuadai que je n’en avais plus à faire. A de certains moments, l’amour pousse à l’optimisme. En pressant contre moi le corps docile de mon amie, je songeais:
--Je serai lâche jusqu’où tu voudras, Mienne.
Et je dis seulement à voix basse:
--Je t’aime.
Cela venait après un de nos silences habituels. Mon amie eut un sourire.
--Sais-tu où je suis? me demanda-t-elle.
Je la regardai.
--Je suis chez toi, dit-elle.
Elle se souleva sur un coude.
--Non, mon Mien, je ne rêve pas, reprit-elle. Je dis que je suis chez toi, dans ton atelier, si tu préfères. J’étais chargée d’aller t’inviter à déjeuner pour demain, parce que mon beau-frère, mon terrible beau-frère, regagne Argenton samedi soir, et qu’il a besoin de s’entretenir avec toi de vos projets.
--Nous pouvions nous en entretenir, grognai-je, sans que ce fût à table.
--Ne sois pas méchant, mon Mien.
--Je ne veux pas être un pique-assiette.
--Tu es stupide. Tu prends tout au tragique. Mon mari et mon beau-frère n’ont un peu de liberté que pendant les repas. Il est donc naturel...
--Pardon, dis-je, ton beau-frère est libre aussi en dehors des repas. Lorsque je vous ai vus...
--Tu vas recommencer?
--Non, Mienne, je me tais, je suis stupide.
--Et tu viendras?
--Je viendrai.
--Alors tu n’es plus stupide, mon Mien, et je t’aime, et je me sauve.
Ce déjeuner, où je me rendis sans entrain, je n’en parlerais pas s’il n’avait pas été marqué par un incident bien fait pour que je me le rappelle à loisir. J’y eus la même impression de gêne que lors de ma première soirée: le beau-frère, le terrible beau-frère, y avait absolument mine de mari. C’est lui qui menait la conversation, lui qui veillait à l’ordre du service, lui qui forçait mon amie à manger, lui qui s’imposait comme un maître plein d’importance. Il m’était odieux, et je sentais que mon amie, malgré sa gaieté, n’éprouvait pas un contentement parfait.
Après le repas, et tandis que, mon amie s’étant retirée avec les enfants, nous prenions le café dans son petit salon, la conversation tomba sur la jalousie.
--On ne tient une femme que si on la fait habilement jalouse, affirma le beau-frère.
--A quoi bon? riposta le mari. Des gens civilisés dédaignent de tels expédients. La jalousie n’est pas un sentiment de civilisés.
--Hé! Hé! repartit l’autre avec un accent ironique. Il ne faut pas oublier que les femmes ne sont pas arrivées au point de civilisation où l’on voit les hommes. Méfions-nous! En ne prenant pas l’offensive, nous risquons de la laisser prendre aux femmes et qu’elles nous donnent tous motifs d’être jaloux.
--Tu poses mal la question, dit le mari, très calme. Quand il s’agit de mariage, il ne faut pas oublier non plus qu’il ne s’agit pas toujours d’amour.
Je n’avais pas ouvert la bouche. Je hochais la tête, essayant de ne point paraître sot. A la dernière phrase du mari, les joues me brûlèrent; une joie brusque me pénétra: en dépit du calme qu’il gardait, je sentis qu’il exprimait un regret.
Mais le beau-frère tenait à briller.
--Pourquoi compliques-tu? fit-il. Nous ne disputons pas de l’amour dans le mariage, nous considérons l’amour en général. Et je prétends que la jalousie n’est pas méprisable.
A ce moment, mon amie revenait vers nous. Elle tendait l’oreille. Le beau-frère se redressa.
--Je ne conçois pas qu’on aime, dit-il, et qu’on ne soit pas jaloux. Et vous, ma chère petite belle-sœur?
Elle répondit sans se troubler:
--Je ne conçois pas qu’on soit jaloux quand on n’a pas sujet de l’être.
--On a toujours sujet de l’être, répliqua vite le beau-frère. Rappelez-vous les vers de _Psyché_; vous les avez applaudis hier soir, ma chère petite belle-sœur.
--Vous étiez aux Français, hier soir? demandai-je en la regardant.
Le beau-frère poursuivait:
--Rappelez-vous.
Et il récita:
--_Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature._ _Les rayons du soleil vous baisent trop souvent._ _Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;_ _Dès qu’il les flatte, j’en murmure._ _L’air même que vous respirez_ _Avec trop de plaisir passe par votre bouche;_ _Votre habit de trop près vous touche,_ _Et, sitôt que vous soupirez,_ _Je ne sais quoi qui m’effarouche_ _Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés._
Ces vers sont incomparables, je n’en disconviens pas. Mais récités par cet homme, non sans goût d’ailleurs, et ce jour-là, et dans ce lieu, je les aurais critiqués, dénigrés et ridiculisés avec joie. C’est que j’aurais peut-être voulu les réciter moi-même à mon amie et enlever en ma faveur l’émotion qu’ils ne peuvent pas ne pas produire sur une femme.
Je ne sais pas, je ne sais plus ce que j’étais prêt à jeter dans la conversation, tant je souffrais, et je ne sais de quoi je souffrais davantage. Ne venais-je pas d’apprendre que mon amie m’avait caché qu’elle fût allée au théâtre la veille? Que n’ai-je la ressource des romanciers qui mènent les événements à leur gré! Il me serait facile de clore cette scène à mon avantage, ou d’une façon curieuse. Hélas! je n’invente rien. Et la vie n’a pas l’ordre que lui imposent les poètes.
La scène tourna court: le mari se levait. Il s’excusa, ses affaires l’appelaient dehors. Il me secoua vigoureusement les mains. Je balbutiai que je me retirais aussi.
J’allais le suivre.
Le beau-frère lui dit:
--Ne rentre pas trop tard, et pense à commander la voiture pour le bal.
--Oui, ajouta mon amie à mon intention, car elle avait dû voir, elle, la tristesse de mes yeux, mon beau-frère, ancien élève de l’École, nous emmène au bal de Centrale.
--Vous dansez? demandai-je bêtement.
--Si ma chère petite belle-sœur danse? fit le beau-frère en éclatant de rire. Dites qu’elle est danseuse enragée, et qu’elle n’aurait pas trop de deux maris pour la conduire et l’attendre aux bals où mon frère ne peut point passer toutes ses nuits.
Il me poussait déjà la porte dans le dos. Je n’eus pas le loisir de regarder mon amie. La porte fermée, j’entendis que l’odieux beau-frère riait encore. Le mari cependant me précédait dans l’escalier.
* * * * *
SÉDUIRE, c’est attirer à soi. Mon amie était séduisante. Elle me posséda. On en a des preuves par tout ce que j’ai rapporté déjà d’infime, de quotidien.
On m’accusera, il se peut, de manquer de caractère. Je l’aimais. Avec un peu de lâcheté, je ne le nie pas. Avec faiblesse plutôt. J’aurais voulu qu’elle fût à moi, qu’elle fût mienne, et non pas uniquement de présence, comme elle était, ou comme je me plaisais à croire qu’elle était à son mari. Ce que je souhaitais d’elle, pour le dire sans recherche, c’était son cœur, son esprit, sa pensée, comment dit-on? ce qu’on n’est jamais assuré de tenir de personne. J’aurais voulu qu’elle se sentît en sécurité près de moi, qu’il n’y eût rien de secret en elle à mon égard, que j’eusse au moins cette consolation et cet orgueil de songer que, faute de la posséder entièrement, je possédais ce que nulle volonté ne pouvait lui enlever: sa confiance. Me flatterai-je de l’avoir eue? On douterait. J’ai douté. Mais je n’ose pas affirmer aujourd’hui que je doute encore.
Dans de telles dispositions, et ne soupçonnant pas de coquetterie celle que j’aimais, je ne pouvais que souffrir en pénétrant peu à peu dans l’intimité de sa vie journalière où mes droits étaient minces. Je n’avais que ceux qu’elle consentait à me donner. En fait c’était peut-être beaucoup, sauf pour moi. Que de froissements je prévoyais! Et j’eus conscience que je m’étais embarqué sur une mer d’écueils. J’aimais, hélas, de telle sorte que le moindre heurt devait me blesser. Mon amie en eut-elle jamais conscience? Elle était jeune. A son âge, on hasarde son bonheur pour moins qu’une gerbe de roses. Je ne désire pas lui chercher d’autre excuse.
Comme nous étions convenus de ne nous rencontrer que trois jours après ce fâcheux déjeuner où j’avais appris qu’elle courait les bals sans me l’avoir jamais avoué, on supposera que je reçus le soir même, ou le lendemain matin, un billet de protestations. Une phrase m’eût convaincu. Mon amie me connaissait assez pour n’avoir rien à craindre d’un homme qui ne désirait que de se laisser convaincre. Ne m’eût-elle écrit que: «Ne te torture pas, je t’aime», j’aurais été consolé. Il n’en fut rien.
Elle parut surprise du reproche que je lui en fis dès qu’elle m’arriva, trois longues journées de silence écoulées.
--Voilà comme tu m’accueilles? dit-elle. Après trois jours d’absence, après trois jours où je n’aspirai qu’à celui-ci, voilà les yeux que je trouve, et ce baiser de glace sur mes mains!
Ses yeux avaient soudain changé d’expression. Fébrilement elle ôtait ses gants, son chapeau, et s’asseyait dans le fauteuil du coin de la cheminée, qui était le sien.
--Parle, dit-elle, qu’y a-t-il donc? Je ne t’ai pas écrit, mais tu ne m’avais pas demandé de t’écrire.
--C’est vrai, mais je croyais que tu m’aurais écrit.
--Un caprice? fit-elle en souriant.
--Un caprice? fis-je amèrement.
Ses yeux s’attristèrent.
--Mon Mien, dit-elle, je ne sais pas de quoi tu m’accuses.
Il y avait de l’humilité dans sa voix. Je m’attendris.
--Mienne, dis-je en m’approchant, Mienne, tu ne te rappelles pas?
Prêt à l’interroger, je préférais qu’elle prévînt mes questions.
--Ah! fit-elle d’un ton méprisant, la soirée à la Comédie-Française? La représentation de _Psyché_?
J’attendais. Elle continua:
--Je ne t’en avais rien dit? Avec raison, tu vois, puisque tu t’en serais alarmé.
--Tu penses donc que je m’en serais alarmé avec raison aussi?
Elle haussa les épaules.
--C’est que... tu es stupide, dit-elle.
Et elle essaya de sourire. Mais je n’avais pas envie de plaisanter.
--Evidemment, dit-elle, parce que j’ai été ta maîtresse, tu peux conclure que je l’aie été d’un autre. Je le mérite.
Elle se mordit les lèvres.
Si je ne l’avais pas aimée comme je l’aimais, je serais demeuré maître d’un argument faible à ce point. Il me troubla.
--Mienne, répondis-je, je ne mérite pas que tu me juges si vil.
--Oh! dit-elle.
Rien de plus.
Elle avait l’air accablé. Je lui pris les mains. Elle pleura. Deux grosses larmes tombèrent sur ses mains que je tenais.
--Mienne, lui dis-je, Mienne, comprends que je souffre. Comprends que tu n’es pas un jouet pour moi. Comprends que je t’aime. Sais-tu seulement ce que c’est que d’aimer?
--Je le sais depuis que je t’aime.
Elle avait souvent de ces réponses, courtes, qui me ranimaient.
--Tu feras de moi ce que tu voudras, Mienne, mais sache aussi, et je te l’affirme, que nul ne t’a jamais aimée comme je t’aime et que nul jamais ne t’aimera de cette façon.
Ses doigts serraient mes mains.
--Mienne, repris-je, comprends aussi de quelle façon je t’aime. Pour ta beauté? Oui, sans doute, ni plus ni moins que quiconque. Pour ta jeunesse, pour ta grâce, pour tes gamineries et pour ton sérieux, oui, oui, mais n’importe qui t’aimerait pour ces attraits. Sais-tu que je t’aimerais, moi, moins belle?
Ses paupières battirent. Je poursuivis:
--Je ne prétends pas, tel que certains, qu’une prédestination régisse les couples, et qu’il n’y ait qu’une femme qui puisse faire le bonheur d’un homme; mais, si la loi n’est pas universelle, je ne conçois pas qu’une autre femme que toi puisse faire mon bonheur. Tu es pour moi la femme dont tout homme rêve, la compagne et l’amante, la collaboratrice et la sœur, celle qu’on a besoin d’avoir à tout instant près de soi, celle qui a confiance et à qui l’on se confie, celle qui partage plaisirs et peines, celle que rien ni personne jamais ne peut remplacer.
--Mon Mien...
--Ce n’est point là, malgré les apparences, l’idéal de la bourgeoisie contemporaine. Pour le commun des mortels, la femme ne sert qu’à la reproduction ou qu’au simulacre de la reproduction. Joins un peu de vanité, si la femme est belle. Mais, et toutes les périphrases te ramèneront à ce dilemme brutal, la femme n’est que bête de somme ou bête de joie,--un sommier, si tu permets, dans les deux sens du mot. Les hommes qui la considèrent avec plus de respect sont rares.
--Oui, dit-elle.
Et elle retint un sanglot.
--Mais, Mienne, crois-tu que les femmes ne soient pas responsables? Qu’ont-elles fait, que font-elles pour gagner plus d’estime? Nous laissent-elles souvent et assez clairement entendre qu’elles soient capables de former avec nous ces couples parfaits qui sont le seul fondement excusable d’une société?
Elle ne répondit rien.
Je me taisais. Elle me serra les mains. Je songeai que, puisque j’avais tant dit, je devais profiter de l’avantage et renoncer aux abstractions.
Doucement, je repris:
--Mienne, écoute-moi. En m’autorisant à t’aimer, tu m’as donné le seul bonheur que j’aie jamais goûté depuis que je suis un homme. De cela, je te voue une reconnaissance profonde, que rien ne tachera, quoi qu’il arrive. Mais, Mienne, sois sincère. Fais-tu tout ce que tu peux pour que, t’aimant comme je t’aime, j’aie la consolation de ne pas t’aimer en vain? Ou bien, je t’en prie, Mienne, je t’en supplie, sois franche, est-ce d’une autre façon que tu désires que je t’aime? Je m’inclinerai.
Elle m’attira vers elle et, penchée sur moi, ses mains encadrant mon visage, ses lèvres contre ma bouche:
--Tu ne me connais donc pas? dit-elle.
Et sa voix tremblait.
Comment résister? Je fermai les yeux. Je les fermais toujours. De tels baisers anesthésient.
A distance, quand je rapporte mes faiblesses, dont je ne rougis d’ailleurs point parce que je suis seul en face de ce papier, deux images de moi se lèvent en même temps devant mes yeux: je me revois, quelques années plus tôt, le 25 septembre 1915, devant Souchez; j’étais adjudant; trois minutes, pas davantage, après notre bond hors des parallèles de départ, les deux officiers de ma compagnie tombaient, fauchés au milieu de la première vague d’assaut par une mitrailleuse; la panique était imminente; je criai; je courus en avant, le fusil haut; les débris de la compagnie me suivirent; nous ne nous arrêtâmes que cinq cents mètres plus loin; il parut par la suite que ma compagnie avait entraîné le succès de tout le bataillon; je fus nommé sous-lieutenant. Et puis je me revois à genoux devant mon amie, tremblant de la perdre, humble et près de pleurer. J’ai été ces deux hommes, et celui-ci peut-être à cause de celui-là. Et le contraste n’est peut-être pas si extraordinaire.
La réponse de mon amie n’avait pourtant rien qui forçât la conviction.
--Tu ne me connais donc pas?
Je ne souffrais que de ne pas la connaître. Sa réponse, qui me ramenait au centre douloureux, me sembla néanmoins l’unique réponse souhaitable.
--Mienne! murmurai-je.
--Tienne, oui, tienne, je suis tienne, tu peux le dire, tu peux t’en vanter, mon grand, mon pauvre grand chéri, je ne suis tienne que trop.
--Tu regrettes?
--... que trop, parce que je souffre de te voir souffrir ainsi pour des fantômes, pour des souffles, pour des riens. Donne-moi tes yeux, regarde-moi, regarde les miens, regarde au fond: il n’y a que toi dans mes yeux et au fond de mon cœur. Je n’ai jamais aimé que toi, je n’aime que toi. Quand on a le bonheur d’être aimée de la façon que tu m’aimes, de la façon que je désire que tu m’aimes, mon Mien, crois-tu qu’on puisse aimer ailleurs? Quelle femme faudrait-il être?
--Mienne!
--Notre amour est assez malheureux, mon grand. Ne le tourmente pas davantage. Ne sois jaloux de personne, tu n’as rien à redouter de personne, c’est toi que les autres, tous les autres ont à redouter. Tu n’es sans doute pas très heureux, mon Mien, et je le comprends, puisque je souffre autant que toi de tout ce qui nous sépare, mais ta Tienne, sache-le, sache-le bien, mon grand, ne fait et ne fera jamais le bonheur d’aucun autre.
On ne réplique pas à de pareilles déclarations. Le sang-froid et le vocabulaire courant abdiquent ici. Je me tirai d’embarras en souriant de gratitude, et je récitai à mi-voix:
--Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature...
--Ne le sois pas surtout de mon beau-frère, mon Mien. Il n’a pas droit à tant d’honneur.
Comme plusieurs fois déjà, je retrouvais dans ses derniers mots l’écho de paroles que j’avais prononcées devant elle. Le faisait-elle à dessein, ou non? Dans les deux cas, ne m’abandonnait-elle pas une preuve que j’avais sur elle assez d’influence pour que ses pensées fussent de la même nuance que les miennes?
Je m’aperçus alors que notre entretien s’était engagé dans une autre direction que celle que j’avais résolu de lui faire prendre. Dès son arrivée, mon amie, trompée par mes réticences, avait cru que je lui reprochais d’être allée avec son beau-frère à la Comédie-Française. Or je lui reprochais plus encore le goût qu’elle avait pour le bal et les réunions où hommes et femmes se frôlent, goût dont elle ne m’avait jamais parlé, goût donc qu’elle condamnait ou qu’elle présumait coupable. Je le lui dis enfin.
--Pourquoi t’émouvoir de si peu? répliqua-t-elle.
--Il m’est désagréable que des hommes te tiennent dans leurs bras.
--Dans leurs bras? Mais non, mon Mien. Quand on danse, on a des soucis différents, ne serait-ce que de danser en mesure, ce qui est parfois laborieux.
Et elle riait de malice.
--Ne me raconte pas d’histoires, Mienne. Je sais danser et je sais ce que c’est qu’un bal. Un quart des danseurs, les débutants, n’ont que le souci de danser en mesure. Mais le reste, il suffit de les observer pendant cinq minutes; ils pratiquent la danse pour ce qu’elle est: un simulacre des jeux de l’amour.
Elle protesta vivement.
--Qu’on en ait conscience ou non,--tu vois, Mienne, que je fais grande la part de la naïveté,--la danse est un exercice indécent. Les Arabes, qui ont plus de pudeur que nous, ne dansent pas: ils regardent danser les femmes, lesquelles ne s’accouplent pas, et que dansent-elles? La danse du ventre, qui excite les hommes.
--Il est certain que la danse du ventre......
--... est la danse d’où les autres s’ensuivent. Mais, plus dégoûtants que les Arabes, et plus civilisés, dit-on, nos hommes ne se contentent pas de regarder les danseuses: ils s’accouplent à elles et se frottent contre leur ventre, en public.
--Tu ne diras pas que le shimmy...
--Le shimmy? répliquai-je. Le véritable nom de cette danse est: _shimmy shake_. Sais-tu ce que cela signifie?
--Non.
--Le tremblement de la chemise, si j’en crois Sem. C’est joli, n’est-ce pas? Et voilà ce que tu danses? Comment veux-tu que je m’en réjouisse?
--Mais, chéri, il y a des danseurs corrects.
--Avec les jeunes filles, oui, peut-être; avec les femmes, c’est plus douteux. Sans compter qu’aujourd’hui toutes les salles et tous les salons où l’on danse ont un air de maison louche fort contagieux. Non, je ne comprends pas qu’une femme, si elle aime et si elle est aimée, puisse se prêter à de tels dévergondages.
--Chéri, tu me désoles. T’ai-je dit que je dansais avec plaisir?
Je devinais l’excuse prête, excuse charitable, mais excuse.
--Ton beau-frère m’a dit, devant toi, que tu es une danseuse enragée.
Elle riposta:
--T’a-t-il dit depuis quand? T’a-t-il dit s’il me connaît? T’a-t-il dit s’il connaît le motif qui me pousse à courir les bals et les salles de spectacle?
Elle s’emportait comme si je l’avais offensée. Elle continua.
--Oublies-tu que j’ai un mari, qu’il est jeune, qu’il m’aime peut-être, que nous dormons dans la même chambre, et que je suis peut-être désirable?
--Mienne, je t’en prie!
--Pardon! s’écria-t-elle. Tu m’accuses, je me défends, et tu m’écouteras.
J’avais blémi.
--Sous peine de me trahir et de perdre mes enfants, je n’ai aucune raison de refuser à cet homme, qui y a droit...
--Mienne!
--Soit, je passe. Mais j’ai des raisons, méchant, de me dérober par tous les moyens.
--Mienne!
--Non, écoute. Tu ne parles jamais de mon supplice, qui est de toutes les nuits...
--Mienne!
--... qui serait de toutes les nuits, si je n’inventais pas des subterfuges. Oui, je cours au bal, mais c’est en désespérée; c’est parce qu’on m’accompagne; et comme il se lève tôt le matin pour travailler, ayant gardé du temps de la guerre cette habitude, il tombe de fatigue et de sommeil quand nous rentrons à la maison. Comprends-tu?
--Mienne!
--Et voilà ce que tu me reproches, toi!
--Mienne...
Je ne trouvais rien à répondre. Tandis qu’elle achevait, elle s’était remise à pleurer. Je la pris contre moi, comme une enfant qui a du chagrin. Sous mes caresses elle s’apaisa, elle sourit.
--Je t’aime, finit-elle par murmurer.
J’étais écrasé de bonheur, et confus. Que subsistait-il après cela de mes craintes et de ma jalousie?
--Et toi, dit-elle avant de se lever pour partir, tu l’aimes, ta Tienne? Tu peux l’aimer, va.
* * * * *