Meta Holdenis

Part 3

Chapter 33,989 wordsPublic domain

Je ne m’occupai pas longtemps de lui; je contemplais ma toile, la comparant au modèle et causant avec ma conscience; il nous restait quelques inquiétudes. Soudain j’entends une voix qui dit derrière mon dos:--Si cette copie est à vendre, je l’achète.--Je me retourne vivement; ce discours s’adressait bien à moi, et l’acheteur imprévu que m’envoyait la Providence des gueux était cet homme à la figure grave, qui savait si bien sourire. Il s’appelait M. Mauserre, et n’était autre que le ministre de France à Dresde. Nous nous liâmes si vite que le lendemain déjà je dînai chez lui. Huit jours après, je commençais son portrait, que j’achevai en six semaines, et en l’honneur duquel il donna un dîner de gala au corps diplomatique. J’aurais bien voulu que ce jour-là le tonnelier de Beaune pût apercevoir du fond de sa Bourgogne son écervelé de fils caressé, fêté, complimenté. Le printemps suivant, j’envoyai ce fameux portrait au Salon; le gros public le goûta peu, mais il fut remarqué des artistes, qui prédirent que j’irais loin. Comme le disait l’intelligent M. Holdenis, il y a commencement à tout.

Béni soit mon oncle Gédéon, qui fut cause que j’allai à Dresde pour y apprendre l’allemand et que j’y rencontrai M. de Mauserre! Quand cet homme distingué ne serait pas un personnage principal dans l’histoire que je vous raconte, je m’arrêterais encore à vous parler de lui, tant je lui ai d’obligations. Je crois que les longues et bonnes amitiés naissent moins de la ressemblance des situations ou des caractères que d’une certaine conformité dans la manière de sentir et de juger. Nous sommes, madame, très-bons amis, vous et moi, et nous nous ressemblons bien peu. Je me suis demandé comment M. de Mauserre avait pu prendre en goût et admettre dans son intimité un petit garçon à peine dégauchi, très-ignorant de tout ce qui n’était pas de son métier, qui vivait et pensait à l’aventure, et n’avait réfléchi sur rien. Quand je lui ai posé la question, il m’a répondu que, sans parler de mon talent, dont il avait bien auguré, il m’avait trouvé ce qu’il appelait un bon esprit. Il entendait par là, je suppose, un peu de ce gros bon sens qui préserve des sots mépris et des imbéciles fatuités. Il possédait, lui, un esprit supérieur; il avait beaucoup voyagé, beaucoup observé, beaucoup lu, et ses expériences comme ses lectures étaient au service de sa finesse et de son jugement naturels. On sentait en lui une intelligence fortement nourrie, qui avait tout digéré.

L’homme supérieur est celui qui fait bien son métier tout en sachant faire autre chose. M. de Mauserre s’acquittait du sien à merveille; il en avait le goût et le culte. Il avait coutume de dire que la diplomatie est un art qui en comprend quatre: l’art de s’informer, lequel demande des yeux et des oreilles; l’art de renseigner, dont la première condition est de savoir se mettre à la place des autres; l’art de conseiller, le plus délicat de tous, et enfin l’art de négocier, où le caractère doit venir en aide à l’esprit. Je crois qu’il excellait également dans ces quatre parties. Ses dépêches étaient fort appréciées au ministère; il m’en a lu plusieurs qui me parurent des chefs-d’œuvre.

Soit timidité, soit préoccupation de faire leur cour, beaucoup de diplomates ne disent à leur gouvernement que ce qui lui peut être agréable; ils aiment mieux tromper que déplaire. M. de Mauserre aurait cru se déshonorer en dissimulant des vérités désagréables qui pouvaient être utiles; mais il les présentait avec tant d’art qu’il les faisait accepter. Il portait dans ses négociations avec les ministres étrangers le même respect de lui-même et des autres; il estimait que la fourbe est un moyen bientôt usé et la marque d’un mince génie, qu’à la longue elle tue l’autorité, et que le grand secret est de persuader sans recourir au mensonge, qui était selon lui le pont aux ânes. Rien ne rétrécit plus l’esprit que la peur d’être dupe, et c’est la maladie de beaucoup de politiques à qui l’excès de défiance fait manquer de précieuses occasions. M. de Mauserre ne croyait pas légèrement; mais il était capable de confiances promptes et généreuses, dont il ne s’est presque jamais repenti. Cette générosité qu’il avait dans les sentiments se communiquait à ses façons de penser. Il voyait les choses de haut; il avait foi aux idées générales et à leur puissance. Sans méconnaître ce qu’il y a de fortuit dans les vicissitudes d’ici-bas, il estimait assez l’espèce humaine pour croire que les petits accidents et les petites intrigues n’expliquent pas toute son histoire, que l’opinion est la vraie souveraine du monde, que tous les grands événements sont la victoire ou la défaite d’une idée: aussi méprisait-il les empiriques autant que les hommes à utopies. Il se plaisait à les prendre à partie les uns comme les autres dans ses entretiens, qui m’ont dérouillé l’esprit, donné des clartés de bien des choses et le goût de décrasser un peu par la lecture ma honteuse ignorance.

Peu à peu nos conversations prirent un caractère plus intime; elles ne roulèrent plus seulement sur la politique ou la peinture, et M. de Mauserre en vint à me parler souvent de ses propres affaires. J’étais flatté de devenir le confident d’un homme que ses talents, la supériorité de son esprit, aussi bien que sa situation et sa fortune, mettaient en passe d’arriver à tout. Et je ne fus pas médiocrement étonné en découvrant que les plus expérimentés et les plus avisés, ceux qui donnent les meilleurs conseils dans les affaires des autres, se conseillent souvent fort mal eux-mêmes.

M. de Mauserre était veuf depuis sept ou huit ans, et son veuvage lui pesait. Si recherché et entouré qu’il fût, il éprouvait le besoin de se refaire un intérieur. Il avait manqué volontairement plusieurs occasions de se remarier, parce que son cœur n’y trouvait pas son compte. Heureux les ambitieux à qui leurs succès tiennent lieu de tout! heureux aussi les hommes de plaisir qui ne demandent qu’à se distraire! Ceux qui cherchent dans la vie des affaires ou des amusements sont sûrs de les rencontrer; mais malheur à qui a de l’âme! c’est la chose qui trouve le moins son emploi dans le monde. M. de Mauserre n’était ni un homme de plaisir, ni un pur ambitieux. Il unissait à un esprit grave un cœur chaud, ce qui est une grande complication. Sérieux dans ses attachements, la passion fut plus forte que sa prudence, et finit par le pousser à un coup de tête qui, en brisant sa carrière, lui attira le blâme universel: tant il est vrai que ce que nous avons de meilleur est souvent la source de nos plus grands embarras.

Il y avait trois mois que je le connaissais et que je le voyais presque tous les jours, quand je crus remarquer quelque altération dans son humeur. Au milieu de nos entretiens, il tombait dans de longs silences, d’où il ne sortait qu’avec effort. J’attribuai d’abord ses préoccupations à une affaire d’État qui ne cheminait pas à son gré; il me tira lui-même d’erreur. Il m’emmena un soir dans son cabinet, dont il referma d’un air de mystère la double porte; là il me dit qu’il avait une entière confiance dans mon amitié, et qu’étant sur le point de prendre la plus grave des déterminations, il désirait la discuter avec moi.

Puis, ayant arpenté la chambre en poussant de gros soupirs, il me confessa qu’il était éperdument amoureux de la meilleure, de la plus charmante des femmes, laquelle était au pouvoir d’un mari brutal dont elle était fort maltraitée. Il avait la certitude d’en être aimé, mais jusqu’à ce jour il n’avait rien obtenu, parce qu’elle avait (ce fut son mot) une âme droite comme un jonc: le mensonge lui inspirait une invincible horreur, et, quelques sujets qu’elle eût de se plaindre de son tyran, elle répugnait à le tromper. Il ajouta qu’il l’aimait lui-même trop passionnément pour consentir à la partager avec un mari; il entendait l’avoir tout entière à lui, et il ne lui restait d’autre parti à prendre que de l’enlever. Heureusement, me dit-il, l’homme qui l’a épousée et qui fait son malheur est d’un pays où la loi autorise le divorce. Après l’éclat d’un enlèvement, il s’empressera de revendiquer sa liberté, et ma maîtresse deviendra ma femme.

--M. de Mauserre sera heureux, lui dis-je; mais que deviendra le ministre de France?

Il baissa la tête, la garda quelques instants dans ses mains.--Eh bien! oui, reprit-il, je me vois condamné à renoncer pour quelque temps à une carrière que j’aime. Je demanderai un congé indéfini. Les raisons ne manqueront pas; j’alléguerai l’état de ma santé. La vérité est que j’ai été malade l’an dernier, et les médecins m’ont déclaré que le climat de l’Allemagne ne me convenait point, que, si je restais à Dresde, j’étais menacé d’une rechute. Pourquoi ne peut-on tout concilier? La vie est ainsi faite qu’il faut choisir. Le bonheur ne se donne pas, il s’achète.

Là-dessus il me vanta dans les termes les plus chaleureux la beauté, les agréments, les qualités d’esprit et de cœur de l’idole à laquelle il se disposait à immoler sa situation et son avenir. Il ne la nomma pas; mais, au portrait qu’il en fit, je n’eus pas de peine à reconnaître une créole d’origine française, Mme de N..., mariée à un diplomate qui, blasé sur ses charmes, la sacrifiait à d’indignes liaisons et s’affichait avec des créatures. J’avais rencontré au théâtre cette belle victime, que tout le monde à Dresde admirait et plaignait. M. de Mauserre m’avait présenté à elle. Il me parut qu’il exagérait un peu la portée de son esprit, qu’elle avait médiocre. Pour ce qui était de sa beauté, on ne la pouvait surfaire: elle avait un éclat vraiment merveilleux, accompagné de grâces paresseuses et nonchalantes, capables d’ensorceler un ministre plénipotentiaire de cinquante ans dont le cœur n’en avait que vingt.

Je parlai ce soir-là, madame, comme l’un des sept sages de la Grèce. Il est si facile d’être avisé pour le compte d’autrui! Je remontrai à M. de Mauserre qu’il allait faire une folie; que les folies traînent après elles les longs regrets et les cuisants repentirs; que la passion n’a qu’un temps; que, quand la sienne se serait refroidie, il s’étonnerait de lui avoir tant sacrifié; que, du caractère dont il était, une vie désœuvrée et sans but lui deviendrait à la longue insupportable; que ses facultés inoccupées feraient son supplice; que les solitaires, les rêveurs et les poètes peuvent trouver le bonheur dans une situation irrégulière, mais que les hommes nés pour l’action et le gouvernement doivent se soumettre aux règles de la société, de même qu’un joueur de whist, sous peine d’être exclu de la partie, est tenu de respecter les règles du jeu.--Vous serez heureux un an, deux ans au plus, lui dis-je: la troisième année, vous découvrirez que votre bonheur est un boulet attaché à votre pied, et que votre loyauté vous condamne à le traîner jusqu’au bout en le maudissant.

Il m’interrompit pour me représenter qu’il n’entendait pas dire un éternel adieu aux affaires, que je raisonnais comme s’il allait s’enchaîner à jamais à une situation irrégulière, qu’il aurait hâte au contraire de la régulariser, et qu’une fois marié, on oublierait son coup de tête pour ne plus se souvenir que des services qu’il avait rendus et de ceux qu’il pouvait rendre encore.

--Mais qui vous dit, monsieur, lui repartis-je, que tout arrivera comme vous aimez à le croire, et que les circonstances et les hommes seront aussi complaisants pour vos projets que vous le supposez? Ce sont de terribles gens que les maris. Êtes-vous bien sûr que celui-ci vous fera le plaisir de réclamer son divorce? Il pourrait se faire qu’il fût d’humeur contrariante, et qu’il préférât à sa liberté les douceurs d’une vengeance longuement savourée.

Il combattit pied à pied toutes mes objections, non sans pousser encore quelques soupirs,--et, comme j’insistais, il mit fin à mes discours en me déclarant que les passions de l’âge mûr sont les plus violentes de toutes, qu’il ne se sentait pas la force de résister à la sienne, et qu’il avait écrit le matin même au ministre pour le prier de lui désigner un successeur. C’est ainsi qu’en usent tous les demandeurs de conseils. Ils savent ce qu’ils feront et n’en démordront pas; il ne vous reste qu’à les approuver.

M. de Mauserre avait si bien pris son parti que tous les efforts pour l’en faire revenir se brisèrent contre une volonté dévoyée, charmée de son égarement, entêtée de sa chimère. Le ministre combattit vivement une résolution dont il était loin de pressentir les motifs; comme il croyait aux raisons de santé qui lui étaient alléguées, il conjura ce démissionnaire obstiné d’avoir un peu de patience, l’assurant que, puisque le climat de Dresde ne convenait pas à sa santé, on ne tarderait pas à lui donner un poste important dans une des capitales du midi. De mon côté je revins à la charge; je fus repoussé avec perte.

Cependant tout faillit manquer par les résistances de Mme de N..., qui était retenue par son devoir, tourmentée par ses scrupules, sans compter que cette âme délicate et modeste se jugeait indigne du sacrifice qu’on lui voulait faire. Elle dut enfin se rendre à des supplications désespérées qui refusaient d’entendre raison. Le moyen qu’une femme résiste longtemps à un homme qu’elle aime, lorsqu’il la menace de se brûler la cervelle et qu’elle le sait capable de tenir parole! M. de Mauserre m’annonça un jour d’un air rayonnant que sa démission était agréée et que toutes ses mesures étaient prises. Une semaine après, il partit pour les eaux de Gastein, où Mme de N... ne tarda pas à le rejoindre, et, deux mois plus tard, une lettre datée de Sorrente m’apprit qu’il y avait sous le ciel de Naples un couple heureux de plus. Cette même lettre m’invitait à me rendre avant peu à Florence pour y faire le portrait de la plus adorable et de la plus adorée des femmes. Vous jugez du bruit que cette aventure fit à Dresde; elle fut condamnée impitoyablement par le bon sens des uns, par la jalousie des autres.

Les folies des sages sont la meilleure école pour les fous. Si les entretiens de M. de Mauserre m’avaient ouvert l’esprit sur bien des choses, son équipée me fit faire les plus salutaires réflexions. Je pris à tâche de prouver que dans l’occasion un artiste s’entend mieux à conduire se vie qu’un diplomate. Jusqu’alors, j’avais été à la merci de mes fantaisies; ma volonté leur montra tout à coup un visage royal et leur parla en souveraine: tel Louis XIV, éperonné, le fouet en main, réduisant son parlement à la raison. Je quittai Dresde à la fin de l’hiver, me promettant d’y revenir; c’est une ville que j’aime et où j’ai laissé quelques bons amis. Aussitôt après mon retour à Paris, j’écrivis à mon oncle Gédéon qu’il eût à se chercher un autre fils et un autre successeur; puis je me mis en route pour l’Italie, non sans faire étape à Beaune, où je passai deux jours avec mon père. Il me traita d’imbécile; mais la vue de mon escarcelle bien garnie lui fit ouvrir de grands yeux. Il ne laissa pas de me rabrouer pour l’acquit de sa conscience. C’est une sage institution que les pères grondeurs; l’homme qui n’a jamais mangé chez lui que du pain blanc trouvera toujours amer le pain de l’étranger.

M. de Mauserre avait eu raison de se fixer à Florence. C’est la ville du monde la plus tolérante pour les aventures, la plus hospitalière pour les situations extra-légales;--on y respire encore les douceurs et les miséricordes du Décameron. Je trouvai mes pigeons voyageurs dans le délire de leur lune de miel. Cependant j’avais été meilleur prophète que je n’aurais voulu. Le mari était demeuré sourd à toutes les propositions dont on l’avait circonvenu; insinuations, menaces, promesses, les ressorts qu’on avait fait jouer avaient été en pure perte. Ce Ménélas entêté était fermement résolu à ne point demander son divorce. A la vérité, il ne songeait point comme l’autre à reconquérir sa femme; il lui suffisait de l’empêcher d’épouser Pâris.--Grand bien lui fasse, me dit M. de Mauserre, il ne nous empêchera pas d’être heureux.--Le portrait de Mme de N..., qu’avec votre permission j’appellerai désormais Mme de Mauserre, fut bientôt en bon chemin. Ne m’en veuillez pas de le vanter; il m’a porté bonheur. Il eut au Salon un succès d’engouement: commandes, fortune, réputation, je lui dois tout; mais je confesse que la beauté miraculeuse du modèle eut plus de part encore dans ce succès triomphant que le talent du peintre.

Tout en étudiant, pour les mieux rendre, les beautés de ce modèle, nous nous prîmes l’un l’autre en amitié. Je vous ai dit que Mme de Mauserre avait une intelligence assez ordinaire; c’était une terre en friche, qui, cultivée, n’eût pas été, je crois, d’une fertilité merveilleuse. Son orthographe était bizarre, et elle n’avait guère lu que la bibliothèque bleue et l’_Imitation de Jésus-Christ_, livres qui lui étaient toujours nouveaux; elle pouvait les relire pour la centième fois en s’imaginant que c’était la première. Cet aveu lui fera tort auprès de vous, madame, qui avez beaucoup d’acquis et de lecture et ne goûtez guère les femmes qui ne lisent point. Je vous assure pourtant que, si elle avait peu d’esprit, en la connaissant mieux on lui en trouvait assez. Elle avait le cœur inventif; la délicatesse et la vivacité de ses sympathies la rendaient ingénieuse à pénétrer les désirs secrets de ceux qui l’entouraient. Il me semble que ce genre d’esprit suffit à une femme, quand par surcroît elle est belle comme le jour. Sa sincérité était admirable; son âme, franche comme l’osier, était incapable de rien dissimuler, de rien déguiser. Elle se donnait tout naïvement pour ce qu’elle était, et ne s’en targuait point comme d’une vertu, car elle s’imaginait que tout le monde en usait comme elle. Aussi a-t-elle été souvent dupe; mais j’ai appris à ne pas aimer les femmes qui ne se laissent jamais tromper.

Son seul défaut était sa paresse de créole, qu’elle poussait à un degré incroyable. Je vous ferai frémir en vous disant qu’il lui en coûtait de se lever avant midi, et que, hormis un peu de tapisserie, tout travail des doigts ou de l’esprit effarouchait son indolence; la moindre promenade lui était une affaire. Il n’y a de vraiment condamnables que les paresseux qui s’ennuient. Elle ne s’ennuyait jamais; elle pouvait demeurer des heures entières pelotonnée dans le coin d’un sofa, son éventail à la main, parlant ou ne parlant pas (cela lui était bien égal), amoureuse de son oisiveté, qui lui permettait de s’occuper de ses pensées. Exister lui suffisait, heureuse qu’elle était de se sentir vivre et d’être aimée. Un jour, une plume échappée de l’aile d’une tourterelle flottait dans l’air bercée par les brises du printemps; quelque fée eut l’étrange fantaisie d’en faire une femme, et ce fut Mme de Mauserre. De cette plume, elle avait gardé la mollesse et la douceur, et, comme autrefois par le vent, elle se laissait bercer par la vie.

J’ajoute que dans les occasions son exquise bonté triomphait de sa nonchalance; s’agissait-il d’être agréable ou d’obliger, il lui venait des forces inattendues, elle ne plaignait ni ses paroles ni ses pas. Elle savait aussi se remuer et même s’agiter pour les malheureux. Je l’ai vue à Florence grimper tout essoufflée, deux fois en un jour, au galetas d’un soi-disant aveugle très-effronté, qui avait su capter sa bienveillance, sans que j’aie pu la convaincre qu’il y voyait aussi bien qu’elle. Il y avait dans ses accès intermittents de fiévreuse charité comme un besoin d’expier; elle semblait dire aux gens qu’elle secourait:--Vous ne me devez point de reconnaissance; ne savez-vous pas que j’ai beaucoup à me faire pardonner?--J’ai réussi, je crois, à rendre un peu tout cela dans son portrait.

M. et Mme de Mauserre auraient voulu me retenir auprès d’eux; ce n’était pas une chose à me proposer. Je m’engageai en les quittant à leur faire chaque année une visite, et je leur tins parole. Je les trouvai, le printemps suivant, fiers et ravis de la naissance d’une petite fille qui promettait d’être aussi belle que sa mère. La joie de M. de Mauserre était pourtant mêlée de quelque mélancolie; il lui était cruel de penser que la loi lui interdisait de reconnaître cette enfant. A la fin de cette même année, Mme de Mauserre fut atteinte de la petite vérole, qui faillit l’enlever; son mari passa plusieurs jours dans des transes mortelles. Je la vis dans sa convalescence. La maladie lui avait été clémente; elle était encore une des plus jolies femmes de l’Europe. Toutefois son teint de lis et de roses avait perdu cet éclat incomparable, cette fleur unique de beauté qui faisait crier au miracle, et justifiait toutes les folies qu’elle avait pu inspirer. Je ne sais ce qu’en pensait M. de Mauserre; il s’efforça de lire au fond de mes yeux, qui furent discrets.

L’année d’après, je quittai Florence moins content; j’appréhendais que M. de Mauserre, dont l’humeur s’était assombrie, ne commençât à se repentir du marché qu’il avait passé avec la destinée. De grands événements se préparaient en Europe; il s’en préoccupait vivement, et sa clairvoyance en discernait les conséquences. Il blâmait la politique du gouvernement français, que ses agents, pensait-il, informaient mal et conseillaient plus mal encore. C’était l’unique thème de toutes ses conversations; il s’échauffait en le traitant, et tout à coup il s’écriait d’un ton amer:--Mais j’oublie que je n’ai pas voix au chapitre, j’oublie que je ne suis plus rien.--Je le comparais à un brave cheval de trompette qu’on a mis avant l’âge à la retraite et qui entend gronder le canon; il rue contre son brancard qui le retient.

Mme de Mauserre ne se doutait point de ce qui se passait en lui; il affectait en sa présence une gaîté à laquelle elle se laissait prendre. L’été suivant, il me parut réconcilié avec son sort. Pour faire diversion à ses regrets, il avait entrepris d’écrire l’histoire politique de Florence, et il employait ses journées à faire des recherches aux archives; ce travail lui rendait sa sérénité. Je n’oserais affirmer qu’il fût encore amoureux de sa femme; mais il se sentait uni par un lien indissoluble à la mère de son enfant. De son côté, elle lui avait voué un profond attachement, mêlé d’admiration et d’une confiance absolue, qui ne devait mourir qu’avec elle. Bref, jamais gens ne furent plus mariés que cet homme et cette femme qui ne l’étaient pas,--ce qui n’empêche pas que les maires et leur écharpe n’aient quelque utilité. On a beau dire, ceux qui ont inventé le mariage ont bien su ce qu’ils faisaient.

Quelques mois plus tard, nous nous donnâmes rendez-vous en Espagne, où je me proposais d’étudier le dieu de la peinture, Velazquez, le peintre le plus complétement peintre qu’il y ait jamais eu. J’ébauchai à Madrid un tableau dont il a été beaucoup parlé, et qui représente le dernier roi maure, Boabdil, faisant ses adieux à Grenade. Au moment de nous quitter, M. de Mauserre s’ouvrit à moi de son désir de revoir la France et de s’établir dans une terre qu’il possédait près de Crémieu; cette admirable domaine s’appelle les Charmilles. Un seul point l’arrêtait. Il avait de son premier lit une fille unique, qui avait épousé sept ans auparavant le comte d’Arci, dont le château était situé à cinq kilomètres des Charmilles.

--Mon gendre est un homme fort estimable, me dit-il, mais un peu raide d’encolure, qui n’a pu me pardonner ce qu’il appelle mon escapade. Il a exigé longtemps que ma fille rompît toute relation avec moi; si depuis il l’a autorisée à m’écrire, ce fut à la condition qu’elle ne nommerait jamais Mme de Mauserre dans ses lettres et qu’elle paraîtrait ignorer son existence. Il me serait dur d’aller habiter dans leur voisinage sans les voir, et cela serait plus dur encore pour ma femme; on prend son parti de la solitude, on ne se fait guère à l’isolement. Si vous parveniez à humaniser la vertu farouche de mon gendre et à ménager un rapprochement entre nous, vous rempliriez le plus cher désir de Mme de Mauserre, et je vous aurais une vive reconnaissance.