Part 4
Je partis chargé de cette délicate commission. Je trouvai dans Mme d’Arci une digne personne, auprès de qui ma cause était gagnée d’avance. Elle tenait de son père, mais de son père au repos. M. de Mauserre était un sage qui avait l’imagination romanesque. Il avait communiqué sa sagesse à sa fille en gardant pour lui ses romans et ses échappées. C’est vous dire qu’elle n’avait ni les côtés brillants, ni les côtés dangereux de son esprit. L’humeur la plus égale, la raison la plus unie, un excellent cœur et une imagination froide, voilà Mme d’Arci. Quoiqu’elle eût l’intelligence ouverte, elle était vouée à de perpétuels étonnements, attendu qu’il y a beaucoup de choses dans la vie qui ne se laissent pas raisonner. Les aventures étaient pour elle une énigme, un casse-tête chinois. Elle disait:--Est-ce bien possible? comment donc ont-ils fait? à quoi ont-ils pensé? avaient-ils perdu la tête?--Elle n’admettait pas qu’on la perdît; mais elle avait si bon cœur qu’elle pardonnait sans comprendre. La conduite de son père était un abîme où elle ne pouvait se retrouver; elle ne laissait pas de chérir ce père prodigue, elle se fût volontiers écriée avec l’Évangile: «Qu’on lui rende sa première robe!» Toutefois en se mariant elle avait fait à M. d’Arci cadeau de sa volonté, et se gouvernait par ses conseils, qu’elle respectait comme des ordres. Ce fut à lui qu’elle me renvoya.
Il me reçut d’abord assez mal. Il avait l’esprit fin avec un air un peu épais, le ton brusque, l’humeur grondeuse, un bon sens caustique qui ne faisait grâce à rien, ni à personne, et l’habitude d’appeler les choses par leur nom; au demeurant le meilleur fils du monde, il passait sa vie à faire le bien en grognant. Il commença par me déclarer que son beau-père était l’homme le plus absurde de l’univers et qu’il n’entendait pas que sa femme revît jamais un extravagant, qui apparemment la conseillerait aussi bien qu’il s’était conseillé lui-même. Je lui répondis qu’il connaissait mal M. de Mauserre, qu’on n’est pas un fou pour avoir fait une folie, que la sagesse consiste à n’en faire qu’une, et je lui représentai que, lorsqu’il est survenu sur une ligne de chemin de fer un déraillement suivi d’un gros accident, on y peut voyager longtemps en sûreté. Enfin je sus si bien le prendre, je lui parlai avec tant de chaleur de Mme de Mauserre, qu’il finit par s’apprivoiser. Il me promit qu’aussitôt que M. de Mauserre serait aux Charmilles, il lui rendrait visite, et qu’on verrait après. Je n’en demandais pas davantage, bien certain que dès leur première entrevue Mme de Mauserre et Mme d’Arci se prendraient en amitié, que ces deux droitures se reconnaîtraient et s’estimeraient l’une l’autre. Je m’empressai d’annoncer le résultat de ma démarche à M. de Mauserre, et ce fut sa femme qui me répondit sans pouvoir assez me remercier.
D’Arci, je courus à Beaune, où m’appelait mon père, qui se sentait mourir. Il souffrait depuis longtemps d’une maladie de cœur, qui avait fait tout à coup d’alarmants progrès. Il ne me traita plus d’imbécile.--Tony, me dit-il en m’embrassant, je ne te demande pas si tu as du talent, je n’entends rien à ces histoires-là; mais je te prie de m’expliquer un peu l’état de tes affaires.--L’exposé assez brillant que je lui en fis le contenta pleinement, et il convint qu’une fois dans ma vie j’avais eu raison contre lui. S’il était satisfait de moi, je ne l’étais guère de lui: ses forces déclinaient visiblement. Bientôt il ne quitta plus le lit, où son repos était troublé par d’insupportables oppressions. Quinze jours durant, je ne m’éloignai pas de son chevet. Il ne me grondait plus, il était devenu presque tendre, et comme il avait toute sa tête, serrant mes mains dans les siennes, il m’adressait de pressantes recommandations, dont la sagesse semblait supérieure à l’humilité de sa fortune. Il aimait à me répéter que nos entraînements sont nos plus grands ennemis, que l’essentiel est de savoir se commander, qu’il est aisé d’acquérir, très-difficile de conserver, et que la discipline de la volonté est le secret des conquêtes durables et des longs bonheurs.
Une nuit, comme il était sur ce thème, un coq du voisinage vint à chanter.--Tony, me dit mon père, j’ai toujours aimé le chant du coq. Il annonce le jour et met en fuite les fantômes de la nuit. Ce chant ressemble à un cri de guerre, il nous rappelle que nous devons passer notre vie à batailler contre nous-mêmes. Tony, toutes les fois que tu entendras chanter le coq, souviens-toi que c’était la seule musique que ton père aimât.--La nuit suivante, à la même heure, le même coq poussa un cri sonore. Mon pauvre père essaya de soulever sa tête, me fit un signe du doigt, et, s’efforçant de sourire, il expira. Madame, je n’ai jamais entendu chanter le coq sans me souvenir de mon père mourant et de ses derniers conseils; vous verrez que je m’en suis bien trouvé.
On ne sent tout le prix de ce qu’on possède qu’après l’avoir perdu. Je donnai quelques jours à mon chagrin, qui était profond, et au soin de mes affaires, que je n’ai jamais trouvé plus rebutant, après quoi je retournai à Paris, où m’attendaient plusieurs tableaux commencés. J’avais le diable ou Velazquez au corps et des regrets à tromper; je travaillai pendant tout l’hiver avec tant d’acharnement qu’au printemps j’étais à bout de forces. Dans le courant du mois d’avril, M. de Mauserre m’écrivit pour m’annoncer qu’il avait revu son gendre et sa fille. Le rapatriement était si complet que M. d’Arci, ayant résolu de faire de grandes réparations à son château, s’était laissé persuader de l’abandonner aux maçons et de passer tout l’été avec sa femme aux Charmilles. «Vous manquez seul à cette fête, ajoutait M. de Mauserre. Arrivez bien vite; venez travailler ici à Boabdil et au portrait de Mme d’Arci.»
J’acceptai l’invitation, et, pour me secouer un peu, je pris ma route par Cologne, les bords du Rhin et la Suisse, ce qui était assurément le chemin de l’école. Ce fut une heureuse idée, puisque à Bonn j’eus l’honneur de vous être présenté et de passer un jour avec vous sur la charmante terrasse où vous lirez ceci; c’est une des journées de ma vie que j’ai marquées à la craie.
Je trouvai à Mayence une lettre de M. de Mauserre, qui me mandait que, puisque j’avais pris par le plus long, il désirait m’en punir en me chargeant d’une commission pour Genève. Sa chère petite fille Lulu (elle s’appelait Lucie comme sa mère), qui courait sa cinquième année, devenait de jour en jour plus volontaire. Elle avait grand besoin d’une gouvernante, que son père voulait très-honnête, très-instruite, très-sensée, à la fois douce et ferme, une vraie perfection. Il avait pensé trouver plus facilement cette merveille en pays protestant, et dans ce dessein il s’était adressé à un pasteur genevois dont il avait fait la connaissance à Rome. Il s’étonnait de n’en pas recevoir de réponse, et me priait d’aller lui demander compte de son silence.
Le cœur ne me battit point en traversant les rues de Genève; c’est à peine s’il me souvenait qu’il y eût une Meta: six années vous changent un homme. Pour me punir de mes oublis, le hasard me fit rencontrer à quelques pas de la gare M. Holdenis. Son chapeau flétri et son habit étriqué me firent mal augurer de l’état de ses affaires; il avait la mine basse d’un joueur décavé. Je le saluai, il n’eut pas l’air de me reconnaître. Je m’acquittai de la commission dont je m’étais chargé. Le pasteur, à qui on avait écrit deux fois et qui ne répondait pas, m’expliqua d’un ton embarrassé que, quel que fût son désir d’obliger d’aimables gens qu’il estimait, et si gros que fût le chiffre du traitement promis, il n’avait trouvé personne à envoyer à M. de Mauserre; il ajouta, en me regardant du coin de l’œil, que sans doute j’en devinais la raison.
--Vous connaissez M. et Mme de Mauserre, lui dis-je. Avez-vous rencontré dans votre carrière pastorale beaucoup de ménages plus honorables et plus unis?
--C’est précisément la difficulté, me répliqua-t-il moitié sérieux, moitié souriant. Je me fais un scrupule d’envoyer une jeune fille honnête chez des gens qui s’aiment plus fidèlement que s’ils étaient mariés. Il est des vertus dont l’exemple est dangereux pour la jeunesse.
Il m’assura cependant que, si quelque bonne occasion se présentait, il ne la laisserait pas échapper; mais je vis bien qu’il ne la chercherait pas. Je le quittai là-dessus, et qui rencontrai-je en sortant de chez lui? Le plus ennuyé des Harris, lequel, n’ayant pas encore découvert l’endroit où l’on s’amuse et remettant chaque jour son départ au lendemain, n’avait pas démarré de l’hôtel des Bergues. Il m’embrassa en bâillant et bâilla en me félicitant de ce qu’il appelait mes étourdissants débuts. Il me déclara que son incurable ennui entendait boire deux bouteilles de vin de Champagne à la santé de ma jeune gloire. Nous entrâmes dans un café; tout en faisant raison à ces toasts, je lui contai d’où je venais, où j’allais, et que j’étais en quête d’une gouvernante.
--Quels sont les appointements? me demanda-t-il.
--Quatre mille francs, payables par quartiers, avec espérance d’augmentation. Avez-vous envie de vous présenter?
--Non, me dit-il avec flegme; mais j’aurais peut-être quelque bon sujet à vous proposer.
Je lui répondis que je le croyais compétent dans toutes les matières, particulièrement dans le choix d’une institutrice, et nous parlâmes d’autre chose. Comme je prenais congé de lui:--Vous ne m’avez pas demandé des nouvelles de la petite souris, me dit-il, et vous avez eu raison. La pauvre fille a succombé au chagrin d’avoir été traîtreusement abandonnée par vous. Peut-être aussi est-elle morte d’une indigestion de poésie, ou d’avoir trop récité _le Roi de Thulé_, ou d’avoir avalé une arête de poisson. Sait-on jamais de quoi meurent les femmes?
--Plaisantez-vous à moitié ou tout à fait? lui demandai-je avec un peu d’émotion.
--Je suis le moins plaisant des hommes, reprit-il. Quant au vieux renard, il porte des habits graisseux pour attendrir ses créanciers; mais on affirme que depuis quelque temps il a enfoui beaucoup d’écus dans des bas de laine.
A ces mots, il bâilla encore et me tourna les talons.
Le surlendemain, j’étais aux Charmilles, où je trouvai des gens contents et des visages épanouis. M. d’Arci lui-même ne grognait plus; il était sous le charme des grandes manières et de l’esprit élevé de son beau-père, que jusqu’alors il connaissait à peine et qu’il s’était représenté tout autrement.--Vous êtes le roi des amis, me dit Mme de Mauserre dans notre premier moment de tête-à-tête. Je ne pouvais me pardonner d’avoir brouillé mon mari avec ses enfants. Vous avez mis ma conscience en paix.--Pour me témoigner sa reconnaissance, elle avait eu soin de me loger dans le plus bel appartement de son très-beau château; mes fenêtres commandaient une admirable vue. M. de Mauserre avait fait réparer une vieille tour à demi ruinée, qui était au bout du jardin, et convertir le premier étage en un charmant atelier, orné de panoplies, de belles tentures, de vieux bahuts. Je me trouvais aux Charmilles comme un coq en pâte.
Cependant il y avait dans la maison un trouble-fête. Avec ses superbes yeux, noirs comme le jais, Mlle Lulu était à de certains jours un cheval échappé, un vrai diable. Quand ses quintes la tenaient, elle devenait impérieuse, colère, violente à vous jeter à la tête tout ce qui lui tombait sous la main. On la gâtait indignement. Mme de Mauserre la sermonnait beaucoup, la menaçait quelquefois, sans en venir jamais à l’exécution. Elle lui disait:--Lulu, si tu casses encore une vitre de la serre, on t’enverra coucher.--Lulu cassait trois vitres, et on ne la couchait pas. Essayait-on de la punir en lui ôtant un jouet, elle entrait dans des fureurs terribles, auxquelles succédaient des pâmoisons dont sa tendre mère était dupe. Mme d’Arci avait trop de bon sens pour approuver tant de faiblesse; mais ce même bon sens, très-discret, lui faisait une loi de ne pas se mêler des affaires des autres. Madame, si jamais j’ai des enfants, je ne leur promettrai pas souvent les verges; mais quand ils les mériteront, Dieu les bénisse! ils les auront. Donner et retenir ne vaut.
M. de Mauserre, qui sentait que l’éducation de Lulu laissait à désirer, fut très-mortifié des nouvelles que je lui apportais de Genève. Il était sur le point d’aller chercher lui-même une gouvernante à Paris, quand je reçus de Harris le billet suivant:
«Mon cher grand homme, je suis flatté de la confiance que vous m’avez témoignée. Je me suis piqué au jeu, et je crois avoir rencontré la pie au nid. C’est une personne charmante et très-capable, que vous pouvez recommander en sûreté de conscience. Comme vous m’aviez donné carte blanche, j’ai traité directement au nom de M. de Mauserre, et le marché est conclu. Ma protégée partira demain par le train de l’après-midi; priez vos amis qu’ils envoient leur voiture l’attendre à Ambérieu, où elle arrivera vers six heures du soir. Inutile de me remercier. Vous savez que je suis tout à vous.
«Your old Harris.»
Cette lettre fort inattendue me mit dans un grand embarras. Un Américain qui s’ennuie est capable de tout; je craignais que la prétendue institutrice de Harris ne fût quelque fille qu’il avait mise à mal, ou peut-être lui-même, étant homme à sacrifier sa moustache au plaisir de mystifier son prochain. Je regrettai de ne pas l’avoir instruit de la véritable situation de Mme de Mauserre; je tremblais qu’on ne vît dans sa plaisanterie une intention insultante. Par malheur, sa lettre m’était parvenue vers midi, et l’inconnue devait se mettre en route une ou deux heures plus tard; impossible de parer le coup. Je me déterminai à tout dire à M. de Mauserre. Il prit la chose assez gaîment.
--Libre à votre ami, me dit-il, de s’amuser à nos dépens. S’il nous envoie une aventurière, nous saurons la recevoir.
--Mais si c’est une honnête fille, s’empressa de dire Mme de Mauserre, tâchons de la reconnaître bien vite, et gardons-nous de la désobliger par des questions et des regards impertinents.
--Oh! vous, ma chère, avez-vous jamais désobligé personne? lui répliqua-t-il. Vous trouveriez du bon au diable en personne, pourvu qu’il eût la précaution de paraître devant vous avec des coudes percés. Je vous prédis une chose: c’est qu’aventurière ou non, la personne qu’on nous annonce sera embrassée par vous avant que vous lui ayez seulement demandé son nom. Je crois à l’instinct des enfants. C’est Mlle Lulu qui se chargera de nous dire à qui nous avons affaire; j’entends régler mon avis sur le sien.
Nous finîmes par plaisanter de la mystérieuse inconnue, et M. d’Arci, qui avait le crayon facile, fit une caricature qui représentait son entrée aux Charmilles. Une Colombine très-délurée s’élançait au milieu du salon en pirouettant et enlevait Lulu dans ses bras; de la bouche de Mme de Mauserre sortait une devise où on lisait: «Décidément elle a du bon!»
La voiture partit à trois heures pour Ambérieu, et le soir nous étions réunis au salon, attendant son retour. Il faisait grand vent; un orage se déclara, et nous entendîmes en même temps le grondement d’un tonnerre lointain et un piétinement de chevaux sur le pavé de la cour. La porte s’ouvrit. L’inconnue apparut, enveloppée d’un grand manteau brun qui lui tombait sur les talons; elle en avait relevé le collet, qui cachait presque entièrement sa figure. Elle s’avança d’un pas mal assuré, et rabattit son capuchon. A ma vive surprise, j’en vis sortir un visage que je connaissais, deux yeux qui m’avaient coûté deux mille écus ou peu s’en faut.
Si les hommes étaient de bonne foi, ils conviendraient qu’en toute rencontre leur premier soin est de se mettre en règle avec leur amour-propre. Je questionnai le mien; il me répondit que ma jeunesse n’avait pas à rougir de s’être éprise à l’âge des chimères de la personne qui était là, devant moi. Elle avait un peu changé; ce n’était plus une jeune fille, la femme s’était formée. Ses joues étaient moins pleines, et je n’y trouvai point de mal. Son regard venait de plus loin et s’était comme imprégné d’une douce mélancolie. Elle avait vu beaucoup de choses tristes pendant six ans, elle les avait gardées au fond de ses yeux.
Elle ne me reconnut pas. J’étais assis dans l’ombre, masqué par un grand portefeuille où je dessinais je ne sais quoi. Elle était fort troublée; soit l’émotion de l’orage, soit l’effarement d’une première rencontre avec des étrangers, elle tremblait comme la feuille. J’allais me lever pour lui venir en aide; Mme de Mauserre, dont le cœur allait vite en affaires, me prévint, et pour justifier la prophétie de son mari, s’élançant vers elle, de sa voix traînante elle lui dit:--Soyez la bienvenue dans cette maison, mademoiselle, et puissiez-vous la regarder comme la vôtre.--Puis, l’ayant prise par la taille, elle voulut l’emmener dans la salle à manger pour s’y refaire. Meta l’assura qu’elle n’avait pas faim.
--En attendant que l’appétit vous revienne, asseyez-vous là, lui dit Mme de Mauserre. Il faut que je vous présente une petite fille qui aura besoin de toute votre indulgence.
Lulu était en ce moment de l’humeur la plus détestable. Elle s’était obstinée à veiller pour attendre sa gouvernante, et depuis une heure elle se débattait contre le sommeil; vous savez à quel point sont aimables les enfants endormis qui ne dorment pas. En voyant paraître l’étrangère, elle avait reculé jusqu’au bout du salon, où elle se tenait appuyée au mur, les mains derrière le dos, d’un air qui disait: Voilà l’ennemi! Sa mère l’appela en vain, elle ne bougea pas. Mlle Holdenis, la tête penchée vers elle, lui tendit les bras:--Vous avez donc peur de moi? est-ce que j’ai l’air bien terrible?--Lulu se retourna vers la muraille. Meta ôta son manteau et ses gants, ouvrit le piano et attaqua les premières mesures d’une sonate de Mozart. Je n’ai connu que deux femmes qui comprissent Mozart, elle était l’une des deux; je vous la donne, madame, pour une musicienne bien étonnante. Lulu ressentit le charme. Elle se coula pas à pas vers le piano; quand sa gouvernante eut cessé de jouer:--Joue encore, lui dit-elle d’un ton de reproche.
--Non, je suis fatiguée.
--Joueras-tu demain?
--Oui, si Lulu est sage, répondit Meta.
A ces mots, elle s’assit dans un fauteuil, sans paraître tenir autrement à l’approbation de l’enfant, qui, piquée de cette indifférence, lui dit:--Tu es ma gouvernante; crois-tu par hasard que tu me gouverneras?
--C’est ce que nous verrons.
--Crois-tu par hasard que je t’embrasserai?
--Il s’est passé dans le monde des choses plus étonnantes.
De plus en plus intriguée, Lulu se rapprocha d’elle et la tira par sa robe. Meta tourna la tête, ouvrit ses bras, et l’instant d’après, comme vaincue par un doux magnétisme, l’enfant était couchée sur ses genoux et lui disait:--Qu’as-tu là, à la joue gauche?
--Cela s’appelle un grain de beauté.
--Pourtant tu n’es pas belle comme maman, reprit Lulu; mais tu as l’air bon.
Au bout de trois minutes, elle dormait à poings fermés, et sa gouvernante la regardait en souriant. C’était un joli groupe; j’en ai conservé un croquis. Meta se leva pour transporter l’enfant dans son lit. Mme de Mauserre voulut l’en empêcher, et lui représenta que cela regardait la bonne.--Permettez, madame, lui répondit-elle de sa voix douce; on la réveillera en la déshabillant; il est mieux que je sois là.
Elle sortit avec son fardeau, suivie de Mme de Mauserre, qui me dit en passant:--Elle est charmante. Écrivez bien vite à votre ami pour le remercier du trésor qu’il nous a envoyé.
Après un quart d’heure, elle revint avec une lettre que Mlle Holdenis avait apportée et qui était ainsi conçue:
«Très-honoré monsieur, des revers de fortune et la difficulté d’entretenir ma nombreuse famille m’obligent de me séparer de ce que j’ai de plus cher au monde. C’est une épreuve bien cruelle que Dieu m’impose. Je ne pensais pas qu’un jour ma pauvre Meta en serait réduite à gagner son pain; j’avais rêvé pour elle un avenir plus doux. Permettez à un père de recommander chaudement à vos bontés et à celles de votre digne épouse cette pauvre chère enfant. Vous apprécierez, j’en suis sûr, la noblesse de son caractère et l’élévation de ses sentiments. Elle apprendra l’allemand à votre aimable petite fille, elle lui apprendra aussi à tourner ses regards en haut et à préférer à tous les biens de la terre cet idéal suprême qui est la nourriture du cœur et le pain de l’âme. Veuillez agréer, honoré monsieur, les respects de votre très-humble et très-obéissant serviteur.
«Benedict Holdenis.»
En me donnant cette lettre à lire, M. de Mauserre me souligna de l’ongle ces trois mots: _votre digne épouse_, et me dit à l’oreille:--Nous aurons d’ennuyeuses explications à donner; votre ami aurait bien dû s’en charger.
--Pouvait-il expliquer, lui répondis-je, ce qu’il ignorait lui-même?
--Je passai la lettre à M. d’Arci, qui fit la grimace et dit:--Elle est Allemande, elle se nomme Meta, et elle adore l’idéal. Sauve qui peut!--Et se tournant vers Mme de Mauserre.--Vous l’avez désobligée, madame, en lui offrant à souper. Vous imaginez-vous qu’elle mange et qu’elle boive? C’est affaire aux Welches.
--Je vous répète qu’elle est charmante, lui répondit-elle, et que je l’aime déjà de tout mon cœur.
--Ce qui me plaît en elle, dit Mme d’Arci, c’est qu’elle n’est pas coquette. Une autre aurait tenu à laisser son _waterproof_ à la porte.
--Si on me demande mon avis, dit M. de Mauserre, je regrette Colombine et ses pirouettes. La charmante Meta me fait penser à cette femme dont on a dit que ses beaux yeux et son beau teint servaient à éclairer sa laideur.
--Êtes-vous bien sûr qu’elle soit laide? interrompis-je. Il faut se défier du premier coup d’œil. J’ai connu des gens qui en arrivant à Rome trouvaient la ville affreuse; ils y étaient encore huit mois après et ne pouvaient plus s’en aller.
--Il est certain, fit M. d’Arci de son ton narquois, que nous ne connaissons jusqu’à présent que les faubourgs. Avez-vous été admis à visiter le Colisée?
--Pas de mauvaises plaisanteries, lui répliqua Mme de Mauserre en lui donnant un coup sur la bouche avec son éventail, sinon nous prierons Mlle Holdenis de vous donner quelques leçons d’idéalité.
--Mon gendre a raison, dit M. de Mauserre. Je crois comme lui que Tony a des lumières particulières sur les charmes de la gouvernante de Lulu. Tony, nous ferez-vous la grâce de nous expliquer en quoi consiste la plaisanterie de votre ami Harris?
--En ceci, lui répondis-je, qu’il s’est piqué de me faire faire à mon insu une bonne œuvre dont j’aurais dû m’aviser de moi-même. M. Holdenis, dans un moment d’embarras, m’avait emprunté quelque argent, et sa fille a vendu un bracelet pour me le rembourser. Un si beau trait méritait récompense.
--Et depuis que vous voilà riche, vous lui avez rendu dix bracelets?
--Oh! que non pas! Il est utile d’apprendre aux filles à payer les dettes de leur père.
--Je suis tout à fait rassuré, dit-il en riant, Voilà un propos qui ne sent pas l’amoureux.
--Pauvre petite! reprit Mme de Mauserre, qu’avait attendrie cette histoire. Quelle candeur il y a dans son regard! comme on lit sa belle âme sur son visage! Tout à l’heure je l’avais quittée un instant pour appeler la bonne, qui tardait; je l’ai retrouvée à genoux sur le plancher, près de Lulu endormie. Elle priait avec une ferveur bien touchante. En m’apercevant, elle a rougi jusqu’à la racine des cheveux, comme si je l’avais surprise en péché mortel... Mais, j’y pense, elle est protestante; quel catéchisme enseignera-t-elle à Lulu?
--Mahométane ou bouddhiste, lui repartit M. de Mauserre, si son catéchisme porte qu’il est défendu de casser les vitres de mes serres et de jeter des assiettes à la tête des gens, sa religion est la mienne, et vive Bouddha!