Part 2
Elle posait complaisamment et ne paraissait point s’ennuyer avec moi. Elle avait tour à tour l’humeur très-sérieuse ou très-enjouée. Quand elle était grave, elle me questionnait sur le Louvre ou sur l’histoire de la peinture. Dans ses heures de gaîté, elle s’amusait à me parler allemand, et m’obligeait de répéter dix fois ses mots l’un après l’autre. Je lui répondais comme je pouvais, faisant flèche de tout bois; mes coq-à-l’âne la faisaient rire aux larmes. Ce que j’y gagnais, c’était le droit de l’appeler par son petit nom de Maüschen, que je fourrais dans toutes mes phrases; comme il était difficile à prononcer, c’était pour moi le plus utile des exercices. A la fin de chaque séance, et pour me récompenser, elle me récitait _le Roi de Thulé_. Elle le disait avec un goût exquis; quand elle arrivait aux derniers vers:
Die Augen thäten ihm sinken, Trank nie einen Tropfen mehr,
ses yeux se remplissaient de larmes, et sa voix, légère et tremblante, semblait mourir. Elle m’a chanté si souvent cette adorable antienne, que je la sus bientôt par cœur, et je la sais encore.
Tels étaient nos passe-temps. J’en avais un autre qui m’était particulier. Je me demandais, en la regardant, si j’aimais cette aimable fille en artiste ou en amoureux. Je sus bientôt à quoi m’en tenir. Elle se coiffait avec une grâce négligée. Un matin qu’elle avait eu le fâcheux caprice de lisser ses bandeaux et de cacher certaines boucles follettes qui voltigeaient sur son front, je la chapitrai là-dessus et lui représentai que la froide correction est la mort de l’art. Elle se mit à rire, défit par un mouvement brusque son épaisse chevelure, qui retomba comme une pluie sur son visage. Elle resta quelques minutes son coude posé sur ses genoux, et ses yeux couleur de ciel me regardaient fixement au travers de ses cheveux bruns. Je vous ai marqué plus haut ce qu’on lit quelquefois dans les yeux des anges allemands. Je ne sais trop ce que disaient ceux-ci; mais je sentis clairement que je ne les aimais pas en artiste, et ce même jour, en rentrant à l’hôtel, je tins des propos si baroques à mon ami Harris, qu’il me déclara du ton le plus méprisant que j’étais un homme fini. A l’entendre, j’étais en train de me noyer dans une jatte de lait, ce qui est pour un artiste la plus honteuse des fins.
Il est certain qu’à mon vif étonnement des idées très-bourgeoises commençaient à germer dans ma romantique cervelle; prenant ma tête dans mes deux mains, je demandais si elle était encore à moi. De jour en jour, de séance en séance, je sentais diminuer l’aversion que j’avais conçue pour le mariage; il me semblait qu’il y avait quelque sens dans le _post-scriptum_ de mon oncle Gédéon. Je me disais que c’est une grande ressource et un précieux agrément dans l’existence d’un artiste qu’une ménagère accomplie, qui joint à l’innocence du cœur un esprit orné, le goût des belles choses et cette grâce qui fleurit la vie, une ménagère qui pleure en récitant le _Roi de Thulé_ et s’entend à effeuiller sur les plaisirs de ce monde des roses cueillies dans le ciel. Bref, M. Holdenis me vanta un soir l’usage germanique des longues fiançailles. «Voyez ce jeune homme qui part! s’écria-t-il d’un ton lyrique; il s’en va courir le monde. Il coudoiera, en les méprisant, les plaisirs bruyants des capitales et les dérèglements des enfants du siècle. Qui donc le protége contre les tentations? Quel talisman, quelle amulette le préserve de toute souillure? Il porte gravée dans son cœur la douce et pudique image de sa blonde ou brune fiancée. Elle l’attend, il lui a promis de lui rapporter une âme et des mains pures. L’ange des chastes amours veille sur lui et tient le tentateur à distance.» Vous le confesserai-je? ce discours, qui pouvait bien être une harangue _ad hominem_, me parut éloquent. C’est vous dire où j’en étais.
Le plus fort aiguillon de l’amour est la jalousie. Or, depuis deux semaines, j’avais le déplaisir de voir arriver tous les jours à Florissant un hôte de mauvais augure, un certain baron Grüneck, que j’aurais renvoyé de grand cœur au fond de sa Poméranie. C’était un vieux garçon qui frisait la soixantaine, petit homme cacochyme et toussotant, sec comme une allumette, le chef orné d’un faux toupet, le dos voûté, les jambes raides et tout d’une pièce. J’aime à croire qu’il souffrait d’un rhumatisme articulaire; peut-être aussi avait-il avalé dans le temps un sabre de cavalerie qu’il n’avait pu digérer.
Ce qui me désolait, c’est qu’on faisait fête à ce magot. Quelques propos lâchés à la volée joints à ses assiduités, à ses empressements, me mettaient martel en tête. Il s’asseyait toujours à côté de Meta et il avait une façon singulière de la regarder, les yeux dans les yeux. Il lui débitait des madrigaux, lui offrait des bouquets emblématiques ornés de longs rubans noirs et blancs où l’on voyait Potsdam et le roi de Prusse passant une revue de cavalerie. Pendant qu’elle posait, il lui parlait à voix basse en allemand; ces longs papotages, où je n’entendais goutte, me portaient furieusement sur les nerfs. Un jour qu’elle avait soif, il fut lui chercher un verre d’eau. Elle en but la moitié; il le lui prit des mains et avala le reste d’un seul trait en s’écriant: C’est un nectar! J’en voulais à Meta de tolérer ses familiarités et de permettre par exemple qu’il jouât sans façon avec les rubans de sa ceinture. Il est vrai qu’elle échangeait par instants avec moi des sourires qui accommodaient de toutes pièces M. le baron Grüneck. C’est égal, sa bonté d’âme me semblait excessive.
Il me parut prudent de ne pas attendre davantage à me déclarer. Je décidai en honnête garçon que mon premier devoir était de dissiper par une franche explication les illusions que l’excellent M. Holdenis semblait se faire sur mon état civil et ma situation de fortune; non-seulement je ne les avais pas combattues, mais j’avais bien pu l’y confirmer par mon train de dépense et par ma fureur pour les alezans. Il se trouva justement qu’un matin il vint me voir à l’hôtel. Il m’aborda avec son aménité accoutumée; toutefois je crus apercevoir un nuage sur son beau front penché, et cela me fit souvenir que depuis quelque temps il était préoccupé et soucieux.--Il a quelque chose à me dire, pensai-je, et il m’en veut de ne pas encourager ses confidences.
Cependant il ne parla d’abord que de sujets indifférents. Je rompis la glace, et partant de la main je lui racontai ma jeunesse, mes rêves et mes ambitions de rapin, mon dernier entretien avec mon père le tonnelier, et la lettre de mon oncle Gédéon. Il eut un moment de surprise, l’air d’un homme qui se réveille; ce moment fut court, il se remit aussitôt. Il me questionna sur plusieurs points que j’avais touchés trop légèrement, et mit une extrême obligeance à entrer dans le détail de mes petites affaires. Il me représenta que la carrière d’un artiste est bien chanceuse, que sans doute j’avais un grand talent, que le portrait de sa fille en faisait foi, que cependant je ne devais pas rejeter à l’étourdie les propositions de mon oncle Gédéon, que le sentiment de l’idéal ennoblit tous les métiers, et, que la banque ne m’empêcherait pas de peindre à mes moments perdus.
--Nous reparlerons plus tard de tout cela, poursuivit-il; mais permettez-moi de vous gronder un peu. Oserai-je vous le dire? il me semble que vous ne prenez pas assez sérieusement la vie, qui est pourtant une chose très-sérieuse, que la dépense que vous faites n’est pas en rapport avec vos ressources, et que vous poussez trop loin l’imprévoyance de la jeunesse... Puis, après une pause:--Vous allez me renvoyer bien loin, me traiter d’ennuyeux et d’indiscret mentor. Voyons, m’autorisez-vous à vous imposer une épreuve? N’est-il pas dangereux pour un garçon de votre caractère d’avoir plus de douze mille francs dans son portefeuille, sans compter que c’est sottise de laisser dormir son argent? Gardez-en deux mille, et confiez-moi les dix mille autres, que je placerai chez moi. Dieu soit béni! mon commerce va si bien que je puis vous en servir un gros intérêt; laissez-moi faire, y compris le dividende, cela pourrait bien être du dix pour cent, et vous aurez une petite rente assurée. Est-ce trop vous demander? L’effort est-il trop grand? Il y a commencement à tout, à la fortune comme à la sagesse. Vous devriez consentir à cette épreuve.
Et, parlant ainsi, il me faisait mille caresses pour me donner du courage et m’appelait son cher enfant. Il me paraissait clair et certain qu’il ne se serait pas intéressé si fort à ma vertu, s’il n’avait vu en moi le futur fiancé de Meta. Je pris un grand parti, je courus à mon bureau, j’en retirai les dix billets. Je ne vous cacherai pas que je les contemplai un instant avec quelque perplexité, eux-mêmes semblaient émus. Je les remis à M. Holdenis, qui m’en signa aussitôt une reconnaissance. S’étant levé et fixant sur moi des regards attendris:--C’est bien, me dit-il, je gagerais que votre conscience est contente; croyez-moi, c’est le vrai bonheur.--Et il me serre dans ses bras.
Je ne sais si ma conscience était contente, je ne pris pas la peine de l’interroger. Je me trouvais, quant à moi, très-heureux du marché que je venais de conclure. J’avais troqué mes dix mille francs contre une permission en règle d’ouvrir mon cœur à Meta. Restait à saisir une occasion favorable; je la guettai plusieurs jours sans la trouver. L’insupportable baron Grüneck ne démarrait pas de la place. Enfin, grâces soient rendues à son rhumatisme, qui le contraignit de garder la chambre, je l’obtins, ce cher tête-à-tête que j’attendais. Ce soir-là, Meta portait un nœud de ruban cerise dans ses cheveux, une ceinture de la même couleur, et une jolie robe blanche dont les manches très-évasées laissaient voir à nu la beauté de ses bras. C’était un de ses jours de gravité; elle berçait dans sa tête je ne sais quel rêve, qui par intervalles apparaissait au fond de ses yeux et se dérobait aussitôt comme un fantôme qu’effarouche la lumière.
Après le dîner, elle s’en fut toute seule dans le jardin. Je l’y suivis et la trouvai assise sur un banc où je pris place à côté d’elle. La nuit était tiède, le le rossignol chantait. Le crépuscule avait laissé à l’horizon une vague lueur qui s’effaçait d’instant en instant; les étoiles s’allumaient l’une après l’autre, et Meta, qui savait tout, me disait leur nom à mesure qu’elles émergeaient de l’ombre. Elle en vint à parler de l’autre monde, de l’éternité; elle me dit que pour elle le paradis était un endroit où l’âme respire Dieu sans plus d’effort que les plantes ne respirent l’air ici-bas. Après l’avoir écoutée longtemps:--Mon paradis à moi, lui dis-je à l’oreille, c’est le banc que voici et les yeux que voilà.--A ces mots, enlaçant mon bras autour de sa taille, je soulevai le sien à la hauteur de mes lèvres, et j’y déposai un long baiser. Elle se dégagea lentement, sans colère, et avant de retirer sa main de la mienne elle lui permit, je crois, de se presser un peu contre ma bouche; cette main était brûlante. Tout à coup on l’appela; elle s’enfuit, et je me vis forcé de remettre à une autre fois la conclusion de mon discours.
Je dormis cette nuit d’un sommeil d’empereur; mes rêves furent délicieux, mon réveil le fut davantage encore. On ne m’attendait à Florissant que dans l’après-midi; j’y courus dès le matin, tant pesait à mes lèvres le mot que je n’avais pu dire, tant j’avais hâte de me lier par un irrévocable serment! J’entrai sans sonner, et ne trouvai personne au salon. Comme j’allais me retirer, j’avisai Meta assise sous la vérandah. Elle me tournait le dos, je l’appelai; un jet d’eau qui menait grand bruit ne lui permit pas de m’entendre. J’avançai sur la pointe des pieds. Elle était accoudée sur une table ronde, devant une grande feuille de papier, et paraissait plongée dans une sorte d’extase. J’allongeai le cou; sur ce papier, elle avait dessiné à la plume une couronne de violettes et de _vergissmeinnicht_, et au milieu elle avait écrit en lettres majuscules ces quatre mots: «Madame la baronne Grüneck.»
Voilà ce qu’elle contemplait dans un béat recueillement.
Avez-vous jamais pris, madame, une douche écossaise? Savez-vous ce qu’éprouve l’infortuné baigneur qu’on vient d’inonder d’eau chaude et qui soudain sent ruisseler sur ses épaules les premières gouttes d’une eau glacée? C’est une surprise de ce genre qu’éprouva en cet instant mon amoureux délire. Je m’éloignai à pas de loup, avant de sortir du salon, je me glissai jusqu’au chevalet sur lequel était posé le portrait presque achevé de Maüschen; j’écrivis au crayon sur le cadre: «Elle adorait les étoiles et le baron Grüneck.» Et je détalai comme un voleur.
Je fus cinq jours sans remettre les pieds à Mon-Nid; je les employai à faire avec Harris un voyage en chaloupe sur le lac. Le lendemain de notre retour à Genève, je le vis entrer dans ma chambre comme un coup de canon.
--Savez-vous la nouvelle du jour? me cria-t-il. Un commissionnaire la contait tout à l’heure au portier de l’hôtel. La maison du vertueux Holdenis a suspendu ses paiements, on a mis les scellés chez lui, et une poursuite est commencée. Le digne homme jouait à la bourse et n’a pas été heureux dans ses spéculations. L’affaire est très-véreuse; on parle d’un découvert énorme, et on assure que les créanciers ne toucheront pas le dix pour cent de leur argent. Heureusement vous n’en êtes pas; où il n’y a rien, le diable ne trouve rien à prendre.
A ce discours je demeurai muet comme un marbre, et sûrement j’en avais la pâleur. Il recula de deux pas:--Eh quoi! Tony, mon fils, reprit-il, doux enfant de la Bourgogne, cet onctueux aigrefin aurait-il trouvé le secret d’exploiter votre indigence?--Il partit d’un prodigieux éclat de rire, et se roulant sur le parquet:--Candeur primitive, s’écriait-il, union intime des cœurs, sentiment poétique des choses, royaume du bleu, je vous adore! O vertu des patriarches; voilà de vos traits!
Il en aurait dit davantage; mais j’étais déjà au bas de l’escalier, courant à toutes jambes. La rage au cœur, tout en cheminant, je comptais et recomptais dans ma tête les délicieux plaisirs qu’on peut se procurer pour deux mille écus, et je jetais des regards furibonds aux passants.
J’arrivai hors d’haleine à Mon-Nid; je m’élançai dans le cabinet de M. Holdenis. Il y était seul, sa grande Bible in-folio ouverte devant lui; posant sa main sur le saint livre:--Voilà, me cria-t-il, le grand, l’unique consolateur.
Madame, quand les Bourguignons sont en colère, ils n’ont pas l’habitude de mâcher leurs mots.--Il est possible, lui repartis-je d’une voix essoufflée, mais tonnante, que les fripons trouvent des consolations dans la Bible. Je vous prie, qui se chargera de consoler les dupes?
Il ne se fâcha point, il se contenta de lever les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de mon blasphème, qui n’était irrespectueux que pour sa tartuferie. Venant à moi, malgré ma résistance il s’empara de mes deux mains. A mes reproches, à mes invectives, il répondait par de filandreuses, doucereuses et larmoyantes explications. Il attesta les quatre évangélistes qu’en m’empruntant dix mille francs il n’avait songé qu’à mon bien et à mettre mes écus en sûreté; il convint toutefois qu’accessoirement il s’en était servi pour payer une échéance pressante; il me parut très-versé dans la casuistique, très-ferré en matière de direction d’intention. Puis il entama un verbeux et obscur récit de ce qu’il appelait son malheur: de mystérieux ennemis avaient tramé sa perte, il s’était laissé berner par un chevalier d’industrie, un débiteur insolvable avait consommé sa ruine,--après quoi il se répandit en lamentations sur le sort de sa sainte femme et de ses pauvres enfants. J’entendis des sanglots dans la pièce voisine; je crus reconnaître la voix de Meta, de celle qui n’était plus pour moi que la baronne Grüneck.
Je tirai de ma poche la reconnaissance que M. Holdenis m’avait signée, je la déchirai en quatre, j’en jetai les morceaux sur le plancher.--Je ne veux pas ajouter à vos embarras, m’écriai-je sur un ton d’ironie amère. Vous n’avez plus envers moi qu’une dette d’honneur; ou, si vous l’aimez mieux ainsi, vous ne me devez plus rien. Votre conscience et l’Évangile en décideront.
A ces mots, je sortis du sanctuaire de la vertu, bien décidé à n’y jamais rentrer. Quelques heures plus tard, j’avais réglé ma dépense à l’hôtel et je partais pour Bâle.
Comme le train se mettait en mouvement, un petit homme, qui marchait tout d’une pièce, parut sur le quai de la gare, et malgré les objections des employés s’élança dans un compartiment voisin du mien; il est des cas où les rhumatismes ont des ailes. Ce petit homme était le baron Grüneck. On a beau ne pas s’aimer, on se rencontre quelquefois dans la même pensée et dans le même wagon.
II
Vous savez, madame, comme on s’y prend pour dégorger les poissons: on leur fait perdre, en les mettant dans l’eau pure, le goût qu’ils ont contracté dans le limon. Je voulais me dégorger, moi aussi, mais par un traitement tout contraire. J’avais conçu tant d’horreur pour la vertu, que j’éprouvais le besoin de me débarrasser en pleine bourbe du peu qui m’en restait. Je m’arrêtai à Baden, où je fus servi à souhait. J’y rencontrai certaines femmes qui s’occupaient très-peu des étoiles et ne s’étaient jamais piquées de définir le paradis. Elles eurent pour moi des complaisances; la fortune n’en eut point. En vain me flattai-je de rattraper au jeu mes deux mille écus; j’y perdis les dernières plumes de mon aile, déjà si dégarnie. Plus enragé que jamais, je partis pour Dresde, où j’arrivai dans un état voisin du dénûment, si près de mes pièces que je fus forcé de vendre mes breloques et une partie de mes hardes, sombre d’humeur, dégrisé du vice, mais gardant toujours rancune à la vertu, me défiant de tous les yeux couleur de ciel, de toutes les voix de cristal et de tous les sourires onctueux.
Cette sottise me passa bientôt; je ne tardai pas à m’apercevoir que le monde tout entier est fait comme notre famille, qu’il y a partout du blé et de l’ivraie. Le hasard me fit trouver un logement chez les plus braves gens de la terre, qui, à vrai dire, parlaient fort peu de l’idéal. Je leur payais d’avance une modique pension; le second mois je fus à court, je leur confiai mon embarras. Ils m’avaient pris en amitié: non-seulement ils me mirent à l’aise et m’accordèrent toutes les facilités de paiement, ils m’offrirent de me nourrir et même de m’avancer de l’argent pour remonter ma garde-robe, ce que je n’eus garde d’accepter. Pendant plusieurs semaines, je ne dînai que de trois jours l’un, les deux autres je vivais de pain et d’eau claire. Ce triste régime ne prenait point sur ma santé; j’étais robuste et vigoureux, et la gaîté m’était revenue avec la confiance dans l’avenir. Bien que la faim me tînt parfois éveillé toute la nuit, je sifflais comme un pinson. Mes journées se passaient au musée; j’y copiais le portrait de Rembrandt que vous connaissez, dans lequel il s’est représenté un verre à la main, sa femme sur ses genoux. Je m’étais mis en tête que le jour même où j’aurais achevé ma copie, quelque heureuse rencontre m’en ferait trouver défaite;--la foi transporte les montagnes.
Je me souviens de ces semaines de détresse où j’ai connu la faim, la vraie faim, comme d’un temps heureux qui a fait époque dans ma vie. C’est une bonne nourrice que la misère, et ses maigres mamelles versent à ses nourrissons un lait sain et fortifiant. Je travaillais avec délices; je ne doutais plus de ma vocation. Il me semblait que je m’étais révélé à moi-même, que j’avais découvert ma volonté, et qu’elle valait quelque chose. En sortant du musée et me retrouvant sur le pavé de la rue au milieu d’inconnus qui sûrement avaient déjeuné et qui s’en allaient dîner, je me disais qu’il n’y avait de sérieux dans tout l’univers que Rembrandt et son clair-obscur. Mon estomac criait-il famine, je lui déclarais fièrement que ses fringales comme les dîners des autres étaient de vaines chimères, que mon oncle Gédéon n’existait point, bien qu’il en eût la sotte prétention, et que dans ce monde d’illusions les ombres les plus heureuses sont celles qui n’ont pas la peine de digérer.
La durée de mon épreuve n’excéda pas mes forces. Un soir, en rentrant dans mon taudis, je trouvai sur ma table deux lettres et un paquet cacheté. L’une de ces lettres était de M. Holdenis. Il avait eu mon adresse par Harris, à qui j’avais écrit, et il me mandait dans le style le plus solennel qu’à l’éternelle confusion des esprits légers, qui ne se font pas scrupule d’attenter par leurs soupçons au véritable honneur et à la vraie piété, sa parfaite honorabilité avait été universellement reconnue. Il m’apprenait ensuite qu’un concordat avait été souscrit par ses créanciers, lesquels avaient consenti que leurs créances fussent réduites momentanément au vingt pour cent, assurés qu’ils étaient qu’avec l’aide de Dieu M. Holdenis rétablirait ses affaires, et que tout leur serait remboursé avec les intérêts des intérêts. Il ajoutait que, n’ayant pas deux mille francs disponibles, il avait permis à sa fille de se dépouiller en ma faveur d’un bijou de famille qui valait cette somme ou plus encore, si grande était sa hâte de me prouver son antique probité. Cet homme antique et sa façon d’entendre le paiement des dettes d’honneur me parurent plaisants, et j’estimai que me rembourser par les mains de sa fille était le procédé d’une âme peu délicate.
J’ouvris la seconde lettre, l’écriture en était tremblée. Elle contenait ceci: «Monsieur, mon pauvre père m’apprend qu’il est votre débiteur. Il m’assure que le bracelet que vous trouverez dans le coffret ci-joint vaut la somme qu’il vous doit. A tout hasard, je vous envoie à son insu tous mes bijoux, en vous suppliant d’en disposer comme il vous plaira et de me garder le secret. Je vous souhaite le bonheur; il est à jamais perdu pour nous.»
Ce billet, qui me parut touchant, me réconcilia un peu avec le souvenir de Maüschen. Je portai aussitôt les bijoux à un honnête orfèvre qui m’avait donné un bon prix de mes breloques. Il me déclara que le bracelet valait tout au plus cinq cents francs, et il estima au double le collier, la bague et le médaillon qui l’accompagnaient. Je lui vendis le bracelet pour le prix qu’il m’en offrait, je rempaquetai le reste et le renvoyai à Meta avec ces mots: «Merci, c’était beaucoup trop.» A son cafard de père, j’adressai les lignes suivantes: «Monsieur, j’ai fait estimer le bijou que vous m’avez envoyé. Vous ne me devez plus rien. Ma légèreté tient votre probité quitte du reste.» Cela fait, après avoir acquitté à mes braves hôtes mon quartier arriéré, je demandai à ma philosophie la permission d’aller faire bombance au Belvédère, une fois n’est pas coutume. En sortant de table, je me promenai longtemps sur la belle terrasse de Brühl, qui borde la rive gauche de l’Elbe. Je me disais en marchant: Qui donc est cette Meta? Et je cherchais à me définir son caractère. J’y pensai plusieurs heures de suite, le lendemain je n’y pensai plus. J’étais artiste et j’étais né à Beaune.
Mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. A l’heure même où, ma palette en main, je donnais les dernières retouches à ma copie, je vois entrer dans la galerie un homme d’assez haute taille, dont le visage me frappa. Il approchait de la cinquantaine, mais sa chevelure noire et touffue, où ne se mêlait pas un poil gris, lui gardait bien le secret. Il avait grand air, grande tournure, les manières et le ton du meilleur monde, le regard pénétrant, acéré, une figure grave, presque sévère, qu’illuminait tout à coup le plus séduisant des sourires.