Meta Holdenis

Part 12

Chapter 124,004 wordsPublic domain

--Étant jaloux, je suis soupçonneux. Et maintenant, continuez votre promenade, si vous le voulez; je ne vous retiens plus, mais je saurai ce que j’en dois penser.

Elle jeta son sac à terre avec violence, et se laissant tomber sur un banc:--Ah! mon Dieu, s’écria-t-elle, tout est donc impossible!

Je m’assis auprès d’elle, et je lui dis:--Il y a une chose possible et qui arrangerait tout; ce serait...

--Oh! parlez. Je suis si lasse de la vie que je mène depuis quelques jours, que je vous promets de faire ce que vous me direz.

--Eh! parbleu, cette solution possible serait de nous épouser.

Elle eut un frisson; elle releva lentement la tête, me regarda d’un air de stupeur.--Je donnerais beaucoup, dit-elle tout bas, pour croire que vous me parlez sérieusement.

--Vous doutez toujours de mon sérieux, lui répondis-je en passant doucement mon bras autour de sa taille. Je ne sais pas prendre le ton élégiaque ni des attitudes penchées; je ne suis pas né saule pleureur. En revanche, je puis me rendre le témoignage que je n’ai jamais trompé personne. Vous me connaissez; vous savez que je suis un naïf et que je n’ai qu’une parole. Ma conduite a été nette; j’ai cru trouver du louche dans la vôtre, et j’avais juré de renoncer à vous; mais depuis le jour où vous avez voulu me noyer au fond d’un lac, que ma raison me le pardonne! je vous adore. La figure que vous aviez en exécutant ce beau coup me hante, me poursuit, je la revois en rêve. Vous n’avez pas réussi à mourir avec moi; revenons à notre premier plan, qui était le plus sensé, et vivons ensemble en nous rendant l’un l’autre aussi heureux que nous le pourrons. Je vous ai dit naguère que je n’avais jamais été amoureux que de Velazquez; je me rétracte, je vous aime autant que lui, quoique d’une autre façon, puisque je n’ai jamais eu la moindre envie de l’épouser. Mes explications manquent peut-être de clarté; mon idée pourtant me paraît très-claire. Vous serait-il possible, de votre côté, non de m’adorer,--je ne suis pas si exigeant,--mais de m’aimer un peu et de n’aimer personne plus que moi? Je vous demande pour la dernière fois si vous consentez à devenir ma femme, et je m’engage par la lune qui nous contemple à être un mari très-dévoué, très-complaisant et très-gentil. Sommes-nous d’accord? Qui ne dit mot consent. Seulement je désire que cette affaire soit réglée dès ce soir; je n’entends pas vous laisser à vos hésitations, ni rester vingt-quatre heures de plus dans les transes de mes perplexités. Vous allez rentrer au château, où, après vous être consultée, vous m’écrirez une lettre par laquelle vous me répondrez un oui aussi net, aussi précis, aussi tendre que possible. Ne craignez pas d’exagérer un peu vos sentiments, ni d’outrer vos expressions; je n’abuserai point de vos hyperboles, je ne suis pas un fat. Demain je me présenterai chez M. de Mauserre votre lettre à la main, et je lui dirai carrément ou rondement, comme il vous plaira:--Mlle Holdenis avait promis de ne pas vous quitter, elle ne dispose plus d’elle-même, elle appartient au quidam qui doit l’épouser, et ce quidam, c’est moi; elle partira tantôt pour Genève, où elle attendra le jour très-prochain de notre mariage.

Je m’interrompis un instant, je prêtai l’oreille; je crus entendre hennir un cheval.--Si vous n’aimez pas à écrire, repris-je, tout à l’heure quelqu’un passera ici, et nous lui expliquerons de vive voix...

--Oh! non, s’écria-t-elle, je ne veux pas le voir ni lui parler. Il y a en lui je ne sais quoi qui m’impose et me fait peur. J’aime mieux écrire. Dieu soit avec nous!

A ces mots, elle se leva en sursaut; puis, s’étant penchée vers moi et de ses deux mains m’ayant fermé hermétiquement les deux yeux, elle m’appliqua sur la bouche un long baiser qui me fit tourner la tête comme une toupie de Nuremberg. Elle me permit de le savourer, ce baiser; mais elle ne voulait pas que je le visse. Quand elle eut retiré ses mains et que j’eus rouvert les yeux, il me sembla qu’il y avait au ciel deux ou trois lunes, et qu’elles versaient sur tous les arbres du parc une pluie d’argent qui tombait de branche en branche et de feuille en feuille en grésillant.

Cependant elle avait ramassé son sac de maroquin et s’était enfuie d’un pied léger. Je m’élançai à sa poursuite. Au bout de dix pas, je m’arrêtai, posant la main sur mon cœur, qui battait à tout rompre.--Tony, me dis-je, ne faisons pas follement une chose raisonnable.

J’étais mal remis de mon émotion quand je vis se dessiner près de moi, sur le sable de l’allée, l’ombre d’un cheval et d’un cavalier. Une voix me cria:--C’est vous, Tony? Je suis bien aise de vous rencontrer; j’avais un mot à vous dire. Ce matin, on s’est permis d’outrager indignement une personne que j’estime et à qui je dois protection, car elle fait partie de ma maison. On a formé le projet, paraît-il, de la chasser d’ici à force de mauvais procédés et de dégoûts. Soyez assez bon pour insinuer à l’inventeur de ce petit complot qu’il joue gros jeu, et qu’il risque de me pousser à des résolutions extrêmes, dont je serais peut-être le premier à me repentir.

Puis, sans attendre ma réplique, il piqua des deux, et l’épaisseur d’une charmille le déroba bientôt à ma vue.

Dans le courant de la même soirée, Mlle Holdenis se présentait chez Mme de Mauserre. Trouvant le verrou tiré, elle frappa timidement et murmura:--Ouvrez, madame, je vous en supplie; je viens vous annoncer une bonne nouvelle.

La porte s’entre-bâilla.--Une bonne nouvelle! répondit Mme de Mauserre, qui ne put se résoudre à prendre la main que lui tendait Meta. Et c’est vous qui l’apportez?

--Que vous êtes pâle, madame! et que votre visage fait peine à voir! Tout à l’heure, quand vous m’aurez entendue, les roses vont refleurir sur vos joues, et vous sourirez comme autrefois. Sachez donc... Madame, je suis si troublée que je ne sais par où commencer.

Elle finit pourtant par trouver son commencement, et de fil en aiguille elle raconta l’entretien qu’elle avait eu avec moi et nos communes conclusions. Mme de Mauserre eut un saisissement de joie, elle la pressa sur son cœur comme si elle eût voulu l’étouffer.--Que je vous aime, ma chère! s’écriait-elle; vous le méritez bien, d’abord parce que vous êtes un cœur honnête et franc comme l’or, mais surtout parce que vous aimez Tony, car vous l’aimez, n’est-ce pas? et vous l’épouserez. Pourquoi m’en avoir fait un mystère?

--Excusez-moi, madame; j’avais peine à démêler mes propres sentiments. J’étais hésitante, combattue, incertaine d’être aimée. La première fois qu’il m’a dit: Voulez-vous être ma femme? il avait le ton demi-badin, et il me parut qu’il se moquait de moi. Un jour, il m’a parlé si durement que j’ai cru qu’il me méprisait. Je doutais de lui, aujourd’hui je ne doute presque plus. Adieu, madame; j’ai voulu vous procurer une bonne nuit, et j’y ai réussi, je pense.

Elle se retirait; Mme de Mauserre la rappela.--Et cette lettre qui doit tout sauver, tout réparer, l’avez-vous écrite?

--La pauvre tête que je suis! répondit-elle. Je viens de passer une heure devant ma table, cherchant vainement à rassembler mes idées, qui dansaient autour de moi comme des écoliers en révolte. Au surplus, la main me tremblait si fort que ma pauvre lettre n’aurait pas été lisible. Il vaut mieux que je m’endorme sur mon émotion: j’écrirai demain.

--Demain?

--Soyez sans crainte, il aura ma lettre avant midi.

--Non, ma chère. Il faut écrire dès ce soir; demain n’est pas à nous. Je vous aiderai, on se tire quelquefois d’affaire avec un peu de secours, et, si la main vous tremble, je vous servirai de secrétaire; vous n’aurez que la peine de recopier.

Aussitôt, malgré les protestations et les résistances de Meta, elle apporta sur la table un encrier, une plume, un buvard d’où elle tira un cahier de papier rose.--Voyez comme ce papier est joli! disait-elle; il va nous inspirer, car il faut que notre épître soit très-amoureuse, n’est-il pas vrai?

--Il m’a recommandé de la faire aussi tendre que possible, répondit Meta en souriant, et c’est là ce qui m’embarrasse; je suis si novice dans ce genre de littérature!

--Quand je vous dis que je vous aiderai! Je tiens la plume; comment débuterons-nous? Je vais écrire: Tony, je vous adore.

--Ah! madame, je vous prie, ménagez ma fierté, fit-elle en lui retenant la main. Et puis vous l’appelez Tony, vous en avez le droit; c’est une liberté que je n’ai jamais prise avec lui...

--Et qu’il faut prendre aujourd’hui, répliqua Mme de Mauserre. N’oubliez pas que la lettre que nous allons composer est ce qu’on appelle en diplomatie une lettre ostensible.

Après bien des tergiversations et des discussions, cette malheureuse minute se trouva rédigée tant bien que mal; elle était ainsi conçue:

«Ce que la surprise et la joie m’ont empêchée de vous dire, je vous l’écris, Tony; mais pourquoi faut-il que j’écrive? Je croyais vous avoir tout dit sans parler. Ai-je rêvé qu’un soir nous étions ensemble, que le hennissement d’un cheval nous a fait tressaillir, que je me suis dégagée de votre bras enlacé autour de ma taille, et qu’avant de m’enfuir... Ce baiser, Tony, n’était-il pas une réponse? Il vous en faut une autre; il est donc vrai que vous vous défiez de moi! Soyez satisfait, cette lettre vous apprendra, si vous l’ignorez, que je vous aime, que depuis longtemps mon cœur vous appartient tout entier. Tony, je vous abandonne le soin de ma destinée, je suis prête à vous suivre au bout du monde. Ne me trompez pas, le jour où vous le voudrez, je serai votre femme.»

Après avoir tracé le dernier mot de ce brouillon, qu’elle relut à haute voix:--C’est parfait, s’écria Mme de Mauserre; il ne manque plus que la date. Vite à l’ouvrage, ma belle! voici du papier. La main vous tremble-t-elle encore?

--Non, madame, répondit Meta, qui trempa résolûment sa plume dans l’écritoire.

--Permettez, reprit Mme de Mauserre, j’oubliais que ce papier est marqué à mon chiffre; si on s’en apercevait, on pourrait croire que je suis pour quelque chose dans cette affaire, et que je vous ai soufflé votre leçon... Vous écrirez chez vous tout à l’heure. Êtes-vous sûre de votre mémoire, ou voulez-vous emporter ce petit chiffon rose?

--C’est inutile, madame, lui repartit gaîment Meta. Je sais ma romance sur le bout du doigt; désirez-vous que je vous la récite?

Et à ces mots, roulant le chiffon rose en papillote, elle se disposait à le brûler à la bougie. Mme de Mauserre le lui arracha et le serra dans son buvard.--Je crains toujours que vous ne vous ravisiez. Ce brouillon est un témoin, et j’entends le conserver jusqu’à demain pour vous confondre, si votre copie n’était pas exacte; au besoin, je le montrerais à Tony. Vous voilà tenue de le transcrire bien fidèlement; vous me le jurez par toutes les larmes que vous m’avez coûtées!

Là-dessus, elle lui prit et lui secoua les deux mains, et la mit à la porte en s’écriant:--Ou je suis bien abusée, ou avant peu mon malade sera guéri, et je serai la plus consolée des femmes.

XI

Le lendemain fut un jour à grandes émotions dont je n’aime pas à me souvenir; heureusement il n’y en a pas beaucoup de semblables dans ma vie. Je me réveillai dans les meilleures dispositions, voyant en beau l’avenir et les gens qui se marient, content de moi, de ma conduite, de ma sagesse, de l’engagement que j’avais pris. Loin de regretter ma douce liberté, je bénissais l’obligeant collier que je m’étais passé moi-même autour du cou.

J’attendis toute la matinée la lettre de Meta, et je m’étonnais qu’elle me la fît attendre; mais je ne concevais aucune inquiétude: j’étais sûr de son cœur comme du mien. J’avais préparé mon discours à M. de Mauserre; entrée en matière, exorde, péroraison, d’un bout à l’autre cette pièce d’éloquence était admirable, et me paraissait d’un effet irrésistible.

Midi sonna; je n’avais encore rien reçu, l’impatience me prit. Je sortis de chez moi; en passant devant l’appartement de M. de Mauserre, dont la porte était entr’ouverte, j’y aperçus une grande malle pleine de hardes, que son valet de chambre achevait de garnir. Cette malle me donna fort à penser. La supposition à laquelle je m’arrêtai fut que M. de Mauserre, ayant fait à son réveil de sages réflexions et s’étant avisé que les voyages sont le meilleur moyen d’oublier, venait de se résoudre à partir pour le pays où il y a des orangers et point de Meta. Cette détermination me parut honorable et digne de lui. J’eus la surprise de trouver dans la salle à manger Mme de Mauserre, qui avait enfin rompu sa clôture. Elle était pâle, sérieuse; mais il y avait de l’espérance dans ses yeux.

Ma conjecture ne m’avait pas trompé: M. de Mauserre nous dit pendant le repas qu’il avait une recherche à faire aux archives de Florence, qu’il se mettrait en route le soir même ou le lendemain matin. M. d’Arci fut assez maître de ses sentiments pour cacher l’intime satisfaction que lui causait cette nouvelle. Je ne sais ce qui allait échapper à Mme de Mauserre, quand son regard rencontra le mien, qui lui conseillait le silence. Elle se tut. Quant à Meta, je crus remarquer quelque altération dans sa figure et dans son humeur; elle avait le visage allongé, le sourcil mobile, le regard fuyant; sa voix était sourde et comme voilée. Je connaissais par expérience les ondoiements singuliers de son caractère, deux fois déjà ce terrain mouvant m’avait manqué sous le pied; mais ce jour-là j’étais gai comme un pinson, et j’écartai de mon esprit tout fâcheux pronostic.

Après le déjeuner, je me trouvai seul avec Mme de Mauserre au salon:--J’imagine, lui dis-je, que vous voilà contente.

--Comment le serais-je, Tony? Il l’aime donc bien, puisqu’il a besoin de voyager pour étourdir son chagrin.

--Vous êtes aussi trop exigeante, lui dis-je en riant. Otez une poupée à Lulu, vous lui permettrez de bouder durant vingt-quatre heures. En de certains moments, les plus grands hommes sont des Lulus.

--Et Dieu sait quand il reviendra!

--Il reviendra, madame, aussitôt que Mlle Holdenis ne sera plus ici.

--Ah! Tony, j’ai bien envie de lui demander...

--Ne lui demandez rien, acceptez ce qu’il vous offre. Je vous en prie, retirez-vous dans votre appartement, et, lorsqu’il viendra vous faire ses adieux, embrassez-le tendrement sans paraître ni le blâmer, ni l’approuver. L’un serait aussi fâcheux que l’autre.

--Je ferai ce que vous me conseillez; n’êtes-vous pas mon sauveur? C’est vous qui l’avez déterminé à fuir le péril.

--Vous vous trompez, je ne suis pour rien dans sa décision.

--Ne soyez donc pas si réservé avec moi. Mlle Holdenis m’a instruite de tout; convenez...

Elle n’en put dire davantage, M. de Mauserre était rentré dans le salon et nous regardait d’un œil défiant. Ce regard la déconcerta, elle perdit contenance et s’enfuit.

Il vint à moi et me dit:--Je suis fâché, Tony, de vous déranger toujours dans vos mystérieux colloques avec Mme de Mauserre; mais j’ai une communication fort indiscrète et peu courtoise à vous faire, et vous me voyez dans un grand embarras.

Il avait l’air si malheureux que je lui répondis:--Qu’est-ce qui peut vous embarrasser? Il me serait bien difficile aujourd’hui de vous refuser quelque chose.

--Je me suis rendu ce matin auprès de Mlle Holdenis, continua-t-il, pour lui annoncer mon départ et la prier de rester ici jusqu’à ce que Mme de Mauserre ait trouvé à la remplacer. Elle y a consenti par dévoûment pour ma fille, mais à une condition.

--Laquelle, je vous prie?

--C’est que vous retournerez dès ce soir à Paris, attendu, ce sont ses propres paroles, qu’il lui est impossible de rester un jour de plus aux Charmilles avec vous.

Je demeurai abasourdi, hors de moi, suspendu entre le doute et la colère. Pendant deux ou trois secondes, le parquet me sembla rouler ou tanguer comme le pont d’un navire bercé par les vagues.

M. de Mauserre jouissait malignement de ma déconvenue.--Que lui avez-vous donc fait? reprit-il. Je vous croyais dans les meilleurs termes, elle et vous. Je l’ai questionnée, elle s’est retranchée dans un impénétrable silence.

--Je ne suis pas plus instruit que vous, lui répondis-je en composant tant bien que mal mon visage, qui sans doute grimaçait un peu. Il n’importe; ce soir même, je ne serai plus ici.

--Sans rancune? me dit-il avec un retour d’affection. J’en use librement à votre égard comme envers un vieil ami; mais savez-vous? faites mieux, vous devriez attendre jusqu’à demain et m’accompagner à Florence.

--Oh! pour cela, non, repartis-je. Je n’ai pas de recherches à faire aux archives, et il me tarde de me revoir dans mon atelier de Paris.

Il me quitta là-dessus, et, dès qu’il se fut éloigné, je courus cogner à coups redoublés à la porte de la nursery. Point de réponse. J’essayai de forcer la consigne; le verrou était tiré et résista noblement à mes efforts. J’allai me secouer un peu sur la terrasse, j’en avais grand besoin. J’aperçus au bout du potager Lulu, qui n’était accompagnée que de sa bonne. J’en conclus que sa gouvernante était retenue dans son dortoir par quelque affaire; je retournai à sa porte, mais je ne cognai pas: M. de Mauserre était avec elle, et ils causaient d’un ton fort animé. Je repassai une heure plus tard; cette fois j’entrai, l’oiseau n’était plus au nid. Je remontai chez moi, je commençai à faire mes malles. Tout à coup j’avisai par la fenêtre mon invisible, qui était descendue chercher son élève dans le parc et la ramenait au château. Je dévalai en courant l’escalier, j’arrivai sur le perron comme elle était au bas, gourmandant une femme de chambre d’un ton hautain, qui contrastait avec sa modestie accoutumée. Son visage, ses sourcils, son attitude de Sémiramis, me frappèrent de stupeur. Quand elle eut fini de gronder, elle considéra quelques instants un épervier qui planait au-dessus du château en poussant des cris aigus. Elle serrait les lèvres et gonflait ses narines; il me parut qu’elle aussi flairait une proie, qu’il y avait dans son cœur un épervier qui, ainsi que l’autre, avait faim, battait de l’aile et criait.

Elle se mit à gravir les marches du même pas qu’on monte à l’assaut; ses pieds élastiques, vainqueurs, semblaient dire: Ce perron est à nous! Je m’étais adossé à la balustrade; les bras croisés, je l’attendais. Elle me regarda comme on regarde un inconnu; c’était à croire qu’elle ne m’avait jamais vu, jamais parlé, qu’elle cherchait à deviner qui j’étais. Il n’y avait qu’un conteur de coquecigrues qui pût prétendre que la veille au soir elle m’avait donné par aventure un long baiser sur la bouche. Je n’eus pas la force de proférer un mot, elle me dépassait. Il m’eût été plus facile de l’étrangler que de lui parler.

Comme je regagnais ma chambre, Mme d’Arci, qui semblait fort agitée, me saisit par un bouton de mon habit, et m’entraînant au salon:--Que se passe-t-il donc? me demanda-t-elle d’une voix tremblante.

--Je n’en sais rien, et le diable m’emporte si je me soucie de le savoir, lui répondis-je. Tout est possible, à commencer par l’impossible.

Je cherchai à m’esquiver, elle me retint.--Faites-moi la grâce de m’écouter et de me donner un conseil. Tout à l’heure, avec l’assentiment de M. d’Arci, je me suis présentée chez mon père pour lui offrir de l’accompagner à Florence. Mlle Holdenis lui tenait compagnie, ils ont passé toute l’après-midi ensemble, tantôt chez elle, tantôt chez lui. En traversant l’antichambre, je l’ai entendu s’écrier: «Fournissez-moi cette preuve, et je vous promets de ne pas me venger.» A ma vue, il s’est arrêté court, et, lorsqu’il a su ce qui m’amenait, il m’a priée de me retirer en disant: Je ne pars plus.

--Je vous répète que mon seul étonnement est de me trouver encore ici, repartis-je en colère, mais je n’y serai plus longtemps. Cette maison m’est odieuse, je suis las des femmes qui pleurent et qu’il faut consoler par des mensonges; las des femmes qui mentent et dont il faut déchiffrer les rébus; las de voir deux hommes qui ne sont pas des sots, souffrir qu’une plaisante mignonne leur passe à tour de rôle la plume par le bec; las de mes écoles et des écoles des autres; las enfin d’entendre tous les jours conjuguer le verbe partir: elle partira, je partirai, nous partirons,--et personne ne part, excepté moi, morbleu! Reste qui voudra dans cet endiablé château, où je perdrais à la fin ma gaîté, ma jeunesse et mon talent.

Aussitôt je donnai l’ordre à un domestique d’aller retenir pour moi une voiture à Crémieu, et je remontai dans ma chambre, bien décidé à m’y tenir clos et couvert jusqu’à mon départ et à ne faire d’adieux à personne. Cependant, lorsque j’eus bouclé mes malles, il me parut impossible de m’en aller sans savoir ce qui était arrivé, quel prétexte avait inventé Meta pour m’éloigner, pourquoi M. de Mauserre, après nous avoir annoncé son départ, ne partait plus, et ce que signifiaient ces mots: «Fournissez-moi cette preuve, et je vous promets de ne pas me venger.» Je commençai à soupçonner qu’il y avait là-dessous quelque noire machination, et je me perdais en conjectures. Le soleil venait de se coucher; je m’introduisis sans dire gare dans l’appartement de M. de Mauserre, que je n’y trouvai pas. J’appris d’un domestique qu’il était descendu chez sa femme, je m’y rendis; une scène bien imprévue m’y attendait.

Mme de Mauserre s’était conformée à mes instructions; elle avait passé l’après-midi au coin de son feu sans échanger un mot avec personne, et n’était sortie que pour faire une courte promenade en voiture. Elle venait de rentrer et avait encore son chapeau sur la tête, quand elle reçut la visite de M. de Mauserre.

--Alphonse, lui dit-elle, j’espère apprendre de vous-même que vous avez renoncé à votre voyage.

--Vous apprendrez de moi, lui répliqua-t-il, que l’homme le plus sûr de sa volonté est sujet à changer d’avis trois fois dans une journée. Ce matin, j’étais résolu à partir seul; il y a deux heures, je comptais emmener Lulu...

--Et sa gouvernante? interrompit-elle vivement.

--Peut-être... Mais rassurez-vous, je suis retenu ici par une affaire importante.

--Quelle est cette affaire, Alphonse? De quoi s’agit-il?

--Ce matin donc, poursuivit M. de Mauserre, en s’efforçant d’être calme, quand j’ai communiqué mon projet à Mlle Holdenis, elle n’a pu retenir un mouvement d’effroi, et m’a fait entendre que j’avais tort de m’éloigner. L’instant d’après, comme je la priais de rester quelques jours encore aux Charmilles, elle a mis pour condition que M. Flamerin s’en irait dès ce soir à Paris. Il y avait là, vous en conviendrez, de quoi me rendre curieux. Je suis retourné auprès d’elle cette après-midi; je l’ai pressée, accablée de questions. Pendant plus d’une heure, je l’ai tenue sur la sellette, elle se plaignait que je la mettais à la torture. Enfin je suis parvenu à lui extorquer son secret; mais une simple affirmation ne pouvait me suffire, il me fallait des preuves. Pour les obtenir, je lui ai promis solennellement que je ne me vengerais pas, et même que je partirais sans vous avoir parlé de rien. De telles promesses n’engagent point, et je serais incapable de tenir la mienne;--vous savez qui je suis et ce que M. Flamerin peut attendre de moi.

--Vous ai-je bien entendu? s’écria-t-elle. Vous vous vengerez de M. Flamerin parce qu’il a l’audace d’aimer Mlle Holdenis et de vouloir l’épouser?

--Cette comédie est percée à jour, répondit-il, et ne peut plus vous servir. Tony s’y est si bien pris qu’il m’avait donné le change; mais je vous répète qu’à cette heure je sais tout, et que j’ai en main la preuve qu’il est votre amant.

Elle demeura comme pétrifiée, n’en croyant pas ses oreilles et se demandant si elle rêvait. Elle répétait machinalement:--Vous avez la preuve que Tony!... Alphonse, êtes-vous dans votre bon sens?--Tout à coup un trait de lumière traversa son esprit; elle courut à sa table, ouvrit précipitamment son buvard.

--Je vous ai devancée, voici ce que vous cherchez! lui dit M. de Mauserre, et à ces mots il tira d’un carnet et lui présenta le dangereux papier rose.