Part 11
Je ne sais ce qu’elle se disposait à lui répondre, je l’arrêtai par un geste, et j’eus tort: M. de Mauserre venait de s’approcher de la cheminée, au-dessus de laquelle il y avait une glace. Cependant il ne fit pas semblant d’avoir rien aperçu dans cette glace; il avança un fauteuil, s’y assit, et dit du ton le plus tranquille:--Vous avez mauvais visage, Lucie; Tony a pris ses degrés en médecine; il m’a guéri jadis d’une douleur de rhumatisme, où son savant diagnostic avait cru reconnaître une attaque de goutte. Ses remèdes sont, paraît-il, des selles à tous chevaux, car il est positif qu’il m’a guéri. Vous a-t-il tâté le pouls?
--Mme de Mauserre a un peu de fièvre, repartis-je, et je crois qu’elle a surtout besoin de repos; une bonne nuit la remettra sur pied.--Et, me levant, je le regardai d’un air qui signifiait: je m’en vais, mon cher monsieur, vous devriez bien en faire autant.
--Je n’ai pas sommeil, je ne me coucherai pas de sitôt, s’écria Mme de Mauserre.--A son tour, elle m’adressa un geste suppliant qui voulait dire: pour l’amour de Dieu, ne vous en allez pas!
--Notre promenade à Paladru nous a mal réussi, reprit M. de Mauserre. Lulu y a gagné un rhume. Votre migraine vous a-t-elle permis de lui faire ce soir une visite?
Elle eut un frémissement dans tout le corps.--Je n’y aurais pas manqué, répondit-elle, si Lulu avait été seule, mais Lulu n’est pas seule, et la personne qui la soigne...
Je me hâtai de lui couper le chemin:--En effet, dis-je d’un ton enjoué, Mlle Holdenis n’a pas seulement de l’amitié pour ses malades, elle en est jalouse et ne permet pas qu’on les approche.
Le silence régna pendant deux minutes; il n’était interrompu que par le tic-tac de la pendule, qui me paraissait avoir la fièvre, elle aussi: son pouls était capricant, elle battait tour à tour un ou deux coups à la seconde.
--La nuit est superbe, reprit M. de Mauserre. La lune sera pleine demain, ce soir déjà elle était ronde comme un fromage.
--J’ai remarqué une chose, lui dit Mme de Mauserre. Vous sortez à cheval toutes les fois que vous êtes préoccupé ou que vous tenez conseil avec vous-même. Auriez-vous ce soir quelque souci?
--Eh! ma chère, quel souci voulez-vous que j’aie?
--A quoi pensiez-vous tout à l’heure, chemin faisant?
--A votre migraine, qui a condamné Tony à dîner seul avec moi; le reste du temps, je n’ai pensé à rien.
--Alphonse, un homme de votre caractère pense toujours à quelque chose ou à quelqu’un.
Il la regarda d’un air étonné.--Ah! chère madame, m’écriai-je, les hommes d’esprit sont plus bêtes que vous ne croyez, et je les tiens parfaitement capables de bayer une heure durant à la lune sans penser à rien.--Puis, allant à la fenêtre:--Il est certain que la nuit est fort belle. Êtes-vous d’humeur, monsieur, à venir fumer un cigare avec moi sur la terrasse?
Ma proposition lui agréa, et il s’approchait de Mme de Mauserre pour lui souhaiter une bonne nuit, quand elle lui dit:--Un instant, Alphonse; j’ai à vous parler.
Malgré la peine que j’y avais prise, je n’étais point parvenu à empêcher le périlleux abordage dont je redoutais l’issue; le moyen de lutter contre une obstination de femme! Je gagnai lestement la porte, et j’avais déjà la main sur le loquet; Mme de Mauserre me cria:--Restez aussi, Tony, je vous en prie; depuis que nous vous connaissons, M. de Mauserre et moi, nous n’avons jamais eu de secrets pour vous.
--Restez, mon cher, me dit-il d’un ton sardonique, et ne prenez pas cet air déconfit, ou je me figurerai que vous savez déjà de quoi Mme de Mauserre veut me parler.
Je pris le parti de me rasseoir sur ma chaise, où je demeurai les bras ballants, les yeux cloués au plafond, adressant à la corniche une oraison mentale et l’adjurant de se laisser choir sur notre tête.
--Eh bien! Lucie, qu’avez-vous donc à me dire? demanda M. de Mauserre, qui était plus inquiet sans doute qu’il ne voulait le paraître. Quel est le sujet de cet entretien que vous introduisez si solennellement? Rédigerons-nous un procès-verbal? Dresserons-nous un protocole? Faut-il que Tony prenne la plume?
--J’ai une supplique à vous présenter, murmura-t-elle.
--Une supplique? quel singulier mot! Depuis six ans que j’ai le bonheur de vivre avec vous, vous ne m’avez jamais présenté de supplique.
--C’est ce qui m’encourage, vous ne repousserez pas la seule prière que je vous aie jamais adressée. Je vous conjure de me faire un sacrifice, qui peut-être vous coûtera.
Cette ingénieuse façon de prendre le taureau par les cornes me causa un mouvement de rage, et je donnai intérieurement toutes les femmes au diable; je ne pensais pas à vous dans ce moment, madame.--Qu’avez-vous donc, Tony? me dit M. de Mauserre; puis il regarda devant lui et attendit.
Après un instant d’hésitation:--Me ferez-vous la faveur, reprit-elle, d’éloigner de cette maison Mlle Holdenis?
Il tressaillit dans son fauteuil.--Ai-je bien entendu? s’écria-t-il. Quoi! cette personne que vous admiriez, que vous prôniez, que vous portiez aux nues, que vous appeliez la perle des gouvernantes! voilà une saute de vent des plus inattendues. Qu’a fait, je vous prie, Mlle Holdenis pour s’aliéner si subitement vos bonnes grâces, et que lui reprochez-vous?
--Rien dont elle soit responsable. Vous m’obligeriez beaucoup en me dispensant de vous dire mes motifs. Ne les devinez-vous pas?
--Voyons un peu, on trouve en cherchant. Lui en voulez-vous de s’être rendue trop utile et trop nécessaire ici? Vous plaignez-vous qu’à force de bon sens et de patiente fermeté elle ait mis à la raison une enfant que ni vous ni moi ne savions élever, et qui, abandonnée à nos soins, serait devenue insupportable? Lui faites-vous un crime d’avoir l’esprit d’ordre et de gouvernement, d’avoir pris de l’autorité sur vos domestiques? ou bien lui savez-vous mauvais gré des soins attentifs et dévoués qu’elle m’a donnés dans ma maladie, ou du plaisir que je trouve quelquefois à causer avec elle? Parlez, expliquez-moi vos griefs.
--Je l’accuse d’avoir su malgré elle se faire aimer de vous, répondit-elle d’une voix frémissante.
Il ne laissa pas de se troubler un peu, et afin de cacher sa rougeur, il recula vivement son siége et se mit dans l’ombre du capuchon de la lampe.--Que signifie cette incartade? s’écria-t-il. Et quel est l’excellent ami qui vous a rendu le bon service... Le connaissez-vous, Tony?
--Non, lui répliquai-je sèchement. J’estime comme vous qu’il est des cas où le premier devoir de l’amitié est de se taire, et le silence m’a été d’autant plus facile que je n’avais rien remarqué qui valût la peine d’être dit.
--Tony a combattu mes soupçons, reprit-elle; mais il n’a pas réussi à me tranquilliser. Eh! bon Dieu, je ne vous reproche pas un crime, Alphonse; convenez que Mlle Holdenis vous a inspiré un goût, un attachement que j’ai le droit de trouver excessif. Elle m’a fait connaître ce vilain mal qu’on appelle la jalousie; oui, pour la première fois de ma vie je me sens jalouse, et vous m’aimez trop, n’est-ce pas? pour souffrir que je le sois longtemps.
--Dites plutôt que j’estime trop votre bon sens, votre jugement, pour vous supposer capable de souffrir longtemps d’un mal imaginaire et de vous obstiner dans une fantaisie qu’il m’est impossible de prendre au sérieux.
--Alphonse, dit-elle en élevant la voix, vous me promettez que Mlle Holdenis partira?
--Oui, aussitôt que vous aurez découvert quelque part une institutrice qui la vaille, qui ait son cœur et son esprit, qui soit apte comme elle à façonner, à instruire votre fille, à lui apprendre beaucoup de choses que je n’ai pas le temps et que vous n’avez ni le loisir ni le goût de lui enseigner.
A ces derniers mots, elle éclata:--Fort bien, s’écria-t-elle. Mlle Holdenis quittera les Charmilles, ou j’en sortirai moi-même.
--Pour le coup, en voilà trop, dit-il en frappant du pied. Si je vous écoutais davantage, je craindrais de me fâcher, et je me défie de mes emportements. J’en appelle de vos déraisons d’aujourd’hui à la raison que vous aviez hier et que sûrement vous aurez demain. Bonsoir, ma chère; je vous laisse avec votre confident. Puisse-t-il vous donner des conseils sages et surtout désintéressés!--ajouta-t-il en me lançant un coup d’œil qui n’était pas tendre. Et il sortit à grands pas du salon, dont il referma la porte assez bruyamment.
Mme de Mauserre se leva aussitôt après, et arpenta la chambre d’un pas sec et fébrile; le parquet résonnait sous sa colère. En passant devant la cheminée, elle y jeta son éventail. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Sa fierté blessée lui enflammait les joues; elle avait je ne sais quoi de hérissé, comme un aigle dont on inquiète le nid; je croyais entendre le sourd grondement de son cœur. Elle s’avança vers une porte-fenêtre qui s’ouvrait sur un balcon; au pied de ce balcon, il y avait un boulingrin décoré d’une statue de Flore et entouré d’une grille curieusement ouvragée, qui représentait des ronces et des cactus, véritable broussaille en fer. Elle contempla quelques instants la statue et la grille. J’eus peur, et je la suivis; mais elle rentra bientôt dans son naturel, sa folie l’épouvanta, elle recula jusqu’au milieu du salon, où elle pleura à fendre l’âme.--Tony, s’écriait-elle, vous l’avez vu, vous l’avez entendu; direz-vous encore que je me crée des fantômes, et qu’il ne m’a pas condamnée dans son cœur?
--J’ai vu, j’ai entendu, lui répondis-je, et je vous déclare que vous êtes votre plus mortelle ennemie; une rivale qui aurait juré votre perte ne vous ferait pas plus de mal que vous ne vous en faites vous-même. Vive Dieu! vous mériteriez qu’on vous abandonnât à votre triste sort; mais je veux vous sauver malgré vous, et je vous sauverai.
Elle posa ses deux mains sur mes épaules et me regarda quelques instants dans les yeux; elle semblait y chercher son avenir.
--Je ne vous demande que trois jours, poursuivis-je en me dégageant. Vous allez me promettre que durant ces trois jours vous ne ferez pas un geste, vous ne direz pas un mot, car tout ce que vous pourriez dire ou faire tournerait contre vous.
--Trois jours! En faut-il davantage au chagrin pour dévorer une femme de ma sorte?--Puis, du ton d’un enfant grondé qui implore son pardon:--Je vous promets, me dit-elle, d’être sage, très-sage.--Et afin de me donner sans délai un échantillon de sa sagesse, elle s’écria:
--Si vous échouez, Tony, eh bien! je m’en irai; mais, je vous en avertis, je ne sortirai pas par l’escalier.
X
Il est difficile, madame, de faire un bon tableau; pourtant, quand on s’y applique, on y parvient quelquefois. Il n’est pas moins difficile de sauver une femme qui se noie; on s’en tire quand on est bon nageur. On apprend à nager comme on apprend à peindre; mais il est un art qui ne se laisse ni apprendre, ni enseigner, parce qu’il n’a point de règles certaines: on l’appelle l’art de vivre. Peut-être avez-vous à ce sujet des lumières supérieures; je me suis convaincu, quant à moi, par ma petite expérience, que vouloir calculer et diriger les conjonctures de ce bas monde est une prétention aussi vaine que celle des astrologues, et que les futuritions des sages valent les prophéties des bohémiennes. On réussit souvent en dépit de tout et du bon sens, et souvent on échoue en ayant tout pour soi; tel homme se sauve par ce qui devait le perdre, tel autre se perd par ce qui devait le sauver. N’attendons pas de la philosophie qu’elle nous instruise à gouverner notre destinée ni celle des autres, elle ne peut nous servir qu’à nous désintéresser de nos petites affaires. Encore faut-il que la vieillesse lui vienne en aide! Voilà notre sort, madame, ce qui ne m’empêche pas de compter fermement que nous mourrons centenaires, vous et moi, et que nous serons jusqu’à la fin très-sages et très-heureux.
J’abandonne mes réflexions pour reprendre le fil de mon histoire. Mme de Mauserre m’avait promis qu’elle ferait un effort sur son chagrin, qu’elle renoncerait dès le lendemain à sa migraine et à sa réclusion. Cet effort lui parut trop grand, elle s’entêta malgré mes conseils à faire la malade et à se cantonner dans sa chambre; elle n’avait pas le courage, disait-elle, d’affronter certains regards où elle croirait lire sa condamnation.
Mme d’Arci, étant allée prendre de ses nouvelles, n’eut pas besoin de l’interroger longtemps pour savoir à peu près ce qui s’était passé. Elle me rencontra une demi-heure après et me dit:--Eh bien! ce que vous redoutiez le plus est arrivé.
--Oui, lui dis-je; heureusement nous sommes sans reproche.
--Et maintenant qu’allons-nous faire?
--Une voie d’eau s’est déclarée; que chacun apporte son étoupe!
--Vous ne voulez plus agir de concert avec nous?
--M. d’Arci, lui répondis-je, serait pour moi un allié compromettant; nous chantons le même air, mais la chanson n’est pas la même. Je vous rends votre liberté, chère madame; laissez-moi la mienne.
Elle me quitta un peu étonnée de mes allures discrètes.
Quelques heures plus tard, Mlle Holdenis descendit sur la terrasse avec son élève, qui était remise de son indisposition. Elle s’assit sur un banc et la regarda sauter à la corde. Mme d’Arci, qui se promenait au bras de son mari dans une autre partie du jardin, le quitta pour aller droit à Meta et lui demanda la faveur d’un instant d’entretien.
--Chère petite, dit-elle à l’enfant, va jouer un peu plus loin; nous te rappellerons tout à l’heure.
--Il n’y a qu’une personne qui ait le droit de me commander, repartit Lulu en consultant le visage de sa gouvernante, dont les yeux lui intimèrent l’ordre de s’éloigner. Elle obéit incontinent.
--Vous exercez sur cette petite fille un empire singulier, dit Mme d’Arci; vous la menez à la baguette.
--Je l’aime beaucoup, madame; c’est tout mon secret.
--Je suis persuadée, mademoiselle, que vous avez autant de cœur que d’intelligence, et cela me décide à vous présenter une requête en faisant appel à la délicatesse de vos sentiments. Vous pressentez sans doute ce que je veux dire?
--Non, madame; mais je suis prête à vous entendre.
--Il y a ici près une femme qui est bien malheureuse; vous êtes la cause involontaire de ses souffrances. A tort ou à raison les attentions que vous témoigne mon père lui ont inspiré quelque jalousie, et, comme ses impressions sont très-vives, elle a conçu des alarmes qui sont exagérées, j’en suis sûre. Ne ferez-vous rien pour lui rendre le repos et le bonheur?
--Que puis-je faire, madame?
--Partir le plus tôt possible, en emportant notre estime et nos regrets.
--M. de Mauserre vous a-t-il chargée de me signifier mon congé? J’obéirais avec joie. Croyez qu’il me tarde d’avoir quitté les Charmilles; j’y suis, moi aussi, bien malheureuse.
--Mon père ne m’a chargée de rien, mademoiselle.
--Allez le trouver, madame, et obtenez qu’il m’ordonne de partir; je vous en serai reconnaissante.
--Qu’est-il besoin, mademoiselle, d’attendre cet ordre? Votre cœur ne vous en donne-t-il point?
--Si vous étiez mieux informée, madame, vous sauriez que dans un moment où j’avais des dégoûts, comme je pensais à m’en aller, M. de Mauserre m’a obligée de rester, en m’arrachant la promesse d’attendre son consentement.
--Vous m’étonnez, mademoiselle. Une telle promesse est-elle capable de vous retenir une heure de plus dans une maison où vous avez, sans le vouloir, semé la zizanie, apporté le trouble et le chagrin?
--J’ai donné ma parole, et je ne me dégage pas ainsi de ma parole.
--J’aurais cru, dit Mme d’Arci en s’animant, que le devoir nous commandait de sacrifier les petites obligations aux grandes.
--Peut-être n’avons-nous pas la même idée du devoir, répondit-elle doucement. Vous avez votre conscience, j’ai la mienne.
--La vôtre est mystérieuse, mademoiselle; le désespoir de Mme de Mauserre la laisse bien tranquille.
--Vous êtes téméraire dans vos jugements, madame. Interrogez Mme de Mauserre; elle vous dira si je suis indifférente à ses peines, et puisque vous semblez croire que je vous dois compte de ma conduite, c’est moi, madame, sachez-le bien qui l’ai conjurée de solliciter et d’obtenir mon renvoi.
--Vraiment, mademoiselle? Eh bien! voulez-vous savoir ce que j’aurais fait à votre place? Je me serais tue, et je serais partie.
--Ah! madame, quoi que je fasse, je suis condamnée d’avance dans votre esprit. La superbe justice de la comtesse d’Arci ne se croit pas tenue d’être équitable pour une pauvre fille qui n’a rien et qui n’est rien. Heureusement il y a là-haut un juge suprême qui regarde du même œil les grands et les petits.
--Mais enfin, reprit avec vivacité Mme d’Arci, que cette douceur obstinée irritait de plus en plus, si Mme de Mauserre n’obtient pas votre renvoi...
--Elle l’obtiendra, n’en doutez point, interrompit-elle avec un demi-sourire. Daignez avoir un peu de patience; demain ou après-demain je serai rentrée dans mon néant, et vous serez délivrée à jamais de mon importune présence.
--Mais supposons, je vous prie, que Mme de Mauserre, qui est moins ingénieuse, moins persuasive que vous, mademoiselle, et qui n’entend rien à l’art de gagner ses procès par d’adroites insinuations; supposons, vous dis-je, qu’elle s’y prenne gauchement et qu’elle essuie un refus;--puis-je savoir ce que vous ferez?
--J’interrogerai Dieu à genoux, et il me répondra, dit-elle en levant les yeux au ciel.
M. d’Arci s’était rapproché peu à peu. Se mêlant tout à coup à l’entretien:--Votre Dieu, mademoiselle, s’écria-t-il, je le connais: c’est le Dieu des intrigants et des cafards, et quand vous l’interrogerez à genoux, ce Dieu très-complaisant, il vous répondra: «Ne t’en va pas, minette; il y a ici deux cent mille bonnes petites livres de rente à gagner, que tu prendras un jour en pleurant, car tu as la larme facile et il faut toujours pleurer en prenant.» Morbleu! ne puis-je apercevoir sur cette terrasse un athée de bonne foi, que j’aie le plaisir de l’embrasser sur les deux joues!
--Mon Dieu a horreur des blasphèmes, monsieur, répliqua-t-elle en se levant; mais il pardonne à ceux qui les profèrent quand ils ne savent ce qu’ils font.
Comme elle s’en allait, il la retint par le bras, il entendait vider son dossier; mais en cet instant Lulu, qui s’était approchée d’un fourré, poussa un cri. Sa gouvernante courut à elle.--Une vipère! lui dit l’enfant toute pâle en reculant et lui montrant du doigt le plus innocent des orvets.
--Vous vous effrayez à tort, lui repartit Meta, qui la prit par la main. Les vipères ont la tête plate et un air moins avenant.
--Défie-toi, Lulu, de l’histoire naturelle de ta gouvernante, s’écria M. d’Arci. Je te montrerai des vipères qui n’ont point la tête plate, et dont le regard est confit en douceur.
Meta l’interrompit par un gémissement; attachant sur lui ses yeux pleins de larmes, elle lui dit:--Monsieur, quand je suis seule, je me mets à votre merci; mais, de grâce, ne m’insultez pas en présence de cette enfant.
Et elle emmena Lulu, qui, la voyant pleurer, se retourna vers M. d’Arci et le regarda de l’air farouche d’un Eliacin devant qui on insulte Jéhovah.--Méchant, tu la fais pleurer, lui cria-t-elle, je m’en plaindrai à quelqu’un.
Comme la veille, ni Mlle Holdenis, ni Mme de Mauserre ne parurent au dîner, qui fut court et silencieux. En sortant de table, j’allai courir la campagne. Résolu d’avoir le soir même avec Meta une explication décisive, je me proposais de la relancer dans son impénétrable _nursery_, dussé-je m’y introduire par la fenêtre; mais je voulais attendre l’heure où Lulu s’endormait.
Le parc avait deux issues, l’une sur la grande route qui conduit à Crémieu, l’autre sur un vallon sauvage dont la mélancolie et la nudité rappelaient à M. de Mauserre certains sites de la campagne de Rome. C’est dans cette solitude qu’il promenait le soir ses rêveries. Il traversait le parc dans sa longueur et s’échappait par une petite porte à poulie que fermait un simple verrou. Aussi persévérant que subtil, il avait, à force de soins, dressé son cheval à pousser ce verrou; il était plus fier de ce résultat que d’avoir écrit l’histoire de Florence. Du sentier que je suivais, je le vis s’acheminer le long de l’avenue; absorbé dans ses pensées, il ne m’aperçut point. Je le laissai prendre les devants, et, quand je sortis après lui par la petite porte, il avait disparu.
Quelques instants plus tard, j’étais accroupi sur le talus d’un fossé, au bord d’un chemin désert. A ma droite, je voyais se déployer l’immensité de la plaine dans le gris de la nuit, qui commençait à s’épaissir. Une clarté rose répandue au couchant s’éteignait de minute en minute. Quelques étoiles apparaissaient déjà, et la terre se taisait pour écouter le silence du ciel. Pas d’autre bruit que le chant d’un grillon et le cri d’une faux que repassait une fois encore un faucheur attardé. En face de moi se dressait un rocher creux, aux arêtes vives et couronné d’une touffe de chardons de Notre-Dame qui se profilaient sur l’horizon. A la lumière douteuse du crépuscule, les objets les plus insignifiants prennent un sens et un air; ils ont des attitudes, des gestes. Ces chardons étaient au fait ce qui m’occupait, ils m’en disaient leur sentiment. La lune vint bientôt se mêler à notre conversation. Elle se leva dans l’intervalle que laissaient entre elles deux montagnes; je la vis poindre au bout d’une longue allée de saules, dont les branches se rejoignaient au-dessus d’elle en forme de dais. Je m’imaginai qu’elle se détachait du ciel pour accourir à moi, et que les saules frémissaient à son approche. C’est vous dire, madame, que mon esprit n’était pas dans son assiette accoutumée; je n’ai pas l’habitude de croire que la lune se dérange si facilement pour moi. Je m’étendis sur le revers du fossé, et je fermai les yeux. Si quelqu’un passa sur le chemin, il dut me prendre pour un homme endormi. Je ne dormais pas, je songeais à m’affermir dans une résolution dont je calculais les hasards. Je me redressai en disant à je ne sais qui:--Au diable l’ergoteur! Il est certain que je suis amoureux, et il est presque certain que je suis aimé.
Je venais de rentrer dans le parc par la petite porte; soudain j’aperçus à quelque cent pas de moi une ombre qui se dirigeait rapidement de mon côté. Elle courait plutôt qu’elle ne marchait. Je m’effaçai derrière un tronc d’arbre, et je la regardai s’approcher. Je reconnus Meta. Elle était enveloppée d’un manteau brun dont elle avait relevé le capuchon sur sa tête; elle portait un petit sac de voyage à la main.
Comme elle allait me dépasser, je sortis précipitamment de mon embuscade, et lui barrai le passage. Elle fit un geste d’effroi.--De grâce, me dit-elle, ouvrez-moi le chemin.
--Où donc allez-vous à si grands pas?
--Droit devant moi. Je m’enfuis d’une maison où je suis méconnue, haïe, outragée. Vous ne savez pas ce qu’ils m’ont dit ce matin. Que n’étiez-vous là! vous auriez aboyé avec la meute.
--Je ne vous ai jamais insultée, lui répliquai-je. Je vous ai grondée, durement peut-être; n’en ai-je pas le droit, puisque en dépit de ma raison, de mes soupçons, de mes justes colères, en dépit de tout, j’ai la sottise de vous aimer encore?
Il lui échappa un soupir, ou, pour mieux dire, un cri mal étouffé.--Ne vous jouez pas de moi, balbutia-t-elle, et laissez-moi partir.
--Je n’aurais garde. Je m’étais promis d’avoir dès ce soir une explication avec vous. Grâce au hasard, qui me veut du bien, je n’aurai pas besoin d’enfoncer votre porte ou votre fenêtre. Une seule chose m’inquiète.
Elle me questionna du regard.--Pourquoi, lui dis-je, avez-vous choisi ce chemin pour vous en aller?
--Parce que je pensais n’y rencontrer personne.
--Permettez, vous étiez à peu près sûre d’y rencontrer quelqu’un qui s’y promène tous les soirs à cheval.
--J’aurais bien su l’éviter, repartit-elle vivement.
--Je me plais à le croire; autrement vos aboyeurs vous accuseraient d’avoir voulu vous ménager une rentrée triomphale.
Elle se récria d’indignation:--Ne voyez-vous pas que vous m’insultez, vous aussi?