Part 10
--Ah! monsieur, pourquoi obligez-vous une fille à plaider pour vous contre son père, et à vous avertir que, si honnête, si loyal qu’il soit, il est homme à projets et à chimères, qu’il a la main malheureuse dans tout ce qu’il entreprend, que vous lui rendriez un service fatal en encourageant ses illusions, que vous ne reverriez jamais votre argent, et que ma fierté ne s’en consolerait pas?... J’exige, monsieur, que vous ayez le courage de le refuser. Je suis prête, s’il le faut, à vous demander cette grâce à genoux.
--Calmez-vous. Je refuserai, puisque vous m’en priez. Laissez-moi vous dire que vous avez le cœur le plus noble et le plus délicat que je connaisse.
--Et vous, monsieur, vous êtes la bonté même... Pourtant vous m’avez fait tout à l’heure la plus injuste querelle.
Il me parut qu’il changeait de place pour se rapprocher d’elle.--Pour la dernière fois, l’aimez-vous ou ne l’aimez-vous pas? lui dit-il.
--Quittons ce sujet, monsieur, il m’en coûte trop de me disputer avec vous.
--Vous refusez donc de rassurer mon inquiétude? reprit-il d’un ton presque suppliant.
--J’ai peine à croire à votre inquiétude; je croirais plutôt à votre despotisme, si vous n’étiez pas si bon.
--Et ma tyrannie vous paraît insupportable?
--Je suis très-disposée, monsieur, à me laisser gouverner par vous; mais nous vivons, ajouta-t-elle avec gaîté, dans un temps où les peuples les plus soumis demandent à leur gouvernement de s’expliquer.
--Vous voulez que je m’explique? Vous voulez me contraindre à vous dire ce que je m’étais promis de vous taire à jamais?... Oui, je suis un despote, et mon secret... Ah! ne me forcez pas à parler, vous m’avez deviné!
Il y eut un long silence, du moins il me parut très-long. M. de Mauserre le rompit enfin en disant:--Je ne sais ce que vous penserez de moi; mon aveu vous semble-t-il odieux ou ridicule?
--Je ne vous juge pas, monsieur, répondit-elle, je crois rêver. Vous vous trompez, vous vous faites illusion. Qui suis-je, pauvre fille sans esprit et sans figure, pour m’être fait aimer d’un homme tel que vous? Ce sera l’éternelle gloire de ma vie; mais à cet honneur dangereux je préfère la paix que j’ai perdue. J’étais si heureuse auprès de vous!... Hélas! me voilà condamnée à quitter dès demain les Charmilles. Monsieur, qu’avez-vous fait? Que vous êtes cruel!
--Vous me quitteriez? s’écria-t-il avec véhémence; je ne le souffrirai point.
--Quand j’aurais la faiblesse de rester, quelle vie mènerais-je dans une maison où j’aimais à vous chercher, et où désormais la prudence, le devoir, tout me commandera de vous fuir? Adieu cette douce liberté qui avait tant de charmes pour moi comme pour vous!
--Vous resterez, vous dis-je, et vous n’aurez pas besoin de me fuir. Je vous promets que vous n’entendrez plus de moi un seul mot qui puisse vous blesser ou vous effrayer. Ce jour est un jour néfaste, effaçons-le de notre mémoire. Que demain soit comme hier, oublions l’un et l’autre que nous sommes venus ensemble dans un lieu maudit où la jalousie m’a fait divaguer...
--Qu’exigez-vous de moi, monsieur? L’oubli vous sera facile, mais je me défie de mes souvenirs.
--Je vous en supplie, reprit-il, traitez-moi comme un malade dont on ménage la raison, à qui l’on passe, crainte de pis, ses plus absurdes caprices. Soyez sûre que je condamne ma folie, mais elle me fait peur, et, si vous me refusiez, je ne réponds de rien, je serais capable de quelque éclat qui ferait notre malheur à tous. Jurez-moi que vous ne disposerez pas de votre main avant de m’avoir consulté, et que vous ne quitterez pas les Charmilles sans mon consentement.
--Vous m’épouvantez! dit-elle d’une voix éperdue.
--Je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez donné votre parole.
--Vous l’avez, monsieur, je vous la donne dans l’espérance que vous me la rendrez.
Cette conversation, madame, m’agaçait horriblement, elle m’était insupportable, et j’avisais au moyen d’y mettre fin quand j’entendis une porte s’ouvrir. L’instant d’après, je reconnus la voix de Mme de Mauserre qui disait:--Je vois avec plaisir, ma chère, que vous êtes en bonne compagnie. La voilà hors d’affaire, n’est-ce pas, Alphonse?
--Grâce à vos bons soins, madame, dont je vous serai éternellement reconnaissante, lui répondit Meta. Je me félicite d’avoir vu la mort de si près, puisque j’ai eu l’occasion de me convaincre que vous voulez bien m’aimer un peu.
--En doutiez-vous? La belle peur que vous m’avez faite!--Et Mme de Mauserre partit de là pour revenir sur le détail de ses émotions; elle aimait à redire les choses.
Je m’esquivai discrètement. Je retournai dans le jardin, où je méditai longtemps sur ce que j’avais entendu. Je ne savais trop quel jugement en porter. Il y avait en moi un procureur-général qui requérait et un avocat très-retors qui trouvait réponse à tout. Le tribunal flottait dans le doute et réclamait un supplément d’enquête. Tout en consultant avec moi-même, je contemplais les étoiles, je n’en sus tirer aucun éclaircissement.
Des sons de piano m’arrachèrent à mes réflexions; Meta, enveloppée dans la pelisse de Mme de Mauserre, était descendue dans la salle commune, et jouait un nocturne de Chopin, qui assurément avait pensé à moi en le composant. Sa musique peignait les sentiments d’un homme qui est en train de se noyer avec la femme qu’il aime; elle disait aussi: Puisque vous refusez de vivre avec moi, je veux mourir avec vous! Le piano était une méchante épinette de village que Meta réussissait à faire parler; le proverbe a raison: Il n’est point de mauvais outil, pour un ouvrier qui a le diable au corps. Il me parut qu’elle avait également le diable dans les yeux. J’étais allé m’accouder sur le rebord de la fenêtre, et je l’observai longtemps sans qu’elle pût m’apercevoir. La douceur habituelle de son regard avait fait place à une vivacité meurtrière; mais il y a de bons diables, et, la musique aidant, je cherchais à me persuader que celui qui logeait dans ces prunelles bleues me promettait le bonheur. Par intervalles, cela me semblait évident; quand Meta eut fermé le piano, je ne regardai plus la chose comme aussi sûre.
Je dormis très-mal cette nuit, d’abord parce que j’agitais dans mon esprit un problème de mathématiques transcendantes, ensuite parce que mon voisin de droite, M. de Mauserre, fut sur pied jusqu’au petit jour, allant et venant comme un ours en cage. Son insomnie consolait la mienne.
A la demande de Lulu, il fut décidé que nous déjeunerions à Paladru et ne partirions pour les Charmilles qu’après midi. Vers onze heures, je descendis dans la salle à manger. Mme d’Arci était assise près d’une fenêtre et regardait Mme de Mauserre, qui arpentait le jardin avec Meta. Elle me les montra du doigt l’une après l’autre en me disant:--Comment est-il possible de désirer ceci, quand on a le bonheur de posséder cela?
--Il faut tout comprendre, lui répondis-je. La femme que voici n’a tout son prix que dans le monde, dans une fête, dans un bal; mais on ne donne pas de bals aux Charmilles, et il faut convenir qu’à la campagne, un jour de pluie, la femme que voilà offre beaucoup de ressources.
--Ajoutez, reprit-elle, que l’une est aussi sincère, aussi vraie, aussi sûre que l’autre est secrète, tortueuse et sournoise, et il passe pour constant que les hommes n’ont jamais adoré que les femmes dangereuses.
--Beaucoup de gens, lui répliquai-je, n’aiment à voyager que dans les pays où il y a des précipices.
En ce moment, Mme de Mauserre nous aperçut et nous cria:--Vous avez l’air de conspirateurs. Peut-on savoir ce que vous complotez?
--Nous complotons, lui dis-je, de vous ramener ici dans dix mois et de vous donner sur le lac Paladru une fête vénitienne dont je me charge de rédiger le programme.
Elle me remercia d’un mouvement de tête et continua sa promenade.
Après avoir pris la précaution de refermer les fenêtres, Mme d’Arci me fit subir un interrogatoire sans recevoir de moi que des réponses évasives. Je lui rappelai que j’avais obtenu d’elle et de M. d’Arci un vote de confiance et un crédit de temps.
--Vous finirez bien par nous rendre vos comptes, me dit M. d’Arci, qui nous rejoignit sur ces entrefaites. Vos intentions sont bonnes; je vous reproche seulement de manquer d’esprit de suite et d’être un trop bon nageur.
--Je ne veux pas la mort du coupable; je travaille à sa conversion.
--C’est bien à vous, reprit-il, de prêcher les gens; ce serait mieux encore de ne pas les repêcher.
--Laissez-moi faire à mon idée, et souvenez-vous de votre promesse.
--Je ne dirai rien qui puisse irriter mon beau-père, je ne ferai rien qui puisse inquiéter Mme de Mauserre. Êtes-vous content?
--Je le serai tout à fait si nous réussissons à éviter une crise qui tournerait sûrement au profit de l’ennemi.
--Soyez tranquille, me dit Mme d’Arci. Nous avons réfléchi à vos recommandations, et vous nous avez convaincus que, tant que Mme de Mauserre ne se doutera de rien, elle sera invulnérable; sa confiance fait sa sûreté.
Je lui fis signe de se taire; je venais d’entendre à l’instant dans la pièce voisine, dont la porte était entr’ouverte, un léger piétinement de souris. Je m’assurai qu’en effet Meta n’était plus au jardin.
--Dieu veuille qu’elle ne nous ait pas entendus! dis-je à Mme d’Arci. Croyez-en mon expérience, les murs de cette auberge sont perfides.
Deux heures plus tard, nous étions en route. Je ne sais si ce fut par précaution contre son gendre ou contre lui-même que M. de Mauserre pria sa femme de monter dans le break. Je pris place dans la calèche avec mes deux alliés. En allant à Paladru, j’avais été pensif; au retour, je fus rêveur. Quelques efforts que je fisse pour m’occuper du paysage, je revoyais toujours un lac qui moutonnait, un bateau ballotté et deux grands yeux un peu fous qui me regardaient fixement et semblaient me crier: l’amour ou la vie! Voilà, madame, comment il se fait que j’ai parcouru deux fois un très-beau pays sans le voir.
IX
Je fus quelques jours sans pouvoir échanger deux mots avec Meta. Elle ne se ressentait point de son bain; mais Lulu s’était refroidie à notre retour, et sa gouvernante l’avait condamnée à garder la chambre, où elle lui tenait fidèle compagnie du matin au soir. J’attendais impatiemment qu’elle sortît de sa prison volontaire, quand éclata la crise que j’appréhendais. Je dois rendre à M. d’Arci la justice qu’il n’y fut pour rien; cette crise funeste qui selon ma prédiction devait favoriser les entreprises de l’ennemi, ce fut l’ennemi qui la provoqua. Décidément on ne saurait trop se défier des murailles de l’hôtel des Bains.
Un soir, peu avant le dîner, comme Mme de Mauserre, qui ne pensait à rien moins, était seule dans son petit salon, elle vit entrer Mlle Holdenis pâle, le visage défait, laquelle vint se jeter à ses pieds en pleurant. Elle se figura d’abord que Lulu était morte ou mourante; Meta retrouva sa voix pour la rassurer.
--Mais qu’est-ce donc, ma chère? Vous m’épouvantez. Avez-vous reçu quelque triste nouvelle?
Meta secoua la tête.
--Vous a-t-on fait quelque chagrin? M. d’Arci se serait-il permis... Contez-moi tout de suite vos peines. Je serai bien malheureuse si je ne réussis pas à vous consoler.
--Vos bontés m’accablent, répondit Meta, qui ne cessait de pleurer. Traitez-moi en ennemie, chassez-moi de cette maison; il est bon pour vous et pour moi que je n’y reste pas un jour de plus.
Elle ne put en dire davantage, ses larmes lui coupèrent la voix. Mme de Mauserre la pressa de questions, ses réponses étaient brèves, entortillées et obscures; mais, quand on est demeuré quelque temps dans les ténèbres, on finit par s’y reconnaître, et Mme de Mauserre entrevit tout d’un coup la cruelle vérité.
--Ah! grand Dieu, s’écria-t-elle, M. de Mauserre... Il vous aime, et il a osé vous le dire. Où? quand? comment? que s’est-il passé? Je veux tout savoir.
--Je n’en ai déjà que trop dit, repartit Meta.
En ce moment, elle laissait reposer sa tête sur les genoux de Mme de Mauserre, qui la repoussa de ses deux bras avec violence; mais elle se repentit aussitôt de son emportement.
--Que je suis injuste! lui dit-elle. Je m’en prends à l’amie courageuse qui est venue se confesser à moi et m’avertir.
--Ah! madame, repartit Meta, ne vantez pas mon courage; ayez plutôt pitié de ma faiblesse. M. de Mauserre m’a surpris la promesse de ne pas quitter les Charmilles sans son contentement. Il m’a parlé en maître, j’ai craint de lui déplaire, et j’ai juré. Dites-lui, je vous prie, que je suis venue le dénoncer à vous-même; dans sa colère, il me rendra ma parole.
--Non certes, lui répondit Mme de Mauserre, je n’abuserai pas de votre noble confiance. Je ne parlerai qu’en mon nom, et je le supplierai.
--Ne le suppliez pas, interrompit-elle. Ordonnez, exigez. Soyez sûre que je n’ai pu lui inspirer un sentiment sérieux, et qu’il n’a pour moi qu’une fantaisie d’un jour, dont vos reproches le feront rougir, et qu’il s’empressera de sacrifier. Qui suis-je pour vous disputer son cœur, à vous qui êtes aussi belle que vous êtes bonne! Vous avez gardé tout votre empire sur lui: le premier mot que vous lui direz le fera rentrer en lui-même. Déclarez-lui qu’il vous est venu des soupçons, que ma présence ici trouble votre repos, que, s’il ne s’en charge, vous êtes résolue à me signifier mon congé. Ou bien, si ces explications vous effrayent, trouvez quelque prétexte, accusez-moi de négliger mes devoirs, de me relâcher dans les soins que je dois à votre chère enfant. Quoi que vous puissiez dire, je ne vous démentirai en rien, et je partirai d’ici le cœur navré, mais pleine de gratitude pour la main qui m’aura chassée.
Mme de Mauserre demeura quelques instants interdite, éperdue; elle rêvait comme on rêve au bord d’un précipice.
--Non, répondit-elle enfin, je ne me mettrai pas en peine de rien inventer; il m’en coûterait trop de calomnier une personne qui ne m’a fait du mal que malgré elle. Ne me demandez pas de mentir; je n’ai pas ce talent. Si je parle, je dirai la vérité, et je vous la dis en ce moment en vous confessant que tout à la fois je vous admire, je vous aime et je vous hais.
A son tour, elle fondit en larmes; comme Meta s’ingéniait à la consoler, elle lui imposa silence, et, l’ayant embrassée avec effort, elle la renvoya.
D’ordinaire nous étions sept à table; ce jour-là, nous ne fûmes que deux. M. et Mme d’Arci avaient accepté une invitation chez des voisins; Mme de Mauserre allégua une violente migraine qui l’obligeait à garder la chambre, Meta l’engagement sacré qu’elle avait pris de dîner avec sa jeune malade dans la _nursery_. M. de Mauserre se résigna courtoisement à son tête-à-tête avec moi, et fit bon visage à mauvais jeu. Malgré notre bonne volonté, la conversation était embarrassée, languissante; nous avions tant de choses à ne pas nous dire! Après le café, il me quitta pour faire une promenade à cheval: c’était son habitude quand il avait du souci.
Je venais de rentrer chez moi, quand Mme de Mauserre me fit appeler. Je me rendis sur-le-champ auprès d’elle, et je n’eus besoin que de la regarder pour m’assurer qu’elle souffrait d’autre chose que d’une migraine. Elle avait les traits bouleversés, les lèvres tremblantes, les yeux morts. Elle me tendit la main en essayant de sourire; ce demi-sourire, que je n’oublierai jamais, me parut l’image du bonheur foudroyé.
--Le châtiment que je redoutais est enfin venu, me cria-t-elle; mais il est plus terrible que tout ce que j’aurais pu rêver.
Et après m’avoir fait promettre le secret, elle me raconta son entretien avec Meta. Je lui dis tout ce que je pus imaginer pour la calmer et lui rendre cœur; j’y perdis mes peines. Je l’avais bien jugée: cette âme abandonnée à toutes ses impressions, extrême dans ses chagrins comme dans ses joies, était incapable de faire bonne figure dans le malheur; du premier coup il l’avait mise à terre, elle ne pouvait plus se relever.
--Faut-il que je vous confesse où j’en suis? me dit-elle en m’interrompant. Tantôt, quand j’ai vu paraître ici Mlle Holdenis, l’expression de son regard était si funeste que j’ai senti tout de suite qu’un grand deuil venait d’entrer dans cette maison; ma première pensée a été que ma fille était morte. Que Dieu me le pardonne, si ma fille était morte, je souffrirais moins; mon amour m’était plus cher que mon enfant.
Je pris le parti de la laisser parler; la douleur se fatigue en bavardant, et cette fatigue la soulage.
--Non, je ne rêve pas, Tony, me disait-elle; je n’avais plus que dix mois à attendre pour être sa femme. Dieu me condamne à faire naufrage en vue du port. Ah! si vous saviez ce qu’il était pour moi! J’en étais venue à l’aimer mille fois plus que le jour où il m’a enlevée,--car enfin, Tony, c’est bien lui qui m’a enlevée, n’est-ce pas? Apparemment il savait ce qu’il faisait. Je lui ai longtemps résisté; mais il m’a tant tourmentée que j’ai fini par céder, plus par faiblesse ou par pitié, vous le dirai-je? que par amour. Vous étiez là, vous devez tout savoir. Oui, dans ce temps j’étais aimée de lui bien plus que je ne l’aimais. Que les rôles ont changé! Il est devenu mon idole, et c’est pour cela que Dieu m’a châtiée; il déteste toutes les idolâtries.
Quelques instants après, elle reprochait à ce Dieu jaloux son injustice, sa cruauté. Ne pouvait-il trouver dans le monde une femme plus coupable qu’elle à frapper? Ne devait-il pas réserver ses grands châtiments, ses grands coups, pour les fautes orgueilleuses et insolentes? Sa gloire était-elle intéressée à foudroyer un roseau?
Puis elle s’écriait tout à coup que Meta s’était abusée, qu’il y avait trop d’invraisemblance dans son histoire:--Comment aurait-elle pu lui plaire, Tony? Oseriez-vous me soutenir qu’elle est plus belle que moi? Ne vous souvient-il pas que, le jour même où elle est arrivée aux Charmilles, M. de Mauserre l’a trouvée laide? Nous nous sommes disputés à ce sujet; sa figure ne me déplaisait pas. Elle est agréable, parce qu’elle a l’air intelligent et bon; mais c’est tout. Franchement, Tony, vous paraît-elle si extraordinaire? Y a-t-il en elle quelque chose qui m’échappe? Ah! vous autres hommes, vous avez des yeux bien étranges, vous leur faites voir ce que vous voulez; ce sont de faux témoins qui mentent impudemment pour justifier vos infidélités.
Et bientôt changeant de langage:--Hélas! reprenait-elle, tout cela ne s’explique que trop; j’aurais dû prévoir que cette Meta lui ferait faire des comparaisons et des réflexions bien dangereuses pour moi. Elle a tous les talents qui me manquent. Elle est active, sans cesse occupée, et je ne puis me tenir dix minutes sur mes pieds sans tomber de fatigue. Elle s’entend à élever un enfant, à gouverner une maison; je n’ai jamais su gouverner que mon éventail, quand ce n’est pas lui qui me gouverne. M. de Mauserre peut causer avec elle de tout ce qui l’intéresse; elle est si intelligente! et je ne suis qu’un oison bridé. Elle le comprend, elle le désennuie, elle le conseille. Oui, c’était bien la femme sérieuse qui convenait à un homme sérieux. Elle a les vertus d’une fourmi, et je suis la cigale. Que dis-je? les cigales chantent, je ne chante pas; il se trouve que c’est la fourmi qui est musicienne, vous savez qu’il raffole de musique... Et puis, il faut tout dire, elle le flatte; convenez, Tony, qu’elle le flatte. Moi, je l’adore, mais je ne l’ai jamais flatté, et, bien qu’il soit un dieu pour moi, je ne lui répète pas à tout bout de champ qu’il est un grand homme. Il m’a toujours paru qu’il y avait dans la flatterie comme un mépris secret pour ce qu’on aime. Je l’aime, c’est ma seule science, et voilà ce qui m’a perdue. Les hommes ne se lassent pas d’être admirés, caressés, adulés; mais un amour trop constant les ennuie. Je suis sûre que depuis longtemps il était excédé de moi; il se disait: c’est toujours la même chose, et, s’étonnant de m’avoir tant aimée, il me cachait par pitié le mortel écœurement que lui causait son bonheur. Je n’ai rien su voir; si l’on ne m’eût désabusée, je n’aurais jamais rien deviné. Tony, l’amour est imbécile; mais pourquoi m’ôter mon illusion? et à quoi bon m’ouvrir les yeux? nous voilà tous bien avancés! Quand on a vu la vérité face à face, on n’a plus qu’une idée, celle de se sauver dans une île déserte ou dans l’autre monde.
Ainsi parlait-elle sans s’arrêter, mêlant tous les tons, se contredisant, mais revenant toujours à cette invariable conclusion:--Ah! Tony, que je suis malheureuse!--Après quoi elle recommençait à pleurer.
Comme elle refusait obstinément d’écouter mes consolations, je me fâchai, je la traitai de folle, de mauvaise tête; je lui dis un peu rudement que les choses n’en étaient pas où elle croyait, que le seul danger qui me parût sérieux était l’exagération et l’extravagance de son chagrin.
--C’est ce que nous saurons bientôt, me répliqua-t-elle en fronçant le sourcil.
--Comment? que prétendez-vous faire?
--M’expliquer dès ce soir avec M. de Mauserre.
Je fus sur le point d’éclater et de lui dire des sottises; elle prenait à tâche de réaliser mes plus sinistres prévisions.--Mais, malheureuse, m’écriai-je, vous voulez donc jouer à tout perdre?
--Je suis résolue, me répondit-elle, à voir clair dans ma situation, à savoir exactement où j’en suis.--Et avec une apparence de logique, elle ajouta:--Ou bien, comme vous le dites, il ne s’agit que d’un caprice sans conséquence, et M. de Mauserre n’hésitera pas à me le sacrifier; ou, comme je le crains, l’affaire est plus grave, et dans ce cas pourquoi attendre? Qu’y gagnerais-je? Je désire connaître mon sort le plus tôt possible.
--Eh! ne savez-vous pas, répliquai-je, qu’il suffit d’une opposition intempestive pour affermir un homme dans un caprice et le pousser à des extrémités dont il n’aurait pas abordé la pensée sans frémir? On s’aigrit dans la discussion, on s’entête; l’orgueil se met de la partie, et on finit par vouloir ce qu’on n’osait pas même désirer. Passe encore, madame, si vous aviez un peu de manége, un peu de diplomatie; mais vous êtes la femme la plus maladroite que je connaisse.
Elle me répondit que je la jugeais bien, qu’aussi elle ne se piquait point d’adresse, qu’elle était à la fois trop gauche et trop fière pour se servir des petits moyens, qu’elle entendait perdre son procès ou le gagner de franc jeu.--D’ailleurs, poursuivit-elle, vous voyez bien que Mlle Holdenis, qui s’est conduite en fille honnête et en véritable amie, m’a engagée à m’expliquer au plus tôt avec M. de Mauserre.
--Je ne doute pas, lui dis-je, que Mlle Holdenis ne soit animée des meilleures intentions; mais je doute fort qu’elle vous aime autant que moi. Daignez m’en croire, suivez mes conseils plutôt que les siens.
--Et que me conseillez-vous?
--De prendre patience, de temporiser, de dissimuler et de laisser agir vos amis.
--Ah! Tony, repartit-elle avec un sourire triste, vous me demandez l’impossible. Un bon médecin consulte le tempérament de son malade et ne lui ordonne que des remèdes qu’il puisse supporter. Je n’ai jamais su me contraindre ni rien dissimuler; je suis ainsi faite, prenez-moi comme je suis. Quand je renoncerais à m’expliquer avec M. de Mauserre, mes yeux ne parleraient que trop et lui diraient mes inquiétudes, ma jalousie. Abandonnez-moi à ma misérable destinée, et laissez la pierre rouler au fond de l’abîme où son poids l’entraîne; si vous la reteniez aujourd’hui, avant deux jours elle vous échapperait de la main.
Je ne me tins pas pour battu, je lui adressai les plus vives, les plus éloquentes représentations; je la suppliai, je la rabrouai, je l’injuriai presque, et je m’échauffais dans mon harnais quand soudain la porte s’ouvrit, et M. de Mauserre parut. J’aurais vu apparaître le diable en personne que mon émotion n’eût pas été plus désagréable.
Il eut l’air surpris de trouver sa femme tête à tête avec moi, plus surpris encore de notre agitation et de notre trouble, que nous ne réussîmes point à lui cacher.
--Je suis bien aise, ma chère, dit-il en posant son chapeau sur la table, de voir que votre migraine ne vous condamne pas à la solitude.