Meta Holdenis

Part 9

Chapter 94,007 wordsPublic domain

Je puis, madame, vous parler en expert du lac Paladru; je l’ai vu de très-près, j’ai fait avec lui une connaissance plus intime que je ne l’aurais désiré. Si vous aimiez la statistique, je vous apprendrais qu’il est situé à quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, qu’il a près de deux lieues de long sur une demi-lieue de large, qu’il est très-profond, que ses eaux sont minérales et fort actives contre plusieurs maladies, et qu’elles ont un léger goût savonneux, ce qui ne les empêche pas d’être poissonneuses. J’aime mieux vous dire qu’il n’est pas permis d’aller à Crémieu sans rendre visite à ce joli lac, que les environs en sont délicieux et qu’on y trouve de superbes frênes, que les monts qui encadrent ses deux rives sont les uns plus cultivés, les autres plus boisés et plus sauvages, que selon l’heure du jour et le caprice du vent il passe de la couleur de la nacre à un bleu d’azur et au gris du plomb, qu’enfin la nature s’est plu à rassembler sur ses bords les accidents les plus divers, des criques, des anses, des promontoires, ici des bouquets d’arbres qui se penchent sur l’eau et y trempent leur chevelure, là une grève courte que lave le flot, plus loin de petites falaises que fouette la vague. Vous aurez soin de vous arrêter sur une de ces falaises, à quelques pas du village, et de regarder à votre gauche. Au-delà du lac et de ses joncs, vous verrez au premier plan un rideau de saules aux feuillages argentés,--au-delà des saules, une hauteur ombragée de beaux noyers au travers desquels pointent un clocher et les tourelles d’un château, et, si le temps est clair, à la faveur de l’échancrure que laissent entre elles les collines, le Mont-Blanc vous apparaîtra dans toute la gloire de ses neiges éclatantes, découvrant à la fois ses deux versants, l’un qui s’abaisse par étages du côté de la France, l’autre, pareil à une gigantesque muraille, où il semble que les aigles eux-mêmes doivent gagner le vertige.

Le guide du voyageur vous donnera, madame, un aperçu des beautés du lac Paladru; mais il ne vous dira pas que c’est un endroit où l’on fait des expériences désagréables. Celle que j’y fis m’a démontré clairement que le métier de prédicateur a ses dangers, et que les Allemandes ont parfois de bien étranges lubies.

VII

Deux heures après notre arrivée, Mme de Mauserre, fatiguée de la route, rassasiée du lac et du Mont-Blanc, s’était assoupie sur un des canapés de l’hôtel des Bains, et Lulu, couchée sur un coussin, dormait à ses pieds. En attendant l’heure du dîner, M. de Mauserre, qui était aussi fort aux échecs qu’au pistolet, et qui cherchait une nouvelle occasion d’humilier son gendre, lui proposa une partie, et celui-ci l’accepta dans l’espoir d’une chimérique revanche.

Meta ne tarda pas à sortir; elle alla promener ses pensées sur la grève où avait abordé un bateau tout fraîchement arrivé de l’autre bout du lac. Les bateliers qui le montaient venaient de l’amarrer à un pieu, après en avoir roulé la voile autour du mât. Elle eut la fantaisie d’y entrer; je la vis s’asseoir près de la proue et y demeurer immobile, penchée sur l’eau, qui lui servait peut-être de miroir. L’occasion me semblant propice, quelques secondes après je l’avais rejointe, je détachais sournoisement l’amarre, et, prenant les rames en main, je gagnais le large avec elle.

D’abord elle parut effrayée de se trouver seule avec moi sur cette coque vacillante; elle me supplia de la ramener à terre. Je n’eus pas l’air de l’entendre, je continuai de ramer. Peu à peu elle se rassura ou se résigna. Elle s’assit à l’arrière près du gouvernail. Quand nous eûmes dépassé le milieu du lac, je lâchai les avirons et laissai le bateau voguer à la dérive. Elle me regardait avec attention, interrogeant mon visage et mon silence.

Ayant trouvé la veille sur un des rayons de la bibliothèque du château une vieille édition des _Provinciales_, j’avais eu la curiosité d’y mettre le nez. Un passage m’avait singulièrement frappé et s’était incrusté dans ma mémoire. M’adossant contre le mât, et les bras croisés: «En vérité, mon père, m’écriai-je, il vaudrait autant avoir affaire à des gens qui n’ont point de religion qu’à ceux qui en sont instruits jusqu’à la direction d’intention, car enfin l’intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s’aperçoit point de cette direction secrète, il ne sent que celle du coup qu’on lui porte. Et je ne sais même si on n’aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés que de se sentir poignarder consciencieusement par des dévots.»

J’ajoutai:--Ah! que Pascal était un grand homme, et que la casuistique est une science dangereuse!

A qui parlez-vous? me demanda-t-elle en souriant. Au ciel, aux poissons ou à moi?

--A quelqu’un, repris-je, qui m’a reproché plus d’une fois d’être un homme léger, et je lui réponds: Grâce soit faite aux esprits légers, ils déferont demain le mal qu’ils ont fait hier. Je redoute davantage ceux qui le font par conviction! C’est d’eux que Pascal a dit qu’on n’est jamais coquin si pleinement et si gaîment que quand on l’est par conscience.

Elle regarda autour d’elle:--Je ne vois pas ce jésuite à qui s’adresse votre discours, repartit-elle doucement. Vous devriez savoir que j’ai été élevée à ne pas aimer ces bons pères plus que vous ne les aimez vous-même.

Je repris les rames; j’eus bientôt doublé un petit cap, dont les ombrages nous cachèrent le village et l’hôtel. Meta n’avait plus peur; elle me dit d’un ton paisible:--Que répondra-t-on à Lulu si, à son réveil, elle demande sa gouvernante? Est-ce un enlèvement? dit-elle encore, Ah! j’oubliais que nous sommes au 1er septembre et qu’aujourd’hui nous devions avoir une explication; mais un lac n’est pas un cimetière.

Puis elle détourna la tête et contempla le Mont-Blanc, qui se montrait vaguement derrière un massif de noyers.

J’abandonnai de nouveau les rames, et, m’adossant une seconde fois au mât, je fis une cigarette que j’allumai.--Les jésuites ont bon dos, repris-je. Il est possible qu’ils aient inventé le bel art de prévariquer en sûreté de conscience; je me suis laissé dire pourtant que la casuistique est cultivée dans plus d’un pays où ils ne sont pas en faveur. On y voit des esprits qui emploient leur subtilité à trouver de bonnes raisons pour justifier les cas les plus injustifiables. On en voit d’autres qui méprisent la grosse morale terre à terre des honnêtes gens selon le monde; ils la mettent à l’alambic, et leurs maximes quintessenciées les autorisent à s’accorder de petites licences que le commun des martyrs se refuserait. D’autres encore se servent de leur religion, qui est sincère, pour sanctifier leurs convoitises. Leurs actions les plus intéressées sont œuvres pies. Ces enfants de Dieu regardent toute la terre comme leur héritage, et, convaincus que le ciel leur a commis le soin d’obliger les méchants à restitution, ils font main basse, la larme à l’œil, _sur leurs biens qu’ils s’appliquent_.

Je lançai ma cigarette dans le lac.--On m’a parlé d’une pécheresse, poursuivis-je, qui, à vrai dire, n’avait péché qu’une fois; la vie avait été si indulgente pour elle qu’elle avait trouvé le bonheur dans sa faute. Une sainte vint à passer, et, voyant cette heureuse coupable, elle s’écria:--Quel fâcheux exemple! La loi divine de ce monde est l’ordre que cette femme a transgressé. Il y va de l’intérêt du ciel et des bonnes mœurs que je lui prenne son bonheur si mal acquis; je lui prendrai sa maison, je lui prendrai son mari, je lui prendrai son enfant, je lui prendrai son passé et son avenir, ses souvenirs et ses espérances, je lui prendrai tout, et Dieu me dira: Bien travaillé, ange de lumière! il y a un désordre de moins dans le monde.

Une flamme lui monta aux joues; elle me cria:--Depuis quelques jours vous parlez par énigmes; dites-moi une fois pour toutes ce que vous avez dans l’esprit et de quelle infamie vous me soupçonnez.

--Il y a là-bas, lui répliquai-je, dans une auberge de village, une femme qui dort paisiblement. Puisse-t-elle ne se point réveiller! car un jour elle sera folle de désespoir en découvrant que Mlle Meta Holdenis a conçu l’honorable et hardi projet d’épouser M. de Mauserre.

Son visage prit une expression colère et sèche que je ne lui avais jamais vue. Ce ne fut qu’un coup de théâtre, la scène changea bien vite. Le regard presque féroce que ses yeux dardaient sur moi, comme l’aiguillon d’une abeille, s’adoucit par degrés; ses lèvres serrées se détendirent, son front crispé redevint uni comme une glace, elle baissa la tête, et il me sembla que des larmes roulaient sous sa paupière. J’attendis un moment qu’elle me parlât; mais j’attendis en vain.

Les lacs des montagnes sont capricieux et fantasques. Quand nous nous étions embarqués, il n’y avait pas un souffle dans l’air ni une ride à la surface de l’onde, qui était d’un bleu argenté. Bientôt l’ombre portée de la côte avait pris une couleur d’émeraude; le vert, gagnant peu à peu sur l’azur, avait envahi tout le lac, qui fut saisi d’un frisson et commença à clapoter. Le bateau avait dérivé au large. De plus en plus embarrassé du silence de Meta et du mien, je me décidai au retour. Je mis cap sur le village de Paladru, où la brise nous poussait en droiture, et je dépliai la voile en demandant à Meta si elle se chargeait du gouvernail, qu’il ne s’agissait que de maintenir droit. Elle me répondit par un signe des yeux, et saisit la barre d’une main déterminée. La voile s’enfla, le bateau prit sa course comme un cheval qui aurait senti l’éperon; déjà les roseaux et les galets de la rive devenaient plus distincts.

Meta avait redressé la tête; sa bouche entr’ouverte buvait le vent, et sa poitrine se gonflait.--Je veux vous dire une fois encore _le Roi de Thulé_, murmura-t-elle; écoutez bien.--Et de la même voix que jadis elle me récita les vers que grâce à elle je savais par cœur:

Es war ein König in Thule Gar treu bis an das Grab, Dem sterbend seine Buhle Einen goldnen Becher gab.

Le vent fraîchissait de seconde en seconde; soudain une rafale secoua rudement la voile, qui tour à tour battit le mât et se tendit jusqu’à le faire craquer. Le lac avait passé du vert au gris, il se tachetait d’écume et se hérissait d’un air de méchante humeur. A un mouvement maladroit que fit Meta, le bateau, s’étant incliné brusquement, embarqua un paquet d’eau.--Prenez garde, lui dis-je; il suffirait d’une distraction pour nous faire chavirer.

Elle était arrivée au dernier couplet:

Er sah ihn stürzen, trinken, Und sinken tief ins Meer. Die Augen thäten ihm sinken; Trank nie einen Tropfen mehr.

Elle répéta deux fois ces quatre vers; puis elle me regarda, et sa figure me parut singulière. Elle ôta sa toque; l’air jouait avec ses cheveux, qui voltigeaient sur son front; elle avait les joues ardentes, et au fond de ses yeux braqués sur moi une mystérieuse folie agitait ses grelots.

--Votre bohémienne, s’écria-t-elle, était une menteuse; ne m’a-t-elle pas prédit que je vivrais cent ans?--Et, baissant la voix, elle ajouta:--Nous devions décider aujourd’hui si nous passerions notre vie ensemble; puisque vous n’y pensez plus, je veux mourir avec vous.

A ces mots, elle imprima au gouvernail une si violente secousse que la seconde d’après notre bateau avait sa coque en l’air et votre serviteur six pieds d’eau au-dessus de la tête.

Madame, on ne sait dans ce monde ce qui sert et ce qui nuit. Je n’aurais jamais imaginé que le commerce de mon ami Harris pût avoir pour moi la moindre utilité. Cependant, lorsque je revins de mon étourdissement et du fond de l’eau à la surface, ma première pensée fut de me féliciter d’avoir passé avec lui trois mois à Genève, parce que, nous baignant tous les jours dans le lac, il avait fait de moi un habile nageur;--soyez sûre que dans ce moment tous mes tableaux passés et futurs me semblaient bien peu de chose au prix de la faculté que je possédais de me tenir sur l’eau.

Mes idées se débrouillant, ma seconde pensée fut qu’il y avait près de moi une femme qui se noyait, et que j’étais résolu à la sauver ou à périr avec elle. Vous croirez ce qui vous plaira, madame; mais ce n’était pas un mouvement d’humanité ni de compassion qui me poussait: je ressentais pour la première fois une sorte de fureur amoureuse. J’avais tout pardonné à Meta en faveur de la charmante et louable intention qu’elle avait eue de noyer Tony Flamerin; il me semblait que la vie n’était pas possible sans elle. Ce sentiment vous paraîtra extravagant, et vous allez croire que l’eau du lac Paladru, dont j’avais avalé un grand coup, joint à ses autres vertus celle d’être plus capiteuse que le vin du Rhin. Madame, il n’est pas besoin de boire pour extravaguer; il y a un peu de déraison dans toutes les passions humaines. C’est le cœur de l’homme qui est capiteux.

Je plongeai, et je n’aperçus pas Meta. L’épouvante me gagnait quand je m’avisai que, sa robe s’étant accrochée à la barre du gouvernail, elle se trouvait prise sous le bateau. Je l’eus bientôt dégagée. Elle avait entièrement perdu connaissance; mais je ne pouvais avoir de sérieuses alarmes, elle n’avait pas demeuré plus d’une minute sous l’eau. Un léger mouvement qu’elle fit avec les doigts me rassura tout à fait. Lui soutenant la tête de ma main gauche, je m’escrimai si vigoureusement du bras droit et des deux jambes que le grand Harris lui-même eût été content de moi. Au bout de quelques instants que je trouvai longs, j’eus l’infini bonheur de prendre terre.

Mon premier soin fut de coucher Meta sur le côté; elle rouvrit les yeux, les referma aussitôt. Je l’enlevai dans mes bras et me mis à courir vers l’auberge, qui n’était pas loin. Je fus accosté à mi-chemin par deux bateliers furieux, qui, m’accablant d’injures, me redemandaient leur bateau. Je le leur montrai du doigt, les assurant qu’il se portait bien, quoiqu’il n’y parût pas. Dans le fond, ils étaient débonnaires, et ma bourse, que je leur donnai, était si bien garnie, qu’ils changèrent de ton et voulurent m’aider à porter ma précieuse charge; mais je n’entendais pas que personne m’en soulageât. Mme de Mauserre, qui s’était réveillée, s’étonnant de ne pas nous voir, venait de sortir de l’hôtel avec Lulu pour nous chercher. Elles nous aperçurent, et, croyant à un irréparable malheur, elles poussèrent l’une et l’autre des cris perçants. J’avais eu facilement raison des bateliers qui me réclamaient leur bateau; j’eus plus de peine à calmer Lulu, qui me demandait compte de sa gouvernante. Le pis est que ses hurlements furent entendus de M. de Mauserre. Il abandonna sa partie d’échecs, se précipita dans la cour, et je crus que j’aurais une affaire sérieuse avec lui. Il me regardait d’un air menaçant et furibond. Je me hâtai de dissiper son inquiétude en lui affirmant que Meta était vivante; mais l’inquiétude le tourmentait moins que l’âpre chagrin de la voir étendue dans mes bras, qui la serraient étroitement, sa joue pressée contre la mienne, ses cheveux collés à mes tempes.

Il s’élança sur moi, les poings levés, et s’écria:--Vous êtes un misérable fou!

Ce cri me fit mesurer la profondeur de sa blessure.--Vous vous oubliez, monsieur, lui répondis-je froidement.--Et, le repoussant de l’épaule, j’entrai dans l’auberge, où je déposai mon fardeau. Il n’y a pas d’enthousiasme qui tienne, j’étais à bout de forces.

M. d’Arci était accouru; il haussa les épaules en lorgnant Meta, qui était pâle comme la mort, et il me dit:--Quelle comédienne!--Puis il grommela entre ses dents:--L’idée était ingénieuse; mais le cœur vous a manqué.

VIII

Les soins empressés de Mme de Mauserre, assistée de sa belle-fille et de l’hôtelière, eurent bientôt ressuscité la perle des gouvernantes. On la déshabilla, on la mit dans un lit bassiné, où elle ne tarda pas à reprendre tous ses esprits. Son premier mot fut pour appeler Lulu, qui se jeta sur elle avec des transports de joie.

Pendant ce temps, j’avais échangé mes habits mouillés contre des vêtements de paysan, et je descendis me chauffer à la cuisine. J’y trouvai M. de Mauserre debout devant la cheminée.--Vous avez des explications à me donner, me cria-t-il.

--Permettez, repartis-je d’un ton vif, il me semble que c’est à moi d’en réclamer.

Notre vieille amitié triompha de sa jalousie et de son orgueil, et il reprit de l’air le plus affectueux:--Vous avez raison; les cris de Lulu m’avaient troublé l’esprit. Excusez-moi, je vous en prie, et embrassons-nous.

Je lui touchai dans la main sans lui donner au sujet de mon naufrage les éclaircissements détaillés qu’il désirait. Tout ce qu’il put tirer de moi fut que Mlle Holdenis avait choisi le moment où le vent soufflait dans toute sa force pour lâcher imprudemment le gouvernail.--Cela prouve une fois de plus, ajoutai-je, que les femmes sont de mauvais pilotes; ne nous laissons gouverner par elles ni sur eau ni sur terre.

Impatienté de ma réserve, il m’entraîna dans l’embrasure d’une fenêtre, et, m’ayant regardé dans le blanc des yeux, il me dit à brûle-pourpoint:--Avez-vous des vues sérieuses sur Mlle Holdenis?

--Que vous importe? lui répondis-je.

--Je m’intéresse à elle et à vous, et je ne crois pas que vous soyez faits l’un pour l’autre.

--Pour qui donc est-elle faite? lui demandai-je en le regardant fixement à mon tour.

--Pour ma fille, à qui elle est bien nécessaire. Soyez de bonne foi. Votre cœur est-il pris tout de bon?

--Peut-être, lui dis-je; mais je ne dois compte de mes sentiments qu’à elle seule.

Sur ces entrefaites, on nous annonça que le dîner était servi. Je me sentais un appétit bourguignon; je l’avais bien gagné. Je fis honneur au repas et surtout à un ombre-chevalier qui avait été pêché le matin près de l’endroit où nous avions chaviré; ce produit du lac Paladru me parut délicieux, tant j’ai l’âme peu rancunière. M. de Mauserre mangeait du bout des dents et ne prononça pas trois paroles. Mme de Mauserre ne se lassait pas de me questionner sur mon aventure nautique et de me remercier d’avoir sauvé la vie à une personne qui lui était chère. M. d’Arci avalait morceau sur morceau pour se mettre dans l’impossibilité de parler. Mme d’Arci me regardait avec son sourire tranquille, me disant tout bas:--Beau chevalier, il y a quelque chose là dessous.

Entre la poire et le fromage, Mme de Mauserre nous quitta pour aller prendre des nouvelles de Meta. Elle revint nous dire que l’héroïne du jour se portait à merveille, qu’après avoir bu un bouillon elle voulait à toute force se lever, et que, ses vêtements n’étant pas encore secs, on s’occupait de lui en chercher d’autres. Lulu, qui ne pouvait se passer de sa gouvernante, demandait à se rendre auprès d’elle. On lui en refusa la permission; elle se mit à pleurer et à trépigner comme dans son beau temps. Pour la calmer, M. d’Arci lui fit des cocottes en papier; tout le monde s’en mêla, la table en fut bientôt couverte. Après avoir fourni mon contingent, je m’échappai pour aller fumer un cigare dans le jardin.

La lune à son second quartier argentait la moitié du lac; l’autre était dans une ombre noire. Il n’était plus fâché, mais il lui restait comme une sourde émotion; par intervalles, ses vagues balbutiaient des mots entrecoupés: on eût dit un enfant que le sommeil a surpris dans sa colère et qui gronde tout bas en rêvant. La pensée me vint d’aller trouver Meta; il me semblait qu’après ce qui s’était passé nous avions à causer ensemble.

Je rentrai dans l’auberge par la porte de derrière. Je montai à pas de loup l’escalier, je me glissai le long du corridor, et j’allais frapper quand je m’avisai que Meta n’était pas seule. Elle disait à quelqu’un:--Donnez-moi des nouvelles de mon sauveur.

--Il est d’une humeur charmante, répondit une voix sombre que je reconnus pour celle de M. de Mauserre.

Mon premier mouvement fut de pousser brusquement la porte, le second de retenir mon souffle et de prêter l’oreille; mais les bonnes consciences produisent des scrupules comme les bonnes terres portent de bon froment. Pour me dérober à la tentation, je rebroussai chemin, je gagnai en tapinois la chambre où j’étais entré pour me changer; mes habits y séchaient auprès d’un grand feu. J’étais occupé à les retourner quand je m’aperçus qu’après une pause les deux voix avaient repris leur entretien. Rappelez-vous, madame, lorsque vous visiterez le lac Paladru, qu’à l’hôtel des Bains les lits sont tendres, les repas copieux et bien servis, les ombres-chevaliers délicieux, mais que les plafonds et les parois y sont minces comme une feuille de carton, que d’une pièce à l’autre on entend tout, et qu’il y faut murmurer ses secrets dans la langue des fourmis. _Non bis in idem_, disent les juristes, ce qui signifie qu’on n’est pas tenu d’avoir de la conscience deux fois de suite dans la même affaire. Cette fois j’écoutai, et j’entendis.

--Ne puis-je donc savoir qui de vous deux a eu la première idée de cette promenade sur l’eau? disait M. de Mauserre d’un ton sec, presque impérieux.

--Je ne le sais pas moi-même; il me semble que l’amarre s’est détachée toute seule.

--Et vous avez trouvé fort naturel cet aventureux tête-à-tête avec un homme que j’aime, que j’estime, mais qui est mauvais juge peut-être dans les questions de convenance?

--J’ai eu tort, dit-elle humblement. J’ai oublié ma situation; la gouvernante de votre fille vous en fait, monsieur, toutes ses excuses.

--Je ne suis pas en ce moment le père de ma fille, je suis un homme qui pensait avoir le droit...--Il n’acheva pas sa phrase; il préféra en commencer une autre.--Ne sommes-nous pas le 1er septembre? C’est aujourd’hui que Tony devait vous demander votre main. Que lui avez-vous répondu?

--Je n’ai pas eu de réponse à lui faire, monsieur, parce qu’il ne m’a rien demandé.

--C’est pourtant un endroit bien choisi qu’un bateau pour y faire une déclaration; on ne risque pas d’y être dérangé. La sienne a-t-elle été brûlante? A-t-il su profiter de la circonstance en habile homme? a-t-il été entreprenant?

--Songez-vous bien, monsieur, à qui vous parlez?

--Je suis tenté de croire, poursuivit-il, que votre naufrage n’a point été un accident. M. Flamerin a voulu se procurer le plaisir de vous sauver, le plaisir plus doux encore de vous porter pendant dix minutes dans ses bras. Comme il vous tenait étroitement serrée contre son cœur! Est-il certain que vous fussiez tout à fait évanouie?

Elle enfla sa voix, et ce fut à son tour d’avoir le verbe haut:--Eh bien! oui, s’écria-t-elle, M. Flamerin a pris aujourd’hui avec moi de grandes libertés. Ce qui me console, c’est qu’un jour peut-être je serai sa femme.

--Cela ne sera pas.

--S’il le veut, qui pourrait l’en empêcher? Vous oubliez qu’il est libre, lui!

Ce mot l’accabla, et je crus l’entendre pousser un profond soupir. Il se pourrait aussi que ce fût une illusion; dans certaines circonstances, les oreilles me tintent.

--Si vous méprisez mes conseils, reprit-il d’un ton plus doux, j’aime à croire que vous attachez quelque prix au consentement de votre famille. Je peux vous assurer que votre père n’autorisera jamais ce mariage.

--Vous lui avez donc écrit? Comme vous abusez de mes confidences!

--Il m’a répondu courrier par courrier que M. Flamerin était sans doute un bon parti, mais qu’il n’agréerait pour son gendre qu’un homme d’un esprit sérieux et de principes sévères, et que les hommes à principes ne se rencontrent guère parmi les artistes. Une telle délicatesse lui fait d’autant plus d’honneur qu’il se trouve, paraît-il, dans une situation embarrassée.

--Il vous a parlé de ses affaires? lui demanda-t-elle avec émotion.

--Je lui sais gré de sa confiance. Quelqu’un lui propose de le prendre pour associé dans une entreprise qui lui permettrait de relever en peu de temps sa fortune; mais on exige de lui un apport de capital qu’il ne possède pas.

--Et qu’il vous prie de lui avancer?

--Je serais heureux de pouvoir faire quelque chose pour le père de Meta Holdenis.