Meta Holdenis

Part 13

Chapter 134,003 wordsPublic domain

Mme de Mauserre m’a raconté qu’en ce moment elle avait senti son âme se déchirer en deux, partagée qu’elle était entre l’horreur d’une perfidie qui dépassait son imagination et la joie folle de découvrir que M. de Mauserre l’aimait encore assez pour être jaloux. Quand elle eut repris ses sens, elle s’élança sur un cordon de sonnette qu’elle secoua d’une main fiévreuse en disant:--Il faut que Mlle Holdenis vienne ici; j’entends que ce soit elle-même qui vous explique tout.

Au bout de quelques minutes, Meta parut, et Mme de Mauserre fut étonnée, comme je l’avais été peu auparavant, du changement subit qui s’était fait dans son maintien et dans son visage. La tête haute, les lèvres serrées, le parler bref et rapide, le regard dur, elle avait l’attitude d’une personne qui vient de prendre une audacieuse décision et d’engager avec le sort une partie qu’elle est déterminée à gagner coûte que coûte. Mme de Mauserre l’examina un instant en silence.

--Je vous ai fait venir, ma chère, lui dit-elle, pour vous demander des nouvelles de votre mariage.

--De quel mariage, madame? avec qui?

--Avec M. Flamerin. N’en serait-il plus question? Les projets se font et se défont dans ce château avec une facilité inouïe.

--Celui-ci ne m’était pas connu, madame.

--Il ne vous souvient plus qu’hier vous avez eu dans le parc une conférence intime avec Tony, qu’il vous a demandé votre main, qu’il a été convenu entre vous deux que vous lui écririez, et que votre lettre serait montrée à M. de Mauserre?

--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame.

--Est-ce moi qui vous parle? est-ce vous qui me répondez? est-il faux qu’hier au soir nous avons composé ensemble le brouillon de cette lettre, que nous étions assises, vous et moi, à cette table, que je tenais la plume et que j’écrivais sous votre dictée?

--Mais vraiment, madame, vous avez rêvé tout cela.

Mme de Mauserre s’approcha de Meta, la regarda dans les yeux; pour la première fois elle en aperçut le fond, et ce qu’elle y vit l’épouvanta.--Ah! mademoiselle, lui dit-elle, vous me faites peur; qui donc êtes-vous?

--Vous êtes aussi trop exigeante, lui dit M. de Mauserre. Comment voulez-vous qu’elle appuie de son témoignage une explication si peu vraisemblable? Passe encore si vous aviez eu soin de la prévenir et de vous concerter d’avance avec elle...

En ce moment, je venais d’entrer dans la chambre, et je promenais dans l’espace des yeux étonnés, cherchant à deviner quelle scène se jouait entre cet homme, qui affectait mal le sang-froid, et ces deux femmes, dont l’une avait le visage d’une folle, l’autre la pâleur et l’effrayante rigidité d’une statue.

--Arrivez donc, Tony, me cria Mme de Mauserre. Il se passe ici des choses bien extraordinaires. Figurez-vous que vous êtes mon amant, que Mlle Holdenis l’affirme et que M. de Mauserre le croit!

Je me saisis du papier rose qu’elle me montrait du doigt. Après l’avoir parcouru des yeux:--L’homme, m’écriai-je, qui peut s’imaginer sérieusement que cette lettre m’a été écrite par Mme de Mauserre est un misérable fou.

Elle vint à moi, et commença d’une voix entrecoupée un récit que j’avais grand’peine à suivre. M. Mauserre nous interrompit:--Ce n’est pas ici le lieu de nous expliquer, me dit-il d’un ton d’autorité,--et il ajouta sur une note menaçante:--Sortons; nous viderons notre différend tête à tête.

Mme de Mauserre courut se placer entre la porte et lui:--Mademoiselle, dit-elle à Meta, soutiendrez-vous jusqu’au bout un mensonge qui met deux vies en danger?

Je m’avançai moi-même vers Meta; elle ne put supporter mon regard, qui apparemment était aussi terrible que celui d’un juge en robe rouge. Je vis sa figure se décomposer par degrés. Son action était trop forte et trop pesante pour son courage, elle pliait sous le faix; il me sembla que j’assistais à l’écroulement d’une volonté. Je crus que les jambes allaient lui manquer, et qu’elle tomberait sur ses genoux. Cependant elle réussit à se tenir debout; elle conservait dans sa défaillance je ne sais quelle sombre fierté.

--Ne me regardez pas, madame, dit-elle à Mme de Mauserre, qui s’était approchée; ne me parlez pas, ou je n’avouerai rien. Quoi que j’aie fait pour cela, je n’ai jamais pu vous aimer; vous êtes riche et je suis pauvre, vous êtes belle, et je ne le suis pas, et il y avait une insolence cachée dans vos bontés. Il m’a semblé plus d’une fois que je ferais une œuvre méritoire en vous prenant votre bonheur, qui est l’injuste récompense d’une faute, et que vous avez le tort de trop montrer. Hier soir, votre joie m’a fait mal, et je suis sortie d’ici moins bonne que je n’y étais entrée.--Puis, s’adressant à M. de Mauserre:--Oui, monsieur, la vengeance que vous méditez serait un crime, car je mentais tout à l’heure; mais n’avez-vous pas menti vous-même en me donnant votre parole que vous m’aimiez assez pour ne pas vous venger?

A ces mots, elle se détacha de la muraille contre laquelle elle s’appuyait, et traversa la chambre pour gagner la porte. En passant devant moi, elle jeta un cri désespéré et balbutia:--Que ne suis-je morte, il y a huit jours, dans le lac Paladru!

Après qu’elle fut sortie, M. de Mauserre resta quelques instants immobile, sans couleur et sans voix. Était-il content? était-il fâché? Je soupçonne qu’il était l’un et l’autre. Il se trouvait dans la situation d’esprit d’un homme qui a découvert une grosse erreur dans son livre de comptes et qui refait son addition en se demandant comment il a pu se tromper, à la fois confus de sa méprise et satisfait de s’en être aperçu à temps. Ses yeux étaient cloués au plancher. Il les releva, et contempla la porte par laquelle venait de sortir et de disparaître à jamais un rêve que peut-être il regrettait; j’imagine qu’il se consultait pour savoir par quoi il le remplacerait: la nature humaine a horreur du vide. Il est possible aussi que je m’avance trop, et qu’il ne sût pas lui-même où il en était. Ce qui est certain, c’est qu’il revint à lui, m’embrassa, et me dit d’une voix émue:--Me pardonnerez-vous jamais?

--N’y comptez pas, lui répondis-je; je me propose d’écrire un livre intitulé: _De la bêtise des hommes d’esprit_. J’ajoutai: Il y a ici quelqu’un dont l’indulgence vous est plus nécessaire que la mienne.

Et, le prenant par la main, je le conduisis vers Mme de Mauserre. Elle le regarda longtemps avec un sourire indéfinissable, puis elle fondit en larmes et me sauta au cou en s’écriant:--Il faut bien que je lui pardonne tout, mon bon Tony, parce qu’il a voulu vous tuer!

XII

Vous me faites l’amitié, madame, de m’accorder du talent; mais vous avez toujours douté de ma sagesse. Je ne sais ce que vous en penserez tantôt; je suis plus fier de ce que je vais vous dire que du meilleur de mes tableaux.

M. d’Arci avait passé la soirée dans ma chambre. Il était instruit de tout, et je vous assure que ses pieds ne touchaient pas à la terre.--Grâce à Dieu, nous en sommes quittes pour la peur, me disait-il. Il est donc vrai que le méchant fait quelquefois une œuvre qui le trompe. En vérité, Mlle Holdenis est plus candide que je ne supposais; elle a rejoint innocemment ce qu’elle voulait disjoindre à jamais. Comment n’a-t-elle pas compris que la jalousie survit à l’amour et dans certains cas le ressuscite? Prenez l’homme le plus dégoûté de son bien, et avisez-vous de crier au voleur; il portera la main à sa poche.

--Il y a plus, lui répondis-je, M. de Mauserre vient d’éprouver qu’il n’est pas si facile qu’on pense de se débarrasser de ses souvenirs. Il nous arrive de les croire morts; soudain ils sortent on ne sait d’où et nous happent à la gorge. Le mieux est de ne pas se brouiller avec eux.

--C’est possible, répliquait-il; mais nous l’avons échappé belle. Ah! la gredine!--Et il se frottait les mains avec acharnement.

Il me quitta vers minuit. Tout ce qui s’était passé en moi et autour de moi depuis vingt-quatre heures m’avait si fort remué que, hors d’état de dormir, je renonçai à me mettre au lit. Je tournais et virais dans ma chambre, et je résolus de prolonger cet exercice jusqu’au matin. Je désirais assister du haut de ma tourelle au départ de Meta. Je sentais que jusqu’alors je ne reprendrais pas mon assiette, que je devais attendre, pour respirer plus librement, d’avoir vu de mes yeux disparaître au bout de la grande charmille la voiture qui emmènerait cette ennemie de mon repos. J’achevais à peine la lecture d’un chapitre fort déplaisant du livre de ma vie; il me tardait de tourner le feuillet.

J’allais donc et je venais, essayant de penser au manteau de mon Boabdil ou à la théorie des couleurs complémentaires, et songeant à tout autre chose. Par intervalles, je m’accoudais sur la tablette de ma fenêtre. Je contemplais des massifs d’arbres qui se découpaient sur le ciel étoilé, une enfilade confuse de toits et deux girouettes que le vent faisait grincer;--il me semblait que ces girouettes, ces arbres, ces toits se ressentaient d’une grande émotion dont ils tâchaient de se remettre, et que le château avait l’air effaré d’un poulailler qui a reçu la visite d’une fouine.

Tout à coup j’entendis gratter à ma porte; je prêtai l’oreille. On gratta de nouveau; je criai: Qui est là? La porte s’ouvrit, et Meta Holdenis m’apparut, vêtue de sa robe grise et de sa guimpe en tulle plissé, sur laquelle à son ordinaire pendait une croix en cornaline. C’était sa toilette du matin; mais je crus m’apercevoir que sa guimpe, dont la collerette lui caressait le menton, était fraîche, qu’elle l’avait tirée exprès d’un carton pour m’en faire les honneurs. Elle-même me fit l’effet d’une Meta toute neuve, que je n’avais pas encore vue. Son regard avait un éclat humide d’une douceur particulière; ses yeux, qui avaient beaucoup pleuré, s’étaient comme dilatés par la souffrance: ils étaient si grands qu’ils mangeaient pour ainsi dire le bas de son visage et le contour un peu anguleux du menton. Le front nageait dans la lumière; on eût dit que le chérubin de la douleur ou du repentir y avait versé une céleste rosée. La beauté est toujours semblable à elle-même; il n’est rien de tel que les figures à caractère pour se renouveler sans cesse: ce sont des boîtes à surprise.

Madame, un artiste a comme tout le monde des colères, des indignations, des mépris; mais sa colère est quelquefois à la merci de ses yeux. Il estime comme Bridoison que la forme est une grande chose, et il a des indulgences pour les crimes qui sont accompagnés de beaux effets de lumière. Mon premier mouvement fut de saisir un crayon et de dire à la singulière personne qui me rendait une visite nocturne:--Restez là, comme vous voici, debout sur le seuil de cette porte, et ne bougez pas avant que j’aie fini de vous croquer.--Je me ravisai: si nouvelle qu’elle me parût, mes souvenirs s’éveillèrent et la saluèrent en l’appelant par son nom. Je reconnaissais distinctement une taille svelte et souple que j’avais serrée dans mes bras, deux mains qui s’étaient posées sur mes deux yeux, une bouche à qui les baisers coûtaient aussi peu que les promesses.

Je détournai la tête et fis un grand geste très-expressif, qui voulait dire:--Allez-vous-en bien vite!--Elle recula; puis prenant courage, elle entra dans la chambre, dont elle referma la porte. Et la voilà seule avec moi et chez moi! L’horloge du château sonnait deux heures.

--Que me voulez-vous? lui criai-je brutalement. Ne voyez-vous pas que vous me faites horreur?

--Ayez pitié de moi, me répondit-elle d’une voix brisée. Je veux, avant de partir, maudire ma faute devant vous et implorer à genoux mon pardon.

Elle se jeta sur une chaise, posa ses deux coudes sur la table, et avec une abondance de larmes et d’adjectifs dont je fus comme accablé, elle entama ce qu’elle appelait sa confession, c’est-à-dire un verbeux discours plein d’incohérences et de contradictions, où j’avais grand’peine à démêler la vérité du mensonge. Quoi qu’elle pût dire, elle se croyait à moitié sur parole; c’était moins une âme fausse qu’une conscience faussée. Rompue de bonne heure à la gymnastique du sophisme, elle y avait contracté une funeste souplesse et l’habitude de se persuader tout ce qu’il lui plaisait. C’est une bonne chose que la gymnastique, madame; mais il en faut user avec discrétion. Ne souffrez pas qu’on instruise vos enfants à se disloquer les membres, ni à marcher sur la tête, et ne permettez pas non plus qu’on fasse trop raisonner leur conscience. Plutôt lourdaud que jongleur! si jamais je suis père, ce sera ma maxime.

Meta commença par battre humblement sa coulpe, se chargeant elle-même avec une impitoyable dureté et flétrissant sa conduite sans ménager ses termes. Elle en vint peu à peu, sinon à se disculper, du moins à plaider les circonstances atténuantes, à pallier ses torts, et ses excuses auraient été bien impudentes si elles n’avaient été bien naïves. Elle me dit que, lorsque M. de Mauserre s’était présenté auprès d’elle pour lui annoncer son départ, elle avait été piquée de la facilité avec laquelle il se résignait à la quitter, que sa coquetterie (elle employa ce mot) s’était révoltée, que soudain elle avait pensé au terrible usage qu’elle pouvait faire du papier rose, qu’elle en avait repoussé l’idée avec horreur, pour l’embrasser bientôt après avec une sorte de passion aveugle et irrésistible. Elle compara l’entraînement fatal auquel elle avait cédé à une sorte d’hallucination et à l’attrait mêlé d’épouvante qu’exerce un précipice sur le malheureux atteint de vertige; elle conclut que c’était une épreuve que Dieu lui avait envoyée, qu’en la faisant succomber il avait voulu lui enseigner la vertu divine du repentir qu’elle ignorait encore.

Ainsi parlait-elle. Je vous le répète, c’était une conscience qui jonglait, un bandeau sur les yeux; les boules partaient, sautaient, se croisaient dans l’air. Tony Flamerin eût applaudi, s’il n’eût préféré s’indigner.

--Fort bien, lui dis-je en l’interrompant. Désormais le voleur qui aura forcé un secrétaire alléguera qu’il était halluciné; le fils qui poignardera son père se plaindra d’avoir eu le vertige; le couteau avait son idée, la main a suivi, la volonté était absente, elle ne sera pas en peine de prouver son alibi. Ne condamnons ni les escrocs ni les assassins; Dieu les a induits à mal faire pour les perfectionner par le repentir. Un point m’embarrasse: ce n’est pas assez de se persuader soi-même, il faut persuader son juge.

Elle m’interrompit à son tour, et tirant de sa poche une lettre qu’elle avait reçue de son père le matin:--Voilà ce qui m’a perdue! s’écria-t-elle.

Je pris cette missive, qui était de poids, et j’en parcourus rapidement les premiers feuillets. M. Holdenis y donnait à sa fille des nouvelles circonstanciées de tout le pigeonnier, lui parlant au long de ses jeunes sœurs et de ses petits frères, et l’assurant, à ce qu’il me parut, que Hermann, aussi bien que Thecla, Aennchen, Minnichen et Lenchen faisaient de jour en jour de réjouissants progrès en idéalité.--«Figure-toi, ajoutait-il, qu’hier notre cher petit Niklas, après avoir regardé le ciel qui était pur comme ton cœur, s’est écrié: Bonjour le bon Dieu! Cette naïve exclamation nous a émus jusqu’aux larmes, ta bonne mère et moi.»

Quelque intérêt que je portasse au petit Niklas, je lus plus attentivement la dernière page de la lettre, où il n’était plus question de lui. Elle était ainsi conçue:

«Les confidences que nous fait notre cher ange nous ont plongés dans une perplexité inexprimable. Qu’il y regarde à deux fois avant de se décider et de repousser les brillantes perspectives qui s’ouvrent devant lui. Tu nous insinues que ton cœur est pris; je te réponds: Ne crois pas trop facilement ton cœur, chère enfant. A la distance où nous sommes l’un de l’autre, je suis embarrassé à te conseiller; mais puis-je admettre que le ciel destine pour mari à notre Meta un artiste qui n’a pas d’autre dieu que son talent, et permets-moi d’ajouter, un homme qui s’est indignement conduit avec ton père, et ne lui sera jamais d’aucun secours? Plus je songe à la combinaison de circonstances vraiment providentielles auxquelles tu dois de connaître M. de Mauserre, moins je peux me défendre d’y reconnaître un conseil mystérieux de la souveraine sagesse sur toi et sur cet homme distingué; elle se propose sans doute de purifier son cœur et l’usage qu’il fait de ses biens. Les impies attribuent tout au hasard; il n’y a point de hasard. Dieu t’a visiblement choisie pour faire luire sa lumière devant le monde; ne serais-tu pas coupable envers lui, si, par complaisance pour un penchant irréfléchi de ton imagination romanesque, tu refusais la haute position à laquelle il semble te convier? Cher ange, réfléchis beaucoup, et dans tes réflexions n’oublie pas ton pauvre père, qui t’embrasse comme il t’aime.»

* * * * *

L’effet que produisit sur moi cette lecture fut de tempérer ma colère par une douce gaîté. Il y avait longtemps que je n’avais lu de la prose de M. Holdenis, et ses petites théories providentielles me parurent cadrer à merveille avec son visage de prédestiné.

--Pourquoi m’avez-vous montré cette lettre? demandai-je à Meta. Est-il possible que ce misérable chiffon de papier ait pu avoir la moindre influence sur vos décisions? Que n’avez-vous fait comme moi?

Et je déchirai les huit feuillets en menus morceaux; je pris plaisir à voir voltiger dans la chambre cet essaim d’aimables papillons.

--Je tenais à vous prouver, me répondit-elle, que les apparences sont souvent trompeuses... Elle demeura court un instant, son écheveau s’embrouillait; mais elle remédia bien vite à cet embarras de son esprit et de sa langue. Baissant les yeux, elle reprit:--Cette lettre ne vous prouve-t-elle pas que, si j’ai paru vous être infidèle, mon cœur ne l’a jamais été?--Aussitôt, sans me laisser le temps de placer un mot, elle me raconta impétueusement qu’elle m’avait toujours aimé, qu’elle n’avait pu se consoler de mon départ de Genève, que mon image était demeurée gravée dans son cœur, qu’elle était venue aux Charmilles sur l’assurance qu’Harris lui avait donnée de m’y rencontrer. Puis elle se plaignit de moi et prétendit qu’elle n’avait pas su à quoi s’en tenir sur mes sentiments pour elle.--Je l’avais toujours pris sur un ton si léger, disait-elle, qu’elle n’avait jamais eu la certitude d’être aimée; la déclaration un peu leste que je m’étais permis de hasarder dans le cimetière l’avait froissée; en agréant les empressements de M. de Mauserre, elle s’était proposé d’exciter ma jalousie, sans prévoir les néfastes conséquences que ce jeu pouvait avoir; bref, il y avait beaucoup de ma faute dans ce qui était arrivé, et la veille encore, après notre entrevue dans le parc, elle s’était demandé si j’étais bien sérieux, si je ne saisirais pas le premier prétexte venu pour me dégager de ma parole.

A ces mots, je partis d’un éclat de rire homérique, et m’étant installé dans un fauteuil, aussi loin d’elle que possible:--C’est trop fort, ma chère, lui dis-je. Vous verrez que le criminel, c’est moi; que vous avez à vous plaindre de mes trahisons et de mes perfidies; que l’autre soir, après vous avoir tendrement embrassée, je suis allé tout courant offrir à une autre femme mon cœur et mes lèvres. Ne pourriez-vous être sincère une fois dans votre vie et m’accorder que, si vous êtes plus sensible que tendre, vous êtes encore plus ambitieuse que sensible? Le secret de votre conduite est dans le mot de la bohémienne. Convenez que les femmes de votre caractère ont la manie de courir deux gibiers à la fois, et que vous vous êtes amusée à coucher en joue tour à tour un lapin, qui est votre serviteur, et un lièvre qui s’est appelé tantôt le baron Grüneck, tantôt M. de Mauserre. Le lièvre a gagné pays; je vous défie bien de rattraper le lapin.

Elle jeta un cri d’horreur, me somma de me taire, de ne pas insulter à son amour; pourtant elle finit par avouer qu’il y avait une part de vérité dans mon explication.--Eh bien! oui, je la confesse, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, hier encore j’avais deux âmes qui se combattaient comme en champ clos. Dieu soit loué, l’une a succombé, le malheur l’a foudroyée; il n’y a plus de vivant en moi que l’âme qui vous aime, qui est à vous tout entière.

Trois secondes après, avant que je m’en fusse avisé, elle s’était agenouillée à mes pieds, et j’eus beau me débattre, elle s’empara de vive force de mes deux mains. Que ne puis-je vous rendre les emportements de son éloquence! Elle me fit les déclarations les plus tendres, les plus passionnées, que ma modestie se refuse à répéter, à savoir qu’elle m’adorait, qu’elle avait eu envers moi des torts inqualifiables;--que, si je lui faisais grâce, elle emploierait sa vie à les racheter; que je serais aimé comme jamais homme ne l’avait été; que je ne me doutais pas des trésors d’enthousiasme et de dévouement que renfermait son cœur; qu’elle ne vivrait, ne respirerait que pour moi; que je serais son tout, son univers, son idéal et son dieu.

Au risque d’être taxé par vous de fatuité, j’oserai avancer qu’en ce moment elle était sincère; j’ajoute que, sincère ou non, elle était étrangement belle, d’une beauté qui tenait tout à la fois du diable et de l’ange. La douleur et la passion semblaient modeler son visage comme le doigt du sculpteur la terre molle qu’il façonne; il y avait sur son cou, sur ses joues, sur son front, un jeu d’ombres et de lumières dont je désespère de retrouver le secret. Dans la vivacité de son action, ses cheveux s’étaient défaits et se répandaient en désordre sur ses épaules; sa guimpe aussi avait essuyé quelque avarie et laissait à mon regard une périlleuse liberté. Elle avait les lèvres ardentes; ses yeux noyés ne quittaient pas les miens. Ils me disaient clairement:--Ne vois-tu pas que je suis à toi? Fais de moi ce qu’il te plaira!--Ils disaient aussi par manière d’_a parte_:--Si tu succombes à la tentation, tu me garderas, et je t’épouserai.

Ce fut, madame, un moment critique. J’étais fort ému, je respirais avec effort, ma tête s’allumait comme une rampe d’opéra, et je ne sais en vérité comment cette scène aurait fini, quand il arriva tout à coup... Madame, il arriva tout simplement qu’un des coqs du château se mit à chanter à gorge déployée dans son pailler, et sa voix claire, perçante, métallique et guerrière me fit bondir dans mon fauteuil. Je revis mon père à son lit de mort: il me regardait. Le coq chanta de nouveau; j’entendis le tonnelier de Beaune qui me criait: Tony, la vie est un combat; défie-toi de tes entraînements!--Et, le coq ayant pour la troisième fois sonné sa fanfare, je contemplai fixement Meta; il me parut que ses grands yeux limpides ressemblaient à ces beaux lacs africains aux eaux d’azur, dans lesquels il y a des crocodiles.

Elle m’observait avec anxiété, se demandant à qui j’en avais. Je la repoussai doucement, je me remis sur mes pieds, je la contraignis d’en faire autant; je la pris par le bras, je traversai la chambre avec elle, j’ouvris la porte, je lui montrai du doigt le corridor, l’escalier et la lampe qui les éclairait. Elle eut une défaillance, elle en triompha sur-le-champ. Froissant ses cheveux dans ses mains, elle me cria d’un ton prophétique et comme saisie subitement des fureurs d’une sibylle:--Maudite soit la femme que tu aimeras!--Cela dit, elle disparut comme un fantôme.

Trois heures plus tard, elle avait quitté les Charmilles, où son départ laissait quelques cœurs soulagés et une petite fille tout à fait inconsolable. En voyant s’ébranler la voiture qui emmenait sa gouvernante, la pauvre enfant perça l’air de ses cris.

Est-il nécessaire d’ajouter que M. et Mme de Mauserre sont mariés? Lulu n’aura plus d’autre institutrice que sa mère, qui depuis son aventure est devenue un peu moins confiante et un peu plus matineuse. M. de Mauserre est rentré dans la vie publique par la députation; il siége à la chambre dans la partie la plus raisonnable du centre droit, mais en ayant soin de voter quelquefois contre le gouvernement. On assurait l’autre jour qu’il était à la veille d’obtenir un poste considérable.