Part 3
Chi rende alla meschina La sua felicità[5]?
[5] Qui rendra à la malheureuse sa félicité?
Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues l’accompagnaient; mais j’avais le don de discerner la voix de Madeleine parmi les autres, qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher de l’entendre.
Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine. Quand ses compagnes racontaient leurs peines, elle y compatissait et en gémissait, et elle répétait: «Courage, ma chère; le Seigneur n’abandonne personne.»
Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle et plus infortunée que coupable, née pour la vertu, capable d’y retourner si elle s’en était écartée? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si je l’écoutais avec vénération, si je priais pour elle avec une ferveur particulière?
L’innocence est respectable; mais combien l’est aussi le repentir! Le meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard plein de pitié sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les admettre parmi les âmes qu’il honorait le plus? Pourquoi méprisons-nous tant la femme tombée dans l’ignominie?
En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix et de faire une déclaration d’amour fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà commencé la première syllabe de son nom: «Mad...!» Chose étrange! le cœur me battait comme à un jeune amoureux de quinze ans; et moi, j’en avais trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations enfantines.
Je ne pus aller plus avant. Je recommençai: «Mad...! Mad...!» et ce fut inutile. Je me trouvai ridicule, et je criai de rage: «Matto[6], et non Mad...!»
[6] Fou.
CHAPITRE XII
Ainsi finit mon roman avec cette pauvre créature, si ce n’est que je lui fus redevable des plus doux sentiments pendant quelques semaines. Souvent j’étais mélancolique, et sa voix me remettait en gaieté; souvent, en pensant à la lâcheté et à l’ingratitude des hommes, je m’irritais contre eux; je haïssais l’univers, et la voix de Madeleine revenait me disposer à la compassion et à l’indulgence.
«Puisses-tu, ô pécheresse inconnue, n’avoir pas été condamnée à une peine grave! ou, à quelque peine que tu aies été condamnée, puisses-tu en profiter et te réhabiliter, et vivre et mourir chère au Seigneur! Puisses-tu être plainte et respectée de tous ceux qui te connaissent, comme tu le fus de moi qui ne t’ai pas connue! Puisses-tu inspirer à tous ceux qui te verront la patience, la douceur, le désir de la vertu, la confiance en Dieu, comme tu les as inspirés à celui qui t’aima sans te voir! Mon imagination a pu errer en te figurant à moi comme belle de corps, mais ton âme, j’en suis sûr, était belle. Tes compagnes parlaient grossièrement, et toi avec pudeur et noblesse. Elles blasphémaient, et toi tu bénissais Dieu; elles se disputaient, et tu apaisais leurs différends. Si quelqu’un t’a tendu la main pour te tirer de la carrière du déshonneur, s’il t’a rendu service avec délicatesse, s’il a séché tes larmes, que toutes les consolations pleuvent sur lui, sur ses fils et sur les fils de ses fils!»
Contiguë à la mienne, était une prison habitée par plusieurs hommes. Je les entendais aussi parler. Un d’eux surpassait les autres en autorité, non peut-être qu’il fût d’une condition plus raffinée, mais par plus de faconde et d’audace. Il faisait, comme on dit, le docteur. Il discutait et imposait silence à ses contradicteurs par sa voix impérieuse et par la fougue de ses paroles; il leur dictait ce qu’ils devaient penser et sentir, et ceux-ci, après quelque résistance, finissaient par lui donner raison en tout.
Les malheureux! Pas un d’eux qui tempérât les ennuis de la prison en exprimant quelque doux sentiment, quelque peu de religion et d’amour!
Le chef de ces voisins me salua, et je lui répondis. Il me demanda comment je passais _cette maudite vie_. Je lui dis que, bien que triste, il n’y avait pas de vie maudite pour moi, et que, jusqu’à la mort, il fallait chercher à jouir du plaisir de penser et d’aimer.
«Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.»
Je m’expliquai, et je ne fus pas compris. Et quand, après d’ingénieux ambages préparatoires, j’eus le courage d’indiquer comme exemple la tendresse si chère qu’avait éveillée en moi la voix de Madeleine, le chef partit d’un grand éclat de rire.
«Qu’est-ce? qu’est-ce?» crièrent ses compagnons.--Le profane répéta, en les travestissant, mes paroles, et les rires redoublèrent en chœur; et je fis là complètement la figure d’un sot.
Il en est en prison comme dans le monde. Ceux qui mettent leur science à frémir de colère, à se plaindre, à vilipender les autres, croient que c’est folie de compatir, d’aimer, de se consoler par de belles illusions qui honorent l’humanité et son Auteur.
CHAPITRE XIII
Je laissai rire et n’opposai pas une syllabe. Les voisins m’adressèrent deux ou trois fois la parole; moi, je restai muet.
«Il ne viendra plus à la fenêtre.--Il s’en est allé.--Il tend l’oreille aux soupirs de Madeleine.--Il se sera offensé de nos rires.»
C’est ainsi qu’ils parlèrent pendant quelques instants, et finalement le chef imposa silence aux autres qui chuchotaient sur mon compte.
«Taisez-vous, imbéciles qui ne savez ce que diable vous dites. Le voisin d’ici n’est pas si âne que vous croyez. Vous n’êtes capables de réfléchir sur rien. Moi, j’éclate de rire, mais ensuite je réfléchis. Tous les grossiers vauriens savent faire leurs enragés, comme nous le faisons nous autres. Un peu plus de douce gaieté, un peu plus de charité, un peu plus de foi dans les bienfaits du Ciel, de quoi cela vous paraît-il sincèrement être l’indice?
--Maintenant que je réfléchis, moi aussi, répondit l’un d’eux, il me semble que c’est l’indice qu’on est un peu moins vaurien.
--Bravo! cria le chef avec un hurlement de stentor; cette fois je reviens à avoir quelque estime de ta caboche.»
Je ne m’enorgueillissais pas beaucoup de passer seulement pour _un peu moins vaurien_ qu’eux; et pourtant j’éprouvais une sorte de joie de ce que ces malheureux ouvrissent les yeux sur l’importance de cultiver les sentiments bienveillants.
J’agitai la croisée comme si j’étais alors revenu. Le chef m’appela. Je répondis, espérant qu’il avait envie de moraliser à ma manière. Je me trompai. Les esprits vulgaires fuient les raisonnements sérieux: si une noble vérité luit en eux, ils sont capables d’y applaudir un instant, mais un instant après ils détournent d’elle leur regard, et ne résistent pas à l’envie de faire ostentation d’esprit, en mettant cette vérité en doute et la raillant.
Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour dettes.
«Non.
--Peut-être accusé d’escroquerie? accusé faussement, bien entendu.
--Je suis accusé de tout autre chose.
--D’affaires d’amour?
--Non.
--D’homicide?
--Non.
--De carbonarisme?
--Précisément.
--Et qu’est-ce que ces carbonari?
--Je les connais si peu que je ne saurais vous le dire.»
Un guichetier nous interrompit en grande colère, et, après avoir accablé d’injures mes voisins, il se tourna vers moi avec la gravité non d’un sbire, mais d’un maître, et dit: «Vous n’avez pas honte, monsieur! daigner converser avec toute sorte de gens! Monsieur sait-il que ces gens-là sont des voleurs?»
Je rougis, et puis je rougis d’avoir rougi, et il me sembla que daigner converser avec toute sorte d’infortunés était plutôt bonté que faute.
CHAPITRE XIV
Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je ne conversai plus avec les voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis qu’il m’était défendu de parler.
Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, et qui m’annonça avec mystère une visite qui devait me faire plaisir. Et quand il lui sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit: «En somme, c’est votre père; veuillez me suivre.»
Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant de contentement et de tendresse, et m’efforçant d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon pauvre père.
Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’il ne s’agissait que de soupçons de peu d’importance, et que je sortirais vite. Mais, voyant que la détention durait, il était venu solliciter le gouvernement autrichien pour ma mise en liberté. Misérables illusions de l’amour paternel! Il ne pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée avec laquelle je lui parlai lui persuada que je n’avais pas de malheurs à craindre.
Le court entretien qui nous fut accordé m’agita d’une façon indicible, d’autant plus que je réprimais toute apparence d’agitation. Le plus difficile fut de ne pas la montrer quand il fallut nous séparer.
Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je tenais pour certain que l’Autriche donnerait des exemples extraordinaires de rigueur, et que je serais condamné à mort ou à de nombreuses années de prison. Dissimuler cette croyance à un père! l’illusionner par la démonstration d’espérances fondées de mise en liberté prochaine! ne pas fondre en larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères et de mes sœurs que je ne pensais plus revoir jamais sur la terre! le prier, d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me voir s’il pouvait! rien, jamais, ne me coûta violence pareille.
Il se sépara de moi absolument consolé, et moi, je retournai dans ma prison le cœur déchiré. A peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me soulager en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement me manqua. J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de ne pouvoir pleurer est une des plus cruelles parmi les plus grandes douleurs, et combien de fois, hélas! l’ai-je éprouvé?
Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal de tête. Je n’avalai pas une cuillerée de soupe de tout le jour. «Si ce pouvait être une maladie mortelle, disais-je, qui abrégeât mon martyre!»
Stupide et lâche désir! Dieu ne l’exauça pas, et maintenant je lui en rends grâces. Et je lui en rends grâces, non pas seulement parce que, après dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et que je peux me dire heureux, mais aussi parce que les maux soufferts ajoutent une valeur à l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été inutiles pour moi.
CHAPITRE XV
Deux jours après, mon père revint. J’avais bien dormi pendant la nuit, et j’étais sans fièvre. Je me recomposai une contenance dégagée et enjouée, et personne ne se douta de ce que mon cœur avait souffert et souffrait encore.
«J’ai la certitude, me dit mon père, que dans quelques jours tu seras renvoyé à Turin. Déjà nous t’avions préparé ta chambre, et nous t’attendions avec une grande anxiété. Les devoirs de mon emploi m’obligent à repartir. Fais en sorte, je t’en prie, fais en sorte de nous rejoindre promptement.»
Sa tendre et mélancolique affection me déchirait l’âme. La feinte me semblait commandée par la pitié, et pourtant je ne l’employais qu’avec une espèce de remords. N’aurait-ce pas été chose plus digne de mon père et de moi si je lui avais dit: «Probablement nous ne nous reverrons plus en ce monde! Séparons-nous en hommes, sans murmurer, sans gémir, et que j’entende prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle.»
Ce langage m’aurait plu mille fois mieux que la feinte. Mais je regardais les yeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux gris, et il ne me semblait pas que l’infortuné pût avoir la force d’entendre de telles choses.
Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l’avais vu s’abandonner au désespoir, peut-être s’évanouir, peut-être (horrible pensée!) être frappé de mort dans mes bras!
Je ne pus lui dire la vérité, ni la lui laisser entrevoir! Ma sérénité factice l’illusionna pleinement. Nous nous séparâmes sans larmes. Mais, revenu en prison, je fus saisi des mêmes angoisses que la première fois, ou plus cruellement encore; et ce fut aussi en vain que j’invoquai le don des pleurs.
Me résigner à toute l’horreur d’une longue prison, me résigner à l’échafaud, était dans la mesure de mes forces. Mais me résigner à l’immense douleur qu’en auraient éprouvée mon père, ma mère, mes frères et sœurs! ah! c’était à quoi mes forces ne pouvaient suffire.
Je me prosternai alors à terre avec une ferveur comme je n’en avais jamais eu de si forte, et je prononçai cette prière:
«Mon Dieu, j’accepte tout de ta main; mais fortifie si vigoureusement les cœurs à qui j’étais nécessaire, que je cesse de leur être tel, et que la vie d’aucun d’eux n’ait à en être abrégée seulement d’un jour!»
O bienfait de la prière! Je restai plusieurs heures l’esprit élevé à Dieu, et ma confiance croissait à mesure que je méditais sur la bonté divine, à mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme humaine, quand elle s’affranchit de son égoïsme et s’efforce de n’avoir plus d’autre volonté que la volonté de l’infinie Sagesse.
Oui, cela se peut! Voilà le devoir de l’homme! La raison, qui est la voix de Dieu, la raison dit qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et serait-il complet, le sacrifice dont nous sommes débiteurs envers la vertu, si, dans les cas les plus douloureux, nous luttions contre la volonté de Celui qui est le principe de toute vertu!
Quand le gibet ou tout autre martyre est inévitable, le craindre lâchement, ne pas savoir y marcher en bénissant le Seigneur, est un signe de misérable dégradation ou d’ignorance. Et il faut non seulement consentir à notre propre mort, mais à l’affliction qu’en éprouveront ceux qui nous sont chers. Il ne nous est pas permis de demander autre chose, si ce n’est que Dieu la tempère, que Dieu nous soutienne tous; une telle prière est toujours exaucée.
CHAPITRE XVI
Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le même état, c’est-à-dire dans une tristesse douce, pleine de paix et de pensées religieuses. Il me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne plus être accessible à aucune inquiétude. Folle illusion! L’homme doit tendre à une parfaite constance, mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui vint me troubler?--La vue d’un ami infortuné, la vue de mon bon Pierre, qui passa à quelques pas de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le conduire aux prisons criminelles.
Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si vite qu’à peine eus-je le temps de le reconnaître, de voir son geste de salut et de le lui rendre.
Pauvre jeune homme! Dans la fleur de l’âge, avec un génie plein de splendides espérances, avec un caractère honnête, délicat, très aimant, fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité en prison, pour affaires politiques, dans un temps où il n’était pas certain d’éviter les foudres les plus sévères de la loi!
Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un tel désespoir de ne pouvoir le racheter, de ne pouvoir au moins le réconforter par ma présence et par mes paroles, que rien ne réussissait à me donner un peu de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son beau-frère, ses neveux; combien ardemment il désirait contribuer à leur bonheur, combien il était à son tour aimé de ces êtres chéris. Je sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux dans une telle disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer la fureur qui s’empara alors de moi. Et cette fureur se prolongea d’autant plus que je désespérais de plus jamais l’apaiser.
Cette crainte aussi était une illusion. O affligés qui vous croyez la proie d’une inéluctable, horrible et toujours croissante douleur, patientez un peu, et vous serez détrompés! Ni souveraine paix ni souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il convient de se persuader de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir dans les heures heureuses, et ne pas s’avilir dans les heures troublées.
A une longue fureur succédèrent la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie non plus n’est pas durable, et je craignis d’avoir désormais à alterner, sans refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La perspective d’un semblable avenir me remplit d’horreur, et je recourus cette fois encore ardemment à la prière.
Je demandai à Dieu d’assister le malheureux Pierre comme moi, et sa maison comme la mienne. Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus vraiment me tranquilliser.
CHAPITRE XVII
Mais quand l’âme était calmée, je réfléchissais aux fureurs dont j’avais souffert, et, me courrouçant sur ma faiblesse, j’étudiais le moyen de m’en guérir. Voici l’expédient qui me réussit à cet effet: chaque matin, ma première occupation, après un court hommage au Créateur, était de faire une exacte et courageuse revue de tous les événements possibles propres à m’émouvoir. Sur chacun d’eux j’arrêtais vivement mon imagination, et je m’y préparais:--depuis les plus chères visites jusqu’à la visite du bourreau, je me les imaginais toutes. Ce triste exercice me sembla pendant quelques jours insupportable, mais je voulus persévérer, et bientôt j’en fus content.
Au premier de l’an (1821), le comte Luigi Porro obtint de venir me voir. La tendre et chaude amitié qui existait entre nous, le besoin que nous avions de nous dire tant de choses, l’empêchement apporté à cette effusion par la présence d’un greffier, les instants trop courts qu’il nous fut donné de rester ensemble, les sinistres pressentiments qui me remplissaient d’angoisses, les efforts que nous faisions, lui et moi, pour paraître tranquilles, tout cela semblait devoir me mettre une tempête des plus terribles au cœur. Séparé de ce cher ami, je me sentis redevenu calme, attendri, mais calme.
Telle est l’efficacité de se prémunir contre les fortes émotions.
Mon besoin d’acquérir un calme constant ne provenait pas tant du désir de diminuer mon infortune que de l’aspect grossier et indigne de l’homme sous lequel m’apparaissait l’inquiétude. Une âme agitée ne raisonne plus: entraînée dans un tourbillon irrésistible d’idées exagérées, elle se forme une logique maladroite, furibonde, malveillante; elle est dans un état absolument antiphilosophique, antichrétien.
Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur la nécessité de bannir l’inquiétude: on ne peut être bon à d’autres conditions. Comme il était pacifique avec lui-même et avec les autres, Celui que nous devons tous imiter! Il n’y a pas de grandeur d’âme, il n’y a pas de justice sans idées modérées, sans un esprit plus porté à sourire qu’à s’irriter des événements de cette courte vie. La colère n’a quelque valeur que dans le cas très rare où l’on peut espérer humilier par elle un méchant et le retirer de l’iniquité.
Peut-être y a-t-il des fureurs de nature opposée à celles que je connais, et moins condamnables. Mais celle qui m’avait jusqu’alors fait son esclave, n’était pas une colère de pure affliction; il s’y mêlait toujours beaucoup de haine, une grande propension à maudire, à me dépeindre la société, ou tels et tels individus, avec les couleurs les plus exécrables. Maladie épidémique dans le monde! L’homme se croit meilleur en abhorrant les autres. Il semble que tous les amis se disent à l’oreille: «Aimons-nous seulement entre nous; crions que tous les autres sont de la canaille, il semblera que nous soyons des demi-dieux.»
Chose curieuse, que cette vie de rage constante plaise tant! On y met une espèce d’héroïsme. Si l’objet contre lequel on s’irritait hier est mort, on en cherche tout de suite un autre. «De qui me plaindrai-je aujourd’hui? Qui haïrai-je? Ne serait-ce pas là le monstre?... O joie! Je l’ai trouvé. Venez, amis, déchirons-le.»
Ainsi va le monde; et, sans le déchirer, je puis bien dire qu’il va mal.
CHAPITRE XVIII
Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre de l’état horrible de la chambre où l’on m’avait mis. Par un heureux hasard, une meilleure devint vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la donner.
N’aurais-je pas dû être très content à une pareille nouvelle? Et pourtant... toujours est-il que je n’ai pu penser à Madeleine sans chagrin. Quel enfantillage! s’affectionner toujours à quelque chose, même pour des raisons en vérité bien peu fortes! En sortant de cette mauvaise chambre, je jetai un regard en arrière, vers le mur contre lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que peut-être, un pied plus loin, s’y appuyait du côté opposé la misérable pécheresse. J’aurais voulu entendre encore une fois ces deux vers pathétiques:
Chi rende alla meschina La sua felicità?
Vain désir! Voilà une séparation de plus dans ma vie de misères. Je ne veux pas en parler longuement pour ne pas faire rire de moi; mais je serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en fus attristé pendant plusieurs jours.
En m’en allant, je saluai deux des pauvres voleurs, mes voisins, qui étaient à la fenêtre. Le chef n’y était pas; mais, averti par ses compagnons, il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il se mit ensuite à chanter l’air: _Chi rende alla meschina_. Voulait-il se railler de moi? Je conviens que si l’on faisait cette demande à cinquante personnes, quarante-neuf répondraient: «Oui». Eh bien, en dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à croire que le brave voleur avait l’intention de me faire une gracieuseté. Je la reçus comme telle, et je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un nouveau regard; et lui, étendant le bras en dehors des barreaux avec son bonnet à la main, il me faisait encore signe alors que je me tournais pour descendre l’escalier.
Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation. Le petit muet était là sous le portique. Il me vit, me reconnut et voulut courir à ma rencontre. La femme du geôlier, qui sait pourquoi? le saisit par le collet et le poussa dans la maison. Je fus fâché de ne pouvoir l’embrasser, mais les petits bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent délicieusement. C’est chose si douce d’être aimé!
C’était la journée des grands événements. Deux pas plus loin, j’arrivai près de la fenêtre de la chambre qui avait déjà été la mienne, et dans laquelle habitait maintenant Gioja. «Bonjour, Melchior!» lui dis-je en passant. Il leva la tête et, s’élançant vers moi, il me cria: «Bonjour Silvio!»
Hélas! on ne me permit pas de m’arrêter un instant. Je tournai sous le portail, je montai un petit escalier, et je fus mis dans une chambrette assez propre, au-dessus de celle de Gioja.
Quand je me fus fait apporter mon lit et que les guichetiers m’eurent laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. Quelques souvenirs y étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon, d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai deux gracieuses strophes françaises, que je regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans ma mémoire. Elles étaient signées _le duc de Normandie_. Je me mis à les chanter, en leur adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine; mais voici tout à côté une voix qui se met à les chanter sur un autre air. Dès qu’elle eut fini je criai: «Bravo!» et le chanteur me salua courtoisement, en me demandant si j’étais Français.
«Non; je suis Italien, et je me nomme Silvio Pellico.
--L’auteur de la _Francesca da Rimini_?
--Précisément.»
Et ici un gentil compliment et les condoléances bien naturelles, en apprenant que j’étais en prison.
Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né.
«En Piémont, dis-je; je suis de Saluces.»
Et ici de nouveau un agréable compliment sur le caractère et le génie des Piémontais, avec une mention particulière pour les hommes remarquables de Saluces, et spécialement pour Bodoni.
Ces courts éloges étaient dits finement, comme sait le faire une personne de bonne éducation.
«Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui vous êtes.
--Vous avez chanté une chansonnette de moi.
--Ces deux belles petites strophes qui sont sur le mur sont de vous?
--Oui, monsieur.
--Vous êtes donc...
--L’infortuné duc de Normandie.»
CHAPITRE XIX
Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit taire.
«Quel infortuné duc de Normandie? me disais-je à part moi. N’est-ce pas là le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI? Mais ce pauvre enfant est indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera un des malheureux qui ont essayé de le faire revivre.