Part 2
Je le regardais fixement en face, avec un sourire malicieux qui voulait dire: «Porterais-tu un billet de moi à un autre infortuné, à mon ami Pierre?» Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait dire: «Non, Monsieur; et si vous vous adressez à un de mes camarades, prenez garde que celui qui vous dira oui ne vous trahisse.»
Je ne suis pas véritablement certain qu’il me comprît, ni que je le comprisse. Ce que je sais bien, c’est que je fus dix fois sur le point de lui demander un morceau de papier et un crayon, et que je n’osai pas parce qu’il y avait quelque chose dans ses yeux qui semblait m’avertir de ne me fier à personne, et moins encore aux autres qu’à lui.
CHAPITRE V
Si Tirola, avec son expression de bonté, n’avait pas eu en même temps ces regards si faux, s’il avait eu une physionomie plus noble, j’aurais cédé à la tentation d’en faire mon ambassadeur, et peut-être un billet de moi, parvenu à temps à mon ami, lui aurait donné le moyen de réparer quelque erreur,--et peut-être cela aurait-il sauvé non pas lui, le pauvret, qui était déjà trop compromis, mais plusieurs autres et moi.
Patience! Il devait en arriver ainsi.
Je fus appelé pour la continuation de l’interrogatoire, et cela dura toute cette journée et plusieurs autres, sans aucun intervalle que celui des repas.
Tant que le procès ne fut pas clos, les jours s’envolaient rapides pour moi, si grande était ma tension d’esprit pour ces interminables réponses à des demandes si variées, et pour me recueillir aux heures du dîner et le soir, afin de réfléchir à tout ce qui m’avait été demandé et à ce que j’avais répondu, ainsi qu’à tous les points sur lesquels je serais probablement encore interrogé.
A la fin de la première semaine, il m’advint un grand déplaisir. Mon pauvre Pierre, désireux autant que je l’étais moi-même de pouvoir établir entre nous quelque communication, m’envoya un billet et se servit, non de l’un des guichetiers, mais d’un malheureux prisonnier qui venait avec eux faire quelque service dans nos chambres. C’était un homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de mois de détention.
Avec une épingle que j’avais je me piquai un doigt, et je fis avec mon sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut la malechance d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet sur lui, et, si je ne me trompe, bâtonné. J’entendis des cris aigus qui me parurent venir du malheureux vieillard, et je ne le revis jamais plus.
Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant représenter mon petit papier barbouillé de sang qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses pouvant nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec quoi je m’étais tiré du sang; on m’enleva l’épingle, et on rit de ceux qu’on avait joués. Ah! moi, je ne ris pas! Je ne pouvais ôter de devant mes yeux le vieux messager. J’aurais volontiers souffert quelque châtiment pour qu’on lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur s’emplit de larmes.
En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles au geôlier et aux guichetiers. Ils secouaient la tête et disaient: «Il l’a payé cher celui-là; il n’en refera plus de semblables; il jouit maintenant d’un peu plus de repos.» Ils ne voulaient pas s’expliquer davantage.
Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était tenu cet infortuné, ou parlaient-ils ainsi parce qu’il était mort sous la bastonnade ou de ses suites?
Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de la cour, sous le portique, avec une charge de bois sur les épaules. Le cœur me palpita comme si j’avais revu un frère.
CHAPITRE VI
Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids de la solitude.
On me permit bien d’avoir une Bible et Dante; le concierge mit bien à ma disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry, du Piazzi et pire encore; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas. Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter toujours davantage.
Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons plus élevées, plus puissantes.
Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.
Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et mettre l’idée du culte en oubli.
L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour de son horreur pour moi. «Ne suis-je pas en sublime compagnie?» me disais-je; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec plaisir et avec attendrissement.
«Eh bien! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui m’aurait mis au tombeau? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe, c’est une prison qui m’a dévoré; dois-je croire que Dieu ne les munira pas d’une force égale?»
Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec des larmes; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur. J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne me suis pas trompé.
CHAPITRE VII
Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison; qui en doute? Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti, je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que, ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. «Je respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont arrivés au suprême moment. Je mourrai.»
Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours: un père excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc. Qui plus que moi avait été comblé de félicité? Pourquoi ne pas en rendre grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par l’adversité? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et je pleurais un instant; mais le courage et la gaieté finissaient par revenir.
Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce?--Un petit enfant, sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils sortissent prendre l’air dans la cour.
Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui jetais un beau morceau de pain; il le prenait en faisant un bond de joie, courait à ses camarades et en donnait à tous; puis il venait manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec le sourire de ses beaux yeux.
Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas m’approcher; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant d’entrer dans ma prison; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que d’amour dans cette chère petite âme! Comme j’aurais voulu pouvoir le faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait!
Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange! vivre en de semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination, et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des murs qui s’appellent maison ou palais?
Excellent raisonnement! Mais comment faire pour gouverner l’imagination? Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille; mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.
CHAPITRE VIII
«Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement une conversation muette! Admirable intelligence humaine! Que de choses nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de la physionomie! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il sourit! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses camarades! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté; il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs; moi, j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en mois, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans cette maison? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que pourra-t-il devenir? Hélas! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de bienveillance?»
Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer!
Parfois je m’écriais à part moi: «Quelle grossière parodie est-ce là? Au lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur!... qui tout au plus deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on nommerait sbire.»
Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. «Est-ce que c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une race de voleurs? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours respectable.» Ainsi disais-je; et je le regardais chaque jour avec plus de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une condition plus belle que celle d’être sbire.
Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux guichetiers vinrent un jour me prendre.
«Il faut changer de logis, monsieur.
--Que voulez-vous dire?
--Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre.
--Pourquoi?
--Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la meilleure... monsieur comprend bien...
--Je comprends: c’est la première halte des nouveaux arrivés.»
Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas! ce n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à terre, étonné, chagrin; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient le chasser; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui,--dois-je le dire?--les yeux inondés de larmes.
CHAPITRE IX
Mon pauvre cœur! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien de séparations, hélas! n’as-tu pas été déjà condamné! Celle-ci ne fut certainement pas la moins douloureuse; et je la ressentis d’autant plus que mon nouveau logement était des plus tristes. Une mauvaise chambre, obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux non des verres, mais du papier, avec les murs souillés de sottes et grossières peintures, je n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits qui n’étaient pas peints, il y avait des inscriptions. Beaucoup portaient simplement le nom, le prénom et la patrie de quelque infortuné, avec la date du jour funeste de son arrestation. D’autres ajoutaient des exclamations contre les faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre le juge, etc. D’autres étaient des abrégés autobiographiques. D’autres contenaient des sentences morales; il y avait ces paroles de Pascal:
«Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins ce qu’elle est avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue claire de Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la combattre que de dire que _l’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec tant d’évidence_. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur connaissance; que c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, _Deus absconditus_..., quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la négligence qu’il professent quant à la science de la vérité, ils s’écrient que cette vérité, rien ne la leur montre?»
Puis, au-dessous était écrit (paroles du même auteur):
«Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque personne étrangère, il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est.»
Une autre inscription disait:
«Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des hommes, ma misère et la bonté de Dieu.»
A côté de ces humbles paroles, étaient les plus violentes et les plus orgueilleuses imprécations de quelqu’un qui se disait athée, et qui se déchaînait contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il n’y avait pas de Dieu.
Après une colonne de pareils blasphèmes, en venait une d’injures contre les lâches, ainsi les appelait-il, que l’infortune de la prison rend religieux.
Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et je lui demandai qui les avait écrites. «Cela me fait plaisir d’avoir trouvé cette inscription, dit-il. Il y en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher.»
Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter le mur avec un couteau pour la faire disparaître.
«Pourquoi cela? dis-je.
--Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et qui fut condamné à mort pour homicide avec préméditation, s’en est repenti et m’a fait prier d’avoir cette charité.
--Dieu lui pardonne! m’écriai-je. Quel homicide était le sien?
--Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le plus bel enfant qu’il y eût sur la terre.»
J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle arriver à ce point! Et un tel monstre tenait le langage insultant d’un homme supérieur à toutes les faiblesses humaines! Tuer un innocent! un enfant!
CHAPITRE X
Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si immonde, privé de la compagnie du cher muet, j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de longues heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie, et au delà de la galerie on voyait l’extrémité de la cour et la fenêtre de ma première chambre. Qui m’avait succédé là-bas? J’y voyais un homme qui se promenait beaucoup et rapidement, comme quelqu’un rempli d’agitation. Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire, et alors il se tenait tout le jour devant sa table.
Finalement je le reconnus. Il sortait de sa chambre accompagné du geôlier; il allait à l’interrogatoire. C’était Melchior Gioja!
Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme, tu es ici! (Il fut plus heureux que moi. Après quelques mois de détention, il fut remis en liberté).
La vue de toute créature bonne me console, me rend plus affectueux, me fait penser. Ah! penser et aimer sont un grand bien! J’aurais donné ma vie pour sauver Gioja de prison; et cependant le voir me soulageait.
Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer, d’après ses mouvements, s’il avait l’âme tranquille ou inquiète, à faire des vœux pour lui, je me sentais une plus grande force, une plus grande abondance d’idées, un plus grand contentement de moi-même. Cela veut dire que le spectacle d’une créature humaine pour laquelle on a de l’amour, suffit à tempérer la solitude. J’avais tout d’abord été redevable de ce bienfait à un pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à la vue lointaine d’un homme de grand mérite.
Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais. Un matin, en ouvrant la fenêtre, il fit flotter son mouchoir de poche en manière de salut. Je lui répondis par le même signe. Oh! quel plaisir m’inonda l’âme en ce moment! Il me semblait que la distance avait disparu, que nous étions ensemble. Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui revoit sa bien-aimée. Nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même vivacité que si nous nous étions compris; ou plutôt nous nous comprenions réellement, ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes ressentaient, et l’une n’ignorait pas ce que ressentait l’autre.
De quel confort ces saluts semblaient devoir être pour moi dans l’avenir! Et l’avenir vint, mais ces saluts ne furent plus renouvelés. Chaque fois que je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon mouchoir. En vain! Les guichetiers me dirent qu’il lui était défendu de provoquer mes gestes ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent, et je le regardais, et ainsi nous nous disions encore bien des choses.
CHAPITRE XI
Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau même de ma prison, passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers, accompagnés par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire et en revenaient. C’étaient, pour la plupart, des gens de la plus basse condition. J’en vis néanmoins aussi quelques-uns qui semblaient de condition honnête. Bien que je ne pusse pas fixer longtemps mes regards sur eux, tant était rapide leur passage, ils attiraient cependant mon attention. Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion. Ce triste spectacle, dans les premiers jours, accroissait mes douleurs; mais peu à peu je m’y accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer l’horreur de ma solitude.
Il me passait pareillement sous les yeux un grand nombre de femmes arrêtées. De cette galerie on allait, par une voûte, sur une autre cour, et là se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital pour celles qui étaient atteintes de syphilis. Un seul mur, assez mince, me séparait d’une des chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois avec leurs querelles. Le soir, quand les rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation.
Si j’avais voulu prendre part au colloque, je l’aurais pu. Je m’en abstins je ne sais pourquoi. Par timidité? par fierté? par crainte prudente de m’affectionner pour des femmes dégradées? Ce devait être pour ces trois motifs à la fois. La femme, quand elle est ce qu’elle doit être, est pour moi une créature si sublime! La voir, l’entendre, lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées. Mais, avilie, méprisable, elle me trouble, m’afflige, me dépoétise le cœur.
Et cependant... (les _cependant_ sont indispensables pour dépeindre l’homme, être si complexe) parmi ces voix féminines, il y en avait de suaves, et celles-là,--pourquoi ne le dirais-je pas?--m’étaient chères. Une de ces dernières était plus suave que les autres; on l’entendait plus rarement, et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers pathétiques: