Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 9
Gois était en uniforme de colonel fédéré, sabre au côté, revolver à la ceinture. L'autre officier, C..., en vareuse de fédéré et képi de capitaine.
--Nous étions à côté, chez un marchand de vins des Partants, en train de manger un morceau. Nous avons entendu les détonations...
Et, fixant le cadavre:
--Qui est-ce? Un mouchard? demanda Gois.
--C'est Jecker.
--Jecker!... Où l'avez-vous été prendre?
--A la Roquette.
Gois sembla réfléchir...
--Ah! à la Roquette...
Puis brusquement:
--Mais, si nous allions en chercher d'autres, à la Roquette!... Des curés... Des gendarmes...[91]
[91] Maxime du Camp (_Convulsions_, I, 8e édition, page 301) dit que Gois avait reçu de la Commune un ordre vague, ne désignant personne nominativement, «prescrivant au directeur du Dépôt des condamnés, François, de remettre à qui de droit les gendarmes détenus à la Grande Roquette et tous les otages que le peloton d'escorte pourrait emmener».
Cet ordre vague n'a jamais existé que dans l'imagination de M. Maxime du Camp. Gois avait bien reçu, le lundi 22, un ordre; mais c'était un ordre de transfert des otages de Mazas à la Roquette, ordre qu'il n'exécuta pas. Là aussi, comme dans ses récits de la mort de l'archevêque et de la mort de Jecker, M. Maxime du Camp a maintes fois faussé compagnie à la vérité. «Gois monte à cheval.» (page 307) Ranvier dit à Gois à la mairie de Belleville: «Va me fusiller tout cela aux remparts.» (page 310) Autant d'inventions, sans oublier la fameuse vivandière à cheval, vêtue de rouge et le sabre à la main!
Personne ne répondit.
Gois poursuivit:
--Nous prendrions avec nous une compagnie d'Enfants Perdus... Ça y est-il?... Et puis, j'ai aussi mon peloton d'exécution.
Ce que Gois appelait son peloton d'exécution, était une compagnie, formée par lui, composée d'hommes choisis, triés parmi les plus violents et destinés à exécuter les sentences de la cour martiale qu'il présidait. Ces hommes portaient au képi une large bande rouge.
Les Enfants Perdus, placés sous les ordres d'Eudes, se reconnaissaient à leur costume vert foncé, pantalon à la zouave du même ton, serré au bas dans des guêtres de cuir. Comme coiffure, un chapeau mou, dit garibaldien, et plume de coq.
--Il faut aller demander l'avis d'Eudes, dit quelqu'un. Il doit être au secteur.
Le «secteur» était rue Haxo, au numéro 81, en face de la rue des Tourelles, à quelques cents mètres des fortifications, tout en haut de Belleville. Pendant les six mois du siège, un petit pavillon y avait servi de bureau au général Callier.[92]
[92] L'enceinte de Paris avait été, au commencement du siège, divisée en neuf secteurs. Le 2e secteur (Belleville), comprenant les bastions 12 à 24, était commandé par le général Callier.
Nombre d'officiers fédérés, C..., entre autres, étaient venus au rapport dans la salle basse de cette bicoque grise, sur le bord d'un grand jardin tout en arbres et en friche.[93]
[93] C'était ce qu'on appelait la Cité de Vincennes. Aujourd'hui, une Société civile a acquis le terrain, et, au-dessus de la porte d'entrée, on voit resplendir, en lettres dorées, ce titre: _Villa des Otages_. (1898)
A ce secteur, s'étaient donné rendez-vous, ce vendredi 26 mai, divers membres de la Commune et du Comité central.
Rue Haxo, Eudes écouta ce que lui dirent Gois et G..., l'un des cinq de Jecker, qui l'avait accompagné. Mais quand Gois demanda à Eudes ses Enfants Perdus, ce dernier eut une hésitation:
--Vois s'ils veulent venir avec toi! dit-il à Gois, mais, pour moi, je ne leur donne aucun ordre.
Gois ne se découragea pas pour cela. Il quitta Eudes, racola, avec G..., une vingtaine d'Enfants Perdus, trouva, dans la foule des combattants en déroute, une dizaine d'hommes de son peloton d'exécution, et, accompagné de cette escorte, une trentaine d'hommes en tout, il redescendit avec G... vers le Père-Lachaise et la Roquette, où l'attendaient depuis de longues heures ses compagnons.
_il m'en faut cinquante_
Ces préparatifs avaient pris toute la matinée. Il était déjà deux heures quand les cinq exécuteurs de Jecker, Gois, C... et leur troupe armée, se présentèrent à la prison.
La scène du matin se renouvela.
A François, qui se présenta, Gois dit brusquement:
--Nous venons chercher les otages!
--Tu as un ordre? interrogea François. Je ne te livrerai personne sans ordre. C'est déjà assez de Jecker. Qu'en avez vous fait?
M... et G... tirèrent leurs revolvers, qu'ils mirent encore une fois sur la gorge de François.
--Allons! dit Gois, donne les listes...
Et il ajouta, fixant François immobile:
--Et cette fois, il m'en faut cinquante!
François eut un sursaut d'épouvante.
--D'abord les curés, reprit Gois, sans lever les yeux des listes qu'on avait apportées. Et, écrivant sur une feuille volante les noms qu'il choisissait... les Jésuites... ceux de Picpus... Maintenant les gardes de Paris... Et puis, avant tout, les quatre mouchards...
François avait relevé la tête.
--Oui, reprit Gois... Ah! je sais bien que tu voudrais en sauver un... Mais, sois tranquille, j'ai l'œil dessus...
Et, ce disant, Gois tenait son regard, fixe et dur, attaché à une table, derrière laquelle, assis, écroulé, cherchant à dissimuler son visage, était un homme, l'un des quatre...
Cet homme s'appelait Greffe. Il était ami de François.
--Ajoute donc à la liste, dit Gois à François, les quatre noms que tu connais bien: Largillière, Ruault, Greffe et Dereste.
--Greffe! s'exclama François. Mais pourquoi lui!
--Tu me le demandes!... Prends garde à toi!... Je sais que tu l'as déjà fait fuir. Mais cette fois, il n'échappera plus... Assez de paroles. Fais descendre tout cela.
--Mais, objecta encore François, où les conduis-tu?
--Que t'importe! Allons! fais vite copier la liste. Et en marche!
La liste recopiée au greffe, Gois la parcourut, la confronta avec celle qu'il avait dressée, compta encore une fois les noms. Un quart d'heure après, les otages voués à la mort étaient réunis dans le préau central.
Trente-six gardes de Paris, la plupart faits prisonniers au 18 Mars, dix prêtres et réguliers, quatre civils.[94] Plusieurs tête nue. Quelques-uns, qui croyaient à un simple changement de prison, portaient à la main leurs hardes nouées dans un foulard.
[94] On avait, à la vérité, fait descendre trente-sept militaires, mais l'un d'eux se cacha et fut sauvé. Presque partout, on lira qu'il y avait onze prêtres: c'est une erreur, ils n'étaient que _dix_. Avec les quatre civils, cela fait _cinquante_.
Un témoin et acteur du drame, que nous avons consulté, se souvient très nettement de ce chiffre de cinquante, en premier lieu parce qu'il a compté lui-même les otages à la Roquette, et aussi parce qu'il a assisté, avant la fusillade, à leur partage en cinq groupes de dix dans la cour où ils attendaient.
Un gardien fit l'appel. Les cinquante prisonniers, sur un ordre bref de Gois, se dirigèrent vers l'entrée de la prison. Placés sur les deux côtés de l'allée d'arbres où se trouvaient, avant leur enlèvement, les cinq pierres de la guillotine,[95] les Enfants Perdus attendaient, armes chargées.
[95] Les dalles, encastrées dans le pavé, sur lesquelles s'appuyaient les bois de justice au jour des exécutions capitales, avaient été arrachées le 6 avril 1871. François les avait fait transporter chez lui, 17, rue de Charonne, où il avait sa boutique d'emballeur. Elles s'y trouvaient encore à la date du 14 janvier 1872.
Le cortège, qu'avait entouré, dès la sortie, une foule menaçante, prit la direction du Père-Lachaise.
--Où allez-vous? criait-on à ceux qui avaient pris la tête de la colonne.
--A Belleville!
_conversation à la prison_
Il s'en était fallu de peu que la Roquette vît se renouveler la scène tragique du mercredi.
Pendant que les gardiens faisaient l'appel des victimes, Gois et ses compagnons discutaient dans la cour.
--Où allons-nous les conduire? dit l'un d'eux.
Personne n'y avait encore songé.
Celui qui venait de poser cette question continua:
--Je serais d'avis que l'on se débarrassât des curés tout de suite...
--Que veux-tu dire?
--Je dis qu'il faut fusiller les curés ici, ainsi que les quatre de la police...
--Pourquoi?
--Parce qu'ils nous gêneront plutôt quand nous serons dehors... Nous pouvons dire à la foule qui va nous entourer, que les militaires--les gardes de Paris--que nous escortons sont des prisonniers faits à l'armée de Versailles... Cela pourra produire quelque impression sur les combattants, leur faire croire que nous sommes vainqueurs, ou tout au moins que notre cause n'est point perdue... En ce moment, tout le monde croit à la déroute... Je vous dis que l'on peut ainsi donner du courage à ceux qui désespèrent... Si vous êtes de mon avis, vous voyez bien qu'il ne faut pas emmener les curés, ni les mouchards... Nous allons en finir avec eux ici même, avant de quitter la prison.
Les autres écoutaient sans mot dire.
--Bah! dit Gois, il vaut bien mieux leur régler leur compte ensemble.
Quelques minutes après, on se dirigeait vers le Père-Lachaise et Belleville.
_les quatre otages civils_
Les quarante-six otages, prêtres et militaires, vont périr, emportés dans la tempête révolutionnaire, victimes anonymes qu'aucune haine personnelle ne poursuit. Il n'en est pas de même des quatre otages civils, de trois d'entre eux du moins.
Pendant tout le trajet, de la prison au mur contre lequel ils seront adossés, on ne les quittera pas un seul instant du regard. C'est le revolver braqué sur la tempe qu'ils seront accompagnés. Quand les derniers coups de feu auront éclaté, on fouillera le bloc sanglant pour s'assurer qu'ils sont bien là et que pas un n'a échappé.
Quels étaient ces hommes? Pourquoi cette haine implacable?
Pour ceux qui les menaient à la mort, le crime des quatre otages civils était d'appartenir à la police, avec cette circonstance, particulièrement aggravante pour trois d'entre eux, Largillière, Ruault et Greffe, qu'ils étaient accusés d'avoir trahi leurs compagnons de luttes politiques en s'enrôlant parmi les agents de la police impériale.
On n'avait certes aucune trahison à reprocher à l'officier de paix Dereste. Son crime était «d'avoir fait son devoir». Il avait été mêlé à toutes les affaires politiques de la fin de l'Empire. Secrétaire du fameux chef de la police secrète, Lagrange. C'est pour cela seul qu'il avait été choisi.
Largillière, vieux combattant de 1848, avait été, pour sa participation à l'insurrection de Juin, condamné aux travaux forcés. Il fut gracié. Il figura parmi les accusés du procès de la Renaissance (décembre 1866-janvier 1867) à côté de cette jeunesse qui devait, pour une bonne part, être de la Commune.
Ruault parut dans le procès dit de l'Opéra-Comique.[96] Il était lié avec Delescluze. Un de ceux qui l'avaient connu et estimé, et qui était bien loin de se douter de la vérité, Ranc, pleura, m'a-t-on dit, quand il apprit la terrible accusation qui pesait sur Ruault.
[96] Les débats du procès dit de l'Opéra-Comique se déroulèrent du 7 au 16 novembre 1853, sous la présidence de Zangiacomi. Dans son réquisitoire, le procureur général Rouland dit, à propos de Ruault:
«Ruault! Pourquoi discuter? Il est mêlé à tout. Il a tout organisé. Conspirateur rusé, tenace, sombre, il est impassible, il oppose une dénégation absolue aux charges qui l'écrasent. Il est l'un des plus coupables. Qu'il soit sévèrement frappé par votre justice!»
Ruault fut condamné à la déportation.
Lorsqu'Albert Fermé publia, en 1869, son livre des _Conspirations du second Empire_, Ranc, qui avait été un des accusés dans le complot de l'Opéra-Comique, lui écrivait: «Après quinze ans, je vois encore les bancs de la Cour d'assises, je vois, assis entre deux gendarmes, Joseph Ruault, un caractère stoïque, une âme impassible...»
Quelles mystérieuses et atroces misères ont conduit ce fier combattant aux infâmes besognes qu'il paya d'une mort, hélas méritée!
Greffe avait, dès 1861, inauguré, avec quelques jeunes, la campagne des enterrements civils. Il était le plus ardent et il amenait chaque jour de nouvelles recrues. Protot,[97] qui en était alors à ses premières armes, me disait tout récemment encore ses impressions sur Greffe, comment, sous couleur de faire des néophytes, il avait entouré, cerné de gens suspects ses jeunes amis.
[97] Protot (Eugène), membre de la Commune (onzième arrondissement), délégué à la Justice (17 avril), membre de la Commission exécutive (27 avril).
Comment fut connue la trahison de ces trois hommes, comment ils furent arrêtés et écroués à Mazas, Émile Giffault, qui joua à la Préfecture de police, près de Raoul Rigault, un rôle de confiance, et qui fut chargé de s'assurer de Largillière et de Ruault, me l'a raconté. Voici son récit, dans ses curieux et poignants détails.
_Largillière, Ruault et Greffe_
Dans le courant d'avril 1871, Émile Giffault songea à examiner de nouveau (des recherches avaient déjà été faites après le 4 Septembre) les papiers trouvés dans le cabinet du chef de la police secrète impériale, Lagrange.
Le cabinet de Lagrange était situé dans les vieux bâtiments, assez loin du bureau du délégué de la Commune.
Lorsque Giffault pénétra dans le cabinet de Lagrange, le foyer de la cheminée était encore plein de papiers presque entièrement consumés, qui étaient les fameuses fiches au moyen desquelles il était possible de retrouver les noms des agents. Le casier A. S. (Agents Secrets) était entièrement vide. Lagrange avait garé son monde.
On ouvrit les autres casiers. Nombre de pièces sans importance y étaient entassées en désordre, comme si on les eût replacées après avoir fait un tri des plus précieuses. Le tout fut porté au cabinet de Raoul Rigault.
Quand on les dépouilla, on trouva plusieurs lettres où l'on crut reconnaître l'écriture de Largillière. L'une d'elles était une demande d'argent, adressée à Lagrange.
Rigault signa immédiatement un mandat d'amener.
Mais où rencontrer Largillière? Aucune nouvelle de lui depuis le 4 Septembre. On savait seulement qu'il habitait Belleville.
On eut l'idée de chercher sur les états de la garde nationale, qui révélèrent son inscription dans une compagnie sédentaire du 47e bataillon. La compagnie était de garde au ministère des finances.
Lorsque Giffault, chargé d'arrêter Largillière, entra dans le poste du ministère, il vit Largillière, qu'il connaissait pour l'avoir souvent rencontré dans les réunions de l'Empire, étendu sur un lit de camp, fumant tranquillement sa pipe.
Giffault fit un signe. Largillière se leva. Les deux hommes sortirent.
--Rigault te demande à la préfecture.
Largillière avait pâli.
--Pourquoi?
--Un renseignement.
Deux agents en bourgeois s'étaient approchés. Largillière comprit.
--Encore des calomnies! s'écria-t-il. Je sais que j'ai des ennemis qui ont déjà voulu faire croire que j'étais de la police.
Giffault ne répondit pas.
Une voiture stationnait. Largillière y monta avec Giffault et un agent. L'autre sur le siège.
Pas une parole ne fut échangée pendant le trajet.
Arrivés à la préfecture, tous quatre montèrent au cabinet de Rigault.
Rigault était assis devant son bureau, la lettre de Largillière ouverte.
--Tiens, lis, dit Rigault au prisonnier. C'est bien ton écriture...
Largillière ne trouva pas une parole. Il était livide.
Sur un geste de Rigault, quatre gardes l'entourèrent. Un secrétaire timbra l'ordre d'écrou, tout prêt. Largillière fut conduit au Dépôt, et ensuite à Mazas, d'où il ne sortit que pour être transféré, avec les autres otages, le lundi 22 mai, à la Roquette.
En même temps que la lettre de Largillière, les dossiers de Lagrange avaient livré des papiers qui semblaient tout aussi compromettants pour Ruault.[98]
[98] Lors de sa comparution devant le conseil de guerre, Gaston Da Costa fit la déposition suivante: «En faisant des recherches à la Préfecture de police sous les ordres de M. de Kératry, nous reconnûmes (Rigault, alors commissaire central, et Da Costa), que Ruault était agent secret depuis 1857, à 200 francs par mois. Si nous avions voulu le faire fusiller sous la Commune, nous l'aurions dénoncé à son bataillon et il aurait été fusillé. Rigault interrogea Ruault le 16 mai. Il lui dit que s'il ne faisait pas de révélations, il serait fusillé le lendemain. Le lendemain, Ruault faisait des révélations, et l'affaire n'eut pas de suite.» (_Gazette des Tribunaux._ Procès Da Costa, 28 juin 1872)
Un mandat d'amener fut lancé contre ce dernier. Giffault fut encore chargé de l'exécuter.
Ruault habitait Montmartre. On le retrouva comme on avait retrouvé Largillière. Il était inscrit, malgré son âge, dans un bataillon de marche, détaché à Clichy.
Lorsque Giffault le rejoignit, après s'être muni de nouveaux renseignements à l'état-major de la place, Ruault était à la barricade d'Asnières, proche de l'imprimerie Paul Dupont, le long du chemin de fer.
Ruault était étendu derrière les pavés.
Inexplicable énigme! Cet homme, qui a trahi les siens, se bat et ne craint pas d'exposer sa vie aux postes les plus périlleux!
A la préfecture, ce fut en présence de Regnard[99] que se trouva Ruault.
[99] Regnard (Albert), docteur en médecine, secrétaire général de la Préfecture de police.
Regnard prit une des pièces, non signées, que l'on supposait avoir été écrites par Ruault. Il la tendit à Ruault qui resta silencieux, se contentant de hausser les épaules.
On mit devant Ruault une feuille de papier blanc, et on lui dit d'écrire quelques lignes.
Ruault se mit à pleurer. Regnard abrégea la pénible scène. Da Costa signa l'ordre d'écrou.
Greffe avait été arrêté dans une circonstance tout au moins singulière. Il suivait l'enterrement d'un fédéré au Père-Lachaise, une pensée à la boutonnière--la Libre Pensée--quand il fut reconnu, conduit à la Préfecture de police et ensuite à Mazas.
Quand Greffe fut amené, le 22 mai, à la Roquette, en même temps que Largillière et Ruault, François le prit avec lui comme employé aux écritures, avec le projet de le faire évader. Déjà, à Mazas, il avait pu s'échapper. Fortin, le même qui reçut de Ferré l'ordre de faire fusiller l'archevêque, apprit que Greffe était retourné chez lui. Il alla le reprendre et le réintégra à la prison.
Les suprêmes efforts de François pour sauver Greffe de la mort échouèrent, comme on l'a vu, devant les injonctions menaçantes de Gois.
_jusqu'à la mairie de Belleville_
A peine les cinquante otages avaient-ils franchi la porte de la Roquette que la foule se répandit en malédictions.
Le cortège n'avait pas fait les premiers pas dans la direction du Père-Lachaise, qu'il fallait déjà protéger les prisonniers contre les femmes qui leur jetaient des immondices.
Quand on tourna le coin du boulevard Ménilmontant, la rage qui couvait dans cette masse désordonnée, combattants en uniforme, femmes affolées, gamins effrayants, dégénéra en furie.
--A mort! A mort! criait-on de toutes parts. A mort les calotins!
Des hommes se faufilent à travers les rangs, cherchant à atteindre les otages et à les frapper.
Ceux qui conduisent les prisonniers s'efforcent en vain de les soustraire aux fureurs de la foule. G... reçoit un coup de trique. M... est frappé d'un coup de crosse de fusil.
Au carrefour Oberkampf, au moment de s'engager dans la chaussée Ménilmontant, le cortège n'est plus qu'une effroyable mêlée, qui roule, emportée dans une clameur de cris et dans un cliquetis d'armes.
Une barricade ferme la route. Elle arrête la foule.
Les quelques Enfants Perdus d'Eudes, une trentaine avec les hommes du peloton de Gois, pris le matin au secteur, cherchent en vain à apaiser les fureurs.
--J'ai bien cru qu'on allait les tuer tous là! me disait l'un de ceux qui les accompagnaient.
Les hommes de la barricade, une compagnie du 74e bataillon, sous les ordres du capitaine Dalivous,[100] s'étaient rangés contre les pavés.
[100] Dalivous (Louis), capitaine de la 3e compagnie du 74e fédéré. Condamné à mort, affaire Haxo. Fusillé à Satory, le 24 juillet 1872.
--Peux-tu nous donner des hommes de renfort? demanda Gois au capitaine.
--Je viens avec vous, répond Dalivous.
Grossi d'une vingtaine de gardes et de l'officier, le cortège s'engagea sur la chaussée. Sur toutes les portes, à toutes les fenêtres, des groupes, menaçants ou curieux. De toutes les rues qui s'ouvrent sur la vaste voie, des flots d'hommes, de femmes, d'enfants, viennent allonger la file.
Les clairons qui sont en tête commencent à sonner.
Couvrant les vociférations, ils sonnent à plein cuivre la marche populaire du siège:
Y a la goutte à boire là-bas... Y a la goutte à boire!...
En tête, marche Gois, en costume de colonel fédéré, à pied. Ceux qui l'ont accompagné à la Roquette sont en simples gardes, quelques-uns avec des képis galonnés de capitaine ou de lieutenant.
Clavier, le commissaire du douzième, est en vareuse de fédéré, la taille ceinturée de rouge, un képi sans galons sur la tête.
A côté de lui, marche une cantinière, toute jeune, brune.
Viennent ensuite les gardes de Paris, en veston d'uniforme, pantalon de treillis gris et képi. Quelques-uns en casquette.
Les dix prêtres suivent, jésuites ou picpussiens, en soutane.
A la queue, les quatre otages civils. Largillière, gros, de taille moyenne, en capote verte de garde national, celle qu'il portait quand il a été arrêté au poste du ministère des finances. Ruault, petit, trapu, en pantalon de velours bleu clair, blouse bleue, gilet de laine rouge, son costume de tailleur de pierre. L'officier de paix Dereste, droit, correct, pantalon et paletot noirs.
Près d'eux, surveillant leurs moindres mouvements, l'un de ceux qui les ont pris à la prison, C..., le revolver chargé en main, prêt à faire feu sur celui des quatre qui tenterait de fuir.
--A la mairie! crie une voix en tête.
On était au coin de la rue de Puebla, défoncée par les travaux d'ouverture de la nouvelle rue des Pyrénées.
Une foule épaisse, avertie par les rumeurs et les cris, s'était entassée là.
--A mort! Qu'on les fusille!
Les femmes étaient féroces.
--Cochons! criait l'une d'elles en fixant le groupe des prêtres. Cochons! vous ne séduirez plus nos filles![101]
[101] Textuellement: «Vous ne b... plus nos filles!»
Par la rue des Rigoles, on arriva à la mairie, alors en face de l'église.
Ranvier[102] était sur le seuil, le fusil sur l'épaule.
[102] Ranvier (Gabriel), membre de la Commune, 20e arrondissement. Membre du Comité de Salut public (2 mai).
Il vit venir de loin le cortège.
--Où les conduisez-vous? dit-il à ceux qui marchaient en tête, dès qu'ils furent arrivés près de lui.
--Au secteur!
Le cortège s'arrêta quelques minutes à peine. Il traversa la place et s'engagea dans la rue de Paris, aujourd'hui la rue de Belleville.
_rue de Paris_
J'ai retrouvé, dans cette rue de Paris qui vit passer les cinquante otages, un témoin de ces heures farouches.
Une après-midi, je parcourais ces quartiers, à la recherche des souvenirs des inoubliables jours, quand j'avisai une pauvre boutique de brocanteur, s'ouvrant sur le trottoir étroit, à mi-chemin environ de la rue Haxo.
Dans cette humble boutique, dont la porte grande ouverte laissait voir un amoncellement de vieilles choses, datant peut-être d'un demi-siècle, il me sembla que devait flotter encore, au milieu des paperasses et des détritus, le souffle des terribles jours de la semaine de Mai.
Une femme était sur le seuil.
Qui sait? Jeune, déjà là, avait-elle peut-être vu passer les otages!
--Vous n'avez rien sur le Siège? dis-je, sur la Commune? Des gravures, des insignes...
Et, comme elle m'offrait, dans un carton, des caricatures de l'époque...
--Vous étiez à Paris... du temps de la guerre?
--Ah! oui, monsieur. Et je m'en souviens comme d'hier.
--Et sous la Commune?
--Oui, c'est sous la Commune que je veux dire.
--Alors, vous avez dû voir bien des choses ici. C'est dans cette rue que sont passés les otages fusillés rue Haxo...