Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 10

Chapter 103,822 wordsPublic domain

La langue de la boutiquière se délia. Je la guidais dans ses souvenirs, l'interrogeant sur un fait douteux, une légende, un racontar, que j'avais l'occasion d'éclaircir.

--Je n'oublierai jamais ce jour, me dit la femme. J'avais en ce temps-là une quinzaine d'années. Je vivais seule ici avec ma mère, veuve... Il était sur les cinq heures du soir quand les otages passèrent devant chez nous. Tout le monde avait fermé portes et volets. On avait, vous le pensez, été averti par des voisins, qui savaient déjà leur arrivée à la mairie... Bientôt, nous entendons une musique infernale. Des clairons, des tambours. Puis de grands cris, et un piétinement comme si un régiment défilait en courant... Déjà, au coin de la rue, on criait: à mort!... Nous entendions, tremblantes, collées derrière nos volets... Et les clairons sonnaient, sonnaient à casser les vitres... Je hasardai un regard en dérangeant les volets. Je les vis à une vingtaine de pas... Ah! monsieur...

La dame s'était tue, sous l'impression du souvenir terrible.

--Il y avait une cantinière, en tête, lui demandai-je, une cantinière à cheval, avec un filet blanc sur sa coiffure? Vous savez... C'est ce qu'on raconte.

La dame reprit, sans répondre à ma question:

--Je vois encore défiler cette troupe, comme si elle était là, devant moi. Les gendarmes étaient en tête. Je voyais les larmes sur leurs joues... Un tout vieux curé. Puis, toute sorte de gens. Des officiers de la Commune. Des hommes avec des costumes que je n'avais jamais vus. Des femmes avec des fusils. Des enfants armés eux aussi. Des femmes qui étaient habillées en hommes, en costume de gardes nationaux...

Je crus le moment propice pour reparler de ma cantinière, la fameuse cantinière à cheval, habillée en zouave, dont parlent tous les récits.

La dame rassembla ses souvenirs.

--Non. Je ne me rappelle pas... Je ne vois personne à cheval... Non... Mais je vois encore, comme je vous vois, un grand diable qui criait: «Rentrez vos têtes ou je tire dessus...» Vous pensez si je fermai le volet que j'avais entr'ouvert... Pendant un quart d'heure j'entendis encore des cris, des sonneries de trompettes... Des gens passaient, courant après le cortège... Le soir, on nous dit qu'ils avaient tous été fusillés à la Cité de Vincennes.

_rue Haxo_

Quand on arriva rue Haxo, il était six heures.

--En ligne! cria Gois.

Obéissant comme à la parade, les gardes de Paris s'alignèrent en silence. Le premier, dominant les autres de sa haute taille, un brigadier, la médaille militaire épinglée sur la poitrine.

Les otages étaient rangés sur la chaussée, à l'endroit où la rue Haxo, montante depuis la rue de Paris, commence à redescendre vers la rue du Borrégo.

A l'une des fenêtres d'une petite maison, en face de l'entrée du secteur, un groupe d'une demi-douzaine d'hommes, dont deux membres de la Commune, l'écharpe rouge sur leur costume civil.

Piétinant dans la boue, combattants en uniformes, fédérés ou corps francs, des femmes, des enfants grimpés sur les murs, des gardes assis à la porte des cabarets, le fusil entre les jambes. Au milieu, serré dans la foule, un cavalier galonné...

Les otages attendaient.

Un des officiers qui avaient pris, depuis la prison, la tête du cortège, se tourna vers la fenêtre où se tenaient les deux membres de la Commune, et, du sabre nu, fit signe qu'il voulait parler.

A peine avait-il levé son arme, que dans cette foule désordonnée et hurlante, un silence se fit.

Tous les regards se dirigèrent vers la fenêtre.

L'officier parlait.

Il s'adressait à Eudes, qui était là, coiffé du chapeau mou de ses Enfants Perdus.

--Ce sont là, dit l'officier, en se tournant vers la file des prisonniers, les otages que nous sommes allés prendre à la Roquette... Où faut-il les conduire?

--C'est toi qui les as amenés ici, répondit sèchement Eudes, déclinant, comme le matin, l'effroyable responsabilité. Je n'ai aucun ordre à te donner.

--Alors, file à droite. En avant! cria l'officier.

File à droite! C'était l'entrée au secteur.

Un homme alla ouvrir une grille qui donnait accès à une étroite et longue allée.

Une soixantaine de pas et les otages se trouvèrent rassemblés dans un terrain vague, bordé par un bâtiment à un seul étage surmonté d'un clocheton. Au-dessous, un balcon en bois.

A quelques pas, les frondaisons vertes du jardin, et, à travers les feuilles, un haut mur noir.

Cette entrée au secteur ne s'était pas faite sans incidents. Adossé à la grille, un homme d'une taille athlétique se tenait, injuriant, frappant les prisonniers. Le fait m'a été confirmé par Avrial, qui était là.

En même temps que les otages entraient au secteur par l'allée, la foule envahissait le jardin.[103]

[103] On pénètre aujourd'hui dans le jardin par une porte située au numéro 79 de la rue; l'allée est au numéro 85, en face de la rue des Tourelles.

Quelque chose lui disait-il, à cette foule exaspérée par la déroute, qu'une vengeance terrible allait lui être offerte, et qu'au pied de ce mur qu'elle regardait depuis l'arrivée du cortège, les otages allaient être massacrés?

_le mur_

Un quart d'heure avant la fusillade, trois hommes, dont un membre de la Commune, Avrial, et deux journalistes, Lissagaray[104] et Alphonse Humbert[105] se trouvaient dans la salle du premier étage d'un petit cabaret--le cabaret Debêne--au numéro 78 de la rue Haxo, face à l'un des angles du jardin sinistre, le coin de la rue du Borrégo.

[104] Lissagaray (Hippolyte), journaliste, directeur, sous la Commune, de l'_Action_ et du _Tribun du Peuple_.

[105] Humbert (Alphonse), journaliste, l'un des trois rédacteurs du _Père Duchêne_.

L'un d'eux souleva le rideau, vit le jardin plein d'hommes armés.

Dans la rue, les femmes, féroces, hurlaient.

--Taisez-vous, tas de garces--leur criait Édouard Roullier[106], un vieux de Juin et de Décembre--vous nous en ferez peut-être autant demain!

[106] Roullier (Edouard), cordonnier, membre de la Commission du travail et de l'échange (5 avril).

Dès l'arrivée du cortège, les quelques membres de la Commune qui se trouvaient rue Haxo avaient tenté de s'opposer au massacre.

Cournet[107] ceint son écharpe rouge, veut parler. On couvre sa voix. On le menace.

[107] Cournet (Frédéric), député démissionnaire, membre de la Commune (15e arrondissement), délégué à la Sûreté générale (25 avril).

Varlin[108] fait des efforts surhumains. Il propose à ses collègues et à quelques amis de se rendre au milieu de la foule, dans le jardin.

[108] Varlin (Eugène), membre de la Commune (6e arrondissement), membre de la Commission des finances (30 mars), adjoint à la Commission de la guerre (6 mai).

--Non, objecte Roullier. Il ne faut pas que l'on puisse dire un jour que les membres de la Commune étaient là.

Appuyé au mur du jardin, Vallès parle dans un groupe. Près de lui, Henry Fortuné,[109] en civil, Alavoine,[110] Arnold.[111]

[109] Fortuné (Henry), membre de la Commune (10e arrondissement).

[110] Alavoine (André), membre du Comité central, administrateur de l'Imprimerie Nationale.

[111] Arnold (G.), membre de la Commune (18e arrondissement).

--Hein! dit Arnold à Alavoine, ce n'est pas pour cela que nous faisions le Comité central!

A ce moment, les otages étaient poussés contre la grille du secteur.

Alavoine se précipite pour barrer l'entrée. Il se heurte à un fédéré à barbe blanche qui, se plaçant devant lui, lui ferme le chemin.

--Voilà huit jours qu'on fusille les nôtres en tas! crie le vieux combattant. Et vous voulez qu'on épargne ces gens-là!

Et, sortant son revolver, il le braque sur Alavoine.

Le spectacle que présente la rue Haxo est terrifiant. Quand les hurlements de la foule s'apaisent, on entend les détonations de la bataille toute proche. Tout près, les fuyards se ruent à la porte de l'enceinte pour tenter de franchir les lignes prussiennes.

Mêlés au sifflement des balles et au déchirement des obus, on distingue--ô dérision--les airs de valse que jouent, à quelque cents mètres du glacis de l'enceinte, les musiques allemandes.

Les otages sont entrés au secteur. Tout effort pour les arracher à la mort serait désormais vain. Il n'y a plus, pour ceux que révolte cette inutile hécatombe, qu'à se rejeter dans la bataille, et à fuir loin du forfait.

Alavoine, qui a reconnu dans les groupes de la rue quelques hommes de son arrondissement, le quatrième, trace à la craie sur le volet d'une boutique les mots: «Quatrième Légion».

Quelques hommes en armes, appartenant aux bataillons du quartier, s'y réunissent et se dirigent vers les barricades qui entourent les Buttes-Chaumont.

Varlin s'était remis à signer des ordres, à délivrer des bons et de l'argent pour les réquisitions, calme en apparence.

Soudain, les coups de feu éclatent.

--Je n'oublierai jamais cette minute poignante, me disait Alphonse Humbert, l'un des trois amis nommés tout à l'heure. Pas un de nous n'osait se lever pour aller à la fenêtre... La patronne du cabaret entra, tenant à la main le plat que nous lui avions commandé pour notre repas, un plat de lapin sauté. Elle s'arrêta, pâle comme une morte. Les larmes mouillaient ses yeux. Elle posa vivement sur la table le plat que ses mains tremblantes ne soutenaient plus. Elle se cacha la figure et se mit à sangloter... Les coups de feu continuaient. Nous restions là, muets, atterrés... Enfin, nous n'entendîmes plus qu'un bruit confus, comme la fuite d'un régiment en déroute... Quand nous sortîmes, la porte du jardin était ouverte. Je m'appuyai contre la clôture en barreaux qui longeait la rue du Borrégo. Les arbustes brisés, le sol piétiné, semblaient avoir été ravagés par un ouragan... Au pied du mur, une masse effrayante, déjà à demi noyée dans l'ombre, qui était le tas de cadavres.

_le massacre_

Je sus plus tard comment s'était consommé le massacre.

L'un des acteurs du drame, l'un de ceux qui conduisaient le cortège, me détailla, devant le mur même, la scène sanglante.

Debout, à gauche, sur un petit mur bas, à quelques mètres de la haute muraille du fond, le capitaine Dalivous, sabre au clair, interpelle la foule.

Les fusils sont déjà abaissés.

--Attendez! crie Dalivous. Ne tirez pas encore! Attendez mon commandement!

A droite du mur, dans le passage qui relie le jardin à la cour du secteur, on voit, à travers les branches, les pantalons des gardes de Paris et les soutanes des prêtres.

Les militaires sont à quelques pas.

Ils sont dix.

C..., l'un de ceux qui ont dirigé le cortège, est là. Il montre du doigt le mur.

Sans prononcer une parole, les gardes s'avancent, se placent face à la foule, en ligne.

--Face au mur! crie Gois.

--Jamais! crie un maréchal des logis.

Mais la foule a déjà trop attendu. Les fusils sont mis en joue.

Cent coups de feu partent ensemble. Les dix prisonniers s'abaissent.

A peine sont-ils tombés, que dix autres, appelés, poussés, se présentent.

On tire de tous les coins du jardin, au hasard, sans aucun commandement.

La fusillade est si désordonnée que les tireurs sont eux-mêmes blessés. Près de G..., un homme a l'oreille entamée, un autre le pouce emporté.

Un otage, blessé seulement, se relève. Une fusillade l'abat.

--On les tirait comme des lapins! me disait, en face du mur, en me désignant le coin sinistre d'où défilaient les otages, l'un des exécuteurs.

Les prêtres tombèrent après les militaires.

Les quatre civils furent tués les derniers.[112]

[112] Ruault fut tué l'avant-dernier. Cela ressort de la déposition d'un témoin devant le sixième conseil de guerre. Grimpé sur le mur de la rue du Borrégo, ce témoin vit, jusqu'au dernier moment, Ruault, qu'on appelait dans son quartier «le père Joseph».

Quand tout fut fini, quand le tas ne remua plus, les Enfants Perdus, qui s'étaient placés au premier rang, remirent leurs fusils en bandoulière et quittèrent le jardin.

La besogne était terminée.

La foule redescendit vers la mairie, silencieuse, comme poursuivie déjà par le remords ou la responsabilité de l'effroyable hécatombe.

--J'étais resté l'un des derniers, me dit l'ami qui m'accompagnait, toujours debout sur le petit mur, tout près de Dalivous. J'étais comme cloué sur place. Tout d'un coup, je sautai à bas et ne m'arrêtai que dans la rue... Je jetai un coup d'œil sur mon uniforme. Il était plein de sang, avec des éclats de cervelle.

Je regardai l'ancien combattant.

--Vous n'y pensez pas, parfois? lui dis-je.

--Pourquoi!... Ce n'est pas un crime... Un acte de justice révolutionnaire, comme à l'Abbaye...

_le compte des morts_

Deux hommes étaient restés dans l'enclos désert, Gois et l'autre officier, C...

Le jour commençait à s'assombrir. Le ciel était pluvieux.

--Plus personne! dit Gois. Ah! ils ont peur, maintenant, les lâches! Pas un n'oserait rentrer ici.

Le spectacle était bien fait pour terrifier.

Ce tas de morts, au bas du mur, dans la terre rougie!

Gois sortit de sa poche un papier plié qu'il ouvrit lentement, et qu'il déposa sur le rebord du petit mur.

C'était la liste des cinquante otages qu'il avait pris à la Roquette.[113]

[113] Encore une fois, les otages pris à la Roquette étaient bien au nombre de _cinquante_. G..., qui les a comptés à l'entrée du secteur, me l'a affirmé de la façon la plus formelle. Ceci pour rectifier les listes fantaisistes, toutes différentes, données jusqu'ici.

Les deux officiers s'approchèrent du tas des morts, les soulevèrent, comme s'ils cherchaient à les reconnaître, à les identifier.

--Nous cherchions les trois mouchards, me disait C... Ils étaient bien là! Nous reconnûmes aussi le grand brigadier, mutilé, l'œil sorti de l'orbite... Ma parole, il avait été brave, et c'est le seul que j'aurais voulu voir s'échapper!

Lorsque les morts furent étendus, ils les comptèrent.

--Cinquante et un!... Tu as bien compté, toi aussi?

--Oui, cinquante et un.

--Mais alors?... Ma liste n'en porte que cinquante.

Et ils recomptèrent, un à un, craignant de se tromper encore.

--Voilà bien, dit Gois, dix curés... quatre de la police... trente-six militaires... Cela ne fait pourtant que cinquante...

Gois reprit sa liste, compta encore.

--Décidément, il y en a un de trop!

_celui qui est de trop_

Les deux hommes se regardèrent.

Soudain, C... se souvint.

Pendant la fusillade, lorsque, du coin du pavillon, à droite du mur, il assistait à l'exécution, à quelques pas seulement des otages qui tombaient, un homme de haute taille, spectateur venu là, on ne sait pourquoi et on ne savait d'où, avait crié:

--C'est ignoble!

Il n'avait pas fermé la bouche qu'un canon de fusil, s'abattant sur l'épaule de C..., visait l'homme à bout portant et lui fracassait la tête.

Deux pas séparaient cette nouvelle victime du tas des morts.

On l'y poussa du pied.

Le cinquante et unième, l'inconnu, c'était cet homme.

--Il était revêtu, me dit C..., d'un complet couleur «merdoie», alors à la mode, une couleur tenant du vert et du jaune. Il avait l'allure militaire. On aurait dit un gendarme déguisé.

Ce cinquante et unième, dont la fin tragique allongea la liste des massacrés, devait avoir un compagnon.

Au milieu du jardin, près de la vasque, alors pleine de gravats, gisait un autre cadavre, vêtu d'une vareuse de fédéré.

Comment avait-il trouvé la mort?

Par un coup de feu tiré au hasard, quand on visait les otages, «comme des lapins dans une clairière», ou dans des circonstances identiques à celle qui coûta la vie à l'homme au complet verdâtre?

Quand le compte des morts fut bien établi, Gois et C... quittèrent le jardin lugubre.

Ils passèrent la nuit dans un garni voisin.

C..., blessé au pied depuis deux jours, pouvait à peine marcher.

Au petit jour, Gois vint le chercher dans sa chambre.

--Si nous retournions à la Roquette? lui dit-il.

Mais C... montra son pied impotent.

Ils redescendirent vers la mairie de Belleville.

Ce jour de samedi, pris de terreur à l'approche de l'armée envahissante, redoutant des représailles terribles, si les vainqueurs butaient, dès l'arrivée, contre cette montagne de cadavres, des habitants du quartier résolurent de cacher le crime, au moins pour quelques jours.

C'est ainsi que les morts furent précipités dans une fosse creusée au pied du mur[114].

[114] Cette fosse n'était pas, comme on l'a écrit, une fosse d'aisances. Elle avait été creusée pour servir plus tard de fosse d'aisances. Les travaux, interrompus par le siège, l'avaient laissée inachevée.

On recouvrit de planches et de terre l'horrible trou.

L'odeur épouvantable qui s'échappait de ce charnier fit seule découvrir les morts.

_devant les juges_

Sept condamnations à mort furent prononcées par le sixième conseil de guerre qui jugea l'affaire de la rue Haxo:

François, qui avait refusé de livrer les otages; Dalivous, un de ceux qui avaient commandé le feu; Bénot,[115] qui n'avait même point assisté au massacre, et que perdit la déposition d'un de ses anciens officiers, Victor-Clément Thomas, le propre neveu du général fusillé à Montmartre; Saint-Omer, qui y avait assisté, mais sans y prendre d'autre part; et trois petits soldats de vingt ans, Aubry, Trouvé et Racine, dont le grand crime était d'avoir déserté le 18 Mars et d'être entrés dans les rangs des fédérés.

[115] Bénot (Victor), colonel du 1er régiment Bergeret. Condamné à mort, affaire Haxo, fusillé à Satory le 22 janvier 1873.

Aucun de ceux qui avaient pris l'initiative du massacre ne fut poursuivi.

Leurs noms ne furent même pas prononcés au procès, sauf celui de Gois, dans la dernière audience.[116]

[116] A l'audience du 21 mars 1872 (la dernière), François se lève et fait la déclaration suivante:

«Pendant tous ces débats, on m'a souvent interrogé pour que je dise le nom de l'officier qui commandait le peloton venu à la Roquette pour qu'on lui livrât les otages. Ni moi, ni ceux qui sont accusés avec moi ne l'avons dit. Si j'ai cru devoir me taire pendant le procès, je crois que je n'ai plus de raison de le faire, maintenant que le conseil va prononcer sa sentence. Voici donc la vérité: l'officier qui dirigeait le peloton était le commandant Gois.»

Quand, la vérité connue, on relit les débats, on ne peut se défendre d'une sensation de véritable effroi.

Quoi! Tant de dépositions, d'enquêtes et de témoins, et pas une lueur de vérité!

Et les condamnations pleuvent quand même, frappant innocents et comparses, quand les vrais acteurs restent ignorés!

François fut fusillé à Satory, le 24 juillet 1872, en même temps que Dalivous, Aubry et Saint-Omer. Bénot devait attendre encore six mois avant de s'adosser, le 23 janvier 1873, au poteau d'exécution.

Trouvé et Racine, plus heureux que leur camarade Aubry, virent la peine de mort, à laquelle les avait condamnés le conseil de guerre, commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Un de nos amis les connut au bagne calédonien de l'île Nou.

Gois, Clavier, Liberton sont morts. Ceux que nous n'avons pu désigner que par une initiale vivent.

_Saint-Omer_

Le pauvre Saint-Omer mérite une mention spéciale.

Saint-Omer n'était coupable que d'avoir assisté au massacre, comme tant d'autres.

Il fut dénoncé, arrêté et mis à la prison des Chantiers de Versailles, où un de nos camarades, accusé d'usurpation de fonctions--ce qui lui valut cinq ans de prison, peine enviable en ces temps où le bagne guettait tout le monde--l'a connu.

«Saint-Omer, nous raconta son ancien compagnon, était un homme d'environ quarante-cinq ans, à l'allure de Don Quichotte. Il était le propre fils du fameux Saint-Omer, professeur, avec Brard, de calligraphie. Henri Monnier rendit illustres les deux associés. Il avait été négociant à Cuba, et il était arrivé en France aux premiers jours de la guerre. Garde national, Saint-Omer s'était battu à Champigny et à Buzenval, où il fut porté à l'ordre du jour de son bataillon.

«Lorsqu'il fut compris dans le procès de la rue Haxo, où il avait accompagné ses hommes--il était capitaine--il devint inquiet. Nous croyions tous, au fond, qu'il serait acquitté, aucune preuve ne pouvant être invoquée contre lui. Aussi, ne lui ménagions-nous pas les frayeurs, ne pensant guère à l'issue fatale de sa comparution.

«--Omer, lui disais-je souvent, en supprimant le Saint, par plaisanterie--Omer, tu mourras au plateau de Satory!

«La figure d'Omer s'éclairait d'un gros rire.

«--Moi fusillé? clamait-il. Mais comment pourrait-on me condamner. Je n'avais que ma canne à la main!»

Pauvre Omer!

_Émile Gois_

Dans ce récit du massacre, une silhouette se détache, d'une allure brutale, celle d'Émile Gois.

Le président de la cour martiale de la Commune, l'organisateur de la terrible exécution de la rue Haxo, était l'un des fidèles de Blanqui. D'une énergie farouche, d'une conviction déjà maintes fois éprouvée, Gois avait été, après le 2 Décembre, transporté à Lambessa. Il était l'ami de Benjamin Flotte, dont nous avons prononcé le nom à propos des pourparlers entamés par la Commune pour échanger les otages contre Blanqui. Ce fut chez Gois que se fabriquèrent en partie les fameux poignards dont furent armés les blanquistes qui collaborèrent à l'échauffourée de La Villette, le 13 août 1870.

Quand l'heure de l'amnistie eut sonné, Gois, qui s'était réfugié à Londres, revint à Paris, où il se mêla de nouveau au mouvement révolutionnaire. Il était alors comptable chez un marchand de vins en gros de la place des Vosges. Quelques années après son retour, la maladie le terrassait. Son intelligence s'était éteinte. Un de ses amis, Ledrux, qui commandait sous la Commune, avec le grade de colonel, le fort de Vanves, lui donnait ses soins. Il l'accompagnait dans les courtes promenades que le pauvre Gois pouvait faire encore. Parfois, le malade, entêté, se refusait à regagner le logis. La promenade, toujours la même, comprenait une rue où se trouvait un poste de gardiens de la paix.

--Vois-tu--disait au malade l'ami qui le conduisait, en désignant les deux ou trois agents qui causaient à la porte du poste--vois-tu, si tu ne veux pas rentrer, je vais le dire à ces messieurs, qui vont te prendre et t'emmener en prison...

Et le pauvre Gois--le farouche exécuteur de la rue Haxo--baissait la tête, apeuré, et se laissait doucement conduire à la maison, comme un enfant.

_aujourd'hui_

Le terrain vague, bossué de cailloux, qui vit le grand drame du 26 mai 1871, est aujourd'hui semé de gazon, coupé d'allées bien entretenues. La vasque du milieu est ornée d'un jet d'eau, sur lequel se jouent les arcs-en-ciel, et où s'ébattent, en secouant leurs plumes, de graves canards.[117]

[117] Écrit en 1898. Voir, pour la disposition du jardin en 1871, à défaut de photographie de l'époque, une gravure de l'_Illustration_ du 13 avril 1872.

Les grilles en bois qui fermaient l'enclos ont été remplacées par des murs en maçonnerie. Les arbres ont grandi. Le site est plein de fraîcheur et de vie.

Sur l'emplacement du jardin où furent parqués les prisonniers, on a bâti un patronage d'enfants. La bande joyeuse des gamins danse et rit, à cette même place où les cinquante otages attendirent la mort.

Le grand bâtiment à un étage, surmonté d'un clocheton, est toujours là, avec son balcon, d'où regardaient les officiers fédérés.

Le mur sinistre est tout noir. Le temps a effacé les marques blanches qui étaient les éclaboussures des balles.

Le jour où nous visitions, l'officier fédéré C... et moi, les lieux témoins du grand massacre, le jardin était désert.

A peine la gardienne avait-elle ouvert la porte, que nos regards à tous deux se portèrent sur le mur.

J'entrais là pour la première fois. L'officier revoyait, lui aussi, pour la première fois depuis 1871, ce jardin qui devait lui rappeler de si poignants souvenirs.

Je regardai le visage de mon compagnon. Pas un pli ne ridait son front.

Brusquement, au détour d'une allée, apparurent trois prêtres, très vieux. Ils marchèrent lentement vers le mur, au pied duquel nous les vîmes s'agenouiller.

Nous nous dissimulâmes, attendant, pour poursuivre notre visite, qu'ils se fussent éloignés.

Quand les trois prêtres furent partis, nous nous approchâmes.