Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 8
Émile Moreau.
A Londres, où il vécut après avoir quitté Genève, où il s'était réfugié tout d'abord, on l'appelait Moreau le Dominicain.
Émile Moreau, déjà militant sous l'Empire--il avait alors une trentaine d'années--se mêla, après le 4 Septembre, au mouvement révolutionnaire. Assidu aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de toutes les journées insurrectionnelles. Au 31 Octobre, il entra l'un des premiers à l'Hôtel de Ville en brisant les carreaux d'une fenêtre. Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte échelle!
De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la barbe rare, la tête enfoncée dans des épaules étroites, Moreau ne payait pas de mine. Ceux qui l'ont connu m'ont raconté qu'il était à la fois emporté et bon. Se mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses lèvres tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa bouche que dans un bégaiement confus. Commandant d'un bataillon du quartier Mouffetard, le 138e, qui comptait bon nombre de chiffonniers--Moreau était placier, bricoleur plutôt--quand le jour de la solde venait, il mettait en commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait le tout au prorata des charges de famille.
Wroblevski avait pris Moreau pour chef d'état-major. Il avait en lui toute confiance.
Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d'avoir fait fusiller les Dominicains.
Voici ce que m'a écrit à ce sujet mon vieil ami Jules Montels, qui fut chef de la 12e légion:
Le 30 août 1871--m'écrit Montels--le lendemain de mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s'aidant d'une canne, n'étant pas encore complètement guéri de la blessure qu'il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).
Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d'une blouse passée sur un veston, eut l'énergie de venir de Paris à Genève, prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.
Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur pied.
Si mes souvenirs sont fidèles, c'est bien lui qui avait fait arrêter les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire des signaux aux Versaillais.
C'est Moreau--toujours d'après ce qu'il me raconta--qui fit fusiller et fusilla les Dominicains, _malgré Serizier_, malgré Léo Melliet.
Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s'il s'opposait à la livraison des Dominicains. Et quand les prisonniers furent transportés avenue d'Italie, Moreau racontait ceci:
--Je les faisais sortir un par un, en leur disant: «Vous réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer.»
Et Montels ajoute:
N'ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui m'a été dit, sans pouvoir autrement préciser.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Moreau fut l'objet d'une demande d'extradition pour l'affaire d'Arcueil. L'affaire nous sembla tellement grave, que nous le fîmes filer sur Neuchâtel, où, lesté par Beslay, il partit pour Londres.
C'est à Londres que Moreau, qui avait raconté son rôle dans le meurtre de l'avenue d'Italie, reçut le surnom de Moreau le Dominicain.
Moreau présida-t-il au meurtre?
Fut-il seulement l'un des meurtriers?
Tout ce que nous tenons à faire remarquer, c'est qu'il nie--et il doit s'y connaître--la participation, à ce même meurtre, de Serizier.
_Lucipia_
Lucipia fut, avec Serizier, Boin, Boudaille et Pascal, condamné à mort par le conseil de guerre.
Lucipia eut beau protester contre l'accusation, répéter ce que Léo Melliet avait écrit à Me Renoult, démontrer qu'il s'était borné à interroger les Dominicains amenés au fort de Bicêtre.
Il fut condamné.
Plus tard, la peine capitale qui l'avait frappé fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Lucipia était pour moi un vieux, très vieux camarade. Nous avions été ensemble sur les bancs du lycée, à Nantes. Nous faisions, au quartier latin, partie de la même bande. Sous le siège, il avait été du génie de la garde nationale. Il en avait gardé le costume sous la Commune. En képi de simple garde, vareuse sans galons et ceinture rouge passée sous le gilet, il allait du _Cri du Peuple_, auquel il collaborait, à l'Hôtel de Ville, où il remplissait je ne sais plus quelle fonction. Secrétaire du Comité du Salut Public, je crois. L'un des secrétaires. Un jour que j'étais à l'Hôtel de Ville, je me trouvai en face de Lucipia, assis devant un bureau chargé de papiers, installé dans le petit appartement bouton d'or, qui, racontait-on, avait abrité une charmante artiste de l'Opéra-Comique, aimée du préfet Haussmann.
Quand Lucipia revint du bagne, il fut l'un des premiers collaborateurs du _Radical_, qu'avait fondé Victor Simond, et auquel je collaborais, moi aussi. Nous avions un bureau commun. Maintes fois, la conversation revenait sur les Dominicains.
--Les Dominicains!--me disait un jour Lucipia--mais ils auraient parfaitement pu se sauver,--quand on les a conduits du fort de Bicêtre à Paris, le jeudi 25.
On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, dans leur hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient plutôt qu'ils ne marchaient.
Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien d'autres soucis. La preuve, c'est qu'arrivés au Champ de Navets, l'un d'eux, le Père Rousselin, s'attarda d'une centaine de pas, et, tranquille, ne rejoignit pas la colonne.
Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy, les fédérés s'engouffrèrent en désordre. La porte fut de nouveau close. Les Dominicains restaient dehors. Là encore, ils n'avaient qu'à fuir.
Eh bien! cela, des témoins sûrs me l'ont dit en Calédonie, les Pères cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!
Se croyaient-ils plus en sûreté qu'à Paris?
Melliet, qui était resté à l'arrière, les aurait certainement laissé partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu'il en était fort embarrassé. Il espérait qu'une fois le fort pris, ils seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui avait fallu céder aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la colonne... Tu sais le reste.
Un jour, je mis la conversation sur Serizier.
--Serizier! Un hâbleur! Rossel l'avait nommé colonel de la légion sans consulter personne... On m'a toujours dit qu'il n'était pas à l'avenue d'Italie quand on a fusillé les moines... Du reste à ce que m'a dit là-bas (en Calédonie) Pascal, personne n'a ordonné la fusillade... Ils ont été tués par la foule, quand on a su que les Versaillais avançaient...
_les acteurs du drame_
Les principaux acteurs du drame des Dominicains sont tous disparus. Ceux du moins qui furent compris dans les poursuites devant le conseil de guerre.
Serizier, Boin, Lucipia, Boudaille et Pascal, présents, furent condamnés à mort.
Serizier et Boin, fusillés à Satory le 25 mai 1872, tombèrent, le cigare aux lèvres, en criant: Vive la Commune!
Lucipia, Boudaille et Pascal, commués aux travaux forcés à perpétuité, s'en allèrent au bagne.
Pascal y mourut, tué par les Canaques, lors de l'insurrection de 1878.
Un de mes amis, Alexandre Girault[76] qui lui aussi, était au bagne pour l'affaire de l'incendie de l'église Saint-Éloi, me conta la fin tragique de Pascal.
Pascal--me dit Girault--était au camp de Bouloupari. La veille de sa mort, un surveillant qui, en reconduisant les condamnés au camp, s'était attardé dans la brousse, avait été pris et mangé.
Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de Canaques, simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement ils firent irruption, se jetèrent sur Pascal, qui, avec un de ses compagnons, résista. Tous deux luttèrent désespérément. Mais ils furent accablés sous le nombre.
Le lendemain on retrouvait leurs cadavres.
[76] Girault (Alexandre), secrétaire du commissaire de police du 12e arrondissement, Clavier. Condamné aux travaux forcés à perpétuité. Plus tard député de Paris (Belleville).
Lucipia rentré à Paris, fut, dans la suite, nommé conseiller municipal du quartier des Enfants-Rouges. Puis président du conseil. Il mourut en mai 1904.
J'ignore ce qu'est devenu Boudaille.
Léo Melliet, Thaller[77] et Moreau furent condamnés à mort par contumace.
[77] Thaller, sous-gouverneur du fort de Bicêtre (9 mai).
Léo Melliet, réfugié en Angleterre, vécut longtemps à Glascow, où il était professeur. Il fut de 1898 à 1902, député de Marmande. Il est mort, en mars 1909, directeur de l'asile d'aliénés de Cadillac, près Bordeaux.
Thaller et Moreau vivent-ils? Ils n'ont plus fait parler d'eux.
Quant aux combattants anonymes, à ceux qui tirèrent sur les moines à leur sortie de la prison de l'avenue d'Italie, leur sort, comme leurs noms, est resté ignoré.
Périrent-ils en défendant leurs dernières barricades? Furent-ils passés par les armes?
Le massacre, dans ce 13e qui avait été l'une des citadelles de la révolte, et sur lequel planait encore le souvenir de Bréa en Juin, fut épouvantable.
L'un des témoins du procès en conseil de guerre, prisonnier, dans cette journée du 25 mai, des fédérés, l'abbé Lesmayoux, revenu, le soir même de la défaite, à la barricade de la rue Baudricourt, y rencontra un monceau de morts.
--Nous relevons là, écrit-il, plus de cent cadavres, parmi lesquels nous ne trouvions qu'un seul soldat régulier.
Les quatre-vingt-dix-neuf autres étaient les fédérés massacrés. Derrière cette seule barricade...
L'HOMME DU MEXIQUE[78]
(Vendredi 26 Mai)
_si nous allions chercher Jecker_
[78] Un récit de l'exécution de Jecker a paru dans les _Droits de l'Homme_ du 19 janvier 1877, sous la signature Z. Marcas, pseudonyme de notre regretté ami Eugène Razoua, député démissionnaire de la Seine à l'Assemblée de Bordeaux, commandant sous la Commune l'Ecole militaire, mort en exil, à Genève, en 1878.
Razoua tenait son récit d'un réfugié qu'il désigne sous le nom d'Armand, et que j'ai connu comme lui, à Genève. Cette version de la mort de Jecker, exacte dans ses grandes lignes, Razoua l'orna d'un cadre élégant, mais parfois inexact. Armand, de son côté, la tenait très probablement de l'un des _cinq_ qui allèrent, le vendredi matin, prendre Jecker à la Roquette, car lui-même ne faisait pas partie de ce groupe.
Ces cinq sont: Clavier, commissaire de police du quartier Picpus-Bel-Air; Liberton, commandant du 275e bataillon; G., capitaine d'armement du 275e; B. et M., secrétaire du commissariat.
Clavier et Liberton sont morts. Les trois autres vivent et il m'est impossible de les désigner ici autrement que par des initiales.
Le vendredi 26 mai, peu après le lever du jour, la pluie se mit à tomber, fine et serrée. Une pluie à traverser les os.
A la barricade de la place du Trône, les fédérés attendaient.
Seuls, quelques hommes, conduits par un lieutenant, s'étaient portés en avant, vers Mazas.
La barricade était amplement pourvue de munitions. Une vingtaine de barils de cartouches étaient rangés à l'écart.
Trois hommes donnaient des ordres aux combattants: Liberton, commandant du 275e; G..., capitaine d'armement au même bataillon, et Adolphe Baudoin, lieutenant de la 1re compagnie.
Ce 275e, bien que tardivement formé, n'en prit pas moins une part très active à la lutte. Lorsque le 9 mars 1872, le Conseil de guerre jugea l'affaire dite de Saint-Éloi, dans laquelle Adolphe Baudoin fut condamné à mort et son frère Théophile aux travaux forcés à perpétuité,[79] le capitaine adjudant-major dudit 275e, un Polonais, Mizgier de Turzina, accusé lui aussi, se présenta devant le Conseil, se soutenant sur des béquilles. Il n'était pas encore guéri d'une terrible blessure reçue en combattant au Trône.
[79] Adolphe Baudoin qui, au moment où éclata le 18 Mars, était sous-officier d'artillerie de l'armée, fut fusillé à Satory le 6 juillet 1872. Théophile Baudoin mourut au bagne de l'île Nou.
Les derniers préparatifs de défense étaient terminés. On ne s'attendait pas à l'attaque avant le soir.
Les trois hommes que nous venons de désigner se dirigèrent vers le commissariat de police voisin, à la tête duquel était Clavier. Ils y trouvèrent ce dernier, causant avec un membre de la Commune de l'arrondissement, Geresme[80] et deux autres amis, B... et M...
[80] Geresme (J.-B.), membre de la Commune du 12e arrondissement.
La conversation s'engagea sur la défense du Trône.
--C'est dommage que nous n'ayons pas de canons! dit G... Ce qu'on balayerait ça, de là-haut!
--Des canons! répondit Clavier. Mais vous n'avez qu'à descendre au onzième. On vous donnera un ordre et vous irez les chercher au parc des Partants.
Le parc d'artillerie des Partants était l'un des nombreux dépôts de canons répartis un peu partout dans les points élevés des dix-huitième, dix-neuvième et vingtième arrondissements. Le parc des Partants était situé dans un terrain vague que l'on atteignait en montant le chemin, aujourd'hui rue des Partants, qui part de la rue des Amandiers et finit sur les hauteurs de Ménilmontant.[81]
[81] Pour suivre ce récit, il est indispensable de se reporter à une carte du Paris de 1871. Ici, par exemple, le lecteur ne comprendrait pas, sans consulter une carte, pourquoi, pour atteindre les hauteurs de Ménilmontant, on passe par la rue des Partants. Cette rue, ce «chemin», comme on disait alors, était la seule voie d'accès à ces hauteurs. L'avenue Gambetta, qui longe le côté nord du Père-Lachaise, n'a été percée que plus tard.
Les six amis, Clavier, Liberton, Geresme, G... B... et M... descendirent le boulevard Voltaire. Adolphe Baudoin retourna place du Trône.
Place Voltaire, Liberton et Geresme montèrent seuls à la mairie, où siégeaient encore quelques membres de la Commune.
Clavier resta sur la place avec les trois autres.[82]
[82] Dans le récit des _Droits de l'Homme_, c'est Clavier, désigné sous le nom de «l'homme», qui apporte de la mairie l'ordre de fusiller Jecker. C'est une erreur. Clavier n'est pas monté à la mairie, et il n'y a eu aucun ordre, ni de la Commune, ni de quiconque.
Jusqu'ici, soit à la barricade du Trône, soit au commissariat, soit pendant le trajet vers la mairie, il n'a pas été question une seule fois de Jecker, ni d'aucun autre otage.
Le nom du banquier mexicain[83] est prononcé pour la première fois par Clavier, on ne sait à la suite de quelle association d'idées.
[83] Dans tout ce récit, nous désignons Jecker sous l'appellation de banquier mexicain. J.-B. Jecker, dont le nom était devenu célèbre à la suite de ses opérations financières au cours de la campagne du Mexique, était d'origine suisse, né en 1810 à Porrentruy (canton de Berne).
Est-ce le voisinage de la Roquette où a été fusillé l'avant-veille, le mercredi soir, l'Archevêque?
Pourquoi Jecker plus qu'un autre?
Clavier en a-t-il conféré déjà avec quelque ami?
Est-ce une détermination prise d'avance et dont il ne parle qu'en ce moment?
Toujours est-il qu'il se retourne brusquement vers la Roquette, et indiquant du doigt la prison:
--Quand ils seront descendus, savez-vous ce que nous ferons? Eh bien! nous irons chercher Jecker!
--C'est une idée! Mais, avant tout, il nous faut nos canons pour le Trône!
--Et nous allons le fusiller, ce «crapulos», appuya Clavier avec un geste de menace.[84]
[84] Lissagaray se trompe, lui aussi, quand dans son _Histoire de la Commune_ (édition Dentu), il dit que Jecker fut conduit à la mort par Genton, François, Bo... et Cl... Ces deux derniers faisaient bien partie des cinq, mais ni François ni Genton, n'étaient là.
Liberton et Geresme étaient de retour, porteurs de l'ordre de prendre des canons aux Partants.
Clavier leur fit part de sa proposition d'aller chercher Jecker pour le fusiller.
Geresme protesta et quitta le groupe.
L'ordre de retirer les canons du parc des Partants fut porté au Trône par un fédéré. Ordre bien inutile. Le parc était évacué depuis huit jours.
_les cinq à la Roquette_
Les cinq hommes que nous désignerons encore une fois, car tout le monde s'est jusqu'ici trompé sur leur identité--Liberton, Clavier, G..., B... et M...--se dirigèrent vers la prison, par le chemin qu'avaient suivi le mercredi soir Genton et Fortin, porteur de l'ordre d'exécution des six otages.
Ce fut Clavier qui sonna à la porte.
--François est-il là? demanda-t-il aux hommes du poste.
Sur une réponse affirmative, tous cinq entrèrent dans la cour et ensuite au greffe, où était François.
Après échange de poignées de main, tous étant de vieux camarades de luttes politiques:
--Tu as ici Jecker? demanda Clavier.
--Oui.
--Eh bien! nous venons le prendre.
--Vous avez des ordres?
--Ne t'occupe pas de cela. C'est notre affaire.
Et comme François résistait, temporisait, Liberton et G... tirèrent leurs revolvers, et, sans mot dire, les mirent sous le menton de François.
--Tu n'as plus d'observation à faire? demanda ironiquement Clavier. Allons! qu'il descende vite!
--Vous me donnerez un reçu? reprit encore François.
Clavier écrivit un reçu de la remise du prisonnier, reçu qu'il déposa sur la table du greffe.
François donna l'ordre d'extraire Jecker de sa cellule, la cellule 28. La figure inquiète, il tournait et retournait dans ses doigts le reçu de Clavier.
--Une désagréable surprise pour ce pauvre Jecker! dit-il à demi-voix. Hier encore, il me proposait un million pour le faire évader.[85]
[85] Ici, comme partout, j'enregistre purement et simplement ce qui s'est dit. G... m'a affirmé que telles avaient été les paroles de François, mais qu'il n'ajoutait aucune foi à son dire.
La porte de l'escalier qui conduisait au corridor du premier étage du pavillon Ouest, où était Jecker, s'ouvrit.
Le prisonnier parut.
_interrogatoire_
La redingote serrée à la taille, boutonnée jusqu'au menton, les cheveux coupés ras, la barbe grisonnante soigneusement taillée, correct, Jecker avait le visage grave, avec une légère pâleur.
Il ne se faisait certainement aucune illusion sur le sort qui l'attendait, se sachant désigné pour la mort. A l'un de ses compagnons de captivité qui cherchait à le rassurer, il avait confié qu'il était poursuivi par une haine violente, étrangère à la Commune, et que cette haine ne le laisserait pas sortir vivant de la prison.
Jecker était donc tout préparé à la mort. Ce fut d'une voix ferme qu'il répondit au semblant d'interrogatoire que lui fit subir Clavier, dès qu'il fut entré dans la salle du greffe.
Clavier questionna le prisonnier pendant un grand quart d'heure. Il lui reprocha «l'immense fortune» acquise dans les spéculations mexicaines.
Jecker ne répondait pas, faisant seulement de la tête quelques signes de dédaigneuse protestation.
--Mais enfin, dit Clavier, cette fortune, vous l'avez! Où est-elle? Où l'avez-vous cachée?
Jecker continua de protester, avec calme.
--Je n'ai rien, répétait-il. Rien. Je dois des millions à mes créanciers, et c'est pour tenter la fortune que je voulais retourner à Mexico.[86]
[86] Jecker fut arrêté à la Préfecture de police le 10 avril. Il venait demander un passeport sous le nom de Ycre. Le chef du bureau des passeports, Charles Riel, lui ayant posé quelques questions, Jecker se troubla. On le conduisit devant Rigault, et là, il se nomma.
--Alors, reprit Clavier, comment faites-vous concorder vos déclarations actuelles avec les offres d'argent que vous faisiez hier à François?
--Mais, répondit brusquement Jecker, je n'ai jamais fait d'offres à personne, pas plus à M. François qu'à quiconque.
--François vient de me dire à l'instant que vous lui aviez offert un million pour vous faire évader.
Jecker haussa les épaules.
--Je vous répète que je suis pauvre. Je n'ai rien, rien. Comment voulez-vous que j'offre un million!
L'interrogatoire prit fin.
--Allons! En route! dit Clavier.
Les six hommes sortirent de la prison.
Jecker marchait, toujours grave, le chapeau haut de forme sur la tête, impassible.
Le commandant Liberton, revolver au poing, précédait le groupe.
--Où allons-nous? demanda quelqu'un.
--Allons aux Partants! répondit Clavier. Comme cela, nous verrons si nos canons ont été envoyés au Trône!
_la montée_
Après avoir suivi la rue de la Roquette jusqu'au Père-Lachaise, et longé ensuite le boulevard de Ménilmontant, on s'engagea dans la rue des Amandiers, étroite, bordée de maisons grises, avec des échappées sur le Paris des faubourgs, vitrages d'ateliers pauvres, cheminées d'usines, jardins entourés de murs galeux.
Malgré l'heure matinale, des fédérés, des femmes, des gamins, sont sur le pas des portes, à l'entrée des allées.
On dévisage le prisonnier, dont la tenue correcte, l'attitude sévère, augmentent la curiosité.
--Qui est-ce?
--Où allez-vous?
Et quand ils apprennent que cet homme, entouré si étroitement, est «l'homme du Mexique», celui dont le nom a si souvent frappé leurs oreilles, Jecker, le fameux Jecker:
--Nous en sommes!
Et ils suivent, le fusil sur l'épaule.
--Il nous fallait, me disait G..., refuser du monde!
Augmenté des hommes «de bonne volonté», le cortège arriva au coin du chemin des Partants.
Le chemin des Partants, dont la physionomie n'a point changé, est une sente étroite, rapide, avec des bosses et des heurts, des angles et des courbes, tout cela bordé de terrains incultes, mystérieux.
Jecker était muet, comme absorbé.
On marchait depuis plus d'un quart d'heure.
C'est bougrement loin, dit M..., quand on arriva rue de Puebla[87]... Si on le fusillait là...
[87] Aujourd'hui rue des Pyrénées.
Jecker ne broncha pas.
On fit halte une minute.
--Allons jusqu'au bout, dit l'un des hommes. Vous savez bien qu'il nous faut aller au parc.
On obliqua à droite, vers la rue des Basses-Gâtines,[88] que l'on monta jusqu'à la rue de la Chine.
[88] Il y avait alors deux rues des Gâtines, la rue des Hautes-Gâtines (aujourd'hui rue Orfila) et la rue des Basses-Gâtines (aujourd'hui rue des Gâtines). Le mur contre lequel fut adossé Jecker est donc actuellement à l'angle de la rue des Gâtines et de la rue de la Chine. L'hôpital Tenon, la mairie du vingtième et le square qui les sépare aujourd'hui, n'existaient pas en 1871. Les terrains sur lesquels ils sont construits étaient un ensemble de jardins et de petites rues.
Le parc des Partants était tout près. On pouvait maintenant se débarrasser du prisonnier.
_le mur de Jecker_
Bordant la rue de la Chine, à gauche, courait un vieux mur au bas duquel était creusé un fossé.
Ce mur existe encore (1902). Le fossé a été comblé pour l'établissement de la chaussée actuelle.
De l'autre côté du mur, un terrain aujourd'hui en contre-bas, où s'élevaient de rares constructions et où campait une compagnie de fédérés.
--Mettons-le là! dit Liberton.
On fit quelques pas. Deux ou trois.
Jecker était toujours silencieux.
Il ne chercha pas une phrase, pas un mot.
--Descendez! lui dit Clavier.
Jecker descendit au fond du fossé.
Liberton se plaça à deux pas du prisonnier, le revolver braqué sur la tempe de Jecker.
Une quinzaine d'hommes se mirent en face, l'arme en joue.
--Feu! commanda Liberton.
Seuls, quelques-uns tirèrent.
Les autres relevèrent l'arme.
Jecker tomba.
Une bande de gamins, affreuse vermine de la rue, s'abattit sur le cadavre.[89]
[89] Maxime du Camp (_Convulsions_, I, 8e édition, page 277) dit que François «fouilla le cadavre, prit le portefeuille et le porte-monnaie». Or, François n'était pas là.
--Qué qui faut en faire? demanda de sa voix traînarde un des horribles mômes.
--Laissez-là cette «charogne»![90] dit Clavier, courroucé, chassant du geste la horde des gamins.
[90] Nous répétons le mot tel qu'il nous a été rapporté par l'un des acteurs du drame.
LA RUE HAXO
(Vendredi 26 Mai)
_préparatifs_
Jecker venait de tomber, quand deux hommes, attirés par les coups de feu, arrivèrent en courant.
L'un de ces hommes était Émile Gois, président de la cour martiale qui avait siégé rue Sedaine, lors du jugement du capitaine de Beaufort.