Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 7

Chapter 73,698 wordsPublic domain

--Des signaux aux Versaillais? Je ne me suis jamais, pour mon compte, aperçu de rien... La vérité est que l'exaspération était grande contre eux... Une exaspération, sinon justifiée, du moins explicable... Une quinzaine de jours avant leur arrestation, nos hommes avaient été surpris la nuit, en plein sommeil, à la redoute voisine du Moulin-Saquet... Un détachement de gendarmes l'avait envahie, grâce au mot d'ordre qui leur avait été très certainement livré par quelque traître. Une trentaine de malheureux avaient été tués à bout portant, éventrés à coups de baïonnette... Qui avait donné le mot d'ordre? Mystère... Ces moines qui, tranquillement, vivaient là tout près, n'étaient-ils pas les coupables? Les traîtres, n'étaient-ce pas eux, les Dominicains à la robe blanche et noire?... Voilà ce qui se répétait parmi les combattants... Il n'en fallait pas plus pour concentrer sur les Pères toutes les fureurs... Mais les preuves, il n'y en avait aucune... J'ai écrit tout cela au conseil de guerre, quand l'affaire a été jugée... Ma lettre doit encore être dans le dossier du défenseur de Lucipia...

--Me Renoult?[66]

[66] Me Renoult, qui défendit Lucipia devant le conseil de guerre qui jugea, en février 1872, les accusés de l'affaire des Dominicains, est le père de M. René Renoult, sous-secrétaire d'Etat aux finances.

--Oui.

_la lettre de Léo Melliet_

La lettre qui suit n'a jamais été publiée.

Elle forme à elle seule un document de premier ordre. Léo Melliet fut membre de la Commune et membre du Comité de Salut Public, commissaire civil près du général Wroblevski[67] et gouverneur du fort de Bicêtre, où commença le drame qui devait se terminer de si sanglante façon avenue d'Italie.

[67] Wroblevski (Boleslas), général commandant la troisième armée (rive gauche). Mort à Ouarville (Eure-et-Loir) le 5 août 1909.

De Glascow, où il s'est réfugié après la défaite, Léo Melliet écrit à Me Renoult, défenseur de Lucipia:[68]

Glascow, le 11 décembre 1871. 150 Bucelench Street.

Mon cher Maître,

Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des Dominicains d'Arcueil. Voici:

Le jour de l'arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux du 142e bataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par des gendarmes de l'armée de Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient tuées à l'arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d'ordre. Mais où étaient les coupables? Je n'en savais rien.

Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je n'ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire à la défection d'une compagnie entière; d'un autre côté une troupe ne pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite plus vif était mon désir d'éclairer la situation.

J'avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d'Arcueil et l'armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n'était venu justifier les rumeurs dont je m'étais ému. C'est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce côté à propos des événements que je viens de vous dire.

Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d'empêcher le renouvellement d'un pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour remplacer le 142e qui était démoralisé par cette aventure. Il désigna le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy, d'Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car j'avais seul assez d'ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d'indiscipline. Je me rendis donc, le 19, vers 4 heures ou 4 1/2, à Arcueil, aux quartiers du 101e.

Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que j'étais à de pareilles réceptions, je n'en continuai pas moins à grouper silencieusement mes compagnies, et ce n'est qu'après ce pénible travail que je pus m'apercevoir qu'il manquait près de la moitié de l'effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de l'absence du reste, et je n'appris qu'à ce moment l'occupation de l'École d'Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise pour garder les diverses avenues.

Mais mon angoisse arriva à son comble quand j'appris que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d'ordre semblable à celle dont venait d'être victime le 142e. Je frémis à l'idée des sentiments que pouvait éveiller dans l'esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de notre ancienne connaissance pour venir me demander des renseignements pour son journal[69].

Je ne sais si j'arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au moment de mon arrivée, l'attitude des gardes nationaux ne me parut nullement violente et l'hostilité de quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries d'un goût douteux, que je fis cesser immédiatement.

Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations m'appelant ailleurs et quittant l'École, je ne pouvais plus répondre de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution que j'ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l'avis de M. Turquet[70] et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n'ai pu rendre service qu'en les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec moi Lucipia que je voulais charger d'une lettre pour la Commune, dans le cas où la gravité des circonstances m'empêcherait de quitter le fort. J'emmenai également avec moi un assistant de l'École, dont je voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après m'avoir fait son récit.

Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment l'attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis obligé d'improviser un juge d'instruction que je chargeai d'informer immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n'hésita pas à m'aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa presque toute la nuit.

Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu s'exécuter à mon insu: l'ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l'avoir reçu du Comité de Salut Public. Le comité n'était pas réuni quand j'arrivai à l'Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui m'enjoignait de ne pas relâcher les Pères, recommandation bien inutile, car les relâcher, c'était les faire fusiller.

Lucipia m'a alors rendu compte de son travail, concluant à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.

Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable, ont pris la résolution d'évacuer le fort et d'enlever le matériel, j'ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l'adjudant de place chargé des prisons et à qui j'avais adjoint quelques hommes qui se sont empressés de l'abandonner après la sortie de leurs camarades.

Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n'en sais rien; j'ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les derniers les tranchées, et que j'attendais dans les environs. Je ne sais s'ils sont rentrés avant ou après moi, car j'ai été obligé de revenir au galop sous une grêle de balles que m'envoyait de Villejuif et de Bicêtre l'avant-garde de l'armée de Versailles, pour qui mon écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n'est que dans l'après-midi que j'ai connu leur présence et, au moment où je prenais les mesures nécessaires pour les protéger, j'ai appris, coup sur coup, le danger qu'ils couraient et leur fin tragique.

Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère soient là pour démontrer l'improbabilité d'une accusation contre moi à ce sujet, je m'y soumettrai avec la résignation d'un vaincu. Mais s'il faut que j'aille à Paris pour démontrer en me livrant, l'innocence de Lucipia, dites un mot et je n'hésiterai pas.

Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées.

LÉO MELLIET.

[68] Je joins à la lettre de Léo Melliet un plan détaillé sur lequel peuvent être suivis les différents incidents du drame, depuis l'arrestation des Pères jusqu'à leur sortie de Bicêtre le jeudi 25 mai. Ce plan a été dressé par Lucipia, lorsqu'il attendait, dans la prison, l'heure de comparaître devant le conseil de guerre.

[69] Lucipia faisait partie de la rédaction du _Cri du Peuple_ de Vallès. Sa présence au fort de Bicêtre et à Arcueil le jour de l'arrestation des Dominicains le fit comprendre dans les poursuites. Le conseil de guerre le condamna à la peine de mort, qui fut commuée en travaux forcés à perpétuité.

[70] Edmond Turquet, député, arrêté le 19 mars avec les généraux Chanzy et de Langourian. (Voir plus loin la note de M. Gaudin de Villaine.)

_le Moulin-Saquet_

Moulin à Moutard et Moulin-Saquet. Les trahisons dont parle Léo Melliet se renouvellent, en mai, tous les jours. Celle du Moulin-Saquet est la première. Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit, le soupçon envahit les esprits.

Trahis! Nous sommes trahis! Par qui? Comment?

Il faut avoir vécu ces temps, pleins d'enthousiasmes et d'angoisses, où chaque heure du jour ou de la nuit apporte à la ville insurgée la nouvelle d'un triomphe, vrai ou inventé, ou d'une défaite, pour se représenter la colère qui nous étreignit quand nous sûmes le désastre du Moulin-Saquet.

Le Moulin-Saquet était une puissante redoute, construite du temps du siège, un vrai fortin situé à l'extrémité sud-est du plateau de Villejuif, à mille mètres environ de la barricade qui fermait la grande rue du village.

A la même distance à peu près, mais à droite, était une seconde redoute, les Hautes-Bruyères.

Hautes-Bruyères et Moulin-Saquet, gardées toutes deux par des bataillons d'élite.[71]

[71] La 13e légion, commandée par Serizier, se composait des 42e, 101e, 102e, 120e, 133e, 134e, 176e, 177e, 183e et 184e bataillons.

Le Moulin-Saquet dominait toute la plaine qui s'étend de Villejuif à la Seine, et de Vitry à Choisy-le-Roi, couvrant ainsi le fort de Bicêtre et les forces du général Wroblevski, casernées à Arcueil.

Le 4 mai, aux premières heures du jour, la terrifiante nouvelle se propagea.

Le Moulin-Saquet avait été occupé, la nuit, sans coup férir, par les Versaillais. Ses défenseurs massacrés.

On citait le nom du traître, le commandant du 55e, qui avec le 120e, gardait la redoute.

Voici ce qui s'était passé.

Il était onze heures du soir, quand un groupe se présente aux abords de la redoute silencieuse. Un homme se détache, s'approche de la sentinelle.

--Qui vive!

--Vengeur.

Vengeur est le mot d'ordre.

L'homme passe. Mais à peine s'est-il avancé, que d'autres le suivent, terrassent les sentinelles, envahissent le camp. Tout y repose. Les hommes des 1re et 3e compagnies du 120e dorment sous la tente. Quelques-uns même déchaussés, pour se reposer des fatigues du jour. Les Versaillais--car les envahisseurs sont des soldats de Versailles--tuent à coups de baïonnette et de revolver. Ils attellent les canons, qu'ils emmènent avec leurs prisonniers. Le lendemain les canons défilent devant la grande cour d'honneur du Château, tout fleuris de lilas.

_nous sommes trahis!_

La trahison du Moulin-Saquet, suivie d'autres semblables, aura bientôt pour conséquence l'accusation de connivence avec Versailles portée contre les Pères Dominicains de l'École d'Arcueil.

Le commandant Gallien a livré le mot d'ordre. Mais ces Pères qui promenèrent leur robe jusqu'à nos tranchées, ne sont-ils pas, eux aussi, d'intelligence avec l'ennemi?

Quelques-uns d'entre eux font des voyages à Versailles. N'est-ce pas dans le but de renseigner les chefs de l'armée sur nos positions?

La presse parisienne dépeint l'affaire du Moulin-Saquet sous les couleurs les plus noires.

Ce qui rend cette affaire si épouvantable--écrit le _Mot d'Ordre_[72] journal de Rochefort--c'est la cruauté inouïe, exercée, sans nécessité, sur de pauvres gardes nationaux accablés par la fatigue et plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n'eussent pu faire autrement que de se rendre prisonniers.

Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de baïonnette et de sabre-poignard. Nous avons vu ces cadavres affreusement mutilés. Il y en a très peu qui n'avaient reçu qu'une blessure. La plupart en ont trois, quatre et jusqu'à cinq.

A côté d'un pauvre artilleur âgé de soixante-deux ans, dont la cervelle sortait de la tête, il y avait un tout jeune homme de dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de plusieurs coups et toute la poitrine brûlée par la décharge de plusieurs coups de revolver tirés à brûle-pourpoint. Un autre avait les deux yeux crevés et sortis de leurs orbites. Un autre avait le cou aux trois quarts scié et presque séparé du tronc.

Il est impossible d'imaginer un spectacle plus affreux. Mais les scélérats ne se sont pas contentés de massacrer à la mode des sauvages d'Afrique. Ils ont poussé leur affreux courage jusqu'à fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même a été défoncée et pillée...

[72] _Le Mot d'Ordre_ du 5 mai 1871.

Le _Cri du Peuple_ de Vallès, le _Vengeur_ de Félix Pyat, l'_Avant-Garde_, la _Sociale_, tous les journaux dévoués à la Commune, publient des récits semblables. Par toute la ville, retentissent les cris des vendeurs:

--La trahison du Moulin-Saquet!

Le _Père Duchêne_ gronde:[73]

Ces misérables ne reculent devant aucun crime! Froidement, sans broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés endormis, reposant tranquillement, sous la sauvegarde de la sentinelle qui veille à l'entrée.

Ils ne se contentent pas de bombarder, De tuer femmes et enfants. Non! Cela ne suffit pas encore. Ils ont l'argent! Et avec cela ils achètent les consciences! C'est ainsi qu'ils ont pris le Moulin-Saquet!...

[73] Le _Père Duchêne_, Nº 53, du 18 floréal 79.

Le 17 mai, un incendie éclate dans le château du marquis de la Place, proche de l'École d'Arcueil, et siège de l'état-major du 101e bataillon. Les moines, accusés d'avoir mis le feu, sont arrêtés le 19, par ordre de Wroblevski. Conduits le jour même au fort de Bicêtre, ils sont enfermés dans les casemates, d'où ils ne sortent que le jeudi 25 mai, avec les fédérés qui évacuent le fort pour rentrer dans le 13e arrondissement.

Conduits tout d'abord à la mairie, ils sont transférés à la prison du secteur, 38, avenue d'Italie. Dirigés sur les barricades, ils sont ramenés à la prison. A quatre heures, ils sont fusillés par la foule. _Serizier_

Il a suffi de quelques heures pour que les Dominicains, sortis indemnes de leur périlleux séjour au fort, fussent étendus sanglants, le corps troué de balles, sur les pavés de l'avenue d'Italie.

Qui a ordonné le meurtre?

Les circonstances qui ont entouré la fusillade des prisonniers sont restées aussi mystérieuses qu'au premier jour.

Un bouc émissaire:

Serizier.

Quand on parle de l'affaire des Dominicains, c'est Serizier.

Lui seul.

Les autres, ceux qui ont été condamnés avec lui par le conseil de guerre de février 1872, sont des comparses.

Serizier, chef du fameux 101e bataillon, puis colonel de la 13e légion, était, sous l'Empire un militant connu. Avec Duval, Léo Melliet, Chardon, Passedouet, Lucipia, d'autres, il menait le rude combat contre le régime impérial. Il doit, avant le 4 Septembre, se mettre à l'abri en Belgique. Rentré à Paris après la proclamation de la République, il se mêle au mouvement révolutionnaire, paraît au 31 octobre. Le 22 janvier est son triomphe. On le voit, à la tête du 101e, faire le coup de feu sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Le 18 Mars le met en pleine lumière. Son 101e est cité comme le plus ardent des bataillons fédérés. Il est partout où on se bat. Rossel fait de Serizier le chef de la 13e légion.

Ouvrier corroyeur de son métier, Serizier est un homme trapu, à la face énergique, sur laquelle brillent et roulent perpétuellement de gros yeux. La mâchoire carrée est forte. Sur la lèvre une moustache tombante, épaisse, que complète une impériale. Ceux qui ont connu Serizier me l'ont dépeint comme un hâbleur qui ne manquait pas cependant de bravoure. Orgueilleux de ses galons et de son autorité, il se fait photographier en costume de colonel, revolver dans la ceinture, képi sur l'oreille, le bras droit appuyé sur le sabre nu, la pointe fichée au parquet. Il aime à parader ainsi, effrayant les timides. Il est heureux de la terreur qu'il inspire, et qui, la défaite arrivée, le livrera aux vengeances des dénonciateurs.

Serizier peut ne pas avoir paru sur le théâtre du meurtre. C'est lui qu'on accusera.

La légende s'établit. Elle devait le conduire à Satory.

_protestation suprême_

Rien n'est moins sûr cependant que la participation de Serizier au meurtre de l'avenue d'Italie.

Léo Melliet, ce même jour où, à la Chambre, je lui rappelais notre rencontre au pont d'Arcole, m'a affirmé que Serizier n'avait été vu nulle part pendant la lutte autour de la Butte-aux-Cailles. Quelques-uns même, surpris de ne le point voir, disaient qu'il avait fui vers les Versaillais.

Il fut reconnu, lors de l'instruction du procès en conseil de guerre, par plusieurs témoins, entre autres le Père Grandcollas. Mais quand vint l'audience, le Père Grandcollas se rétracta. Il ne le reconnaissait plus.

Serizier ne cesse de protester contre l'accusation d'avoir ordonné la fusillade.

Quand l'heure sonne pour lui de partir pour Satory, il adresse à sa femme une protestation suprême.[74]

Ma chère bien aimée,

Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin qu'elle puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans l'opinion, et pour que l'on sache bien que je ne suis pour rien dans l'exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme l'homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter contre tout ce qui opprime le travailleur. Ainsi que je l'ai dit dans mon jugement, je n'ai su l'arrivée des Dominicains dans le quartier que lorsque les faits étaient accomplis; je n'ai donc jamais donné les ordres les concernant.

Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme toujours, avec loyauté, et je n'ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j'ai prononcé en conseil de guerre: ignorant tout, je n'ai rien pu dire, ni avant ni après.

Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j'ai combattu. Je lègue mon souvenir au peuple et désire que tous les hommes de cœur fassent leur devoir jusqu'au bout comme je l'ai fait, sans haine, sans ambition personnelle, et les mains pures de tout crime...

SERIZIER.

[74] Cette lettre a été publiée dans le _Radical_ (alors dirigé par Mottu), du 27 mai 1872, quatre jours après l'exécution à Satory (25 mai) de Serizier, Boin et Boudin. Elle avait été apportée au _Radical_ par le fils du fusillé.

_témoignages_

Dans la lettre que Léo Melliet adressait de Glascow à l'avocat de Lucipia, Me Renoult, il est fait allusion à l'arrestation, le 19 mars 1871, du général Chanzy et du général de Langourian.

Quand Léo Melliet mourut, en mars 1909, M. Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche, qui fut arrêté en même temps que les deux généraux, prit la parole pour rappeler les faits, et rendre justice à ceux qui les avaient sauvés de la fureur de la foule. Parmi ces sauveurs: Léo Melliet et Serizier.

Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871--écrit M. Gaudin de Villaine--aux fortifications de Paris, près la gare d'Orléans, avec le général de Langourian, traînés de là, et à travers les faubourgs déjà en insurrection, jusqu'à la prison du secteur de l'avenue d'Italie, nous y retrouvâmes le général Chanzy et d'autres prisonniers...

Enfin vers quatre heures du soir--notre calvaire durant toujours--abandonnés par la compagnie du 101e bataillon fédéré, chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, les généraux Chanzy et de Langourian, le capitaine de Nagelles et moi, livrés sans défense aux fureurs aveugles et imbéciles d'une foule en délire...

Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis renversés de nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts de sang, nous nous attendions à un dénouement tragique, tandis qu'une partie de la foule proposait de nous fusiller et que l'autre préférait nous pendre aux réverbères voisins...

Cette scène odieuse qui avait pour théâtre la place d'Italie, durait depuis près de deux heures, lorsque quelques hommes énergiques, se faisant jour parmi les plus forcenés, vinrent nous dégager.

En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième arrondissement; Combes, adjoint, _et Serizier_, commandant du 101e bataillon: celui-là même qui, quelques semaines plus tard, présidait au massacre des Dominicains d'Arcueil!

Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques gardes municipaux, nous fûmes poussés jusqu'au seuil de la prison de la Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au secret.[75]

[75] La note de M. Gaudin de Villaine a été publiée dans la _Libre Parole_ du 19 mars 1909.

Quand se déroula devant le conseil de guerre, en février 1872, le procès des accusés de l'affaire des Dominicains, le général Chanzy vint déposer (audience du 14 février).

--J'estime--dit Chanzy--que nous devons certainement la vie aux officiers de la garde nationale, _et surtout à Serizier_.

_Moreau le Dominicain_

Il est un homme dont on a fort peu parlé au conseil de guerre qui condamna à mort Serizier, et, avec lui, Boin, qui avait été gardien de la prison de l'avenue d'Italie.