Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 6
--C'est après avoir descendu ces marches, me dit-il, que l'archevêque, se tournant vers nous, dit d'une voix faible: «Et cependant j'ai écrit à Versailles.» Il faisait allusion aux lettres qu'il avait adressées à Thiers pour l'échange des prisonniers. Personne ne souffla mot. Je suivis le peloton. Je n'ai plus rien entendu. J'étais très près d'eux.
A l'extrémité du chemin de ronde intérieur, le cortège se heurta contre une grille qui donne accès au deuxième chemin de ronde, le chemin dit extérieur, dont le mur sud longe la rue de la Vacquerie.
C'est au bout de ce chemin que devaient tomber les six otages.
_la fusillade_
Quand on eut atteint le fond de l'allée, le peloton s'arrêta.
Sicard se plaça à l'angle du mur.
A côté de lui, Fortin. Derrière eux, le peloton des exécuteurs. Une trentaine d'hommes armés. Tout au fond, François, qui avait rejoint le groupe sans avoir suivi le cortège, et Genton.
Les six otages étaient allés, sur un signe de Sicard, se placer au pied de la muraille qui faisait face aux exécuteurs.
Tout près de Sicard, le premier du rang, le pompier casqué. Puis un fédéré, Lolive,[56] et, un peu plus loin, Mégy, le mécanicien du Creusot.
[56] Lolive (Joseph), garde au 254e bataillon fédéré, ne fut pas compris dans les accusés du procès de l'Archevêque. Il comparut plus tard, le 25 mai 1872, devant le conseil de guerre. Condamné à mort. Fusillé à Satory le 18 septembre 1872.
Les hommes avaient chargé leurs armes dans la cour de l'infirmerie. Ils mirent en joue, attendant le commandement.
Là encore, je voulus savoir si quelque exclamation, injure, protestation, avait été remarquée.
Rien. Le silence.
Sicard leva le bras. Mais le commandement de «Feu!» ne sortit pas de ses lèvres. Il s'était rappelé qu'il n'avait pas d'arme. Il se tourna vivement vers Fortin.
--Fortin, ton sabre!
Ce ne fut qu'un geste, un éclair.
Fortin tira son sabre du fourreau--le sabre que lui avait donné Ferré l'avant-veille. Il le tendit à Sicard, qui, sans lever l'arme--les exécuteurs étaient tellement pressés les uns contre les autres qu'il eût pu blesser quelqu'un d'eux--cria:
--Feu!
Le peloton tira.
Tous tombèrent, excepté l'archevêque.
--Mais il est donc blindé, celui-là! cria Lolive, en rechargeant rapidement son chassepot.[57]
[57] Quand il comparut devant le conseil, Lolive avoua avoir rechargé son fusil.
_Le président._--Combien avez-vous tiré de coups de fusil?
_Lolive._--Deux, je crois.
_Le président._--Alors, non content d'avoir tiré un premier coup de feu, vous avez rechargé votre arme pour tirer de nouveau.
Il ajusta le prélat, qui porta la main à sa poitrine, en s'affaissant.
Quelques coups isolés éclatèrent encore.
L'horloge de la prison sonna à ce moment huit heures.
Les hommes du peloton abandonnèrent le lieu de l'exécution, laissant là les cadavres qui furent conduits la nuit au Père-Lachaise.
Genton et Fortin quittèrent la prison et regagnèrent la mairie du onzième arrondissement, pour y rédiger le procès-verbal de l'exécution, comme le leur avait prescrit Ferré.
Sur le seuil de la mairie se tenaient à ce moment plusieurs membres de la Commune, Vermorel[58] qui devait être grièvement blessé le lendemain, Jourde,[59] Theisz,[60] Avrial.
[58] Vermorel (Auguste), membre de la Commune (18e arrondissement); blessé boulevard Voltaire le 25 mai.
[59] Jourde (François), membre de la Commune (5e arrondissement); délégué aux finances (21 avril).
[60] Theisz (Albert), membre de la Commune (12e arrondissement); délégué aux postes et télégraphes (6 avril).
--Eh bien! c'est fait, leur dit Genton, en s'approchant. Nous venons de fusiller l'archevêque!
--Vous avez fait là une jolie besogne, reprit vivement Vermorel. Nous n'avions peut-être qu'une dernière chance d'arrêter l'effusion du sang... Vous venez de nous l'enlever... Maintenant, c'est fini.
_le nain féroce_
La Commune eût tenté en vain de s'opposer au massacre ordonné par Ferré, comme elle tenta en vain de s'opposer à celui de la rue Haxo, le surlendemain vendredi.
L'écharpe rouge à glands d'or n'imposait plus le moindre respect. Elle n'était même pas une sauvegarde pour ceux qui la portaient encore. Delescluze, lui-même, ne sera-t-il pas, le lendemain, insulté par les gardes, forcé de rétrograder devant les injonctions d'un simple commissaire, quand il voudra franchir la porte de Vincennes?
La nouvelle de l'exécution de l'archevêque s'était répandue rapidement dans la foule qui encombrait les abords de la mairie et de la prison.
Les hommes du peloton avaient raconté les détails du drame. L'odeur de sang qui flottait depuis le matin enivrait les combattants, sûrs désormais que la mort les attendait à brève échéance, la pire mort, celle des représailles qui déciment les vaincus.
Un de mes amis, Francis Privé, traversait à ce moment la place, avec Jourde, le délégué aux finances, et Combault, qui fut directeur général des contributions directes. Jourde avait son écharpe rouge. Tous trois s'approchèrent d'un groupe où l'on discutait bruyamment.
Au milieu du groupe, un fédéré d'une taille minuscule, véritable nain, le fusil sur l'épaule, gesticulant et criant. Brusquement, le nain fend la foule, s'approche de Jourde.
--Eh bien! lui crie-t-il au visage, on vient de lui en foutre dans la peau, à l'archevêque!
--Taisez-vous, riposta Jourde. Vous feriez mieux d'aller au feu.
Le nain pâlit. Ses yeux s'allumèrent. Il fit mine d'épauler son arme.
--Ah! c'est comme ça! Ça ne vous va pas, à vous autres, qu'on fusille les curés!
Et, plus menaçant encore, pendant que le groupe se resserrait autour de Jourde et de ses amis:
--Est-ce que vous voudriez par hasard qu'on leur en foute aussi, aux membres de la Commune!
Un rassemblement se formait. Les trois amis s'éloignèrent sans mot dire, poursuivis par les injures du nain féroce.
_devant le conseil de guerre_
Genton, Fortin et François comparurent devant le deuxième conseil de guerre.
Seul, Genton fut condamné à mort. François eut les travaux forcés à perpétuité. Fortin, dix ans de bagne.
La cantinière Lachaise, qui avait, dans la matinée, désigné Beaufort à la foule, se faisant, inconsciemment, l'inspiratrice de la grande tragédie de la Roquette, était également au nombre des accusés. On l'acquitta. On la reprit plus tard pour le procès Beaufort, et, cette fois, elle eut la mort, puis la commutation au bagne.
Ce fut Lachaise qui perdit Genton, en affirmant qu'il était bien là au moment où elle avait tenté de détourner les hommes du 66e de la besogne de mort.
--Ah! Genton était là! dit victorieusement le commissaire du gouvernement, Genton était là. C'est ce que je voulais faire préciser.
--Mais pourquoi as-tu dit cela? lui demandait Fortin à la sortie de l'audience.
Elle, naïve, hébétée, ne sut que pleurer, comme elle avait pleuré devant Beaufort, quand elle l'avait vu acculé au mur de la place Voltaire.
--Mais, puisque c'est la vérité, répétait-elle entre deux sanglots.
_poignante confrontation_
L'incident du sabre avec lequel Sicard commanda le feu, sabre remis par Fortin à Sicard, à l'instant même où ce dernier devait faire le geste suprême, était ignoré du président du conseil de guerre, le colonel De la Porte, et du commissaire du gouvernement, le commandant Rustant.
Divers témoins avaient bien fait allusion à la remise d'un sabre faite par un officier à un autre, mais ces témoins se trompaient. Ils plaçaient la scène de la remise du sabre au-dessous des cellules, peu après l'arrivée des otages dans le premier chemin de ronde.
A la dernière audience du procès--qui en compta treize--le président du conseil résolut de faire comparaître Sicard, dont le nom avait été prononcé par le témoin Jarraud, greffier de François à la prison, et de le confronter avec les accusés.
Sicard, qui avait été arrêté, se trouvait dans l'une des prisons de Paris. On l'y retrouva, après maintes recherches, phtisique, mourant. Il fut conduit à Versailles, accompagné du commissaire Clément et de trois agents, dans un fiacre, qui allait au pas. A son arrivée, on le restaura et on l'amena à la barre du conseil.
L'apparition de ce cadavre aux joues hâves, d'une maigreur effrayante, produisit sur les accusés et sur le conseil une impression poignante. Était-ce donc là celui qui, un pied déjà dans la tombe, allait faire la lumière?
Sicard est assis dans un fauteuil qu'ont apporté deux infirmiers. Il ne peut presque plus parler. Mais ses yeux brillent d'un extraordinaire éclat. C'est sur Fortin que se fixe son premier regard.
--Je tressaillis dans tout mon être, me disait Fortin, quand je sentis attaché sur moi le regard brûlant de Sicard. Qu'allait-il dire dans cette confession suprême? Un mot de lui, un mot de vérité, c'était pour moi le poteau de Satory.
Sicard est confronté avec d'autres, avec le brigadier Ramain, avec le gardien Picon, avec François--qu'il ne veut pas reconnaître--avec Genton, avec ceux qui ont désigné un autre accusé, Pigerre, comme l'officier qui a conduit le peloton d'exécution, avec le greffier Jarraud, qui le reconnaît, lui, Sicard, et qui sauve du même coup Pigerre.
Vient le tour de Fortin. Le commissaire du gouvernement insiste pour que Sicard et Fortin soient mis en présence. Se douterait-il que toute la vérité est là?
--Levez-vous, Fortin, dit le colonel-président. Approchez-vous de Sicard.
Fortin s'est approché. Il touche presque le moribond.
--Sicard, dit le colonel, vous avez juré de dire toute la vérité. Vous connaissez Fortin?
Sicard reste muet.
Il est comme accablé. On dirait qu'il cherche à rassembler des souvenirs lointains, confus, dans son pauvre cerveau déjà figé par la mort toute proche.
Il ne quitte pas Fortin du regard. Il fait un effort qui secoue dans le fauteuil trop large son corps débile. Il tourne enfin la tête avec un signe de dénégation.
Non. Il ne connaît pas Fortin.
Le président adjure Sicard. Il voit qu'il y a là un secret terrible, et que ce mourant va l'emporter dans la tombe.
Sicard penche la tête. Il semble se rendormir, lassé de l'effort qu'on lui a imposé. Il fait un nouveau et dernier signe de dénégation.
C'est fini.
Les deux hommes qui ont apporté le malade à la barre soulèvent le fauteuil, et, avec mille précautions, comme on emporte un enfant endormi, ils emportent le colonel Sicard, celui qui a commandé le feu sur l'archevêque.
_les acteurs du drame_
Des personnages mis en scène au cours de ce récit, aucun ne survit.
Ferré, qui signa l'ordre d'exécution; Genton, qui le porta à la Roquette; François, qui livra les prisonniers: fusillés à Satory.
Fusillé aussi Lolive, qui tira deux fois sur l'archevêque, et qui, après sa condamnation, disait à un de ses camarades de prison: «Je ne l'ai pas volé.»
Morts: Sicard, qui commanda le feu; Fortin, qui lui prêta son sabre pour faire le geste fatal; Mégy, qui faisait partie du peloton.[61]
[61] Un de nos amis a connu à Londres l'un des hommes du peloton, Jouannin, mort, lui aussi. Jouannin, qui avait vingt ans en 1871, servit, pendant les deux mois de la Commune comme cuisinier à l'office du Palais de la Légion d'honneur. La défaite arrivée, il avait pris le fusil. Il passait place Voltaire quand le peloton se dirigeait vers la Roquette. Il se mêla aux hommes, et les suivit jusqu'au mur. Jouannin mourut il y a une dizaine d'années, à Moulins, sa ville natale. Sa famille lui fit faire des obsèques religieuses. A Londres--m'écrivait, peu de temps avant sa mort, Hector France--j'ai connu Jouannin, qu'on appelait, ironiquement, l'_assassin_.
Morte la cantinière du 66e décimé à la Madeleine, Lachaise.
On n'a jamais su le nom du pompier qui se plaça, le premier, bien en vue, tout près de Sicard, pour «venger son frère».
NOTE
_Sur deux lanternes_
Da Costa, dans sa _Commune Vécue_ (II, 8), au sujet des lanternes que tiennent, dans mon récit, deux hommes du cortège des otages, me reproche d'avoir voulu, par une «invention de journaliste, dramatiser mon tableau».
Da Costa ajoute que mes deux lanternes eussent été bien inutiles, car il était à peine six heures et demie.
Je crois, moi, qu'il était, non six heures et demie, mais sept heures et demie.
Lorsque les exécuteurs, après la fusillade, s'éloignèrent du mur, huit heures sonnaient à l'horloge de la prison. Certainement le sinistre cortège ne mit pas plus d'une demi-heure pour se rendre, par le chemin de ronde, du perron de l'escalier de secours par où étaient descendus les otages, au lieu de l'exécution.
L'heure de l'exécution est confirmée par plusieurs témoignages.
A l'audience du 8 août 1871 du troisième conseil de guerre (Procès des membres de la Commune), Trinquart, pharmacien de la prison, dépose: «J'ai entendu à _huit_ heures un feu de peloton.»
Dans son livre, _Un prêtre et la Commune de Paris en 1871_, l'abbé G. Delmas, vicaire à Saint-Ambroise, ex-otage à la Roquette, écrit (page 202): «Vers les _huit_ heures, nous bondîmes sous la détonation d'un feu de peloton qui sortait du chemin de ronde.» Le même abbé, qui, ne l'oublions pas, était enfermé à la Roquette, parlant de l'arrivée du peloton d'exécution, écrit: «A sept heures du soir, agitation inaccoutumée, apparition d'un fédéré dans la cour.» De sept heures à sept heures et demie, les otages ont été appelés, ils sont descendus au chemin de ronde. A huit heures, ils sont exécutés.
Voilà donc, une fois pour toutes, les heures des diverses phases du drame bien fixées.
Mais eût-il été six heures et demie, comme le veut Da Costa, que mes lanternes ont encore leur explication.
En quittant leurs cellules, les otages durent descendre l'étroit escalier de la tourelle, l'escalier «de secours», complètement obscur, tout au moins fort mal éclairé par d'étroites meurtrières percées sur l'extérieur, qui conduisait au chemin de ronde. Comment l'eussent-ils descendu sans lumière!
A plusieurs reprises, avant d'écrire mon récit, j'ai visité la Roquette, la dernière fois avec Gustave Geffroy; j'ai suivi le chemin que suivirent les otages. Si Da Costa en a fait autant, s'il est comme moi descendu par la tourelle, il a dû, comme moi, s'aider d'une lumière quelconque, d'une lanterne.
Et puis, voici encore un témoin du troisième conseil de guerre, qui va venir à mon secours.
A l'audience du 9 août 1871, Vattier, détenu de droit commun à la prison, dépose: «Quelques instants après l'entrée du peloton à la prison, _on m'a fait éclairer_ le corridor qui conduisait à l'escalier de secours. J'ai vu passer les otages, etc.»
Ce Vattier, qui éclairait le corridor sur lequel s'ouvraient les cellules, a certainement éclairé l'escalier, plus obscur encore.
Mes lanternes sont donc expliquées.
LE FUSILLÉ DU PONT-NEUF
(Mercredi 24 Mai)
Mercredi 24 mai. Dix heures du matin. Les flammes lèchent déjà les murs de la Préfecture de Police. Dans une salle du Dépôt, une demi-douzaine d'hommes. Ferré, l'écharpe rouge à glands d'or sur son pardessus gris à col de velours. Pilotell, Wurth,[62] ceinture rouge sur leurs vêtements civils. Clermont, commissaire spécial de police. Clermont, la nuit qui précède, a accompagné Raoul Rigault à Sainte-Pélagie. Il a assisté à l'exécution de Chaudey.
[62] Wurth (Gustave), juge d'instruction au parquet du procureur de la Commune (18 mai).
Cette même nuit, Pilotell l'a passée à la Préfecture, sur un lit, voisin de celui sur lequel s'est étendu Ferré.
--Ce n'est pas dans des draps que nous dormons, dit Pilotell, mais dans des suaires.
--Qu'importe! répond Ferré.
Le matin, à la première heure du jour, Mégy[63] est venu. Il est entré dans le grand salon. A coups de sabre, il brise le lustre de Venise suspendu au plafond. Il lacère les tableaux, éventre les meubles. Il pose des cartouches partout. Puis il s'en va, après avoir raconté qu'à la Légion d'Honneur, d'où il sortait, il a pris, à poignées, les croix, et les a jetées aux ordures.
[63] Mégy (Edmond), commandant du fort d'Issy (18 avril). Connu pour avoir, sous l'Empire, tué, d'un coup de revolver, l'agent de police qui venait l'arrêter.
Le caissier, Replan, apporte dans un drap de l'argent, de l'or, des billets. Ce qui reste dans la caisse.
--Distribuez tout ça aux combattants, dit Ferré.
Pilotell prend une poignée de monnaie, descend vers la barricade qui ferme l'entrée de la place Dauphine, sur le quai, en face du Henri IV.
--Tenez, amis...
--Non. Nous ne nous battons pas pour ça...
Pilotell est remonté.
Sans mot dire, Ferré, assis à une table, lui tend un papier:
«Ordre de prendre au Dépôt les prisonniers dont les noms suivent, et de les passer par les armes.»
Il y a quatre noms.
Sur ces quatre, Veysset.
Veysset. L'homme arrêté, le dimanche, jour de l'entrée des troupes, à Saint-Denis. L'histoire est restée obscure. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il avait formé le projet de corrompre Dombrowski. Le général a averti le Comité de Salut Public. Suivi, Veysset est tombé dans le piège qui lui a été tendu. Depuis trois jours, il est au Dépôt.
Ferré vient de signer son arrêt de mort.
Nul, mieux que Pilotell, qui était là, ne pouvait me conter la matinée tragique, où Veysset, conduit sur le Pont-Neuf, tomba sous les balles des _Vengeurs de Flourens_.
J'ai refait avec lui, pas à pas, le chemin que suivit Veysset, du Dépôt au parapet contre lequel il fut adossé.
Voici:
--Nous étions déjà--commença Pilotell--dans une petite salle qui servait d'habitude aux juges d'instruction, quand Ferré entra.
--Faites venir Veysset, dit-il.
Les trois autres, on n'en parlera plus.
Veysset est amené.
Je le vois encore, debout, en veston gris, son regard allant de l'un à l'autre. Ferré, frappant de sa badine le tapis de la table. Cinq ou six _Vengeurs_, capote grise et képi à bande blanche, le fusil chargé en bandoulière. D'autres, restés sur le quai, dont on entend résonner les armes.
Tout de suite, Veysset se tourne vers Ferré.
--C'est pour m'assassiner...
Ferré interroge.
--Vous avez conspiré contre nous. Vous avez reçu de l'argent de Versailles pour corrompre Dombrowski...
--C'est vrai, répond Veysset.
Ferré se lève. Nerveux.
--Allons, en route...
Les _Vengeurs_ encadrent le prisonnier.
On s'arrête un instant pour former le groupe. Puis on se met en marche.
--Dépêchons... Dépêchons, dit Ferré.
Un des _Vengeurs_, tout près de moi, est pâle. Ferré le prend par le bras, le secoue, le renverse presque.
Nous marchons vite.
A l'angle du quai et du Pont-Neuf, une barricade. Les fédérés, à plat ventre, tirent dans la direction du Louvre... L'un d'eux demande...
--Qui?
--Citoyens, l'homme que nous emmenons est un traître!... Un espion... La justice du Peuple l'a condamné. Il va mourir.
--Vive la Commune!
Nous traversons le pont. La pièce de canon de la barricade Dauphine, (au bas de la maison où vécut Mme Roland) tire par-dessus le fleuve.
Les _Vengeurs_ ont traversé. Ils s'arrêtent face au parapet, à mi-chemin du Henri IV et du quai Conti.
L'arme au pied, ils attendent.
Ferré, en face d'eux, fait un signe.
--Là.
Un _Vengeur_ s'approche de Veysset, un mouchoir à la main.
Le prisonnier ne fait aucune résistance.
Le voilà, debout, la face barrée d'une large bande blanche. Il étend les bras.
--Je vous pardonne ma mort.[64]
Les fusils sont en joue.
--Feu! commande Ferré.
Veysset, frappé presque à bout portant, reste un instant debout... Puis il s'affaisse.
Le mouchoir qui lui bande les yeux se détache, tout éclaboussé de rouge...
[64] Ce furent les seules paroles prononcées par Veysset. Lissagaray (_Hist. Commune,_ Dentu) attribue à Veysset d'après Wurth, ces mots: «Vous répondrez de ma mort au comte de Fabrice.» Jamais ces paroles ne furent prononcées. Pilotell, qui n'a pas quitté Veysset, et qui était à deux pas de lui, quand il fut fusillé, les aurait entendues.
C'est là, en face du parapet contre lequel s'appuya Veysset avant d'être frappé à mort, que j'entendis, de la bouche de Pilotell, le poignant récit.
--C'est bien là... Oui... Sur cette dalle... On a écrit partout que Veysset avait été fusillé au pied de la statue de Henri IV. C'est faux. C'est ici... après le deuxième refuge circulaire, à égale distance du terre-plein de la statue et du quai.
Et Pilotell frappait de la main sur la dalle tragique.
--Là... C'est là que la cervelle a jailli... Le crâne était tout fracassé.
--On l'a abandonné? demandai-je.
--Non... Deux hommes, ou quatre, ont soulevé le mort. Ils l'ont balancé quelques instants, et l'ont, par-dessus le parapet, précipité dans le fleuve... La fusillade versaillaise se rapprochait... Les _Vengeurs_ se dirigèrent en courant vers la barricade du quai... Ferré, Clermont, Wurth, reprirent le chemin que nous venions de parcourir... Je restai seul... Je me penchai sur le fleuve, cherchant des yeux le cadavre... Je ne vis rien... Seul, le chapeau du mort, qu'un _Vengeur_ avait ramassé, et jeté par-dessus le parapet, flottait au fil de l'eau...
LES DOMINICAINS
(Jeudi 25 Mai)
_conversation_
Décembre 1903. A la Chambre. Dans le Salon de la Paix. Nous causons, Léo Melliet et moi, assis sur une des banquettes du pourtour.
Je lui rappelle notre rencontre, un des premiers jours de la Semaine, le matin, sur le quai, tout près du pont d'Arcole. Lui, à cheval, l'écharpe rouge de membre de la Commune sur sa vareuse d'artilleur. Képi de simple garde sans galons. Est-ce le mardi? Le mercredi? Sort-il de l'Hôtel de Ville pour se rendre au fort de Bicêtre, où sont enfermés les Dominicains d'Arcueil? Il s'arrête devant la barricade. Il dit quelques mots d'encouragement à ceux qui achèvent de l'élever. Je m'approche de lui. Je lui serre la main.
Oui, Melliet se souvient...
Et nous causons... Nous causons...
--Les Dominicains?... Voyons... Pourquoi les a-t-on fusillés?... Qui?
Léo Melliet esquisse un geste vague... J'attends sa réponse... Je le regarde. Ce n'est plus le Melliet d'autrefois. Court, trapu, mais portant haut la tête, et tout droit devant lui ses yeux noirs de méridional, vif et agissant. Melliet s'est alourdi. Les cheveux ont grisonné. La barbe a des touffes blanches. En parlant il incline la tête. Il roule, d'une main tremblotante, sa cigarette...
L'affaire des Dominicains, la fusillade de l'avenue d'Italie, dans l'après-midi du jeudi 25 mai: l'un des incidents les plus obscurs, les moins expliqués encore, de la tragique semaine. Comme pour les autres exécutions, celle de l'Archevêque, celle de la rue Haxo, des légendes se sont établies, qui semblent indéracinables.
Serizier.[65] Toujours Serizier. Rien que Serizier.
[65] Serizier, chef du 101e bataillon sous le siège, colonel commandant la 13e légion sous la Commune. Fusillé à Satory le 25 mai 1872.
C'est Serizier qui a tout fait. C'est lui qui a commandé le feu à la porte de la prison du secteur. C'est lui qui a fait arrêter les Pères à Arcueil.
--On les a bien arrêtés--commençai-je à interroger--parce qu'ils faisaient des signaux aux Versaillais?
Même geste vague de Melliet.