Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 5

Chapter 53,730 wordsPublic domain

L'heure est tragique. Nul doute ne peut s'élever sur le dénouement. On va chercher Delescluze, qui descend, monte sur un banc, cherche à faire entendre sa voix, déjà à demi éteinte.

Fortin, lui aussi, veut s'interposer. D'autres encore. Peine inutile. Genton parle, cherche à apaiser les fureurs.

Déjà Beaufort est loin d'eux, roulé par la vague désormais irrésistible.

C'est la mort.

Quelqu'un qui a suivi cette foule effroyable a vu Beaufort jusqu'à ce qu'il tombât pour ne plus se relever.

Le brillant capitaine, qui, à son arrivée sur la place, caracolait, secouant ses aiguillettes d'or, n'a plus forme humaine. La face tuméfiée, l'uniforme couvert de boue et de crachats, il se laisse traîner sur les genoux...

Le voilà au bout de son calvaire, une palissade en planches qui, sur le côté gauche de la place, clôt un chantier de marchand de bois.[38]

[38] Sur l'emplacement de ce chantier était (1899) un café-concert.

Beaufort, déchiré, défiguré, sanglant, eût attendri les pavés de la rue. La cantinière qui l'a dénoncé, celle qui a demandé à grands cris sa mort, Lachaise, sent, à cet instant suprême, son cœur de femme s'amollir. Elle se jette en face des fusils.

--Ah! ne le tuez pas, crie-t-elle, désespérée. Je ne veux pas qu'on le tue!

Vaines et tardives supplications. La foule ruée sur Beaufort ne pourrait même plus arrêter son élan. Les fusils s'abattent sur le capitaine.

_la cantinière Lachaise_

Dans ce premier acte du grand drame qui va se terminer au pied du mur de la Roquette, la cantinière du 66e tient le premier rôle. C'est elle qui dénonce Beaufort. C'est à sa voix qu'obéissent ceux qui l'arrêtent et qui, bientôt, le fusilleront.

L'influence qu'exerçait sur les hommes du 66e la cantinière Lachaise est expliquée par les deux documents suivants, extraits, l'un et l'autre, du _Cri du Peuple_ de Vallès.

Tout d'abord une note, parue dans le _Cri_ du 8 avril 1871, après la désastreuse affaire du plateau de Châtillon, où fut fait prisonnier Duval:[39]

La cantinière du 66e bataillon, la citoyenne Lachaise, est une gaillarde et une crâne femme. Elle a bien mérité de Paris et nous sommes heureux de le lui dire.

Cette brave femme du peuple n'a cessé, depuis trois jours, de faire le coup de feu dans la plaine de Châtillon et de voler au secours de ceux qui tombent, frappés par les balles des sbires de Versailles.

Elle est à la fois soldat et chirurgien.

Brave femme, il coule du sang de lionne dans ses veines.

[39] Duval (Emile-Victor), membre de la Commune (13e arrondissement), fusillé le 4 avril, au Petit-Bicêtre, sur ordre du général Vinoy.

Le _Cri du Peuple_ du 11 avril reproduit la lettre suivante, adressée à la Commune par le 66e bataillon, dont fait partie Lachaise:

_Aux citoyens membres de la Commune de Paris._

Citoyens,

Les citoyens soussignés, appartenant au 66e bataillon de la garde nationale de Paris, déclarent que Marguerite Guinder (_sic_), épouse Lachaise, cantinière au dit bataillon, demeurant rue Sedaine, 65, dans le combat du 3 courant, en avant de Meudon, a tenu une conduite au-dessus de tout éloge et de la plus grande virilité, en restant toute la journée sur le champ de bataille, malgré la moisson que faisait autour d'elle la mitraille, occupée à soigner et panser les blessés, en l'absence de tout service chirurgical.

En foi de quoi, citoyens membres de la Commune, nous venons appeler votre attention sur ces actes, afin qu'il soit rendu justice au courage et au désintéressement de cette citoyenne républicaine des plus accomplies.

Salut et fraternité.

(_Suivent les signatures du 66e bataillon._)

Nous allons retrouver la cantinière du 66e à la porte de la Roquette, tentant en vain de faire revenir en arrière les hommes de son bataillon qui se sont mêlés au peloton d'exécution.

_six fusillés, six otages_

A quelle heure précise le capitaine de Beaufort fut-il exécuté, le mercredi 24 mai? Il est difficile de fixer ce détail avec précision.[40] Ce n'est déjà point chose facile de recoudre les épisodes que l'on recueille de la bouche des témoins, pour en former un tout qui soit la vérité, ou une part de la vérité.

[40] Lors de la publication de ce récit dans l'_Aurore_ (mai 1902), je reçus de mon vieil ami et camarade de proscription Gouhier, membre du Comité central du 18 Mars, ancien combattant de Juin, alors (1907) âgé de près de quatre-vingts ans, et qui finit ses jours à la maison municipale de retraite de Brévannes--ces communards se sont tous fait des rentes!--la note suivante:

«... J'ai vu de près, m'écrivait Gouhier, l'affaire du capitaine de Beaufort. Je me trouvais avec son cousin, notre infortuné Edouard Moreau, et Gaudier, à la porte du Conseil de guerre (la cour martiale de la rue Sedaine), et j'appris de Moreau, qui y était entré et qui venait d'en sortir, que Beaufort était perdu. Je voulais à toute force pénétrer dans la salle, pour essayer de tirer de là Beaufort, étant connu moi-même dans le onzième arrondissement, et très lié avec Genton. Mais Moreau m'entraîna, et nous nous rendîmes ensemble, pour y retrouver Grêlier, avec qui nous avions rendez-vous au sujet de l'intendance, chez un frère de ce dernier, qui demeurait tout près. De là nous entendîmes les coups de feu.»

La note de Gouhier confirme que Beaufort était parent d'Edouard Moreau.

On sait qu'Edouard Moreau fut l'un des membres les plus actifs du Comité central. C'est à Edouard Moreau que fut confiée la rédaction des proclamations adressées au peuple de Paris, après la victoire du 18 Mars.

Arrêté le jeudi 25 mai, conduit à la cour martiale du Châtelet, Edouard Moreau fut fusillé à la caserne Lobau.

La parenté d'Edouard Moreau et de Beaufort explique l'adhésion de ce dernier à la Commune, et détruit cette légende d'espionnage dont on avait injustement flétri la mémoire du capitaine fusillé place Voltaire.

Gaudier et Grêlier, dont il est question dans la note ci-dessus, faisaient partie, comme Edouard Moreau et Gouhier, du Comité central.

A quelle heure la foule, que la fusillade d'un seul homme n'a point satisfaite, songea-t-elle à de nouvelles représailles?

Que se passa-t-il, dans l'intervalle, dans l'âme de cette masse exaspérée, que la défaite enfermait dans un cercle de plus en plus étroit?

D'heure en heure, les nouvelles sinistres se succèdent. Des fuyards de la rive gauche apportent le récit de l'attaque du Panthéon, laissant prévoir qu'il serait occupé presque sans combat. En juin 1848, il avait fallu crever à coups de boulets ses portes de bronze.

Vers quatre heures, le Père-Lachaise tonne. A ce moment, le drapeau tricolore flotte sur la Montagne Sainte-Geneviève. C'est pis que la défaite. C'est la déroute, l'annonce des représailles toutes proches, des fusillades en masse, des cours martiales et de leurs horreurs.

--Il nous faut les otages! crie quelqu'un dans un groupe.

Et l'on répète partout:

--Il nous faut les otages! Qu'on exécute le décret!

La loi des otages, votée le 5 avril à l'Hôtel de Ville, n'a jamais été appliquée. Les prétextes n'auraient certes pas manqué. Mais les pourparlers entamés avec Versailles, pour l'échange de l'archevêque contre Blanqui, avaient fait que malgré les massacres répétés de prisonniers, le décret n'avait pas été mis à exécution.[41]

[41] Le jury d'accusation, convoqué tardivement, toujours dans l'attente d'une solution pacifique, ne siégea pour la première fois que le 19 mai. Voir, à ce sujet, la conversation entre Raoul Rigault et maître Rousse, bâtonnier des avocats, défenseur de Gustave Chaudey, reproduite dans _Leçons du 18 mars_, d'Edmond de Pressensé, page 157.

--Les otages! Les otages!

La parole de sang a couru dans cette foule. La Roquette est là, tout près, à cent pas. Sinistre voisinage. Depuis deux jours, les prisonniers de Mazas y ont été transférés. L'archevêque, le curé de la Madeleine, le président Bonjean, des prêtres, des jésuites, des sergents de ville, des gardes de Paris--sans compter le banquier Jecker.[42]

[42] Les otages arrivés le lundi soir à la Roquette avaient été enfermés dans les cellules de la quatrième section (1er étage du bâtiment de l'Ouest). Les otages arrivés le mardi furent enfermés dans les cellules de la troisième section (1er étage des bâtiments de l'Est); au deuxième étage étaient les gardes de Paris, les gendarmes et sergents de ville.

Une délégation, prise dans un groupe, entre à la mairie, demande, exige l'exécution du décret.[43]

[43] Le décret du 5 avril 1871 dit: «Chaque exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera suivie sur le champ de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus par le verdict d'accusation et qui seront désignés par le sort.»

C'est toujours Ferré qui est là, ayant encore près de lui son juge d'instruction Genton et son secrétaire Fortin. Il signe un ordre d'exécution[44] de six otages, sans les désigner autrement. Ordre à présenter au directeur de la Roquette, François.

[44] Sur cet ordre d'exécution, et sur ce qui suivra, les erreurs de M. Maxime du Camp ne se comptent pas. La mort des otages fut, pour lui, décidée par une cour martiale où siégeaient Genton, un vieillard «sordide» et un officier fédéré «ivre». (_Convulsions_, I, page 260, 8e édition) Cette cour martiale désigna l'archevêque. (page 261) Genton écrivit la liste avec l'archevêque en tête. (page 263) C'est Mégy qui se rend au greffe pour y porter la liste. (page 264) C'est Ferré qui envoie Sicard à la Roquette. Enfin, c'est Genton qui commande le feu. (page 270) Autant d'affirmations, autant d'erreurs. Nous ne relevons que celles-là.

L'ordre est remis à Fortin, qui redescend sur la place avec la délégation.

Fortin porte l'écharpe rouge en sautoir, le sabre au côté. Ce sabre--qui jouera tout à l'heure un rôle--est le propre sabre de Ferré, qui l'a donné à Fortin l'avant-veille, au cours d'une visite faite ensemble, pour en retirer des papiers importants, à une chambrette qu'avait Ferré, rue Dauphine.

Fortin monte sur un banc.

--Qui vient avec moi? crie-t-il. Voilà l'ordre de fusiller six otages, en représailles des six du 66e, fusillés à la Madeleine.

--Tous! Tous! répond la foule.

Un pompier, casqué, est au premier rang. Il fera feu le premier en face du mur de mort.

--Moi! moi! crie-t-il. Ils ont assassiné mon frère!

Fortin est vite entouré d'une soixantaine d'hommes. Les deux tiers sont du 66e.

C'est en courant qu'ils se précipitent vers la prison.

A la porte, quand ils sont déjà engagés dans l'allée d'arbres--l'allée de la guillotine--ils croisent leur cantinière, Lachaise, qui les bouscule.

--Vous n'irez pas! leur crie-t-elle. Ou vous n'êtes plus que des assassins!

Mais ils ont déjà franchi l'entrée. La porte de fer qui donne accès à la cour est fermée.

Ils passent un par un par la petite loge du guichetier, à gauche.[45]

[45] La Roquette n'existe plus. Ceux qui voudront suivre les incidents de ce récit pourront consulter les photographies qui en ont été prises avant la démolition en 1900; elles sont au musée Carnavalet.

Il y a là un râtelier d'armes. Le pompier décroche à la hâte un fusil, vérifie en marchant s'il est chargé.

Tout le monde est maintenant dans la cour.

Fortin entre au greffe. Il tend à François,[46] qui est là, l'ordre de Ferré.

[46] François (J.-B.), directeur de la Roquette: travaux forcés à perpétuité, procès Archevêque; mort, affaire rue Haxo; fusillé à Satory le 24 juillet 1872.

François pâlit. Ses mains tremblent. Il n'a certainement pas entrevu une si lourde responsabilité.

--Six! six! répète-t-il. Qui?... Pourquoi Ferré n'a-t-il pas indiqué les noms?

Et il s'en va prendre dans un casier des feuilles volantes. Sur ces feuilles volantes ont été inscrits les noms des otages transférés l'avant-veille de Mazas à la Roquette.

François jette un coup d'œil sur les listes. Il hésite, ne se décide pas à choisir. Enfin il lit à voix haute cinq noms, pris parmi les premiers inscrits, devant Fortin, qu'ont rejoint une douzaine d'hommes, le pompier à l'avant:

--Deguerry..., Bonjean..., Allard..., Clerc..., Ducoudray...[47]

[47] Deguerry, curé de la Madeleine, arrêté le 4 avril; Bonjean, ex-président de la Cour de Cassation, arrêté le 21 mars; les Pères Clerc et Ducoudray, arrêtés le 4 avril à la maison des Jésuites de la rue Lhomond; le Père Allard, aumônier des ambulances, arrêté le 5 avril. Voir, sur le Père Allard, le très curieux article de Lucien Descaves, dans le _Figaro_ du 26 juin 1907.

François s'arrête.

--Il en faut six! dit quelqu'un.

François lit alors un sixième nom.

Ce nom, j'ai en vain cherché à le connaître.

Les six sont désignés. François complète vivement la liste, comme s'il était enfin délivré d'un cauchemar.

Fortin et ceux qui l'ont accompagné au greffe sortent et rejoignent les hommes qui les attendent dans la cour. On jette à la hâte à la foule les six noms. Tout est décidé. Il ne reste qu'à faire descendre de leurs cellules les prisonniers, quand une voix s'élève:

--Et l'archevêque!

L'archevêque n'est pas parmi les six.

--L'archevêque! il nous faut l'archevêque![48]

[48] L'archevêque Darboy avait été arrêté le 4 avril, et conduit à Mazas, en même temps que son vicaire, Lagarde.

_nous voulons l'archevêque._

--Allons! donne-moi l'archevêque, et biffe le dernier! dit Fortin à François.

--Je n'ai pas d'ordre! Je ne le livrerai pas sans ordre.

--Retournons à la mairie! crient les hommes du peloton. Ferré signera l'ordre.

Pourquoi en voulaient-ils à l'archevêque, ces hommes?

Loin d'avoir combattu la Commune, le prélat s'était employé de tout son pouvoir à faciliter l'échange de Blanqui, prisonnier depuis le 17 mars, contre un certain nombre d'otages. L'archevêque--je tiens ces impressions de Benjamin Flotte,[49] qui vit à plusieurs reprises le prélat dans sa cellule de Mazas--était outré des procédés sanguinaires de Versailles.

[49] Flotte (Benjamin), condamné à cinq ans de détention dans l'affaire du 15 mai 1848. Chargé, par Raoul Rigault, d'une mission à Versailles, au sujet de l'échange des otages contre Blanqui, prisonnier. (Voir sa brochure _Blanqui et les Otages_)

--C'est un brave homme, Darboy, me disait Flotte.

Pourquoi ils en veulent à l'archevêque? Ils n'en savent rien. L'archevêque, c'est de tradition. Affre[50] frappé à mort sur les barricades de juin. Sibour[51] assassiné--par un prêtre. Les archevêques de Paris sont voués à un destin tragique.

[50] Affre (Denis-Auguste), archevêque de Paris, blessé mortellement à la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 25 juin 1848.

[51] Sibour (Auguste), archevêque de Paris, succéda à Affre. Assassiné à Saint-Etienne-du-Mont par un prêtre interdit, Verger. Ce fut Sibour qui célébra à Notre-Dame le fameux _Te Deum_ du 1er janvier 1852 qui inspira à Victor Hugo les vers vengeurs des _Châtiments_:

Prêtre, ta messe, écho des feux de peloton, Est une chose impie.

L'archevêque Darboy avait le pressentiment de la mort cruelle, et, disons-le, imméritée, qui lui était réservée.

Il avait été vicaire général de Sibour. Il avait travaillé aux côtés de Affre. Il le rappelait avec une douloureuse insistance à ceux qui lui rendaient visite dans sa cellule.

--Je mourrai comme monseigneur Affre, disait-il à Flotte, tout ému lui-même, ce brave Flotte... Je mourrai avec sa croix sur la poitrine.

Et l'archevêque montrait la croix pastorale qu'il tenait du prélat, son ancien maître.

Oserai-je confesser ici que la mort de l'archevêque, si peu de responsabilité qui puisse m'en incomber, m'a laissé, sinon un remords, du moins une impression pénible qui subsiste encore en moi?

Je ne puis me rappeler, sans maudire l'injustice des hommes, que nous avons fusillé celui qui fit tant pour Blanqui--notre maître à tous, notre idole et notre espoir,--et qui le fit sans l'arrière-pensée basse de sauver sa propre existence.

--Croyez-moi, disait-il encore à Flotte, qui me le répétait le soir même d'une de ses visites à Mazas, vous n'obtiendrez rien de Thiers. M'aider à me sauver, moi! Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir de quelles haines me poursuivent, jusque dans ma prison, ceux que j'ai combattus toute ma vie...[52]

[52] Monseigneur Darboy fait ici allusion à ses démêlés bien connus avec Rome.

L'archevêque, si bien fixé qu'il fût sur son sort tragique, n'en écrivait pas moins à Versailles toutes les lettres qui pouvaient être utiles à la cause que défendait Flotte. La liberté de Blanqui.

Jusqu'au mercredi matin de la semaine de Mai, je possédai un original de chacune de ces lettres, transcrites de la main même du prélat.

Ces précieux autographes avaient été remis à Flotte par l'archevêque, en vue de la publication, dans l'_Officiel_ de la Commune, d'un récit des négociations entamées avec Versailles. Ce récit a paru, sous ma signature, dans l'_Officiel_ du 27 avril 1871. On pense bien que je n'avais pas donné «à la composition» les précieux originaux qui m'avaient été confiés.

Quelques heures avant l'attaque du Panthéon, je courus chez Flotte, qui demeurait rue de la Huchette. Ses entrevues avec Thiers le mettaient à l'abri de toute poursuite. Je lui confiai les lettres de l'archevêque, pour qu'il me les conservât jusqu'à des jours moins périlleux.

Le lendemain, j'étais arrêté. Je ne revis plus Flotte, qui retourna en Amérique, revint en France et mourut dans son pays natal, dans le Var.

J'ignore en quelles mains sont aujourd'hui les lettres du prélat fusillé à la Roquette.

_et notamment l'archevêque_

Fortin retourna donc à la mairie. Il fit part à Ferré des exigences des hommes restés à la prison.

Ferré, sans mot dire, reprit des mains de Fortin l'ordre d'exécution déjà signé pour six otages _non désignés_, et de son écriture régulière d'ancien clerc, ajouta au bas, en travers, cette mention, qui était l'arrêt de mort définitif du prélat:

--_Et notamment l'archevêque._

Fortin redescendit rapidement les degrés, traversa en courant la place et la rue de la Roquette. Il entra à la prison avec Genton, qui l'avait accompagné, et un officier fédéré, Benjamin Sicard.[53]

[53] Sicard (Benjamin), capitaine d'état-major à la préfecture de police. Arrêté après la semaine de mai, mort à l'hôpital de Versailles.

Genton et Fortin avaient rencontré Sicard au coin de la rue des Boulets.

Benjamin Sicard était en costume d'officier d'état-major. Son titre officiel, dont il signait ses ordres, était «capitaine d'état-major près le colonel commandant l'ex-préfecture de police».[54]

[54] Le colonel commandant l'ex-préfecture de police était Chardon (J.-B.), membre de la Commune, élu par le 13e arrondissement.

--Où allez-vous donc? leur cria de loin, dès qu'il les aperçut, Sicard, qui connaissait de longue date Genton et Fortin.

--Fusiller les otages, répondit Fortin, en agitant l'ordre de Ferré.

Et Fortin ajouta, voyant Sicard en uniforme et tout galonné:

--Viens avec nous! Tu commanderas le feu!

--Mais, fit observer Sicard, portant la main à son ceinturon, je n'ai pas mon sabre!

--Je te prêterai le mien, reprit Fortin.

Tous trois franchirent le seuil de la geôle et entrèrent au greffe.

François prit l'ordre annoté par Ferré.

Le sort de l'archevêque était décidé.

_la descente_

J'ai refait dans la prison déjà désaffectée, déserte, noire et lugubre comme un cercueil de pierre, le trajet que suivirent les six condamnés, depuis le corridor des cellules du premier étage, où ils étaient enfermés, jusqu'au mur au pied duquel les couchèrent les balles des exécuteurs.

La cellule de l'archevêque était l'avant-dernière, à droite, dans le corridor. Elle était numérotée 23, la dernière ne portant pas de numéro. Le lit de fer était encore là, avec une maigre paillasse poussiéreuse, rongée aux vers. Le plancher délabré. Sur cette paillasse sordide s'était reposé l'archevêque de Paris, avant de descendre, suivi de ses cinq compagnons, le noir et étroit escalier de pierre en colimaçon (l'escalier de secours) qui conduit au rez-de-chaussée, à la cour dite de l'infirmerie.

Quelle descente, dans la nuit tombante--c'était entre sept heures et demie et huit heures--au milieu des cris, des heurts de fusils, des détonations de la bataille, des canons qui grondent tout près, au Père-Lachaise!

Le cortège, otages et hommes armés, s'engagea dans une galerie longeant le côté droit de la cour. Les hommes vérifièrent là si leurs armes étaient bien chargées. Puis ils se remirent en marche, et s'arrêtèrent devant une porte solidement verrouillée.

La porte s'ouvrit. Une grille aux lourds barreaux, étroite--j'ai compté sept barreaux--tourna sur ses gonds. L'ouverture ne donne guère place qu'à deux personnes de front. Il faut descendre encore cinq marches avant de poser le pied sur le pavé du premier chemin de ronde.[55]

[55] Cette route des otages peut être suivie sur les quatre photographies prises après la Commune, reproduites, d'après celles que je possède, dans _Le Siège_, _l'Invasion_, _la Commune_, de M. Armand Dayot. Bien entendu, les personnages photographiés sont des mannequins, et il ne faut ajouter aucune foi à leur disposition, encore moins aux figures de convention qui leur ont été attribuées. Ces photographies reconstituent toutefois avec exactitude l'état de la prison aujourd'hui disparue.

L'archevêque s'appuya sur la rampe de fer qui bordait l'un des côtés du court escalier. Les cinq autres otages suivirent.

Au bas, massés près du petit jardin qui servait de potager aux employés de la prison, les hommes armés attendaient.

Le prélat avait au doigt l'anneau pastoral, legs de l'archevêque Sibour, et sur la poitrine, dépassant sous le rabat, brillait la croix que lui avait donnée son autre maître, l'archevêque de Juin.

Sicard, qui était là avec Genton et Fortin, donna l'ordre d'encadrer les prisonniers.

_vers la mort_

Lentement, sans une parole, on se mit en marche. Le cortège tourna à droite pour, au bout de quelques pas, s'engager dans le long couloir, bordé d'un côté par le haut mur de pierres meulières du chemin de ronde, de l'autre par la prison.

Dans l'angle, une petite tourelle. C'est dans cette tourelle que se déroule, mal éclairé par deux étroites ouvertures, l'escalier tournant que viennent de descendre les condamnés.

Cette tourelle dépassée, la voie devient plus resserrée, plus obscure, plus sinistre aussi. Trois étages de fenêtres solidement barricadées de fer. Au premier étage, les fenêtres des cellules doubles que viennent de quitter les six prisonniers et où sont encore enfermés ceux qui n'ont pas été portés sur la liste de mort.

La première de ces fenêtres grillées, c'est la cellule de l'archevêque.

Le prélat--je cite ici les paroles mêmes d'un témoin--marchait appuyé au mur, la tête penchée, comme étranger à ce qui se passait autour de lui. Sa barbe longue, poussée en prison, presque blanche, ses joues creusées par la souffrance et par l'inquiétude de ces deux mois de réclusion, donnent à sa physionomie une expression d'indéfinissable tristesse.

Quatre hommes du peloton sont en tête, le fusil sur l'épaule.

Derrière, un groupe désordonné.

Deux lanternes, que tiennent haut les porteurs, les mêmes qui ont éclairé la descente des prisonniers dans la tourelle de l'escalier de secours, jettent sur cette scène des lueurs vacillantes. Il n'est pas loin de huit heures. Le jour va tomber. Déjà, entre ces hautes murailles du chemin de ronde, l'obscurité s'est à peu près faite.

Pas une parole ne fut prononcée au cours de cette traversée lugubre. Bien des phrases ont été placées, dans les divers récits parus, dans la bouche de l'archevêque. Le prélat, à la vérité, parla une seule fois.

Fortin, qui était au pied des marches quand les otages se présentèrent à la grille, ne quitta pas des yeux l'archevêque jusqu'au mur fatal.