Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 4
Un de mes amis, très compromis, fut ainsi dénoncé parce qu'il envoyait acheter une demi-douzaine de journaux chaque matin. Cela parut suspect. Il fut pris et fit huit ans de bagne.
Un autre, enfermé chez un ami que ses occupations appelaient toute la journée au dehors, eut le tort de fumer exagérément. L'odeur du tabac qui passait sous la porte le dénonça. Il fut pris, lui aussi. Plus heureux que le précédent, son amour de la cigarette ne lui coûta que la déportation.
Je n'eus toutefois pas à me plaindre de mon séjour dans la chambrette. Le seul supplice que j'aie enduré, pendant ma captivité forcée, fut celui que m'infligea un voisin qui, du matin au soir, jouait avec une féroce insistance de la flûte. Cette flûte inexorable fut pour moi un cauchemar, et un cauchemar d'autant plus sérieux que l'animal en voulait à cette infortunée _Marseillaise_, qu'il écorchait du reste avec un rare bonheur.
La _Marseillaise_, c'était presque un chant séditieux, en ces heures de réaction furieuse!
La _Marseillaise!_ Si un soldat allait monter, faire taire l'enragé flûteur, l'arrêter peut-être, fouiller à nouveau ce sixième étage suspect! Vraiment, j'en tremblais et j'enrageais chaque jour, jusqu'à ce que le flûtiste eût remisé son instrument de torture. Je n'entendais plus alors, dans le silence de l'état de siège, que l'appel lugubre de la sentinelle, debout sous mes fenêtres, derrière les grilles de l'église voisine.
--Qui vive! Au large!
VI
_autres cours martiales_
On ne fusillait pas qu'au Luxembourg. On fusillait au coin des rues, dans les allées des maisons, contre les portes. Partout où l'on trouvait un mur pour y pousser les victimes.
Les quais de la Seine furent témoins de féroces massacres. Au bas du Pont-Neuf, on fusilla pendant plus de huit jours. L'après-midi, les honnêtes gens allaient voir tuer les prisonniers, comme ils étaient allés attendre leur arrivée à Versailles. Des couples élégants se rendaient à cette boucherie comme à un spectacle.
Dans ce coin de la rive gauche qui entoure le Panthéon,--le Quartier--une demi-douzaine de cours martiales fonctionnaient. La grande tuerie était au Luxembourg. Mais on tuait aussi à la Monnaie, à l'Observatoire, à l'École de Droit, à l'École polytechnique, où mourut Treillard[18]--sa femme vint le lendemain rapporter les 40.000 francs restés en caisse à l'Assistance publique--au Panthéon, où l'on conduisit Millière[19] pour l'assassiner «à genoux». On fusillait au Collège de France, sur les condamnations prononcées par un prévôt installé dans la salle à gauche de l'entrée principale. On fusillait dans le marché Maubert.
[18] Treillard, directeur de l'Assistance publique (13 avril). Arrêté à son domicile après l'occupation du 5e arrondissement (Panthéon); conduit à l'Ecole polytechnique, il y fut passé par les armes.
[19] Millière (J.-B.), élu à l'Assemblée nationale (1871). Fusillé sur les marches du Panthéon, le 26 mai. Le capitaine Garcin, qui dirigeait l'exécution, fit mettre de force Millière à genoux.
Six cours martiales pour ce seul quartier. Pour chacune d'elles, des morts et des morts. Le Luxembourg à lui seul surpassa le millier. A mesure qu'ils avançaient, les Versaillais installaient, de place en place, ces sinistres prévôtés militaires, dont toute la besogne était de tuer. Le jugement ne comptait pas.
Autour des grands abattoirs--le Luxembourg, l'École militaire, la caserne Lobau, Mazas, le parc Monceau, la Roquette, le Père-Lachaise, les Buttes-Chaumont--d'autres encore--fonctionnaient sourdement, avec moins d'étalage et de gloire, d'innombrables tueries.
Croira-t-on maintenant, comme le dit Maxime du Camp[20]--que l'on n'en tua que six mille? Qu'auraient donc fait alors toutes ces cours martiales qui, pendant huit jours, ruisselèrent de sang!
[20] Maxime du Camp, auteur des _Convulsions de Paris_. Membre de l'Académie française. Décoré après les journées de juin 1848.
_caserne Lobau_
Je recueillis de la bouche du sergent qui m'avait sauvé de la mort au Luxembourg le récit des horreurs de la caserne Lobau.
Ces horreurs sont devenues légendaires.
--C'est bien pis qu'au Luxembourg, me disait-il. La cour est pleine d'hommes fusillés. Un soldat qui y avait été envoyé est revenu avec des souliers rouges de sang. On les lie aux poignets par chapelets de cinq ou six, et on les fixe au mur par les cordes passées dans les anneaux qui servent à attacher les chevaux. Ensuite, on les mitraille et on détache les cordes... Parfois il y en a qui ne sont pas morts... On les achève... Aucun ne peut se sauver. Il lui faudrait traîner derrière lui le chapelet de cadavres...
--Quel enfer! Mais qui donc a la force de faire semblable besogne?
Je sus plus tard que, dans l'armée, nombre d'officiers, de soldats, répugnaient à de semblables infamies. Des officiers supérieurs s'élevèrent contre cette répression d'une cruauté sauvage. Mais la folie du massacre avait envahi les cerveaux chauffés à blanc par la bataille, l'incendie, le désir d'en finir et de se reposer enfin de ces longs mois de souffrances.
On dit aussi que ces effroyables exécutions de condamnés liés à des cordes, ces horreurs auprès desquelles les représailles des guerres civiles antérieures n'étaient que jeux d'enfants, avaient été confiées à des pelotons composés spécialement de disciplinaires. Je dis ce qui m'a été raconté.
Quand je publiai pour la première fois quelques-uns de ces souvenirs, je reçus bien des témoignages de survivants des jours sanglants de Mai 1871. Voici le témoignage d'un de ceux qui purent voir de leurs yeux l'odieux spectacle de la caserne Lobau, au lendemain des mitraillades:
Bussy-lès-Daours, 2 nov. 91.
... Garde national pendant le siège, j'ai continué mon service pendant la Commune, et j'ai été témoin des atrocités qui se sont commises pendant la semaine sanglante et encore après.
Je faisais partie du 22e bataillon. Ma compagnie fut requise pour enlever les cadavres des fusillés de la caserne Lobau. C'était un véritable charnier. _Nous dûmes relever nos pantalons jusqu'à mi-jambe, tant il y avait de sang_...
_autres horreurs_
Mon correspondant me donne d'autres détails étrangers à la caserne Lobau, mais que je cite cependant à titre de document:
Rue Neuve-Saint-Merry, on a fusillé, sur la dénonciation d'un voisin, un pauvre enfant qui jetait dans un soupirail d'égout des cartouches qui pouvaient compromettre son père et ses grands frères.
J'ai vu fusiller, sur les marches de la Morgue, un malheureux qui n'avait même pas marché sous la Commune.
Dénoncé à faux par son concierge, il fut arrêté chez lui pendant qu'il était à table, conduit à la Morgue et fusillé sans jugement,
J'ai vu de ma fenêtre revenir sa femme qui l'avait suivi. Elle avait les cheveux hérissés, la robe tachée du sang de son mari, maudissant l'infâme qui avait dénoncé faussement l'infortuné...
_Signé_: A. BOURDON, _conseiller municipal_.
Les exécutions de la rue ne le cèdent en rien à celles des cours martiales.
Lorsque Varlin est conduit rue des Rosiers, entouré d'une foule qui le lapide et lui crache au visage, le général donne l'ordre de le fusiller.
--Là, derrière ce mur, dit-il.
Une voix s'élève:
--Il faut le promener encore. Il est trop tôt...
Et on recommence la promenade.
Un membre du premier Comité central, Frontier, qui a signé la fameuse affiche de l'entrée des Prussiens--je possède l'original manuscrit envoyé à l'imprimerie Morris--blessé dès l'entrée des troupes, est conduit à l'hôpital Saint-Martin. Les Versaillais le font descendre dans la cour. Il est fusillé sur la civière.
_au mur les godillots_
Tout porteur de _godillots_ était fusillé.
Les godillots étaient les chaussures distribuées à la garde nationale pendant le siège. Du nom du fabricant de fournitures militaires, Alexis Godillot.
Or, la garde nationale, c'était l'ennemi.
Elle s'était héroïquement comportée à Buzenval--où Henri Regnault[21] et Gustave Lambert[22] avaient trouvé la mort. L'armée--une grande partie de l'armée--ne lui avait pas moins voué le plus injustifié des mépris.
[21] Regnault (Henri), peintre, auteur de la _Salomé_, du _Maréchal Prim_, etc., tué à Buzenval.
[22] Lambert (Gustave), explorateur, auteur d'un projet de voyage au pôle Nord, tué à Buzenval.
Un ami, Émile Giffault[23] qui fut fait prisonnier et conduit à Versailles, me racontait que la plus grande joie du capitaine qui l'interrogea pendant plus d'une semaine avant de l'envoyer devant le conseil de guerre, était de l'interpeller à tout propos sur son séjour dans la garde nationale.
[23] Giffault (Emile), commissaire à l'ex-Préfecture de police, condamné aux travaux forcés à perpétuité.
--Allons, voyons, soldat de Buzenval! lui disait goguenard le capitaine.
Le prisonnier devait se taire. Le capitaine, lui, triomphait:
--Ah! c'est fini pour les soldats de Buzenval! Vous n'êtes plus à la noce, hein!
Dès qu'elle entra dans Paris, l'armée versaillaise satisfit ses rancunes contre cette garde nationale abhorrée.
Comment reconnaître le garde national? Bien naïfs ceux qui eussent gardé l'uniforme. Mais les pauvres, ceux qui avaient été vêtus, chaussés, qui conservaient encore les vestiges de leur passage dans ce corps maudit, se firent facilement prendre. S'ils n'avaient plus l'habit, au moins avaient-ils la chaussure. Le _godillot_ dénonciateur.
Tout porteur de godillots fut arrêté. Gardes nationaux de la Commune ou du siège, qu'importe!
J'ai recueilli à ce sujet d'un de mes plus vieux amis, Francis Privé,[24] un récit effroyable.
[24] Privé (Francis), membre de la municipalité du 6e arrondissement (Saint-Sulpice).
Le lundi 29 mai, dans la matinée--il y avait donc vingt-quatre heures que la lutte était finie--Francis Privé, errant, cherchant un refuge, longeait la rue de Charonne. Tout à coup, il se heurte à un rassemblement.
Sur deux files, devant la boutique d'un charbonnier, une douzaine d'hommes, des prisonniers, attendaient. Aucun d'eux en uniforme. Tous en mauvais vestons, vareuses dont les passepoils avaient été arrachés, blouses. A quelques pas de la boutique, des soldats, le fusil en arrêt, et, devant les prisonniers, un jeune officier, tenant à la main une badine.
Privé s'approche aussi près que possible. Cette badine est une baguette de fusil.
--Allons! crie le jeune officier. Tous ceux qui ont des godillots, en avant!
En avant, c'était la devanture de la boutique du charbonnier.
Personne ne bouge.
L'officier renouvelle son commandement, et, comme personne ne quitte encore la file, il passe lui-même sur le front des prisonniers, frappant durement de sa baguette de fusil sur l'épaule des infortunés.
--Allons, les _godillots_, au mur!
Les malheureux, encadrés par les soldats, furent poussés contre la devanture du charbonnier et fusillés à bout portant.
_le charnier de Charonne_
Vingt mille morts. C'est là le bilan des cours martiales et des exécutions de la rue. Nous ne sommes certainement pas au-dessus de la vérité. Chaque coup de pioche donné dans le sol des faubourgs parisiens met au jour des ossements aujourd'hui desséchés, quelques-uns encore revêtus d'uniformes en loques, auxquels adhèrent des boutons, des traces de galons. Ce sont les fusillés de la Semaine sanglante, enfouis dans les fosses creusées après le nettoyage, au lendemain de l'hécatombe.
En janvier 1897, pour ne citer qu'un seul de ces exemples--ils abondent--au milieu de ce quartier de Charonne, qui vit les dernières convulsions de l'insurrection, des ouvriers terrassiers faisaient une lugubre trouvaille.
Derrière le Père-Lachaise, non loin de la gare du chemin de fer de Ceinture, existe un vieux cimetière désaffecté, le cimetière de l'antique église Saint-Germain, qui date du quinzième siècle. On avait décidé de sacrifier une partie de ce cimetière, afin d'y creuser un réservoir pour les eaux de la Marne.
La pioche frappa sur tout un charnier, où les squelettes étaient accumulés par centaines.
Ce n'étaient plus quelques morts isolés, ramassés après la lutte derrière une barricade, ensevelis hâtivement avant la décomposition. On avait versé là des tombereaux de cadavres. On en compta huit cents, que l'on aligna les uns à côté des autres, recouverts des lambeaux de leurs uniformes, la tête encore coiffée du képi fédéré.
On fit rapidement disparaître cette épouvantable exhibition. Une fosse nouvelle fut creusée, adossée au mur du presbytère. Quelques piquets indiquent seuls[25] l'emplacement du dernier champ de repos de ces morts inconnus.
[25] Ces lignes ont été écrites après une visite au vieux cimetière de Charonne, en mars 1897.
_le puits des Fédérés_
Ce quartier de Charonne fut l'un des plus cruellement décimés dans l'épouvantable répression qui suivit la prise des faubourgs. Charonne fut occupé le samedi de la Semaine de Mai. Des deux côtés, la rage de la lutte avait atteint son paroxysme. Les incendies flambaient encore. La veille, non loin de là, les otages de la rue Haxo avaient été fusillés. Tout ce qui était pris était passé par les armes. Longtemps les habitants de ce quartier entendirent, la nuit, craquer les mitrailleuses. On exécutait en masse et l'on enfouissait en masse aussi.
Non loin de la place des Fêtes, existe peut-être encore un puits, creusé jadis dans des terrains vagues, connu dans le quartier, depuis 1871, sous le nom de _Puits des Fédérés_.
Après les grands massacres, on y jeta pêle-mêle communards et versaillais.
M. Charles Bos, lorsqu'il était conseiller municipal du quartier, fit combler ce puits, dont on voyait encore en 1898 la margelle, mitoyenne à deux habitations, les numéros 17 et 19 de la villa Bocquet.
D'énormes convois de fédérés furent fusillés à l'ancien marché aux fourrages de la Villette, rue de la Mouzaïa.
Les prisonniers y étaient conduits par troupeaux, par la rue de Belleville ou par la rue de Meaux.
Un de mes amis, qui fit huit ans de bagne, voyait, de la fenêtre de la maison où il s'était réfugié, passer les lugubres cortèges. Des blessés, pris aux ambulances, étaient attachés sur des cacolets. On les descendait au marché, et la fusillade les achevait...
_le compte des morts_
Maxime du Camp, le comptable officiel de cet effroyable massacre, évaluant cette montagne de cadavres, fixe à six mille le chiffre des morts.
Au cimetière de Charonne, il lit cent trente-quatre morts inscrits sur le registre d'entrée. Ce n'est pas cent trente-quatre, on vient de le voir, mais huit cents qu'il devait lire.
Ce n'est pas six mille fusillés que compte la Semaine infâme. C'est, de l'aveu du général Appert, dix-sept mille.[26]
[26] Voir _Enquête parlementaire sur l'Insurrection du 18 mars_, édition in-quarto. Déposition du maréchal de Mac-Mahon, page 183.
Vingt mille. Plus encore peut-être!
Qui le saura jamais?
UN PEU DE VÉRITÉ
SUR LA MORT DES OTAGES
L'ARCHEVÊQUE
(Mercredi 24 mai)
_le capitaine de Beaufort_
Mercredi 24 mai, dix heures du matin. La Commune, qui vient d'évacuer l'Hôtel de Ville en flammes, siège dans la salle des mariages de la mairie du onzième arrondissement.
La place est pleine de troupes. Fédérés, Turcos, Vengeurs, Enfants perdus, cavaliers, caissons et canons, mêlés dans un effroyable désordre.
A la porte de la mairie, sur les escaliers, des femmes cousent des sacs à terre pour les barricades.
Partout une fièvre furieuse, des exclamations, des appels aux armes, des sonneries de clairons.
Au pied de la statue de Voltaire, accoudés contre les grilles, deux membres de la Commune, reconnaissables à leur écharpe rouge à glands d'or, silencieux, les traits tirés, regardent cette foule aux gestes pleins de menaces.
Un fourgon d'artillerie passe au galop.
--Où allez-vous?
--Au Père-Lachaise. Montmartre est foutu. Nous allons tirer sur les Buttes.
Le fourgon disparaît à l'angle de la rue de la Roquette.
Un grand mouvement se fait soudain du côté de l'entrée du boulevard Voltaire. Des bras se lèvent, avec de grands cris.
--A mort! A mort!
Au-dessus des têtes, dépasse le torse en uniforme d'un cavalier, capitaine d'état-major, la poitrine barrée d'aiguillettes d'or. Le cheval blanc se cabre. L'officier disparaît, tiré à bas de sa monture. Les cris redoublent.
--A mort le traître!
Une cantinière en uniforme, ceinturée de rouge, la jaquette déboutonnée, le chapeau rond rejeté en arrière, désigne du doigt l'officier. C'est la cantinière du 66e bataillon fédéré, Lachaise,[27] qui crie d'une voix éclatante:
--C'est la canaille qui nous a fait massacrer!
[27] Lachaise (Marguerite Guindaire, femme Prévost, dite), acquittée dans le procès de l'Archevêque, condamnée à mort (puis commuée) dans le procès Beaufort (19 juin 1872).
Les hommes qui entourent Lachaise racontent à leurs voisin la terrible histoire. Premier acte du drame qui va se dérouler.
L'officier est le comte Charles de Beaufort, qui signait ses ordres du titre de capitaine d'état-major, secrétaire du général ministre de la Guerre.[28]
[28] Un de ces ordres, en date du 7 avril 1871, est reproduit dans l'_Autographe_, volume I, page 230. Voir aussi _Officiel_, 17 avril.
Ancien sergent d'infanterie, capitaine pendant le siège d'un bataillon de garde nationale du faubourg Saint-Antoine, proche parent du membre du Comité central Édouard Moreau,[29] Beaufort flânait à l'Hôtel de Ville, en quête d'une situation ou d'un grade, quand il rencontra Cluseret,[30] qui l'emmena dans sa voiture jusqu'au ministère. Beaufort y resta.
[29] Edouard Moreau, membre du Comité central, fusillé à la caserne Lobau, le 25 mai.
[30] Cluseret (Gustave), membre de la Commune, délégué à la Guerre (4 avril-1er mai).
Très élégant, Beaufort affichait d'étincelantes bottes vernies sur une culotte de peau de daim d'une irréprochable blancheur. Il fit partie de l'état-major de la Légion d'honneur, mais peu de temps et sans fonctions bien définies.
Beaufort était brave--il avait été à Neuilly, aux côtés de Dombrowski--[31] et quelque peu noceur. Un jour qu'il rentrait au ministère, le factionnaire de garde, un fédéré du 66e bataillon, le trouvant par trop éméché, lui barra l'entrée. Furieux, le capitaine d'état-major interpella grossièrement le factionnaire et les fédérés rassemblés au bruit de la dispute.
[31] Dombrowski (Jaroslaw), général commandant la première armée (Neuilly), blessé mortellement le 23 mai à la barricade de la rue Myrrha, mort à l'hôpital Lariboisière.
--Ah! vous êtes le 66e, leur cria Beaufort en les quittant. Je me souviendrai de vous et je vous promets de vous purger à ma façon.
Cette parole devait coûter la vie au beau capitaine.
Quelques jours après cet incident, l'armée de Versailles entrait à Paris.
Le 66e bataillon était envoyé aux avancées à la Madeleine, où grondait déjà la bataille. Il y était décimé, laissant soixante des siens sur le pavé. Six hommes du bataillon, cernés et faits prisonniers, avaient été fusillés sous les yeux de leurs camarades, retranchés un peu plus bas.
Dans la nuit du mardi, harassés, traînant leurs blessés, ramenant quelques-uns des morts, les hommes du 66e regagnèrent le onzième arrondissement.
Ils étaient tous des environs de la mairie où depuis le matin siégeait la Commune. De la rue de la Roquette, du boulevard Voltaire, du boulevard de Ménilmontant, de toutes les rues populeuses du quartier. Sous le siège, ils avaient eu pour commandant Avrial,[32] qui avait été élu membre de la Commune, et, pour porte-drapeau, Genton.[33]
[32] Avrial (Augustin), membre de la Commune (11e arrondissement), membre de la Commission exécutive (11 avril), membre de la Commission de la guerre (22 avril).
[33] Genton (Gustave), juge d'instruction attaché au parquet du procureur de la Commune (15 mai), condamné à mort, procès de l'Archevêque. Fusillé à Satory le 30 avril 1872.
Genton est là-haut, à la mairie, près de Ferré,[34] qui en a fait, huit jours auparavant, un juge d'instruction.
[34] Ferré (Théophile), membre de la Commune (18e), délégué à la Sûreté générale (14 mai). Fusillé à Satory le 28 novembre 1871.
Les sanglants épisodes de la journée de combat à la Madeleine reviennent dans les conversations des groupes. On les discute.
--Ah! oui--dit tout à coup un garde--nous l'avons été, purgés! Le capitaine nous l'avait promis. Vous savez, ce capitaine avec qui nous nous sommes disputés...
Et voilà qu'il apparaît, ce capitaine! Par quel tragique hasard est-il venu se jeter au milieu de ces combattants du 66e qu'il a si durement injuriés!
Il n'ignore pas, cependant, que le siège de leur bataillon est là, tout près, dans cette petite boutique de la rue Sedaine, où, tout à l'heure...
Beaufort n'a pas posé le pied à terre qu'il est saisi, entraîné, écrasé par la foule. Son uniforme est en pièces. Ses aiguillettes d'or pendent, arrachées. Il est tête nue. Un vent de mort a passé. On le pousse vers la mairie. Les femmes quittent leurs sacs à terre pour se joindre au groupe qui accompagne l'officier jusqu'à la salle où se tiennent les membres de la Commune.
Un flot de paroles arrive, mêlées, incohérentes, jusqu'à Ferré, qui est là, assis devant une grande table recouverte de serge verte, le masque froid, impénétrable, les yeux brillants derrière les verres du lorgnon.
Ferré écoute. Il se penche vers Genton, qui est à son côté. Il lui dit quelques mots à voix basse. Genton se lève.
--Descendons, dit-il à ceux qui semblent commander à la foule... Nous allons le juger.
_premier cadavre_
En bas, la foule est toujours massée.
Dès que Beaufort apparaît, ce sont des vociférations, des cris répétés de: «A mort!»
Genton fait un signe de la main. Son écharpe rouge impose silence aux premiers rangs.
--Citoyens, dit-il, la Commune a décidé que le capitaine de Beaufort passerait devant la cour martiale.
A ce même moment, m'a raconté un témoin, se dirigeait vers le Père-Lachaise, traversant la place, une file de corbillards, portant à l'avant un drapeau rouge, et que suivaient des gardes en armes et des femmes.
Des morts de la bataille que l'on conduit à la fosse commune.
Beaufort est toujours là.
Un cri s'élève:
--C'est son tour à lui!
La cour martiale s'installe dans le bureau du 66e, la petite boutique de la rue Sedaine. Le colonel Émile Gois la préside, le même colonel Gois[35] que nous reverrons, le vendredi, préparant la grande tragédie de la rue Haxo. Genton est près de lui, et aussi le secrétaire de Genton, Fortin.[36]
[35] Gois (Emile), colonel d'état-major, président de la cour martiale (13 mai).
[36] Fortin (Emile), condamné à dix ans de travaux forcés, procès de l'Archevêque.
--Nous ne voulions pas, m'a dit Fortin, condamner Beaufort à mort. Il ne nous était pas prouvé qu'il fût responsable de la défaite du 66e à la Madeleine. Nous convînmes entre nous trois qu'il serait dégradé, qu'on lui retirerait ses insignes et son uniforme de capitaine, et qu'il serait conduit à la barricade la plus proche pour y faire le coup de feu avec les autres. C'est ce que nous dîmes aux hommes auxquels il fut remis.
--S'il ne se bat pas bien, ajouta l'un de nous, cassez-lui la tête.
La foule accusait Beaufort, non seulement du désastre du 66e, mais encore d'avoir joué le rôle d'espion à la solde de Versailles. Beaufort se défendit vivement de cette dernière accusation.[37] Quand on le fusilla, on trouva sur lui une somme d'argent minime, trois cents francs. Il n'avait d'autres papiers que des ordres de la Commune et sa commission de capitaine.
[37] Lissagaray (_Histoire de la Commune_, édition Dentu, page 552) reproduit une lettre signée de Beaufort, adressée au général Borel. Mais il déclare qu'il n'en a pas confronté l'écriture avec celle du capitaine de la Commune. Lissagaray semble ignorer la parenté de Beaufort et d'Edouard Moreau.
A peine Beaufort apparaît-il sur le seuil de la boutique où il vient d'être jugé, que les clameurs s'élèvent, plus violentes encore:
--Il nous le faut! Il nous le faut! Il y a assez longtemps qu'il nous trahit!