Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 29

Chapter 293,824 wordsPublic domain

La table dressée et ses convives assis, lui ne quitte pas ses fourneaux. Il tient à servir lui-même. Je le vois toujours faire son apparition, le tablier blanc noué autour de la taille, le nez en trompette rieur, le chef surmonté d'un bonnet de papier blanc semblable à ceux que se confectionnent les peintres, soutenant des deux mains, avec vénération,--tel un saint-sacrement,--le plat délicieux...

Le lendemain, il retourne à son Juvénal--et, hélas!, aussi au _Grelot_ et aux gros romans pour livraisons à deux sous.

Parfois, le soir, il vient me prendre, et nous allons nous asseoir dans quelque petit cabaret obscur. Il me récite ses vers nouvellement éclos. Nous parlons des vieux jours. Facile à s'émécher, il se lève, frappe sur la table:

--Vois-tu, mon vieux... Eh bien... On dira ce qu'on voudra... Nos noms sont gravés sur le bronze de l'Histoire.

Il se rassied, tirant de sa pipe d'énormes bouffées, frisant, d'un geste familier, sa moustache blonde de Flamand.

Et les bons Suisses qui nous entourent regardent d'un air curieux ce Parisien qu'ils voient passer chaque jour, allant faire ses provisions à la boucherie.

Pourquoi diable fait-il, ce soir-là, tant de tapage?...

--Tu sais, me dit Vermersch une après-midi, Lonclas[267] arrive demain.

[267] Lonclas (A.), membre de la Commune (douzième arrondissement), chef du 73e bataillon de la garde nationale. Membre de la Commission militaire (16 mai).

Lonclas, le membre de la Commune du douzième. Je ne l'ai pas connu à Paris.

Le lendemain, Vermersch m'amène un gros garçon, à l'allure réjouie. Il ne reste à Altorf que quelques jours. Il se rend à Vienne, pour affaires.

Lonclas a un désir impérieux. Celui de visiter la Furka. Les glaciers d'où sort le Rhône.

Je retrouve, dans le paquet de lettres de Vermersch que j'ai conservées, quatre lignes:

Nous avons arrêté une voiture. Rendez-vous demain matin, à la Tour, sur la grand place. A six heures précises. Nous viendrons, Lonclas et moi, te chercher, ce soir, à huit heures, à moins que tu ne veuilles nous devancer, chez Wiget.

Wiget, c'est la brasserie, le _Schützengarten_, où nous allons bavarder le soir.

En voyage donc pour la Furka. A Gœschenen, nous accrochons Radinguet. Toute une caravane.

En route, nous descendons de nos voitures pour soulager l'attelage.

Lonclas, qui parcourt pour la première fois la montagne, s'émerveille à chaque pas. Il arrache aux rochers des touffes de roses des Alpes, qu'il lie à son alpenstock, comme autrefois, aux avant-postes, les lilas au bout des fusils. Le bâton sur l'épaule, il marque le pas avec la chanson de route du siège, la même que scandaient, rue de Belleville, ceux qui conduisirent les otages jusqu'au mur de la rue Haxo:

Y a la goutte à boire là-bas, Y a la goutte à boire...

Quoi! ce bon garçon, travailleur et joyeux, c'est ce même Lonclas de qui les journaux ont dit mille horreurs. Jusqu'à imprimer--cela a été reproduit dans un livre édité en 1871--que Lonclas a tenu, avec son collègue Philippe,[268] une et même deux maisons de prostitution!

[268] Philippe, membre de la Commune (douzième arrondissement). Condamné à mort par le conseil de guerre, Philippe fut fusillé à Satory, en même temps que Bénot, qui avait incendié les Tuileries, et Decamps, le 22 janvier 1873.

Que tout cela est loin! Je n'ai plus revu Lonclas. Trois années après cette gaie excursion à la Furka, une mort affreuse terrassait Vermersch.

_la mort_

San Pier d'Arena (Italie). Octobre 1878.--Une lettre. Encadrée de noir... Vermersch mort. Délivré plutôt. Mort... Mon cœur se serre... Toute une vie se représente à ma mémoire. Nos causeries au quartier. La brasserie Saint-Séverin. Le _Père Duchêne_. Ses lettres de Londres, après la défaite. Lettres exaspérées... Son séjour, près de nous, à Altorf. Sa vie calme des premiers mois, là-bas, hors la petite ville, chez le curé... Puis, un changement subit... Un soir, il est venu me prendre, comme d'habitude, pour aller, dans quelque petite brasserie, bavarder devant nos verres... Brusquement, au cours d'une explication, il s'est dressé devant moi... Que voulait-il? Pourquoi me menaçait-il?... Ah! je comprends, maintenant...

J'ai toujours à la main la lettre encadrée de noir.

Madame veuve EUGÈNE VERMERSCH, née DELPHINE DE SOMER, ses enfants, parents, frères, sœurs et beaux-frères, ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu'ils viennent d'éprouver dans la personne de leur bien-aimé mari, père, gendre et beau-frère,

=EUGÈNE VERMERSCH= _journaliste et docteur ès-lettres_[269] NÉ A LILLE (FRANCE)

_mort à Londres, le 9 octobre 1878, à l'âge de 33 ans et deux mois, après une longue et pénible maladie._

L'enterrement civil aura lieu à New South Gate, au Great Northern Cemetery, le dimanche 13 octobre, à trois heures.

[269] Vermersch n'était pas docteur ès-lettres.

Depuis que, en octobre 1875, moins d'un an après être venu m'y retrouver, Vermersch avait quitté Altorf, je n'avais que de loin en loin de ses nouvelles. Je savais qu'il avait abandonné Genève pour retourner à Londres. Ce fut Caria qui, le 10 août 1878, m'apprit, le premier, l'état, déjà désespéré, de notre pauvre ami. Caria m'écrivait:

Londres, 10 août 1878.

Citoyen Vuillaume,

Je crois devoir vous donner connaissance de la position malheureuse dans laquelle se trouve Vermersch.

Depuis huit jours, il est au lit, atteint d'une maladie dont nous désespérons pouvoir le sauver.

Il fut atteint dimanche dernier des premiers symptômes. Les premières paroles qu'il prononça, quand il revint à lui, furent: «Vuillaume... Avec toi... Vuillaume... Qu'il vienne me voir...»

C'est à la misère, et aux calomnies, qu'il doit cette position malheureuse...

Il faut vous dire que, depuis quelque temps, le _Grelot_ ne le payait plus que 75 francs par mois. Ce coup fut tellement fort pour lui que cela l'a tué...

Recevez, citoyen, une cordiale poignée de main.

LÉOPOLD CARIA.

La lettre de Caria m'avait trouvé à San Pier d'Arena, près Gênes, où j'habitais, non loin de la plage, une petite villa. Je répondis à Caria que Vermersch, dès qu'il serait rétabli, pouvait venir m'y rejoindre. Loin des soucis qui l'accablaient, il se rétablirait. Et, après, nous aviserions. Aussitôt ma lettre reçue, Caria m'écrivait:

Londres, 19 août 1878 (lundi 9 h. 1/2 soir).

Cher citoyen Vuillaume,

Il y a une heure que j'ai votre lettre. Comme vous le désirez, je réponds de suite, et je vais vous donner tous les renseignements que vous me demandez...

C'est de son chevet, à une heure du matin, que je vous ai écrit ma première lettre. Cette nuit fut bien pénible pour moi. Il avait le délire...

Vous me demandez ce qu'il faut faire. Pour l'instant, attendre.

Il est toujours à Londres, dans une maison de santé, à dix minutes de chez moi. Comme je ne puis le voir que tous les mardis, je ne puis vous donner de nouvelles fraîches. Vendredi, il allait un peu mieux. Mardi dernier, je le vis le matin, à six heures un quart. Il m'a reconnu aussitôt que je suis entré dans la chambre, et il me causa environ cinq minutes. Dans la journée il dit à d'autres personnes que j'avais été le voir le matin.

S'il était tranquille, loin de tous tracas, je suis convaincu qu'il guérirait rapidement. Mais il aura toujours devant lui la position pécuniaire qui le tourmentera. Voila à quoi il faut que nous pensions.

Citoyen Vuillaume, puisque vous avez une maison au bord de la mer, aussitôt qu'il sera en état de voyager, nous ferons tout notre possible pour qu'il aille vous rejoindre...

Il a été convenu ici entre les quelques amis que nous sommes, de lui établir un petit pécule pour, quand il sera rétabli, faire ce qu'il désirera. Par ce moyen, il aura l'argent nécessaire pour aller vous joindre. Mais cela ne sera pas avant deux mois au moins...

Dans huit jours, je vous récrirai pour vous tenir au courant de sa guérison, ou des complications qui pourraient survenir.

Recevez, cher citoyen, l'assurance de mes amitiés sincères.

LÉOPOLD CARIA.

Le 20 et le 21 août, je reçois deux lettres de madame Vermersch. Elles sont, l'une et l'autre, désolées. Le 2 septembre, nouvelle lettre. Le pauvre malade va mieux. Ou du moins, ses proches veulent espérer.

... Nous sommes allés, mon père, ma mère et moi--m'écrit madame Vermersch--le voir, et l'avons trouvé mieux. Hier, nous avons trouvé un si grand changement que j'ose le croire complètement guéri...

D'autres nouvelles m'arrivent bientôt par Edmond Levraud, que j'avais vu, quelques mois auparavant, à Genève.

Londres, 9 septembre 1878.

Mon cher Vuillaume,

Caria, qui m'a donné votre adresse, vous a raconté l'état dans lequel se trouve Vermersch.

J'ai été le voir hier... Chose étrange, il passe son temps à faire des vers.

Il est on ne peut mieux dans un établissement qui est parfaitement situé. Le médecin et le directeur sont très bons pour lui. C'est Vermersch qui me l'a dit...

Malheureusement, je crains fort qu'il ne guérisse que bien lentement.

Enfin, pour le moment, il est aussi bien soigné que possible...

Je vous serre bien les mains de tout cœur.

EDMOND LEVRAUD.

Je ne conservais pas beaucoup d'espoir. Une lettre de Caria vint m'enlever le peu qui m'en restait.

Londres, 1er octobre 1878.

Cher citoyen Vuillaume,

Pour la seconde fois depuis ma dernière lettre, j'ai vu Eugène dimanche. Regnard aussi est venu le voir. Nous l'avons trouvé dans l'état le plus déplorable. Il ne pouvait plus parler, et pleurait à chaque instant. Tout espoir est donc perdu. J'ai bien de la peine à croire qu'il verra le mois de janvier.

J'ai vu bien des amis mourir. Mais jamais je ne me suis trouvé aussi affecté que dimanche, en voyant ce pauvre ami souffrir, et me prier de le sortir de cette maison où il a conscience qu'il va mourir. Car il me l'a dit. C'est le cœur bien serré que l'on revient d'une visite comme celle-là.

Recevez, cher citoyen, une cordiale poignée de main de votre dévoué

LÉOPOLD CARIA.

Quelques jours encore, et la triste nouvelle me sera annoncée par Edmond Levraud.

Londres, 13 octobre 1878.

Mon cher Vuillaume,

Vermersch est mort. L'enterrement a lieu aujourd'hui.

Ne sachant pas si Caria vous a annoncé cette triste nouvelle, je vous écris ces deux mots à la hâte. Car je pars à l'enterrement.

A vous d'amitié.

EDMOND LEVRAUD.

Une dernière lettre de Caria.

Londres, 19 octobre 1878.

Citoyen Vuillaume,

Vous avez appris par Levraud la mort de ce pauvre Eugène. Je ne suis pas sensible, mais il faut vous avouer que, malgré ma fermeté, il m'a fallu verser un pleur à son enterrement. C'est mon meilleur ami que j'ai perdu.

Nous avons ouvert une souscription pour lui élever un petit monument sur sa tombe.[270] C'est Regnard qui est trésorier.

Recevez, citoyen, l'assurance de mon dévouement.

LÉOPOLD CARIA.

[270] Je ne crois pas que ce projet ait jamais été mis à exécution.

Ces vers de Vermersch dont me parlait Edmond Levraud, je les ai devant moi, pendant que j'écris ces lignes, tels que les a copiés, pour me les envoyer, sur l'original, la veuve de mon pauvre ami. Les voici:

.............. je le veux bien. Plus d'un sage envierait ma vie, Qui vraiment est digne d'envie; Car je vis à ne faire rien.

L'excellent docteur qui me soigne Comme un fils, ayant le frisson Que de lui trop tôt je m'éloigne, Me donne un jardin pour prison.

Dans ces premiers jours de septembre, Des arbres le feuillage vert S'emplit de feuilles couleur d'ambre Annonçant le prochain hiver.

Mais le temps est si doux encore Qu'on se croirait en fin de mai, Que j'ai vu se lever l'aurore Dans un grand ciel couleur de lait.

Un de ces ciels que l'Italie Toute seule m'avait montré, Et que jamais, même en folie, Un peintre n'avait rencontré.

Dernier sans doute de l'année, Hier je vis voler, tremblant, Autour d'une rose fanée Un papillon autrefois blanc.

Ce beau de la saison passée, Ce marquis poudré, somptueux, Sans doute à cette trépassée Psalmodiait de longs aveux.

Connaissant (?) leurs amours entières, Les moineaux, ces parisiens, Cancanent comme des portières, Brochant sur mille et mille riens.

Mais les légères alouettes Allant se perdre dans le ciel, Dans leurs harmonieuses strettes Chantaient le printemps éternel,

Qui réveillera toutes choses, Avec son sourire vermeil, Les papillons avec les roses Dans la jeunesse du soleil (?)

Vermersch n'est plus. Ce sont maintenant les lettres, toutes mouillées de larmes, de celle qui reste après lui.

... Il ne faut pas croire, mon cher Vuillaume--m'écrit la veuve en deuil--que notre ami a quitté la terre sans penser à vous. Le 3 août, il a repris un moment connaissance, et, voyant quelqu'un dans sa chambre, il dit: «Est-ce toi, Vuillaume?» et, ensuite: «Toi, Wieland?»[271] C'est après vous deux qu'il a demandé avant tout...

[271] Wieland était un professeur d'Altorf avec qui Vermersch s'était lié.

Puis, un peu plus loin, les souvenirs de notre vie, les uns près des autres, à Altorf:

... Quand je pense à ces bons jours d'Altorf, les larmes me viennent aux yeux...

Le 12 novembre, une dernière lettre:

Jamais je n'aurais cru qu'il aurait fait un si grand vide. Je ne puis l'oublier...

APRÈS

LE CITOYEN PRIVÉ

Juillet 1898. Rue de Rennes. Adossée à la muraille, au numéro 76, une baraque en planches. Une sorte de hangar qui donne asile à une modeste boutique d'antiquités. Derrière les vitres, des étoffes anciennes, des tableaux, des bibelots. Dans un coin du magasin, une ouvrière, le visage penché sur une bande de tapisserie qu'elle raccommode. Assis dans un large fauteuil, ancien comme tout ce qui est là, un homme au visage énergique, à la barbe en pointe grisonnante. Il lit un journal.

Le citoyen Privé.

Privé a dépassé la soixantaine. Dans sa haute taille et ses larges épaules, avec sa crinière grise, ses sourcils broussailleux sur des yeux bleus, son nez fortement accusé, le regard franc toujours en avant, le vieil insurgé a fort grand air.

--Mon père est mort à quatre-vingt-dix ans, me disait-il un jour. J'ai encore le temps de voir la prochaine.

La prochaine, c'est Elle... C'est la Commune!

Revoir flotter le drapeau rouge! Entendre encore une fois tonner, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les acclamations d'autrefois! Rêve éternel du communard qu'est resté Privé!

Je donne un petit coup au carreau de la porte. Privé lève le nez.

--Entre, me crie-t-il sans bouger.

Et continuant:

--Les clients ne se sont guère montrés aujourd'hui. Je t'avertis que je suis maussade... C'est demain le terme... Tu sais, le Terme... Proudhon a fait un chouette article sur ce foutu Terme...

Nous bavardons. Il n'y a qu'une quinzaine que nous nous sommes rencontrés, au Père-Lachaise, où nous accompagnions un camarade mort.[272]

[272] Voir plus loin, p. 423, le _Mur_.

--Au fait, dis-je, tu ne nous as pas conté l'autre jour comment tu avais pu t'échapper, la nuit du samedi au dimanche... quand les troupes eurent complètement envahi le cimetière...

--A mesure que les soldats entraient--commença Privé--nous reculions vers le boulevard, là où est située la Conservation... J'avais avec moi un gamin de quinze à seize ans, qui, depuis la veille, me suivait partout... Tout le jour, la soirée plutôt, il avait rechargé mes fusils... J'en avais deux... Nous attendions, appuyés au mur d'enceinte, silencieux, guettant les moindres bruits... Les soldats ne bougeaient pas... Il était peut-être deux ou trois heures après minuit, quand je me décidai à quitter le cimetière... Tout était définitivement perdu. Il n'y avait plus qu'à fuir.

--Allons, filons, dis-je au gosse. Séparons-nous. Chacun pour son compte... C'est plus sûr...

Le gamin me quitta. Où alla-t-il? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui.

Je cachai mes deux chassepots dans les broussailles. Pourquoi? Je me le demande encore... Puisque je fuyais... Et je grimpai à la muraille, m'aidant aux poutres qui y étaient adossées.

Dès que je fus sur le faîte, je reconnus--je l'avais oublié--que la rue était à trois ou quatre mètres en contrebas... Après m'être assuré que tout était désert, que pas un être humain ne pouvait me voir, j'enjambai la crête du mur et je me suspendis par les mains dans le vide... Je lâchai... et je me trouvai, sans une égratignure, solide sur pattes, droit sur le pavé...

Maintenant il fallait se garer.

Mes mains étaient noires de poudre. Je sentais mon épaule tout endolorie. Et, tu sais, l'épaule...

--Eh bien?

--L'épaule!... Les mains, ça n'est rien. Un coup de torchon suffit. Mais, l'épaule, ça se congestionne par le frottement du fusil. Ça se rougit... Un officier malin ne s'y trompe pas... L'épaule, on ne peut pas se figurer ce que ça fait fusiller son monde... Dès que vous pouvez aviser un coin, vite la veste à bas, et la chemise, et si vous pouvez avoir un brin d'eau de cologne ou de vinaigre, frottez dur. Ça fait passer la rougeur...

--Te voilà donc au bas du mur du Père-Lachaise?

--Tu connais le restaurant qui fait le coin du boulevard et de la rue du Repos, où nous nous réunissons, à chaque anniversaire, pour aller porter au Mur les couronnes... C'est là que je suis entré.

J'étais en civil... Ah! un drôle de costume de civil... Si quelque soldat m'avait vu à ce moment, je crois bien qu'il n'aurait pas hésité un instant à me coller au mur... Mon chapeau mou, bossué, boueux... Et mes souliers! Des souliers du Juif-Errant qui aurait marché un siècle dans la fange...

Je jetai un regard sur mon veston... De l'huile que m'avait laissée le voisinage des roues de canons. De la boue jaunâtre. De larges plaques blanches qui étaient les frottements contre les tombes, de l'herbe mouillée... Et, à ma ceinture, mon revolver...

Ah! de celui-là, je me dis que je ne me séparerais pas, dût-il me faire fusiller...

La salle du restaurant était vide. Tout le monde devait être caché dans les caves ou ailleurs... Je poussai une porte et je me trouvai dans la cuisine.

Une forte fille aux manches retroussées astiquait tranquillement une casserole...

--Oh là! ma fille, il faut me donner de quoi laver ces mains sales.

La fille me regarde.

Rapidement elle tourne le robinet et remplit une cuvette d'eau.

Je me lave les pattes.

Brusquement, je songe à l'épaule... Mon habit est vite à bas, et mon bras sorti de la chemise... La servante regarde.

--Je vais vous chercher des serviettes, dit-elle, en se dirigeant vers la porte.

--Ne bouge pas d'ici, repris-je en faisant mes gros yeux. Je m'arrangerai avec ce que j'ai là.

Et, ce disant, je pose près de moi mon revolver.

--Maintenant, aux souliers! Donne-moi des brosses.

Il n'y avait pas de cirage. La fille me passa une brosse à émeri qui servait à polir le poêle de fonte.

Quand je sortis, je n'avais plus l'air d'un insurgé, avec mon chapeau bien brossé, mes mains propres et mes souliers brillants... à la mine de plomb.

Ah! il n'aurait pas fallu entr'ouvrir mon veston, sous lequel j'avais, le canon dans la ceinture de mon pantalon, fiché mon revolver...

--Et tu es redescendu dans Paris?

--Oui, par la rue de la Roquette... Je me suis rappelé qu'un maçon de ma loge avait sa boutique tout près.

--Tu t'es réfugié chez lui?

--Oh là! là! Ce qu'il m'a reçu... Il se mit à me faire une longue théorie sur les dangers que nous avions fait courir à la République... Louis Blanc lui-même n'avait-il pas flétri la Commune!

--Mon vieux! lui dis-je, au revoir.

Je filai sans regarder derrière moi...

Heureusement d'autres maçons furent plus dévoués, et j'en connais qui risquèrent la fusillade pour sauver des frères qu'ils voyaient pour la première fois...

Privé s'était tu...

Chaque fois que je passais rue de Rennes, je ne manquais jamais de frapper aux carreaux du vieil ami.

Un jour, en janvier 1901--il y avait quelques mois que nous ne nous étions rencontrés--je vis son grand fauteuil vide. J'entrai. L'ouvrière avait les yeux rouges...

--Qu'y a-t-il? demandai-je.

--Il y a... que Monsieur Privé est bien malade... Il est à la Charité.

J'y courus... Je trouvai Privé mourant.

Deux jours après, nous le conduisions au cimetière d'Issy, où il avait voulu reposer.

--C'est plein de fleurs par là, nous disait-il un jour qu'il nous faisait ses confidences... J'y serai très bien... Et puis, c'est tout près d'où nous nous sommes tant battus jadis... Il me semble que j'entendrai encore le canon de la Commune.

RANC

Septembre 1898. Au _Radical_. Depuis un quart d'heure, nous causons, Ranc[273] et moi, dans le couloir sur lequel donnent les salles de rédaction.

[273] Ranc (Arthur), membre de la Commune, élu par le 9e arrondissement. Démissionnaire le 6 avril. Plus tard, député, sénateur de la Seine.

De quoi causons-nous? De ce qui fait, chaque fois que nous nous rencontrons, le sujet de nos conversations.

L'affaire Chaudey.

Pourquoi Raoul Rigault a-t-il, brusquement, dans la soirée du mardi au mercredi 24 mai, pris la résolution de fusiller le rédacteur du _Siècle_, détenu à Sainte-Pélagie?

--Vous avez vu Rigault le mercredi matin? me demande Ranc.

--Oui. Au café d'Harcourt. Place de la Sorbonne.[274] C'est là qu'il m'a appris l'exécution. En quelques phrases brèves, hachées, jetées à la hâte... La bataille allait éclater, tout près... Mais je n'ai pas eu le temps de l'interroger... Je ne l'ai revu que mort, la tête fracassée, le lendemain, rue Gay-Lussac...

[274] Voir plus haut, page 302.

--Sapia?... Madame Sapia?

--Je n'en sais rien... Si, cependant... En exil, Chardon m'a conté que la veuve et la mère de Sapia venaient souvent, très souvent, à la préfecture de police... Un jour même, pendant que madame Sapia était là, madame Chaudey vint demander l'autorisation de voir son mari à la prison... La veuve et la mère de Sapia poussèrent-elles Rigault à venger le mort? Chardon n'osait pas l'affirmer... Mais il n'était pas loin de le croire.

--Et l'article du _Père Duchêne_?

--Eh bien!... Vous le savez...

--Non... On m'a dit... Advenant?[275]

[275] _Advenant_, administrateur du _Réveil_ de Delescluze. C'est Advenant qui fit élever le tombeau de Delescluze au Père-Lachaise, tout proche de l'emplacement où étaient installées, pendant la Semaine de Mai, les batteries fédérées.

--Oui... Un soir, tard--les formes étaient déjà serrées--on apporta un article... l'article fameux... Il est exact qu'il ait été donné par Advenant... On desserra les formes pour le mettre à la dernière page. Le lendemain, ou deux jours après, Chaudey était arrêté.[276]

[276] L'article du _Père Duchêne_ ne détermina en rien l'arrestation de Chaudey. Depuis deux jours, elle était décidée. Rigault me l'a formellement déclaré quelques jours après l'arrestation du rédacteur du _Siècle_. Da Costa me l'a, à plusieurs reprises, déclaré, lui aussi. (Voir sa _Commune vécue_, II, 96.)

--Alors, c'est bien Advenant?

Je fis un signe de tête affirmatif...

Ranc s'était tu.

Cherchait-il dans ses souvenirs? Je le vois encore, enlevant son lorgnon, et, d'un geste qui lui était familier, essuyant les verres, le regard baissé.

--Voici ce que je sais, moi, reprit-il.

J'ai noté, mot pour mot, ce que me dit Ranc. Je copie la note, écrite le jour même de notre conversation:

... J'étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain de l'attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu'un, je ne sais plus qui, propose de confisquer les biens des membres du gouvernement de la défense nationale. On dresse la liste des noms.

--Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une voix.

Hilarité.

Tout à coup, nous voyons Delescluze se lever de son banc.

--Et Chaudey? s'écrie-t-il. Il est encore libre!

--Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal Grousset. Il fait en ce moment le journal officieux de la Commune...