Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 28

Chapter 283,752 wordsPublic domain

Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons une dizaine. Toujours les mêmes. Protot, sa blessure encore mal fermée. Dessesquelle, son secrétaire à la place Vendôme, gros, bon vivant, avec sa jeune femme, allaitant, pendant que nous causons, son enfant. Bricon, un des juges d'instruction de Protot, qui commence courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assistant du docteur Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà nommé, qui fait la navette entre Genève et Lausanne. Moi. Des amis viennent après dîner. Emmanuel Delorme, le chansonnier. Un camarade de la _Rue_ de Vallès (la petite quotidienne). Engagé comme franc-tireur, je l'ai rencontré, quelques jours après l'armistice, en costume de commandant, la casquette au quadruple galon d'or. Ce pauvre Delorme vit durement, n'ayant souvent, pour donner la becquée aux siens, que les poissons, qu'il va, dès le matin, pêcher sur la rive.

Malheur! Voilà que le lac est en colère!

Déjeuner et dîner. Souvent le problème qui, dès l'aurore, se pose. L'éternel problème de l'exil.

Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout au moins original, d'enrichir à peu de frais notre menu. Protot, grand marcheur, toujours en promenade, le couteau en main, coupant, aux arbres des bois, des cannes qu'il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton, fouillé les haies qui bordent les vignes magnifiques du pays de Vaud. On est en octobre. L'escargot dormeur et prévoyant a clos sa coquille. Protot met au jour des familles d'escargots, au dos zébré de raies brunes. Le soir, il arrive les poches pleines.

Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourguignon, connaît la bonne recette. Nous nous y mettons tous. Je m'en lèche encore les lèvres.

Chaque matin, nous partons «aux escargots». Les bons Vaudois nous observent, quelque peu inquiets.

--Qu'est-ce qu'ils font là, ces satanés communards?

On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Parisiens de la Croix d'Ouchy. Ignorés hier, nous étions désormais célèbres.

Cette célébrité devait nous être douloureuse.

Un beau jour, le facteur, qui d'habitude dépose notre maigre courrier entre les mains de la propriétaire, madame Ponnaz, frappe à notre porte. Il se présente, tenant à la main un paquet de lettres du même format. Il y en a une pour chacun de nous. J'ai perdu la lettre, mais j'ai toujours l'enveloppe. Une grande enveloppe jaunie, jadis blanche, sur laquelle se détache un cachet timbré en noir. Dans l'ovale du cachet: «Canton de Vaud. Affaire officielle. Préfecture de Lausanne.» Le timbre de la poste est daté du 20 novembre 1872.

Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regardons.

C'est, pour chacun de nous, l'expulsion du territoire du canton.

Expulsés! Pourquoi?

--Je vais chez Ruchonnet, dit Protot.

Ruchonnet est membre du grand conseil du canton. Il nous a toujours manifesté de la sympathie.

Au retour, Protot nous raconte son entrevue.

--On vous accuse de faire du bruit, du scandale, dans la ville, avait dit le conseiller.

--Comment! Nous! Mais nous ne sortons jamais que pour nous promener dans les alentours. L'après-midi, nous allons la plupart du temps à la bibliothèque...

Bref, il faut partir.

L'hiver, précoce, est très rude. Il a neigé à gros flocons. Le matin, avant de sortir, pour consolider nos semelles amincies par le long usage, nous fourrons dans nos souliers des journaux pliés et découpés.

Nous partons.

Quelques mois après notre expulsion du canton de Vaud, je transportai mes pénates à Altorf, où je restai jusqu'en 1879, attaché à l'entreprise du percement du grand tunnel du Gothard.

Un beau matin, on m'apporte une carte de visite. Celle du président de la Confédération M. Paul Ceresole. Le président s'est arrêté à Altorf pour rendre visite à l'entrepreneur des travaux, Louis Favre.

Favre est absent. Je fais avertir le président, qui, fort aimablement, m'invite à partager son déjeuner, à l'hôtel de la _Clef d'Or_.

Tout en déjeunant, je raconte à Ceresole mon expulsion de Lausanne.

--Mais c'est peut-être moi qui l'ai signée! s'exclame-t-il en riant. Je faisais alors partie du grand conseil du canton de Vaud. Ah! je vous dois une revanche.

Ce jour-là, un beau dimanche ensoleillé, c'était, à Altorf, ce qu'on appelle la _Landsgemeinde_. L'assemblée populaire, où, dans une prairie voisine de la petite capitale du canton d'Uri, le peuple se rassemble pour entendre ses magistrats rendre compte de leur mandat.

Dès que la présence du président de la Confédération a été connue, les autorités d'Uri ont pris les dispositions nécessaires pour lui faire honneur. Une voiture attend, au bas du perron de l'hôtel, qu'il veuille bien y monter. Le président me fait asseoir près de lui. Et, quand nous arrivons à l'assemblée, les tambours qui battent aux champs pour le plus haut magistrat suisse, battent également pour moi. Je vois avec orgueil s'incliner devant ma modeste personne l'étendard d'Uri, où se détache sur fond d'or la tête noire du taureau légendaire. Le colonel Arnold, alors président du grand conseil du canton, vient, en souriant, me serrer la main.

Et je pense au jour où, à Lausanne, pauvre oiseau de passage, je rembourrais mes souliers, bâillant à la neige, avec des semelles taillées dans de vieux journaux.

RAZOUA

_déjeuner chez Vaillant_

Lundi 22 mai. Premières heures du jour. La veille, Vaillant nous a donné, à Vermersch et à moi, à l'issue du déjeuner auquel il nous avait conviés rue de Grenelle, rendez-vous pour ce matin d'aujourd'hui, à l'Instruction publique. A la délégation à l'Enseignement, comme on disait.

Rendez-vous! Les Versaillais sont entrés... Ils sont au Trocadéro... Plus près peut-être...

Et je me remémore le déjeuner--le dernier sûrement--dans la grande salle à manger du ministère. Une douzaine de figures connues. Présidant la table, madame Vaillant, la mère du délégué, femme de haute intelligence et de grand cœur, qui a voulu rester aux côtés de son fils. Madame Jaclard, femme du colonel commandant la 17e légion, adjoint de Clemenceau à Montmartre sous le siège. Madame Sapia, la veuve du commandant tué place de l'Hôtel-de-Ville le 22 janvier. Flotte. Constant Martin, secrétaire général de la délégation. Nous deux. D'autres.

La conversation roule, pendant tout le déjeuner, sur les otages et l'échange contre Blanqui. Flotte a bâti un nouveau projet.

--Nous viderons les prisons, s'il le faut, dit-il avec feu. Nous les leur donnerons tous, les curés, les magistrats, tous, tous...

Hélas! Trop tard...

_café de Rohan_

J'erre... Je me dirige rue de Seine, chez Vermersch... Personne... Je l'ai laissé, la veille au soir, chez Rachel.[265]

[265] Voir _Dîner chez Rachel_, page 211.

Je passe la Seine... Place du Palais-Royal... Il n'est que sept heures... Un gros de fédérés sous les arcades du Théâtre-Français... Qui me donnera des nouvelles?... A la terrasse du café de Rohan, seul, Razoua.

Razoua, en uniforme de colonel. Tunique à revers rouges à demi déboutonnée, ceinture rouge. Tête nue. Le képi aux cinq galons, près de lui, sur une chaise. Le sabre entre les jambes.

--Eh bien?

--Je viens d'évacuer le Trocadéro...

Et, me montrant du doigt le bas de sa jambe:

--Un éclat d'obus... La cheville à moitié écrasée... Impossible de me tenir debout... Je rentre chez moi... Demain, je serai dispos... J'irai à l'Hôtel de Ville...

--Alors? Ils sont au Champ de Mars?... Avancent-ils vite?...

--Qu'en sais-je?... Je n'ai vu personne... Je ne sais rien...

Une voiture passe, au petit pas.

Razoua se dresse à demi, appuyé sur son sabre... Il se hisse sur les coussins, étale sa jambe malade... Nous nous serrons les mains...

_Genève_

Deux mois après. Juillet. A Genève. Je revois Razoua pour la première fois depuis notre rencontre au Palais-Royal. Plus de revers rouges. Plus de ceinture écarlate. Plus de sabre. Veston de velours et pantalon de coutil gris. Cheveux en brosse grisonnants. La barbe longue en pointe. L'ancien colonel de la Commune, avec son nez fortement busqué, son front largement découvert et ses yeux bleus, a toujours l'allure militaire. Jetez sur ses épaules un burnous, coiffez le crâne d'une chéchia, et vous aurez devant vous le parfait spahis.

Car, avant d'être journaliste au _Réveil_ de Delescluze, chef du 61e bataillon de Montmartre sous le siège, représentant du peuple de Paris à l'Assemblée de Bordeaux et colonel commandant l'École Militaire sous la Commune, Razoua a été marchis-chef de spahis en Afrique.[266]

[266] Razoua (Eugène). _Souvenirs d'un spahis_, avec préface de Tony Révillon. Paris, Achille Faure, 1866.--Voir _L'Homme qui tue_, d'Hector France, qui fut de l'escadron de Razoua.

De son long séjour en Algérie, Razoua a conservé l'habitude du silence et la nostalgie du rêve.

Pendant toute une après-midi, il reste, seul, assis à la terrasse d'un café, le regard perdu sur les montagnes ou sur la nappe brillante du lac.

A quoi pense-t-il? Quelles visions lointaines retiennent sa pensée?

De temps à autre, il hume une gorgée de son verre d'absinthe blanche, tire de sa pipe à large fourneau et à manche de merisier recourbé, une longue bouffée, qu'il regarde s'étendre lentement et s'évanouir dans le bleu du ciel.

Un camarade survient-il, qui lui apporte quelque nouvelle de l'Assemblée de Versailles, un discours de Thiers, l'œil bleu s'allume, les sourcils se haussent, le front se ride... Le silence fait place à la parole exubérante, à la colère.

--Vieille canaille...

Le camarade parti, Razoua se plonge de nouveau dans son rêve. Il rafraîchit son absinthe, pousse de nouvelles spirales de fumée...

Et c'est ainsi tous les jours.

_évasion_

Au café du Nord. Je ne sais plus quel nouveau fugitif nous est arrivé. Il nous dit son odyssée. Comment il s'est servi d'un bon gendarme pour nous rejoindre. Il s'était installé dans un petit village voisin de la frontière. Et, comme il maniait assez gentiment le pinceau, il s'en allait, l'après-midi, son chevalet sur l'épaule et sa boîte de couleurs à la main, faire quelque pochade.

Un jour, il s'est campé à quelque cent mètres de cette frontière, qu'il n'ose cependant franchir. Passe un gendarme, qui s'approche de l'artiste, le regarde étaler ses couleurs sur la toile.

La conversation s'engage.

--Où allez-vous comme ça? demande le peintre.

--A Genève... Au consulat de France.

--Tiens, je n'ai jamais vu Genève!

--Voulez-vous venir avec moi? C'est tout près... Une promenade...

En route donc. Les deux amis arrivent à Genève. Le gendarme se dirige vers le consulat.

--Rendez-vous ce soir ici, dit le bon Pandore.

Et on se serre les mains.

--A ce soir.

Le gendarme attend encore.

On rit.

Ce sont chaque jour des histoires semblables.

Razoua, qui a écouté sans mot dire, retire sa pipe de ses lèvres, secoue le fourneau sur le marbre de la table... Nous voyons qu'il a quelque chose à raconter...

--Oh! moi, c'est bien simple. J'ai trouvé--et j'en suis fier--un ami qui, certes, ne partage aucune de nos convictions. C'est un aristocrate. Mais c'est avant tout un homme de cœur. Cet ami, riche et titré, m'a offert l'asile que bien d'autres, en ces jours de lâcheté, m'eussent peut-être refusé. Il s'est procuré un passeport espagnol au nom de Martinez... Lui-même, l'ami, est d'origine espagnole... Et moi, basque, je parle la langue... Il a pris deux places de première, et il ne m'a laissé qu'ici, sur la terre libre, après m'avoir embrassé. C'est tout. Vous voyez, mon récit est court.

--Et le nom de cet ami?

--Vous ne le connaissez pas... Il s'appelle le marquis d'Ezpeleta.

_Sylvère d'Ezpeleta_

Longtemps, bien longtemps après, je publiais, dans l'_Aurore_, une chronique sur Razoua. Les journaux avaient annoncé la mort d'Antonio d'Ezpeleta, l'escrimeur célèbre. Le mort était-il celui qui avait sauvé notre ami? Je racontai, tel que Razoua nous l'avait dit à Genève, le court récit de l'évasion. Quelques jours après, je recevais de M. Sylvère d'Ezpeleta la lettre suivante:

Bordeaux, 28 avril 1907.

Cher monsieur,

Je viens d'être assez gravement malade, ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, de m'adresser quatre ou cinq numéros de l'_Aurore_ du 5 mars, où se trouve votre article: _Comment je me suis souvenu_.

C'est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon ami Razoua, qu'il vit une seule fois dans notre appartement du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d'Esteban Martinez, ancien sous-officier à la Légion étrangère.

Déjà, au 31 octobre, l'ami Razoua était venu, dans la nuit, se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j'occupais seul l'ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier.

Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j'allais souvent voir Razoua à l'École Militaire, où il n'occupait que deux modestes pièces du rez-de-chaussée.

Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rendais en voiture découverte à l'École Militaire avec mon camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, aide de camp de l'empereur Maximilien, et à ce moment-là aide de camp de l'empereur d'Autriche.

Avenue de La Motte Picquet, nous offrîmes notre voiture pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous rendîmes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel Kodolich. Nous prîmes l'absinthe ensemble, et le colonel fut émerveillé de l'ordre et du calme qui régnaient à l'École Militaire.

Très intéressé par les renseignements qui lui étaient donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon résultat obtenu par son habile et sagace administration.

En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à Vienne, l'assurant de tout le plaisir qu'il aurait à lui rendre sa cordiale hospitalité.

Quelque temps après la Commune, alors qu'il n'y avait plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant l'évasion de Razoua et notre voyage en Suisse.

Je vous donne ces détails, pensant qu'il vous sera agréable de savoir que le sauveur de notre ami commun n'est point mort et qu'il jouit encore d'une bonne santé.

Avec mes remerciements, agréez, cher Monsieur, mes bien cordiales salutations.

SYLVÈRE D'EZPELETA.

_pauvreté_

Razoua est pauvre.

Jamais une parole amère. Jamais un regret. Il pourrait être à Versailles, tranquillement assis sur le velours rouge de son fauteuil législatif. Toucher, chaque mois, à la caisse de l'Assemblée, la bonne prébende. Il est à Genève. Sans ressources.

Il ne fait entendre aucune plainte.

Son devoir était de venir combattre aux côtés de ceux qui lui avaient donné leurs voix. Il les a rejoints. Sans s'interroger une minute. Sans se demander s'il marchait vers la victoire ou vers la défaite. Vers l'exil. Vers la mort peut-être.

En ces temps lointains, qui semblent déjà légendaires, ils étaient quelques-uns encore--trop rares--qui croyaient au devoir.

Razoua était de ceux-là.

Il vivait, dans un faubourg de Genève, aux Eaux-Vives, chez un ami, Fesneau, que les événements du Midi avaient contraint à s'exiler.

De temps à autre, une maigre copie acceptée dans quelque journal de Paris lui mettait en poche de quoi s'asseoir au café du Nord. L'été à la terrasse. L'hiver frileusement tapi près du poêle, dans son éternel rêve.

Six années de la vie monotone de l'exil s'étaient écoulées, tant bien que mal, coupées d'espoirs et de déceptions, quand, un beau jour, Razoua apprit qu'il héritait.

Oh! pas d'une fortune.

Arrivé la veille, d'Altorf où j'habitais, à Genève, je traversais le pont du Mont-Blanc quand je me trouvai face à face avec Razoua.

--Eh oui, j'hérite... Mon frère le curé est mort. Il m'a laissé une rente de douze cents francs. Payée par un intermédiaire. Car vous pensez bien que le fisc mettrait l'embargo dessus, si la succession me touchait directement.

Et me montrant en riant son pantalon de coutil à raies bleues--nous étions en été--son veston d'alpaga et son chapeau canotier:

--Me voilà tout de neuf habillé...

Douze cents francs de rente. Pour l'ancien spahis, c'est la tranquillité, la vie du lendemain assurée, le café où il va lire ses journaux de France, l'absinthe évocatrice de rêves, la blague à tabac bourrée... L'existence économe, sobre, heureuse... en attendant de revoir la Patrie.

_la mort_

A Zurich, où je suis depuis quelques jours. Une dépêche.

O stupeur. Razoua est mort.

C'est un ami de Genève qui m'annonce la fatale nouvelle:

«Razoua, frappé congestion, mort dans mes bras.»

Il était venu, comme tous les soirs, à l'heure de l'absinthe, au café du Nord. Il quitte sa table pour s'approcher du billard. Subitement, il porte la main au front, penche la tête en arrière et tombe.

On s'empresse autour de lui. Alavoine, qui a son imprimerie en face, rue du Rhône, arrive en hâte. On transporte Razoua, qui respire encore, aux Eaux-Vives, dans sa petite chambrette.

--Nous pleurions tous, me racontait plus tard Alavoine. Nous prenions, à tour de rôle, ses mains, déjà glacées. Nous l'appelions. Hélas! ses lèvres étaient closes pour toujours.

Le lundi--Razoua était mort le samedi 29 juin 1878--on le portait au cimetière de Plainpalais. Genève fêtait ce jour-là le centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Les rues, pavoisées, étaient coupées d'arcs triomphaux. Les maisons fleuries. Le ciel magnifique. Le cercueil, recouvert d'un drap rouge, passa sous les oriflammes et les guirlandes de feuillages. Alavoine, derrière le mort, tenait haut levé le drapeau du 22e bataillon fédéré, conservé, depuis les grands jours, comme une relique, par les vaincus...

EUGÈNE VERMERSCH

_Altorf_

Décembre 1874. Vermersch arrive ce soir. Voici une dizaine de jours qu'il a été expulsé de Belgique. Il s'est réfugié à Maastricht, puis à Aix-la-Chapelle. C'est de là qu'il vient de me télégraphier.

Trois heures. Au débarcadère du bateau à vapeur du lac des Quatre-Cantons, à Fluelen. Le bateau est en vue. Je braque ma lorgnette sur le pont. Je n'ai pas revu Vermersch depuis les derniers jours de la Commune. Je me fais une fête de l'embrasser. La bateau aborde. Le voilà, avec sa femme et son jeune enfant.

--Tes bagages?

--Mes bagages?

Et il me présente, en riant, sa petite famille.

Une maigre valise. Et c'est tout.

Dès qu'il m'a annoncé son arrivée, en même temps qu'il m'apprenait son expulsion, je me suis mis en route pour lui découvrir un logis.

Sur les confins de la petite ville, une petite maison, au milieu d'un verger. J'ai loué le premier et seul étage. Le rez-de-chaussée occupé par le propriétaire. Un prêtre.

Un brave curé, qui vit là, dans la retraite et le silence.

--Votre ami ne fera pas de bruit?

--Oh! non. Il est toute la journée dans ses livres. Un poète...

--Ah! Eh bien, nous causerons ensemble... D'où vient-il, votre ami?... Est-ce qu'il est comme vous... de Paris?

Tout le monde, à Altorf, sait que j'ai été de la Commune.

--Non. Il vient de Belgique.

Ma foi, je n'ai pas osé avouer au curé que son nouveau locataire était, lui aussi, un communard.

Peut-être eût-il été effrayé, le digne homme, de sentir désormais près de lui, sous le même toit, jour et nuit, un de ces bandits qui avaient fusillé les otages...

Ce soir, Vermersch logera chez moi. Le lendemain, quand tout son monde sera frais et dispos, il ira voir son curé. A lui de se débrouiller, s'il veut faire ses confidences.

J'ai invité à dîner, pour la circonstance, un ami qui n'a pas été de la Commune, mais qui a revêtu, pendant la guerre, le costume de chef de bataillon des gardes nationales lyonnaises. Dès mon arrivée ici, nous avons été amis. Il écoute sans sourciller le récit de nos aventures. Il crie volontiers, avec moi, au cours de nos promenades, un «Vive la Commune!» que l'écho des montagnes renouvelle. A Altorf, ça ne fait de mal à personne.

Cet ami a nom Lautard. Mais sa ressemblance étonnante avec Napoléon III fait que nous l'appelons Badinguet.

Nous sommes, à Altorf, une demi-douzaine de Français attachés à l'entreprise de percement du grand tunnel du Gothard. Lautard dirige le magasin alimentaire installé sur les chantiers du grand tunnel, à Gœschenen. Il vient nous voir à Altorf aux jours de fête. Le soir, on danse dans la grande salle de la _Clef d'or_. Et la joie de Lautard, quand le bal bat son plein, est de faire son apparition en frac, la moustache cirée, les cheveux ramenés sur les tempes, le large ruban rouge de la Légion d'honneur barrant la poitrine. Il salue, majestueux et souriant, les danseurs.

--C'est bien lui! Vive l'empereur! Vive Badinguet! Vive Lautard!

Il y a pourtant, hors ce bon Lautard, quelques communards à Altorf, ou, du moins, au Gothard.

A Airolo, à l'embouchure sud de la galerie, mon vieil ami J.-B. Dumay, qui est aux ateliers de réparation des machines. Il y resta jusqu'à l'amnistie. A Gœschenen, c'est un ancien huissier de la Commune--la Commune nomma des huissiers--qui tient la cantine. Marcelin Chain fut nommé huissier par Protot, par arrêté du 28 avril 1871. Il se fait appeler là-bas Rambaud. Il a, pour aide, un ancien capitaine fédéré, Michaut, qu'il tarabuste et qu'il envoie faire les commissions. Michaut renâcle et grogne:

--M'envoyer chercher le lait... Moi... Un ancien officier!...

Aux ateliers des machines de Gœschenen, Fernand Bourgeat, qui commanda la canonnière la _Liberté_, l'ancienne canonnière _Farcy_ du siège.

Des amis passent. Les uns qui traversent la montagne pour s'en aller en Italie. D'autres qui viennent pour affaires ou par simple but de promenade.

Un beau matin de juillet, on frappe à ma porte. Un beau vieillard, à l'œil vif, droit dans sa haute taille. Le père Beslay. L'ancien président de la Commune.

Le père Beslay habite Neuchâtel. Il n'y a pas bien longtemps que je me suis assis à sa table.

--Bonjour, jeune citoyen.

L'excellent homme entre, s'assied.

--Vous ne savez pas pourquoi je viens vous déranger si matin? Je tiens à visiter les travaux du tunnel. Vous savez, j'ai été ingénieur, entrepreneur, moi aussi. Je viens vous demander une lettre de recommandation.

--Vous allez bien déjeuner avec nous?

--Non. Non. Je pars tout de suite.

--Vous avez votre voiture?

--Ma voiture, s'exclame en riant le vert vieillard... Ma voiture... Mais j'y vais à pied...

--A pied! Mais, d'ici à Gœschenen, c'est au moins trente kilomètres...

--Oui, je sais... C'est pour cela que je pars tout de suite... Je me reposerai à mi-chemin, à Amsteg.

Le père Beslay avait alors près de quatre-vingts ans.

Vermersch fit vite la conquête de son curé. Quelques jours après son installation, j'allai le voir. Je le trouvai, causant dans le jardin avec le prêtre, qui lui nommait les glaciers voisins et lui disait les vieilles légendes du pays d'Uri.

Vermersch est le plus casanier des hommes. Tout le jour plongé dans son dictionnaire latin. Il traduit alors Juvénal, qu'il ne quitte que pour s'installer à l'ingrate besogne qui lui permet de vivre. Il rédige presque en entier, pour l'éditeur Madre, de la rue du Croissant, le _Grelot_, journal hebdomadaire illustré. Quand il a fini son _Grelot_, il abat du roman, du gros roman-feuilleton, les _Amants de la Guillotine_, ou autres machines terrifiantes. Je lui en vis faire au moins une demi-douzaine.

Son seul passe-temps, mais un passe-temps qui est pour lui une passion, c'est la cuisine.

Vermersch est devenu cuisinier émérite. Déjà, quand j'habitais Genève, il m'envoyait de Londres la bonne recette pour le plum-pudding. A Altorf, il a longuement étudié l'art d'accommoder la poule faisane, ce gibier exquis des forêts alpestres. Je ne manque jamais, quand je vais au Gothard, de m'en procurer une. C'est jour de fête pour Vermersch.