Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 27

Chapter 273,801 wordsPublic domain

La frontière, c'est la chaîne qui, comme au ghetto, ferme aux exilés le chemin de la Patrie. Si nous franchissons cette barrière, c'est pour chacun de nous le bagne ou la déportation, peut-être le poteau de Satory.

Et, pourtant, nous l'aimons, cette chaîne!

Plusieurs fois déjà, nous sommes allés jusqu'à elle. Nous nous sommes arrêtés, le cœur serré. De l'autre côté de ce chemin, que nous franchirions d'un saut de nos jambes de jeunesse, la terre est la même que celle que nous foulons. Les arbres ont le même feuillage. Les prairies, les mêmes fleurettes d'or et de pourpre. Et, cependant, ces feuilles et ces fleurs, il nous semble que, là-bas, leur couleur est plus vive et leur parfum plus délicat...

Une après-midi que nous étions allés à Chêne, où s'était fixé Cluseret, nous avons poussé jusqu'à la frontière. Nous avons arrêté une petite paysanne au bonnet blanc et aux joues en pomme d'api, qui s'apprêtait à franchir la planche de bois du ruisseau qui baigne les deux rives de Suisse et de Savoie:

--Va nous cueillir un bouquet, là, de l'autre côté...

La petite nous regardait, comme elle eût regardé des gens qui n'avaient pas leur raison.

Des fleurs! Un bouquet! Mais est-ce que nous n'en avions pas tant que nous voulions, des fleurs, à portée de nos mains!

L'un de nous la rappela, lui donna une pièce blanche. Un quart d'heure après, elle revenait vers nous avec une brassée de boutons d'or, de coquelicots et de bleuets, qu'elle déposait en riant sur la table autour de laquelle nous étions assis.

C'étaient des fleurs de là-bas, de l'autre côté du ghetto. Des fleurs que nous n'osions pas aller respirer et cueillir.

Nous sommes dix sur le pont du Mont-Blanc.

--Tiens, Malon n'est pas là. Il nous a pourtant bien promis de venir...

--Il est chez Gaffiot, dit quelqu'un.

Gaffiot est un proscrit du Creusot, comme Dumay.[260] Il est vannier. Tout le jour, dans sa grande chambre de la rue du Rhône, il fait des paniers et des paniers. Je suis monté chez lui l'autre matin. Il construisait, avec ses fines baguettes, une cage à poulets. Malon, assis près de lui, s'essayait à une corbeille. Malon a juré de devenir un vannier émérite, comme son maître Gaffiot, qui, lui, sourit dans sa belle barbe brune, quand il voit son élève embarrassé dans ses osiers.

[260] Dumay (Jean-Baptiste), ouvrier mécanicien, maire du Creusot après le Quatre-Septembre, y proclame la Commune le 26 mars. Le mouvement avorté, il se réfugie en Suisse et est attaché, jusqu'à l'amnistie, aux travaux de percement du Gothard. Plus tard, député de Paris.

Un de nous court chez Gaffiot. Malon n'y est pas.

--Allons, en route!

Nous sommes tous là.

Arthur Arnould, l'ancien membre de la Commune du quatrième arrondissement, rédacteur, avant le siège, à _la Marseillaise_ de Rochefort. Dans son veston de velours boutonné, haut et droit, si ce n'étaient ses cheveux longs rejetés en arrière, on dirait quelque officier de cavalerie en villégiature. Chardon, notre ami le colonel, qui a accompagné Duval--général d'un jour, qu'une mort glorieuse a sacré à nos yeux,--au plateau de Châtillon. Babick,[261] élu à la Commune par le dixième arrondissement, disciple de la religion fusionnienne, qui date ses lettres de Genève-Jérusalem, an 26 de l'ère nouvelle. Razoua,[262] ex-commandant de l'École militaire, député démissionnaire de l'Assemblée versaillaise. Brunereau. Petite et Perrier, capitaines fédérés. Claris. Le père, ou plutôt le frère Macé, qui, avec son ami Thirifocq, a organisé les manifestations maçonniques aux remparts et aux avant-postes de Neuilly.

[261] Babick, membre de la Commune (10e arrondissement). Membre de la commission de justice et de la commission des travaux publics.

[262] Razoua (Eugène), homme de lettres, ancien maréchal des logis de spahis, rédacteur du _Réveil_ de Delescluze. Représentant de Paris à l'Assemblée nationale (1871), démissionnaire. Colonel commandant l'Ecole militaire.

Nous marchons par petits groupes. Je suis avec Razoua et Petite.

Petite. Un grand et bon diable de Parisien, horloger d'élite. Plusieurs d'entre nous possèdent encore la montre qu'il exécutait à notre intention, tantôt avec le boîtier orné de la République de Courbet, tantôt avec quelque date républicaine inscrite à l'intérieur. Je connais Petite depuis le siège. Haut sur jambes, hardiment découplé, la moustache tombante à la gauloise, la mâchoire solide en avant comme s'il voulait mordre, il marche, le chapeau campé en arrière, toujours prêt à rugir. Petite est la terreur des bons bourgeois du café du Nord. Un soir, ayant eu maille à partir avec quelqu'un, bien entendu à propos de la Commune, il empoigna de ses deux pattes qui étaient deux formidables étaux, le marbre blanc d'une table, qu'il brandissait, exaspéré et menaçant. En un clin d'œil, la salle s'était vidée. Et mon Petite, éclatant de rire, reposait tranquillement le marbre sur ses pieds de fonte.

--Tas de jean-foutres! criait-il hors de lui, de sa voix traînante de parigot. Tas de clampins! Ah! ils n'y reviendront plus à se foutre, devant moi, de la Commune!

L'après-midi est brûlante.

Razoua, silencieux, la pensée envolée vers quelque vision d'Afrique, bat à petits coups de canne les fleurs qui bordent la route. Il y a huit jours, il était encore enfermé dans sa cellule de la prison de Genève, le gouvernement français ayant réclamé son extradition. Petite souffle et s'éponge le front, tout en me contant, pour la vingtième fois, ses prouesses du 22 janvier, sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

--Ah! mon vieux, fallait voir ça... J'avais mes poches pleines de petites bombes, grosses comme des œufs de pigeon... J'étais tout près de la grille, tout au bas des fenêtres d'où partait la fusillade... Je voyais sortir les canons des fusils... Les lâches! pour tirer, ils se cachaient derrière les murs... Ce que je te leur en envoyais, des pruneaux... Je les entendais éclater, d'un coup sec... Paf... Paf... Je n'ai foutu le camp que quand j'ai vu, par le quai, arriver Clément Thomas[263] avec la troupe.

[263] Clément Thomas, commandant en chef des gardes nationales de la Seine (4 novembre 1870). Arrêté à Montmartre le 18 mars, il fut fusillé rue des Rosiers avec le général Lecomte.

Pendant que Petite parle, je me rappelle, moi aussi, ses bombes du 22 janvier. Il lui en était même resté. Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions rappliqué tous après l'échauffourée, Petite était là, dans son costume de capitaine du 130e, secouant, de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la demi-douzaine de bombes qu'il n'avait pas employées, comme il eût secoué des pralines dans un sac.

--Mais, animal, tu vas nous faire sauter tous!

Razoua s'était mis à marcher à l'écart, battant les buissons, rêvant toujours. Petite s'adressait maintenant à moi tout seul:

--Tu te rappelles qu'au 22 janvier il y avait des tas de sable, plein la place de l'Hôtel-de-Ville. Quand les coups de fusils des mobiles bretons partirent, fallait voir comme tout le monde se foutait à plat ventre derrière les tas. Dame! la peau avant tout. Ça se comprend... Moi, nom de Dieu, je lançais toujours mes bombes à la volée... Je ne sais pourquoi, je fais quelques pas en arrière... Je me fous dans un bonhomme, aplati comme une punaise... Un commandant, mon vieux. Oui, un commandant... Avec une vareuse à longs poils et ses quatre galons d'argent cousus dessus... Je l'empoigne par la peau du... dos. Je lui fais faire demi-tour. Je le mets debout...

--Eh bien?

--Eh bien! Ah! non! Je ne sais pas si je dois te le dire...

--Allons, vas-y.

Razoua s'était rapproché.

--Eh bien! C'était...

(Ici, le nom d'un de nos amis les plus chers. Un membre de la Commune.)

--Vous pensez, ajouta philosophiquement Petite. Vous pensez si j'étais em... bêté.

Autour d'une grande table. A la porte d'une petite auberge du Grand-Saconnex.

On apporte les picholettes et les verres.

Le père Macé continue une conversation probablement entamée avec Babick, le long de la route.

Babick semble l'écouter avec respect. Grand, maigre, déjà voûté, bien qu'il n'ait guère que la cinquantaine,--Babick nous a narré ce qu'il avait souffert quand, simple manœuvre, il travaillait en 1840, aux fortifications,--le vieux fusionnien est notre joie. Le soir, il nous conte qu'il est allé, dans les bois, invoquer les esprits. Ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'il part, quand il fait beau, un panier au bras, comme une ménagère, et qu'il rapporte le panier plein de beaux champignons, des clavaires, qui ressemblent à des petits arbustes de cuivre rouge.

--Oui, dit Macé, ronronnant. C'est moi qui ai planté sur le rempart, la bannière de la Loge l'_Avenir de l'Humanité_. Une belle bannière, toute brodée de temples et de compas d'or. Ce que ça sifflait autour de moi, les obus!

--Allons, citoyen Macé, dit en riant Josselin,[264] ne nous la fais pas. Voyons. Est-ce que tu as l'air d'un bonhomme qui a vu le feu?

[264] Josselin (François), membre du Comité central, chef de la 18e légion.

Le fait est que Macé a bien l'allure la plus bourgeoisement placide qui soit. Fabricant de lits en fer, il s'est vaguement compromis avec ses menées maçonniques. C'est tout son bagage de communard. Le ventre proéminent, la face rasée et ronde plantée dans un vaste faux-col à la Garnier-Pagès, Macé porte des culottes de coutil qui lui viennent à mi-jambe, si larges qu'elles flottent autour de lui comme un drapeau blanc. Son chapeau panama abriterait toute une famille. Non, Macé n'a pas du tout l'air d'un émeutier.

Josselin, lui, est également d'une carrure respectable. Mais il a été du Comité du 18 Mars. Puis, chef de la 18e légion de Montmartre. Décemment, nous ne pouvons pas le blaguer. C'est un chef. Un jour que nous causions ensemble de la «prochaine», ce brave Josselin, qui, de son métier, était comptable, me dit à brûle-pourpoint:

--Voyons, toi qui connais les mathématiques, faudra me donner des leçons de trigonométrie. Ça sert, paraît-il pour l'artillerie. Faut nous préparer à tout.

Hélas! Il y a déjà longtemps que ce brave Josselin est mort. Et la «prochaine» n'est pas encore venue.

La nuit est tombée.

A cent pas de nous, en France, les fenêtres s'éclairent. C'est dimanche. Un flon-flon s'élève. Ce doit être la fête du petit village. Nous entendons les cris et les chants.

Macé a fini son histoire. De temps à autre, l'un de nous saisit la picholette voisine et se verse un verre. Personne ne dit plus rien.

--Eh bien! dit en se levant Chardon, je vais vous en chanter une. Ça nous remettra en train.

Et l'ancien colonel, l'air grave, les yeux tournés vers les lumières de là-bas, entonne la chanson populaire:

Pauvre exilé, sur la terre étrangère, Rêve souvent au pays, ses amours...

Naïfs communards que nous sommes! Dire qu'en écoutant ce bon colosse de Chardon nous débiter, d'une voie teintée d'émotion, la vieille rengaine sentimentale, quelques-uns de nous sentent se mouiller leurs paupières...

PROTOT

_Genève_

Octobre 1871. Je flâne sur le quai des Bergues. Quelqu'un me frappe sur l'épaule. Brunereau. Toujours lui. On le rencontre partout. Brunereau s'occupe comme il peut. Il sort de sa poche de gentilles petites boites rondes, qu'il me montre. De la poudre à faire briller les cuivres. En attendant mieux, il promène son brillant dans les boutiques de bimbeloterie et de bourrellerie. Excellent pour astiquer les harnais et les casseroles.

--A propos, j'ai une rude nouvelle à t'annoncer...

--Quoi?

--Protot est ici.

--Protot est ici! Il est donc sauvé!

Personne n'avait su dire ce qu'était devenu Protot après la bataille. Certains affirmaient qu'il avait été grièvement blessé. Mais où était-il? Pas à Versailles. On l'aurait su... Pas aux pontons... Où? Encore caché? Le voilà donc.

--Et où est-il? Comment ne l'ai-je pas encore vu?

--Il n'est ici que depuis cette nuit... Je te l'amènerai ce soir... Je l'ai vu ce matin avec Perrier... Ah! ce qu'il a été arrangé!

Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante histoire... Protot, jeté bas derrière les pavés, par une affreuse blessure à la joue... Porté à l'ambulance... Déshabillé... Vêtu à la hâte d'habillements civils... Emporté, caché, soigné, sauvé...

--Ce soir... Ce soir, me dit Brunereau en me serrant la main à la hâte... Chez toi... Je l'amènerai dîner... Perrier va t'envoyer une paire de perdreaux, que ta femme nous accommodera... A ce soir... Je file vite chez un client... Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut trotter...

Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dressent devant moi... La place Vendôme... La grande salle à manger de la délégation à la Justice... La colonne que j'ai vu tomber... tout à côté de Protot, sur le balcon, juste au-dessus du drapeau rouge qui flotte à la porte d'entrée.

Autre souvenir. Un soir que j'étais resté fort tard, je ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m'y avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée, des flambeaux allumés. Allais-je grimper sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j'ouvre une porte, je traverse une deuxième chambre, puis une autre et une autre encore. J'ouvre une dernière porte. Suis-je halluciné? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi, pendus, aux murs, des personnages revêtus de costumes, étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints brodés d'or, des femmes aux corsages plaqués de velours, de longs manteaux couleur de muraille. Tous pendus par le cou... Je m'approche... Ce sont des costumes de bal masqué... Les bals du ministre de l'Empire... J'en ris encore... Je regagnai mon lit à colonnes et ma cathédrale.

Trêve aux souvenirs. Il faut songer au dîner de ce soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ménagère.

Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du dernier étage, un tout petit drapeau rouge.

--Tiens, le père Miot est chez lui.

Le père Miot, c'est Jules Miot, l'ancien membre de la Commune, qui proposa le Comité de salut public. La taille haute et droite, la barbe de fleuve, toute blanche, s'étalant majestueusement sur la poitrine, Jules Miot est le type du vieux républicain de jadis, il a été à Lambessa. Une barbe de lion d'Afrique, dit Vallès.

Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans son pigeonnier, comme un vieil étudiant. Il n'a qu'une passion, la pêche. Il est tout le temps sur le lac, jetant ou relevant ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il aime cependant qu'on aille tailler une bavette avec lui. C'est pour cela qu'il a orné sa mansarde d'un petit drapeau rouge.

--Si vous voyez le petit drapeau, nous a-t-il dit, c'est que je suis là. Quand je pars à la pêche, je le décroche.

Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse personne à Genève. Personne ne l'a, à coup sur, remarqué. Nous, il nous remplit de joie... De la terrasse du café du Nord, nous le voyons tressaillir au vent, comme l'autre, celui qui n'est plus...

Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur la nappe toute blanche. La propriétaire, une brave Genevoise,--maman Chauvin, comme nous l'appelons,--a prêté ses fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée, nous avons causé de l'ami que nous attendons. Chardon, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet de douze francs par mois, a sauté de joie quand je lui ai dit que Protot était là.

--Je m'invite au café, a-t-il dit.

Un coup de sonnette.

Brunereau entre le premier. Perrier après lui.

Protot est là. Effusions. Un large bandeau blanc entoure la face, la cachant à moitié. La blessure. L'horrible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine. Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureusement, le solide et haut Bourguignon qu'est Protot a du sang dans les veines. Un autre que lui n'eût pas survécu.

Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire... Mais non... Attendons... Ça sera pour le dessert, quand Chardon sera là.

Toc, toc.

C'est Chardon.

Les deux colosses--Protot et Chardon ont chacun presque leurs six pieds de haut--se jettent dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont vus pour la dernière fois à l'Hôtel de Ville, le mercredi matin, quand, déjà, les flammes léchaient le beffroi.

Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon... Il ne quitte pas du regard l'épais bandeau qui calfeutre les joues de Protot.

Le blessé soulève l'armature de toile, et, le doigt sur la joue gauche:

--C'est là.

Nous voyons la balafre qui coupe la joue, profonde, fraîche et rose encore.

--J'étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, nous dit Protot. Le vendredi. Nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d'un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible--qui m'a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...

--Et comment avez-vous échappé?

--Un admirable dévouement. Quelqu'un, d'une fenêtre, m'avait vu. Vite, je fus porté à l'ambulance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et remplacés par des vêtements civils. Transporté dans une maison proche. A peine mes sauveurs avaient-ils, avec moi, quitté l'ambulance, qu'un officier versaillais arrivait. «Qu'avez-vous fait de l'homme que nous avons vu tomber? Nom de Dieu! C'était un membre de la Commune!» Les infirmiers firent les ignorants. Ils n'avaient rien vu... On me banda le visage... Constamment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simulant le médecin... Un jour, un piquet de soldats vint perquisitionner... Le faux médecin déclara que j'avais un érésipèle, et que la moindre émotion pouvait me tuer... Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passeport au nom d'un ami, je quittai Paris... Je manquai toutefois d'être pincé à la visite du train, une fois les fortifications passées. Le commissaire de police chargé de la visite était précisément D..., un ancien camarade de lutte, sous l'Empire, nommé après le Quatre-Septembre. Je lui présentai mon passeport... Il me fixa... Je suis sûr qu'il me reconnut, bien que ma figure ne fût qu'un paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien...

Protot s'était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui s'était déplacé. Nous sortîmes faire un tour et rejoindre les amis qui l'attendaient pour fêter son arrivée.

Près de quarante années se sont écoulées depuis le jour où, dans ma chambre d'exil de Genève, je revis, pour la première fois après la défaite, le délégué à la Justice de la Commune.

Rentré en France après l'amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé. Aujourd'hui encore, les haines n'ont pas désarmé. L'ancien avocat de Mégy au procès de Blois n'a pas le droit de revêtir la robe.

Si vous allez, un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l'une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard, penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d'une terrible blessure,--c'est Protot.

OISEAUX DE PASSAGE

_Lausanne_

1872. Sur la terrasse du Casino. Nous tuons le temps, autour d'une table. Nous ressassons des projets, et des projets. Une histoire illustrée, en livraisons, comme cela se fait à Paris, du Peuple suisse? Slom ferait les dessins. Nous l'attendons par le bateau qui doit l'amener le soir de Genève. Un éditeur nous a promis son concours. Un almanach de la Révision? Ne parle-t-on pas partout de la révision de la Constitution fédérale? Comment, en somme, gagner sa vie? C'est le grand sujet de conversation de tous les jours.

Vallès, qui est des nôtres depuis un mois ou deux, tire de sa poche un petit carnet, sur lequel il note à la hâte, au crayon, quelque impression. Il ferme son carnet, le remet en poche, le sort de nouveau, écrit autre chose...

--Un article pour Paris?

--Non. Une autobiographie. Mes mémoires, si vous voulez...

--La Commune?

--Non. Mon enfance.

Ces notes sont pour _Jacques Vingtras_.

--Je ferai cela à Londres, reprend Vallès... A propos, je suis allé voir Agar.

La tragédienne mise à l'index à Paris--elle avait paru sur la scène des concerts organisés par la Commune aux Tuileries--poursuivie, dénoncée par les journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne depuis quelques jours. Le soir même, on joue _Horace_--ou le _Cid_.

Vallès nous raconte que n'ayant pas trouvé Agar chez elle, il l'a cherchée au théâtre.

--J'entre. Personne. Je pousse une porte. L'obscurité. Mon front heurte quelque chose qui fait un bruit de casserole... Le casque d'Horace... Je manque de m'éborgner à l'épée du Cid... Ah! la tragédie.

--Enfin, vous l'avez vue!

--Non. Je suis sorti. J'en avais assez des Romains... Je retournerai demain chez elle... On m'a dit qu'elle restait quelques jours... Elle doit jouer le _Passant_... Coppée est ici.

Nous habitons, depuis les beaux jours, à cinq ou six, un chalet à mi-côte, sur la route ombragée qui, du lac, monte à la ville. A la Croix d'Ouchy, chez Ponnaz. Une maison à tuiles rouges, autour de laquelle courent des balcons en bois, d'où le spectacle est merveilleux. La nappe laiteuse du lac, les montagnes de glaces géantes, et, quand l'air est limpide, la rive de Savoie. La rive de France.

Parfois, la lorgnette en main, nous suivons les évolutions du bateau qui aborde, en face de nous, à Évian. Nous voyons, hauts comme des mouches, les passagers quitter le pont, s'engager sur la passerelle, passer devant les deux gendarmes français.

Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au balcon. Le lac est atroce. Les vagues frangées d'écume se heurtent et se précipitent comme sur l'Océan. Le bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette sur Ouchy. Pas de bateau. Une demi-heure, une heure. Toujours pas de bateau. Un de nous descend jusqu'au port. Il remonte:

--Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à Évian. Le capitaine n'a pas osé traverser. Bateau et passagers ne passeront le lac que demain matin.

Stupeur. Alors, Slom est à Évian? En France. Et les gendarmes? Il a à son actif une condamnation pour l'affaire Chaudey. Va-t-on le reconnaître? Lui mettre la main dessus. Nous nous rappelons que quelques mois auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d'aborder, eux aussi, non à Évian, mais à Thonon. Toujours en France. Les gendarmes pouvaient monter à bord, se saisir des deux passagers. Ils en avaient le droit. Le capitaine, bon enfant, a brûlé la station...

Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arrivera-t-il par le bateau du matin?

Le voilà!

Notre ami a couché tranquillement dans une petite auberge d'Évian. Il n'était pas très rassuré. Mais, comme personne ne le connaissait, il s'en est tiré sans fracas, et sans péril.

C'est tout un phalanstère, cette petite maison de la Croix d'Ouchy. Nous y vivons fort tranquilles, en bons bourgeois, ne nous occupant guère, pas du tout, de ce qui se passe autour de nous. Fuyant les disputes, les potins de l'exil. Ah! l'exil! Quand on arrive, c'est tout enthousiasme. On s'embrasse. Le cœur bat quand un camarade surgit. Viennent les heures aigres. Les reproches, les suspicions... Ce jour-là, il faut s'isoler. Nous sommes isolés.