Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 26
--Il vaut mieux en avoir le cœur net, dit en guise de conclusion l'ami genevois. Il doit y avoir quelque chose là-dessous. Vous devriez tout simplement aller rendre visite, dès demain matin, au chef du département de police, et lui exposer nettement votre situation. Vous ne risquez rien.
_en paix_
Le lendemain de bonne heure, j'étais dans l'antichambre du haut magistrat cantonal. J'avise un huissier. Je m'attendais à poser une heure. Je suis fort surpris quand l'huissier me dit tranquillement:
--Frappez à cette porte.
Je frappe. J'entre. Un homme est assis devant un grand bureau.
--Monsieur le chef du département...
--C'est moi, monsieur. Que désirez-vous?
Sans autre préambule:
--J'étais hier au café du Nord, lorsque deux de vos agents sont venus arrêter mon ami, M. Razoua.
Le chef de la police genevoise m'interrompt.
--Alors, vous êtes aussi de la Commune?
--Oui, monsieur.
--Vous vous appelez?
Je dis mon nom, ce que j'avais fait.
--Je suis venu franchement vers vous. Si je devais être arrêté, comme vient de l'être mon ami, je préférerais continuer ma route, quitter sans tarder la Suisse, remonter vers la Belgique...
--Non, reprit le chef de police. Restez. Des demandes d'extradition nous ont en effet été faites...
Et, parcourant une liste:
--Votre nom n'est pas mentionné. Si nous avons arrêté M. Razoua, c'est pour vider, une fois pour toutes, la question. Si aucune preuve de délit de droit commun n'est fournie par le gouvernement français, nous le remettrons en liberté.[252]
[252] Razoua, arrêté le 17 juillet, fut remis en liberté dans les derniers jours d'août, le gouvernement français n'ayant fourni aucune preuve à l'appui de sa demande d'extradition. Voir pour détails, _la Proscription française en Suisse_ par A. Claris. Genève, 1873. Bibliothèque nationale Lb57, 1702.
--Vous m'autorisez à reporter cette conversation à mes camarades?
--Mais oui. Comme vous voudrez.
Je restai à Genève. Aucune preuve de délit de droit commun ne fut, bien entendu, fournie contre Razoua. Ne l'accusait-on pas, dans l'imbécillité de la répression, d'avoir volé une valise et une paire de bottes dans la chambre qu'il avait occupée lors de son commandement à l'École militaire!
Ce roman de la paire de bottes eut un réel succès à Genève. Les sociétés populaires protestèrent, avec la plus grande énergie, contre la violation du droit d'hospitalité. Razoua fut remis en liberté.
Et il ne fut plus jamais question d'extradition des communards en exil.
CEUX DE L'EXIL
MON AMI LE COLONEL
_Genève_
Juillet 1871.--Le matin. Je suis à Genève de la veille. Quelle bonne nuit--la première tranquille depuis les horreurs de la défaite--dans le petit hôtel, voisin de la gare, où je suis descendu! Plus de perquisitions. Plus d'arrestations. Plus de frayeurs qui tiennent l'œil ouvert et l'oreille aux aguets. Je suis libre. Libre. Je descends d'un pas léger la rue du Mont-Blanc. Le colosse de glace scintille là-bas, loin, loin--en France. Il ne me prend nulle envie d'aller l'admirer de près. J'ai trop peur encore des gendarmes.
Quelqu'un me tombe sur les épaules, m'étrangle de ses deux bras, m'embrasse à pleines joues.
--On m'a dit hier soir que tu étais ici...
C'est Brunereau.[253]
[253] Brunereau (Louis), ancien délégué à la commission du travail du Luxembourg en 1848, chef du 117e bataillon sous le siège, du 228e après le 18 Mars.
Brunereau, le commandant du 228e bataillon. Le «terrible fourreur de la rue des Martyrs», comme l'appellent les journaux versaillais. Brunereau s'est battu comme un lion. Il est à Genève depuis une quinzaine déjà.
Brunereau est mêlé, depuis les dernières années de l'Empire, au mouvement politique. Il est grand ami de Félix Pyat, et de Gambon.[254] Beau-père de Gromier, secrétaire de Pyat, qui a lu au banquet du 21 janvier 1870, à Saint-Mandé, le toast fameux «à la petite balle». Il me raconte qu'on l'accuse, dans son quartier, d'où il reçoit des nouvelles, de tous les méfaits. Sa boutique de marchand de fourrures de la rue des Martyrs étant toute proche de Notre-Dame de Lorette, on veut absolument qu'il ait tenté de mettre le feu à l'église. C'est lui qui a fondé le club qui s'est tenu le soir dans le sanctuaire! C'est lui qui a tout fait! Et c'est pour cela qu'il est le terrible fourreur.
[254] Gambon (Ferdinand), membre de la Commune (10e arrondissement), ancien représentant du peuple à la Constituante (1848), député à l'Assemblée nationale (1871). Membre du Comité de Salut public (10 mai).
Brunereau, en me racontant cela, rit de son bon rire.
Je le regarde pendant qu'il parle. La défaite n'a pas entamé son corps trapu et solide. Sur ses larges épaules, une tête puissante, un visage volontaire, au front têtu, où brillent deux yeux noirs. La barbe et la moustache grisonnantes.
Brunereau me nomme ceux qui sont là.
--Arnould est ici. Martelet.[255] Claris. Alavoine. Legrandais.[256] Cœurderoy. Chardon...
[255] Martelet, membre de la Commune (14e arrondissement). Représenta la Commune aux obsèques de Pierre Leroux.
[256] Legrandais, chef de bataillon après le 18 Mars. Plus tard, conseiller municipal du quartier Clignancourt (Montmartre).
--Chardon est arrivé?
Et tout de suite, je revois, devant moi, l'ami Chardon, dans son brillant uniforme de colonel commandant l'ex-préfecture de police. Chardon a très grand air sous l'uniforme. Grand, droit, la carrure imposante, la moustache blonde barrant la face pleine et rougeaude, les yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille--il a été soldat--la tunique à revers rouges et à boutons dorés. A cheval, il est magnifique, quand, l'écharpe rouge de membre de la Commune en sautoir, les glands d'or battant sur la garde du sabre, les bottes à l'écuyère étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d'or sur l'oreille, il passe sur le boulevard Saint-Michel, suivi, à distance, de son ordonnance. Parfois, s'il aperçoit quelqu'un de nous à la terrasse d'un café, au Cluny, au Soufflet, au d'Harcourt, il arrête sa monture, descend, jette les rênes à l'ordonnance, qui, respectueusement, attend le citoyen colonel.
Un soir, comme le canon tonnait furieusement du côté d'Issy, j'ai rencontré Chardon, avec deux officiers de son état-major, filant au grand galop de leurs chevaux, brûlant le pavé.
--Où vas-tu? lui ai-je crié.
--A Issy. Ça chauffe, me jette à la volée un des cavaliers.
Nous étions alors aux premiers jours de Mai.
Je n'ai plus revu Chardon depuis. Souvent, après la défaite, songeant à ceux dont on n'avait plus de nouvelles, j'ai pensé au brillant colonel... Vivant?... Mort?
Il vit.
--Alors, il est ici?
--Oui. Il n'y a guère plus d'une huitaine qu'il nous est tombé un soir au café du Nord, sans crier gare, encore tout frotté de poussière de charbon...
Et, comme j'interrogeais du regard:
--Ah! c'est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer la frontière, Chardon s'est entendu avec d'anciens camarades des ateliers du chemin de fer d'Orléans, où il a été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité du mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les braves gens l'ont enfermé--oui, enfermé--dans le charbon du tender. Ils avaient aménagé, dans le tas de houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif s'est enterré jusqu'à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du train, visite des passeports. Mon Chardon est bien tranquille. Le train remis en marche, les amis l'ont délivré... Il était si joyeux de mettre le pied sur le pavé de Genève, qu'il n'a même pas pris la peine de se foutre un coup de brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits.
--Mince! m'exclamai-je en riant.
--Nous allons le voir?
--Tout de suite.
--A deux pas. C'est là. Rue du Cendrier.
Nous nous sommes arrêtés en face d'un atelier de chaudronnerie. Derrière les vitres, cinq ou six hommes debout devant les établis. L'un d'eux tourne le dos à la rue, en bourgeron et culotte bleus.
Brunereau frappe à la vitre.
L'homme au bourgeron se retourne.
Chardon. C'est lui. Le membre de la Commune, élu par le treizième arrondissement, le colonel doré, botté et éperonné, aujourd'hui retourné à ses cuivres, à ses robinets, à ses marmites, dont l'atelier est plein, reluisants ou vert-de-grisés.
Dès qu'il m'a vu, Chardon s'est précipité.
--C'est toi, petit... Nom de Dieu... Ce que je suis content.
L'heure de fermeture de l'atelier est proche, Chardon serre la main de son patron et celles de ses camarades. Nous partons tous trois.
--Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout près, rue Guillaume-Tell. Dame! Ce n'est pas tout à fait le chouette appartement de la Préfecture... Un cabinet de douze francs par mois... Dans une demi-heure, au Nord.
La demi-heure écoulée, Chardon, ponctuel, la moustache relevée, l'œil bleu rieur, veston de velours noir et canne à la main, nous rejoignait. Un officier de cavalerie en civil. L'uniforme, hélas, est loin...
Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant, aujourd'hui disparu peut-être, chez Juge, dont les fenêtres donnent sur le Rhône.
Toute la soirée, on s'en doute, nous parlons des jours disparus, des amis dont on n'a pas de nouvelles, de Rigault, que quelques-uns s'acharnent à vouloir vivant, de ceux dont la mort est certaine, et que nous ne reverrons jamais plus.
--Il se fait tard--il est dix heures--nous dit brusquement l'ami. Vous savez, moi, il faut que je sois à l'atelier à six heures.
Durant tout son séjour à Genève, Chardon ne quitta pas son établi de la rue du Cendrier. Il n'y avait guère de jour, où, passant par là, je n'aille faire avec lui deux doigts de causette.
Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans la devanture du magasin de chaudronnerie, la haute stature de Chardon, sa chemise largement ouverte découvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur tachées de vert--le vert-de-gris du cuivre, sur lequel il battait sans relâche.
A quoi songeait, pendant ces longues heures, l'ancien membre de la Commune?
Je le lui demandai un jour.
--Ça ne t'a rien fait de te remettre, tout de suite, comme ça, au travail?
--Moi? Ça ne pouvait tout de même pas durer toujours, d'être colonel... Je n'y pense plus du tout.
Si. Il y pensait. Chaque soir, son travail fini, il revenait à nous, et c'étaient d'interminables causeries sur ces journées dont le souvenir ne pouvait s'arracher de notre mémoire.
Ouvrier d'élite, Chardon ne tarda pas à se faire remarquer. Une puissante société de construction genevoise l'envoya en Égypte, puis à la Havane et à Haïti, installer des machines à glace du système Raoul Pictet. Il resta à Port-au-Prince, où il ouvrit un restaurant et fit une petite fortune.
Un soir de 1900, on vint me prévenir au _Radical_ que quelqu'un me demandait.
C'était Chardon, que m'amenait Alavoine.
Chardon, toujours un colosse. Mais un colosse dont la panse s'est développée. Tout son être respire l'aisance. A sa boutonnière, un ruban tricolore.
--Qu'est-ce que c'est que ça? Te voilà décoré, maintenant! Si la Commune revenait, ça ferait bien sur ton uniforme...
--Mon vieux, me dit Chardon, quand nous fûmes dehors, ça, je l'ai gagné aussi sur un champ de bataille. Au cours d'une épidémie là-bas. Il paraît que je me suis distingué. On m'avait parlé du ruban rouge. J'ai mieux aimé prendre ce petit bout de ruban tricolore, qui est modeste, mais qui récompense, comme l'autre, les actions d'éclat.
--Tricolore! T'as pas honte...
Chardon s'était retiré dans son pays natal, à Vierzon. Il y mourut, estimé et aimé de tous. Il avait une sœur religieuse. On m'a dit--mais je ne saurais l'affirmer--que, n'ayant laissé aucune instruction à ses proches, l'ancien membre de la Commune, l'ancien colonel commandant la Préfecture de police, l'ami de Raoul Rigault, de Ferré et de Duval, fut enterré à l'église.
LE PÈRE GAILLARD
_Genève_
Fin juillet 1871. A la terrasse du café du Nord. Massenet, Cœurderoy, Fesneau, Noro, moi. Massenet a été quelque chose comme colonel d'armement. Cœurderoy, chef de bataillon dans le neuvième. Fesneau, président de la Ligue du Midi. Noro, colonel de la quatrième légion. Nous parlons de nos évasions. Comment sont partis les uns et les autres. Massenet conte qu'il a emprunté l'uniforme d'un sien parent, officier de gendarmerie. Survient Edmond Bazire, l'ancien rédacteur de la _Marseillaise_ de Rochefort.
Bazire ne s'est pas trop compromis pendant la Commune. Il n'a guère fait autre chose que d'envoyer des correspondances à la _Liberté_ de Bruxelles. Mais il a fort mauvaise réputation. Dans les environs de juin 1870, un jour que l'empereur sortait, en voiture, par le guichet du quai, Bazire s'est hissé sur les épaules de ses voisins, et il a crié de sa voix zézayante: «Vive la République!»[257] Il a fréquenté, à Paris, le salon de Nina,[258] où visitaient des gens suspects, comme Raoul Rigault. Il n'en fallait pas plus pour être arrêté et enfermé à l'Orangerie.
[257] Le _Rappel_ du 10 février 1870 raconte ainsi son arrestation: «M. Bazire, rédacteur à la _Marseillaise_, a été arrêté à deux heures sur le quai de l'Orangerie. L'empereur se promenait sur la terrasse. Le citoyen Bazire a levé son chapeau et crié: Vive la République! Des agents se sont jetés sur lui et l'ont arrêté sur le champ.»
[258] Nina Gaillard, dite Nina de Villars, musicienne et poète. Femme séparée d'Hector de Callias, journaliste, frère du peintre Horace de Callias. Nina avait ouvert, dans son appartement de la rue Chaptal, un salon littéraire, artistique et bohème où fréquentaient, à coté de poètes et d'artistes, des révolutionnaires comme Raoul Rigault et d'autres. Prise de peur après la répression versaillaise, elle s'enfuit à Genève. Elle y donna des concerts de musique classique, où elle se faisait présenter sur la scène par l'ancien membre de la Commune, fusionnien, Babick, vêtu d'une redingote à la polonaise, boutonnée jusqu'au col, bottes montantes, et ceinture rouge à la taille. Le public genevois, effaré, déserta vite. Quand elle fut rassurée, Nina retourna à Paris, où elle s'installa, avec sa mère, rue des Moines, aux Batignolles, son salon toujours ouvert. On y rencontrait Charles Cros, le musicien Cabaner, Ghys, Catulle Mendès, Bazire, etc.
--Tu t'assieds?
Bazire prend place. Massenet finissait son récit.
--Moi, commença Bazire, c'est bien plus drôle. Je suis venu ici dans un corbillard...
Nous partons d'un éclat de rire. D'autant plus sincère que ce brave Bazire, avec sa chevelure noire, épaisse et frisée, sa face aux traits tirés, ses gros yeux qui roulent, et son bras infirme qui remue toujours, a bien l'air le plus lugubre du monde.
--Dans un corbillard! Ah! Ah! exclame Noro, railleur.
--Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais pas. On vient me dire qu'un ami conduisait hors frontière le corps de sa femme, récemment décédée. Il m'offre de l'accompagner. Je serai le beau-frère... Nous prenons place tous les deux dans le wagon funéraire. Une première fois, on visite les passeports. Je me fais le plus possible une figure d'enterrement... Le commissaire ouvre la porte. Devant ce spectacle navrant de deux hommes veillant un cadavre, il s'arrête, se découvre, salue... Le train repart... Même scène à la frontière... Je n'avais plus qu'à essuyer mes pleurs. C'était fini... Le tour--un tour qui manquait de gaieté, mais qui ne m'en sauvait pas moins--était joué.
Bazire a fini.
--Et toi? dis-je à Cœurderoy.
Cœurderoy va nous raconter son histoire, quand un coup de coude me fait retourner vers mon voisin. Massenet.
--Quoi?
--Dirait-on pas le père Gaillard... Là. En face de nous, avec Claris?
Le père Gaillard--Gaillard père, disait-on, à la fin de l'Empire, pour le distinguer de son fils, Gaillard fils, dessinateur et poète révolutionnaire,--a été nommé par Rossel directeur général des barricades. Il a démissionné quelques jours avant la débâcle. Mais il n'en était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont raconté sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès, de Billioray, d'autres que nous savons parfaitement vivants. C'est encore un ressuscité.
Les deux promeneurs se sont approchés de notre table. Claris, ancien chef du bureau de la presse à l'intérieur--l'intérieur de la Commune--est à Genève depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de noir, le visage complètement rasé, l'accompagne.
--C'est bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que c'est le père Gaillard... Voyez son nez... Il n'y a qu'un nez comme ça sur la terre...
Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde. Ce nez est un signalement à lui tout seul. Comment diable les argousins ont-ils pu laisser passer à la frontière un nez qui dénonce son homme à première vue! Jamais appendice nasal d'honnête homme--car le père Gaillard est un brave homme s'il en fut, travailleur et probe,--n'a été plus bizarrement retourné, contourné, aplati. Notre ami Léon Massol,[259] qui, en qualité d'ingénieur de la ligne en construction Genève-Annemasse, a des mathématiques, trouvera, dès sa première rencontre avec le père Gaillard, que ce nez est en paraboloïde hyperbolique!
[259] Massol (Léon), ingénieur. Il s'adonna plus tard aux études pasteuriennes. Membre du Comité de l'Institut Pasteur, il mourut en décembre 1909 directeur du laboratoire de bactériologie de l'Université de Genève, qu'il avait créé.
Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en carmagnole et bonnet phrygien, pardonne, ô mon vieux Gaillard, ces innocentes plaisanteries...
Claris a rencontré le père Gaillard--car c'est bien lui--rue du Mont-Blanc. Le vieux barricadier--Gaillard, qui a été de 48 et de 51, a dépassé la cinquantaine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà très vieux--cherchait, depuis le matin où pouvaient bien nicher les amis réfugiés à Genève.
Gaillard prend place. Présentation et serrements de mains. Massenet, seul de nous, le connaît pour avoir été en relations de service avec lui pendant la Commune. Bazire l'a rencontré sous l'Empire, à la _Marseillaise_. Moi, je l'ai vu dans les réunions publiques. Une entre autres, à Belleville, le soir même du Quatre-Septembre. La scène se représente à ma mémoire.
Dans une salle de café-concert, une foule houleuse. J'étais entré avec Vallès. Nous avions pris place tous deux au bureau, comme assesseurs.
Brusquement, sans crier gare, un homme, tête nue, la chevelure et la barbe grisonnantes, fend la foule, se précipite sur l'estrade.
--Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont reformés. Ils poursuivent les patriotes. Nous sommes trahis.
Et l'orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous son veston. Il la brandit.
--Aux armes! Secourons nos frères!
La foule s'affole. Un pauvre diable, qui cherche à fuir, se jette, tête baissée, dans une glace qu'il prend pour une porte ouverte. La glace se brise. L'homme hurle de douleur. Une lampe à pétrole se décroche et tombe. Brouhaha...
--Si nous fichions le camp? me glisse Vallès.
Nous filons par la porte des artistes.
Nous tombons dans une cour plantée d'arbres.
Cinq minutes après, nous rentrons. La salle est vide.
L'homme à la hache, c'était le père Gaillard.
Gaillard, assis entre Noro et Cœurderoy, est muet. Je le considère. Avec sa lévite noire, son visage glabre et mat, il a l'air d'un bedeau. Où est le brillant colonel des barricades, que j'ai admiré un jour, debout sur le glacis de la formidable machine qu'il avait édifiée à l'entrée de la rue de Rivoli?
Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Épée au côté. Revolver passé dans le ceinturon verni. Glands d'or de la dragonne battant sur la cuisse. Cinq galons d'or aux manches et au képi. Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le plus parfait à consulter pour ceux qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la grande insurrection parisienne.
Quelques semaines après sa première visite au café du Nord, je rencontrai Gaillard. Il avait laissé croître la barbe, qu'il portait d'habitude entière. Tête nue, comme toujours, la crinière au vent, il déambulait d'un pas alerte. Une serge à la main.
--Où vas-tu?
--Eh, parbleu! Je vais chercher de l'ouvrage.
Le père Gaillard s'était, comme Chardon, le chaudronnier-colonel, vite remis au travail. Cordonnier habile, véritable artiste en chaussures, la clientèle vint rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment, dans la haute société genevoise, de se faire chausser chez le communard.
Je ne me rappelle plus pourquoi le père Gaillard quitta sa cordonnerie pour fonder, à Carouge, près de la frontière, un petit établissement auquel il avait donné le nom de _Café de la Commune_.
Au coin d'une rue, une salle étroite, avec quelques tables et de rares clients, sauf les étrangers attirés par les articles des journaux parisiens. Les Anglais et les Américains qui prenaient, pour aller voir le père Gaillard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout au moins à forger de terribles complots, la fine fleur de la Commune. Ils étaient vite désillusionnés. La seule curiosité du _Café de la Commune_ résidait dans l'apposition, sur les murs de la salle, de nombreuses photographies représentant, bien entendu, les barricades élevées par le père Gaillard. Au milieu d'elles, un portrait en pied, à la plume, du vieux barricadier, par son fils. C'était tout.
Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève pour aller habiter Altorf, je perdis de vue le père Gaillard. Je ne devais le revoir que longtemps, longtemps après.
Un jour, il y a de cela une douzaine d'années, j'étais allé à l'Hôtel de Ville voir mon ami Callet, ancien communard comme moi, alors régisseur des propriétés communales. Nous vînmes à causer du père Gaillard.
--Tu veux le voir? me demanda Callet.
--Pourquoi pas?
--Eh bien, rends-toi place des Petits-Pères, au numéro 2. Frappe à la vitre de la loge du concierge. Le père Gaillard viendra t'ouvrir.
Gaillard, vieux, sans le moindre sou de côté, avait sollicité une place de concierge de l'un des immeubles appartenant à la Ville. Callet l'avait nommé à la place des Petits-Pères.
J'allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je passais par là, je m'accoudais, pour causer, aux jours de la belle saison, sur le rebord de la large baie derrière laquelle il tapait sur la semelle sans répit.
Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai. Il marchait devant moi, droit et sec, le chef tout blanc toujours découvert, balançant de la main gauche un paquet noir, probablement des bottines qu'il allait livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui frappai sur l'épaule.
--Eh bien! Comment va?
--Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère d'armes, je vieillis--il était plus qu'octogénaire. Je ne vois plus clair...
Je le regardai. Ses prunelles étaient comme décolorées et vides. Nous fîmes ensemble une cinquantaine de pas.
--Allons, à un de ces jours...
Quelques semaines après, ouvrant le _Temps_, je trouvai la nécrologie du vieux barricadier. Le brave père Gaillard s'était éteint à l'âge respectable de quatre-vingt-quatre ans, laissant, m'a-t-on raconté, un fils jeune encore, qu'il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en l'honneur de son maître, l'_Ami du Peuple_.
Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolutionnaire, maratiste fervent jusqu'à sa dernière heure, s'appelait Napoléon.
DIMANCHE A LA FRONTIÈRE
_Genève_
Premiers jours de septembre 1871.--Nous nous sommes donné rendez-vous, une douzaine, sur le pont du Mont-Blanc. Nous irons jusqu'à la frontière. Au Grand-Saconnex. Ce n'est pas loin. Une petite heure de marche. Nous arroserons de quelques picholettes de vin blanc une miche de pain et une tranche de gruyère. La nuit tombée, nous reviendrons à la fraîche.
La frontière! Qui n'a pas vécu en exil--les premiers jours surtout--ne peut comprendre ce que ce mot, frontière, renferme d'angoisses et de désirs.