Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 25

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La bouteille de marc était à moitié vide.

_la chambre aux Prussiens_

L'oncle rompit le silence.

--Maintenant, je vais te monter dans la chambre aux Prussiens. C'est bien assez pour toi.

La chambre aux Prussiens est un grenier, tout en haut de la maison. Par une lucarne, on aperçoit les toits rouges de la ville.

--Et surtout, nom de Dieu! Pas le nez à la fenêtre. C'est la consigne.

Mais il fait nuit. J'ai la tête quelque peu alourdie par les fumées du marc du Jura. Je soulève le rideau. Les étoiles brillent sur le ciel d'encre. Les montagnes dessinent leurs gigantesques échines, comme un troupeau de mastodontes... Par là-bas, c'est la Suisse...

La Suisse! Terre de liberté! Guillaume Tell! Helvétie hospitalière! Le décor superbe, le silence, la tranquillité d'âme, m'invite aux souvenirs lyriques...

Vallons de l'Helvétie Objet de mes amours...

Ah, oui! Quand donc foulerai-je ton sol tranquille, Suisse chère aux proscrits! Quand donc ne reverrai-je plus les buffleteries blanches et la bleue tunique de nos vaillants Pandores? En Suisse, certes, il doit y avoir aussi des gendarmes. Mais, assurément, de pacifiques et peu subtils gendarmes, avec des sabres qui n'ont jamais découpé que les fromages de gruyère de leur pays, épais comme des pavés de pain d'épice, larges comme des roues de carriole. O fromages suisses aux doux yeux de gazelles... les yeux des gendarmes de la libre Helvétie doivent ressembler aux vôtres... Mais les gendarmes de France... Brrr!

Et ma foi, au fond, suis-je assez bête de m'émotionner! Zut pour les gendarmes, pour leurs tuniques et pour leurs buffleteries! Mon oncle est leur ami. O gendarmes qui m'avez jusqu'ici procuré de si mauvais instants, je me fous décidément de vous...

Mon oncle m'a raconté tout à l'heure, pendant que nous vidions la bouteille de marc, ce que c'est que la chambre aux Prussiens.

Comme tous ses compatriotes, il a dû loger l'ennemi. En sa qualité d'ancien guerrier, chevalier de la Légion d'honneur, décoré de la médaille militaire, rentier et propriétaire, il a vu arriver un beau soir, porteurs d'un billet de logement, deux gaillards à casque à pointe, qui réclamaient de lui une hospitalité forcée. Deux sous-officiers.

--Que veux-tu! me disait le vieux brave. C'est la guerre. Moi aussi, j'ai souvent logé chez l'habitant. Je n'avais rien à dire.

Mon oncle s'anima subitement. Un éclair passa dans ses yeux.

--Mais, ces deux cochons-là! Figure-toi qu'ils ne parlaient pas un mot de français... Ils commencèrent tout de suite à faire du vacarme, tapant leurs sabres sur les murs... Ils m'avaient sûrement pris pour un pékin...

Et redressant sa haute taille:

--Un pékin, moi! Ah! ça n'a pas traîné... J'en empoigne un au collet... Je lui fais faire demi-tour... Je lui fous le nez sur ma photographie, du temps où j'étais en Afrique, mon portrait en marchis-chef... Au fait, tu ne m'as jamais vu en marchis-chef?

--Si, si, mon oncle, quand vous veniez en vacances chez papa.

--C'était rien, ça. Tu ne m'as jamais vu à cheval à la tête de mes hommes. Ah! mille tonnerres! Quand je me souviens de ce temps-là!

Et le vieux marchef, qui, avec ses 1 m. 90, avait dû être un admirable soldat, s'enthousiasmait, jurant que, s'il n'avait pas été retraité, les Prussiens en auraient vu de dures!

--Voyons, mon oncle, calmez-vous, lui dis-je doucement. Si vous criez si fort, vous allez faire venir les gendarmes.

L'oncle eut un sourire d'affectueuse pitié. Il retourna à ses Prussiens.

--Oui, reprit-il, je lui fais faire un demi-tour... Je le fous devant ma photographie... Un autre demi-tour... Je lui fous le nez sur ma croix...

Il fallait entendre avec quelle intonation le vieux marchis parlait de sa croix!

Sa croix!

Je crois que celui qui eût jeté un regard de travers sur le cadre ovale, sous le verre duquel elle reposait, au-dessous d'un large ruban rouge, se serait exposé à passer un fichu quart d'heure.

--Oui, ma croix! reprit l'oncle. Et je lui gueule dans l'oreille, au Prussien: «Si tu touches à celle-là, mon vieux, gare à toi! Et, maintenant, demi-tour à gauche, et allez ronfler tous les deux là-haut.» Mes deux bougres ne se le sont pas fait dire deux fois, comme tu dois t'en douter. Ils ont enfilé l'escalier sans broncher. Je leur avais fait mettre deux matelas par terre. Le lendemain ils sont descendus tout gentils. Je crois bien que la veille ils étaient saouls. Ils m'ont parlé dans leur charabia. Ça devait être des excuses. Depuis nous avons vécu en bons amis. Bons amis, tu comprends, comme on peut l'être avec des Prussiens. Mais, enfin, vois-tu, entre soldats, même pas du même pays, ça n'est plus comme avec des pékins...

Et, essuyant sa moustache, mon oncle conclut:

--Un communard! ça ne vaut pas plus qu'un Prussien. Tu vas coucher là-haut.

Je m'endormis dans la chambre aux Prussiens, heureux et tranquille pour la première fois depuis les terribles jours. Je vis danser jusqu'au matin, dans un nuage vague, des gendarmes suisses bons enfants, des croix de la Légion d'honneur, des fromages de gruyère, et de gentilles petites Suissesses qui m'accueillaient sur la libre terre d'exil.

Ah! le beau rêve! le bon sommeil, abrité sous l'aile de l'ange-gardien--le bon ange de la gendarmerie de Poligny.

_apparition_

Vers les onze heures, je descendis, frais et dispos. Je retrouvai l'oncle à son poste d'observation, debout sur les marches, fumant sa pipe.

Je m'étais assis derrière la porte vitrée, et, là, nous causions à mi-voix. Subitement, mon oncle rentre, ferme la porte d'entrée.

--Est-ce que tu serais déjà filé? Depuis deux minutes, je vois un escogriffe--c'était un de ses mots favoris--qui se promène dans la rue et qui regarde toutes les maisons, l'une après l'autre. Je ne connais pas cette figure-là... Tiens, le voilà qui s'approche... Regarde...

--Qu'as-tu? me dit l'oncle, voyant mon trouble.

--Ce que j'ai! Mais, mais, c'est lui...

--Mais qui, lui?

--Qui? L'ami. Celui qui a été arrêté avec moi à Chaumont. Je vous ai conté l'histoire hier soir... Comment diable est-il ici!

L'excellente face de mon oncle passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel dont peut s'imprégner la peau d'un vieux brave qui en a vu de tous les calibres, au cours des trois congés successifs de sept ans, qui lui avaient valu les suprêmes honneurs de marchis-chef d'artillerie, médaillé et enfin décoré. Bien sûr, il n'avait jamais vu un simple pékin, ou plutôt deux simples pékins, avoir en vingt-quatre heures de si drôles d'aventures que les nôtres.

--Comment! lui! Mais tu m'as dit hier qu'il avait été foutu en prison par le commissaire!

Bellenger--car c'était lui--était toujours au milieu de la rue, hésitant.

L'oncle alla à lui.

--Vous cherchez M. Vuillaume. C'est moi. Entrez.

Lorsque l'ami fut entré:

--Nom de Dieu! exclama le vieux soldat, est-ce que vous allez tous venir ici, les uns après les autres? J'en ai assez. Et...

La figure de Bellenger marquait un effarement profond. Il voyait certainement l'oncle fort en colère, ce qui n'était pas, car l'excellent homme se radoucit vite et, tendant sa main:

--Les amis des amis sont les amis. Vous êtes ici comme le neveu,--chez vous. Il est onze heures. Je m'en vais faire ma partie... avec les gendarmes. A midi, nous déjeunons.

Et, s'adressant à moi:

--Tu lui feras la leçon. Pas le nez dehors. C'est la consigne. Vous me raconterez tout ça avec la côtelette. Je ne peux pas rester plus longtemps. Il est déjà onze heures cinq. Voilà cinq minutes que je devrais être au café.

Le brave homme, que vingt et un ans de ponctualité militaire avaient coulé dans un moule chronométrique, avait ainsi toute sa journée réglée à la minute.

--Eh bien? dis-je à Bellenger.

--Mais, et toi, avant tout. Comment as-tu fait?

Je lui racontai mon histoire. Il reprit:

--Quand je fus sur le trottoir de la gare de Chaumont, déjà une dizaine de personnes avaient été prises, faute de passeports. Deux femmes. On en ramassa encore quatre ou cinq. Au départ du train, nous étions une quinzaine. Le commissaire nous quitta sans mot dire. Nous restâmes seuls avec les deux gendarmes qui nous conduisirent, à travers la ville, jusqu'au commissariat. Nous attendîmes jusque vers neuf heures, nous racontant mutuellement nos infortunes. La plupart de mes co-arrêtés étaient des négociants ou des ouvriers qui n'avaient pas pris la précaution de se munir de passeports, et qui, je le sus plus tard par le commissaire lui-même, purent repartir par le train suivant, après avoir justifié de leur identité.

--Et toi, est-ce que tu as aussi justifié de ton identité? dis-je en riant.

--Moi! mais tout ce qu'il y a de plus facilement. Je n'ai nullement caché mon identité. Mieux que cela, c'est le commissaire lui-même qui s'est chargé de la reconnaître. Tu pourrais voir à la gare de Dôle, où, avec un peu de bonne volonté, l'employé du chemin de fer le retrouverait, le billet que nous avions pris à Troyes, timbré et signé de ce même commissaire de Chaumont qui m'a arrêté.

J'ouvris les yeux tout grands:

--Comment? Le commissaire! Timbré ton billet, à toi...

--Dame! Il ne l'aurait très probablement pas fait pour tout le monde. Et, au fond, je préfère avoir été arrêté seul... J'ai tout lieu de croire que toi, tu y serais resté... Écoute.

_malin commissaire_

Mon tour venu, commença l'ami, je suis introduit chez le commissaire. Sans lever la tête, il m'interroge:

--Vous avez été trouvé dans un compartiment du train express, passant à Chaumont à quatre heures du matin, sans passeport!

--Oui, monsieur.

--Vous vous appelez?

--Henri Bellenger.

Le commissaire lève la tête.

--Vous vous appelez Henri Bellenger? Tiens, j'ai connu un monsieur Henri Bellenger, jadis, à Châteauroux... Mais, c'est bien vous... Vous ne me reconnaissez pas?

Je dois à la vérité de dire que je ne reconnaissais encore que vaguement ce brave commissaire, qui m'avait connu à Châteauroux, et qui avait l'air d'avoir conservé de cette connaissance un souvenir qui ne pouvait que m'être agréable en ce moment.

--Mais, oui, vous vous rappelez bien, j'étais de ce temps-là commissaire à Châteauroux. Vous, vous étiez employé dans une librairie...

C'était exact.

--Comment diable n'avez-vous pas pris de passeport? Ah! vous avez de la veine d'être tombé sur moi? Ça vous aurait fait avec un autre une fichue affaire. Ah! ces canailles de Parisiens, ils nous en donnent du fil à retordre! Dire qu'il a encore fallu, ce matin, que j'aille trimer sur le quai...

Et, après une pause de quelques secondes:

--Ah! pour le coup, vous allez déjeuner avec moi... Nous causerons du vieux temps...

Et voilà comment, sans avoir eu besoin de donner d'autres explications, je suis tombé sur un commissaire qui m'avait connu jadis et qui m'a invité à déjeuner... Un fort bon déjeuner, ma foi.

--Où allez-vous? me dit mon commissaire, quand l'heure du départ fut arrivée.

Je lui montrai mon billet.

--Vous allez à Dôle? Mon cher, vous pourriez encore être arrêté en route. Je vais vous viser votre billet. Vous n'aurez qu'à le montrer si on vous demande quelque chose. Vous direz que vous êtes envoyé à Dôle pour mon service.

De mieux en mieux, pensai-je. Me voilà bel et bien de la police. Pour le coup, je n'ai plus rien à craindre.

Le commissaire prit mon billet, y imprima un superbe timbre qu'il illustra de sa griffe. Il me reconduisit à la gare, me mit dans le train. Quand la locomotive siffla, il me criait encore, en saluant de la main:

--Bon voyage! Et quand vous repasserez, venez me demander la côtelette de l'amitié.

--C'est merveilleux, dis-je... Et cela vaut mieux, en effet, qu'il t'ait arrêté que moi, qu'il n'avait pas connu à Châteauroux... Et tu es arrivé à Dôle? Comment as-tu eu l'idée de venir ici nous retrouver?

--A Dôle, quand j'ai demandé, à l'hôtel, où demeurait M. Vuillaume, ton oncle, dont tu m'avais parlé, ancien militaire, décoré, j'ai appris ton aventure, qui avait déjà été racontée par la petite bonne. On m'a dit que tu avais filé sur Poligny. J'ai couché à Dôle et me voici.

A ce moment, l'oncle rentrait.

--Midi deux minutes! s'écria-t-il. Nous devrions déjà être à table.

Il fallut que Bellenger racontât de nouveau son histoire.

L'oncle riait à en étouffer. A la fin, il dit sentencieusement:

--Ce qu'ils sont bêtes, ces pékins de commissaires. Ah! si ç'avait été un soldat! vous ne l'auriez pas foutu dedans comme cela.

--Alors, mon oncle, vous auriez mieux aimé que l'ami Bellenger fût pincé?

--Tonnerre de Dieu! reprit le brave homme. Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire. Je n'ai pas appris le latin. Je puis bien m'embarbouiller... Mais, ça ne fait rien, tu seras bien d'avis avec moi que ces pékins-là, c'est vraiment trop bête de laisser échapper deux gaillards comme vous... Allons, à votre santé!

Et, après avoir choqué nos verres, il enfila sous ses lèvres riantes une colossale et limpide rasade.

HORS FRONTIÈRE

_départ_

Nous n'étions qu'à trente kilomètres de la frontière. Il y a là, au pied de la montagne, un petit village, les Rousses, à cheval sur la ligne qui sépare la France du canton de Vaud. Souvent j'avais entendu parler des Rousses par mon père, qui racontait d'effrayantes histoires de contrebandiers de son temps. Je crois même me rappeler que son père à lui, mon grand-père, un fier lapin qui avait une douzaine d'enfants--je ne l'ai jamais connu, l'excellent aïeul--devait tremper de temps à autre dans ces histoires.

Atteindre les Rousses, c'était la liberté.

Comment les atteindre?

D'une façon bien simple. En trouvant un homme sûr qui, mis au courant du secret, nous conduirait en voiture au point le plus proche, de façon que nous puissions franchir la frontière sans passer devant le poste de gendarmes de la route nationale.

Et, pendant les heures de notre prison de famille, nous consultions une carte de la région que nous avait procurée l'oncle. Nous marquions d'un trait rouge les chemins. C'est là que nous irons. Et puis, nous arriverons là, à ce croisement de routes. Les gendarmes sont là. Ensuite, il n'y a plus qu'un saut.

Un jour, l'oncle entra, rayonnant:

--Ça y est. J'ai trouvé ton homme. Un vieil ami de ton père. Il a sa voiture. Vous partirez le soir. Vous coucherez à Champagnole. A la pointe du jour, il vous conduira à deux cents pas de la frontière. Là, il vous abandonnera. C'est si près, qu'il vous verra passer.

A entendre l'oncle, cinq minutes après avoir serré la main de notre guide, nous pouvions le saluer de notre casquette, levée au soleil de la libre Helvétie.

Le jour du départ arriva. Il y eut, ce midi-là, grand déjeuner chez l'oncle. Jusqu'aux tout petits enfants, tout avait été invité. Je vois encore une vieille et bonne tante, l'unique sœur de mon père, la tante Françoise on l'appelait, dévote, qui pleurait de joie en m'embrassant, moi, qui avais été de la Commune! Adorable femme! Elle reprochait à son frère le soldat de ne pas l'avoir avertie plus tôt de ma présence...

--Je l'aurais caché dans l'église, disait-elle.

Après le déjeuner, elle fila, silencieuse, en me jetant un dernier regard.

--Elle va prier pour toi, me dit l'oncle. Elle sait que tu dois passer la frontière demain matin. Je parierais, ajouta-t-il avec un gros et bon rire, je parierais qu'elle sera demain à la première messe.

_vers le Jura_

Le programme fut exécuté de point en point. Cela ne se brouilla qu'à la fin, lorsque nous fûmes arrivés à la dernière étape, aux deux cents mètres qui nous restaient à franchir.

--Vous voyez bien ce chemin blanc, nous dit notre guide, eh bien, il ne vous faut pas prendre par là. Suivez ce petit sentier. Toujours à gauche. Sans cela, vous tomberez sur le poste-frontière. Les gendarmes ne vous diraient très probablement rien. Mais il vaut mieux encore passer derrière eux que devant.

Une dernière poignée de main.

--Vous me ferez signe, hein! de là-bas. Je ne vous verrai peut-être pas. Mais je serai content tout de même.

En marche!

Hélas! nous manœuvrâmes tout à rebours.

Brusquement, devant nous, à vingt-cinq pas, une petite maison grise. Un banc. Et, sur ce banc, un gendarme en culotte et veste de coutil gris, tirant des bouffées de sa pipe. Le képi bleu à bande blanche me fit tressaillir.

Si près du but!

--Pas de blague, dis-je à mon compagnon. Lentement, et allumons une pipe. Ça donnera confiance.

La pipe allumée, nous marchâmes tranquillement. Le gendarme salua. Nous aussi.

--Voilà la borne, me dit, tout bas, Bellenger.

A quelques pas, la borne-frontière se profilait.

Ah! cette fois, c'est fini. Encore dix pas... cinq... un. Nous y sommes. La voilà, cette borne bénie, avec, d'un côté, l'écusson de France. Un aigle ou un N. Je ne sais plus. Mais le côté suisse, je l'ai toujours dans l'œil, cet écusson du canton de Vaud. C'est fini. Nous sommes libres. Le dernier homme qui nous ait salués sur la terre française, c'est précisément le gendarme, qui nous venge ainsi de toutes les terreurs que nous ont imposées ses frères et amis.

--Ça ne fait rien, dit Bellenger, marchons. Nous ne connaissons pas le pays. Si le sentier faisait un détour, nous pourrions nous retrouver en France. Le meilleur est de marcher jusqu'à ce que nous rencontrions un village, où nous puissions vraiment nous reposer à l'ombre du drapeau suisse.

Et nous marchons, nous marchons. Je me retourne pour voir si nous apercevons notre vieux guide. Rien. Je lève ma casquette et je l'agite.

Nous grimpons à travers les sentiers rocailleux, à l'ombre des pins gigantesques. Nous sommes en plein Jura, respirant l'air pur et odorant de la montagne. Autour de nous, les mousses montrent leurs fleurettes blanches. Les roses des Alpes ouvrent leurs corolles. Nous en cueillons une brassée, regrettant de ne pouvoir vivre en ces temps heureux, où, au détour du chemin, le voyageur pouvait déposer son offrande au pied de quelque divinité protectrice.

_contrebandier_

Un toit de grosses tuiles rondes. Un chalet. Un paquet de maisons. Une auberge. Un jolie fille sur le pas de la porte. Entrons.

--Où sommes-nous ici?

--Saint-Cergues, monsieur.

--En Suisse?

La belle fille se mit à rire.

--Eh oui! canton de Vaud.

--Alors, servez-nous à déjeuner.

Un homme s'est approché. Figure embroussaillée. Yeux enfoncés dans l'orbite. Un gros chien l'accompagne et le suit pas à pas. Les pieds disparaissent sous un tas de chiffons informes qui lui font comme des pieds d'éléphant. Drôle de compagnon.

L'homme nous aborde.

--Vous n'êtes pas de la montagne, messieurs, nous dit-il, car je vois que mes pattes vous semblent extraordinaires.

Et riant, d'un bon rire, qui éclate, sonore, dans le silence des arbres:

--Vous n'avez donc jamais vu de contrebandier?

Un contrebandier! un insurgé, lui aussi! Quelle rencontre, après toutes nos luttes!

--Eh parbleu! contrebandier mon ami, mon frère, topons là. Et, à table ensemble! Nous ne sommes pas contrebandiers, mais nous sommes bien pis.

La belle fille avait apporté un gigot froid presque entier et du vin aux reflets d'or.

L'homme aux pieds d'éléphant arrachait, de sa mâchoire de sanglier, des tranches énormes de gigot, qui disparaissaient comme des feuilles mortes dans un gouffre...

Nous lui racontons notre histoire. Nous lui disons que nous sommes deux Parisiens, tout à l'heure encore poursuivis et traqués, comme il l'est lui-même tous les jours...

--Ah! tonnerre, hurlait-il. Si je vous avais connu, c'est moi qui vous l'aurais fait passer, la frontière, à la barbe des gendarmes... Ah! je les connais, les sentiers... A propos, qu'est-ce que c'était que ça, la Commune?

Nous lui dîmes rapidement les colères et les rêves de ceux qui l'avaient faite. Colères de vaincus. Rêves de précurseurs. A nos paroles, l'œil du contrebandier s'allumait d'une joie fauve.

--C'est ça, la Commune! criait-il entre deux énormes bouchées sanglantes. Ah! nom de Dieu! Si j'y avais été...

Nous dûmes apaiser son enthousiasme. Il voyait déjà rougir dans le ciel l'aurore de la prochaine...

--La Commune! Moi aussi, je suis de la Commune! En guerre, chaque jour, avec les douaniers qui me guettent et qui me foutraient une balle dans la peau, s'ils voyaient dépasser ma frimousse à l'angle du rocher...

Et, sombre:

--Je ne suis pourtant pas un voleur. Je travaille comme un chien--avec toi, mon vieux, dit-il en caressant l'énorme bête qui fixait sur lui ses grands yeux clairs--plus qu'un chien. La femme et les petits en vivent... Allons, messieurs, bonjour... Je file...

Le chien suivit le maître. Le contrebandier disparut sous bois.

Et nous restâmes tous deux, pensifs, le cœur serré, songeant à cette révolte de tous les jours qui mord au cœur une part de l'humanité...

_au port_

Nous descendons le Jura, presque en courant. A nos pieds se développe l'immense nappe bleue du lac, qu'encadre le grandiose rideau des Alpes, éblouissantes sous l'ardent soleil de juillet.

Libres! Plus de gendarmes! Plus de passeports! Plus de commissaire! Plus de prison, plus de bagne, plus de fusillade!

Après trois heures de descente vertigineuse, nous sommes à Nyons. Un bateau à vapeur nous ouvre ses flancs.

Genève!

Où dirigeons-nous nos pas?

Bien sûr, quelques-uns des nôtres ont déjà mis le cap sur la ville hospitalière. Mais où diable les rencontrer? Il est six heures. Si nous interrogions quelque passant?

Un solide gendarme suisse--ça doit être un gendarme--est là de planton, à la sortie du bateau.

Si je demandais au gendarme? Un gendarme suisse, ça doit être tout ce qu'il y a d'aimable. Allons-y.

--Pardon, monsieur le gendarme. Est-ce qu'il y a un café où se réunissent de préférence les étrangers?

Le gendarme me toise. Il veut évidemment être un sérieux gendarme. Il a l'air de me répondre que cela lui est bien égal. Ou plutôt il ne me répond rien du tout. Je réitère.

--Nous venons pour la première fois ici... Nous sommes Français... Nous voudrions retrouver des camarades...

--Bon! bon! s'exclame alors le guerrier. Je vois ça. Vous êtes des Parisiens.

--Eh! ma foi, oui, monsieur le gendarme.

--Vous en trouverez au café du Nord, de vos amis... Tenez, vous n'avez qu'à traverser le square...

GENÈVE

_Eugène Razoua_

Quelques jours après. Au café du Nord. Dès les premières arrivées, ç'a été le rendez-vous. L'horizon est superbe. La croupe bleue du Jura. Les hauts sommets neigeux qui enserrent le lac. Cette croupe du Jura, je cherche, sur le sombre tapis de ses forêts, la trace blanche de la route que j'ai descendue en courant. Libre, libre enfin...

Cinq heures et demie, battant.

--Tiens, Razoua?

Razoua s'assied. Il bourre sa pipe, arrose goutte à goutte l'absinthe blanche qu'on vient de lui verser.

Il est là depuis dix minutes quand deux hommes s'approchent.

--Vous êtes bien M. Razoua.

--Oui... Et après?

Ce «et après,» Razoua l'a dit d'un air rogue. L'ancien spahis--Razoua a été maréchal des logis en Afrique--n'est pas très accueillant pour ceux qu'il ne connaît pas. Et puis, a-t-il flairé quelque chose?

--Monsieur, répond l'un des hommes, puisque vous êtes M. Razoua, veuillez nous suivre...

--Je vois, dit Razoua. Vous êtes de la police.

--Oui, monsieur. Excusez-nous. Nous avons l'ordre de vous arrêter.

Razoua se lève, secoue la pipe entamée qu'il tient à la main, la remet dans son étui. Tout cela avec le plus grand flegme. Il boit la dernière gorgée d'absinthe blanche qui reste au fond de son verre.

--Allons, amis, aujourd'hui moi, demain peut-être d'autres, vous... qui sait?...

Nous le voyons s'éloigner avec les deux hommes.

Nous restons atterrés.

--Une belle hospitalité! pensai-je. Ce n'est qu'un changement de prison.

A dîner, je rencontre deux ou trois amis. Avec eux un citoyen genevois, ancien proscrit de Décembre, qui a pris la nationalité suisse. Notre conversation roule tout entière sur l'arrestation de Razoua. Je lui communique mes craintes, les nôtres à tous.